CHAPITRE PREMIER
>E LA CONDUITE PLEINE D'AMOUR QUE LA DIVINE PROVIDENCE TIENT EN- VEKS LES HOMMES, ET DU BONHEUR DE CEUX QUI SE SOUMETTENT COMME ILS DOIVENT A SA CONDUITE (1).
Rien ne se passe dans l'univers que Dieu ne le veuille , que Dieu ne l'ordonne; et cela doit s'entendre absolument de toutes choses , excepté le péché. Rien , dit saint Augustin, n'arrive par hasard dans tout le cours de notre vie; Dieu intervientpartoul. Je suis le Seigneur, dit-il lui-même par la bouche d'Isaïe; je suis le Sei gneur, et il n'en est point d'autre; c'est moi gui forme la lumière et qui crée les ténèbres, gui fais la paix et gui
(1) Ce chapitre et le suivant renferment le Traité de la divine Providence.
crée les maux (1). C'est moi, avait-il dit auparavant par Moïse, c'est moi qui fais mourir, et c'est moi qui fais vivre; c'est moi qui blesse, et c'est moi qui guéris (2). Le Seigneur 6te et donne la vie, est-il dit encore dans le cantique d'Anne , mère de Samuel, il conduit au tombeau et il en retire; le Seigneur fait le pauvre et le riche, il abaisse et il élève (3). Arrivera-t-il quelque mal, dit Amos, qui ne vienne du Seigneur (4) ? Oui, dit le Sage, les biens et les maux , la vie et la mort, la pauvreté et les richesses viennent de Dieu (5).
Vous allez dire, peut-être, que cela ne doit s'entendre que des maladies ou de la mort, du froid ou du chaud, et des autres accidents produits par des causes dépourvues de liberté , et non de ce qui dépend de la volonté de l'homme; car, m'objecterez-vous , quand quelqu'un parle de moi, qu'il me ravit mes biens, qu'il me persécute, qu'il me frappe, comment attribuer cette conduite à la volonté de Dieu, lui qui ne veut pas que l'on me traite de la sorte, que l'on me fasse injure; qui, au contraire, le défend? On ne peut donc, concluez-vous , s'en prendre qu'à la volonté de l'homme , qu'à son ignorance , ou à sa malice. — C'est en vain, vous répondrai-je, que vous voudriez vous prévaloir de ce raisonnement, pour vous défendre de vous abandonner à la Providence divine; car Dieu lui-même s'est expliqué : sur sa parole, laquelle ne peut être que la vérité même, nous devons croire que, dans ces sortes d'événements, aussi bien que dans tous les autres, rien n'arrive que par ses ordres. Voici comment il s'exprime : Je punirai, disai t-il à David, je punirai, par vo: propres enfants, l'adultère et l'homicide que vous avez commis, je ferai sortir de votre maison les instrumenta d*
(1) ls., xlv, 7. — (2) Deut., xxxn, 39. — (3) / Reg., II, 6, 7. - (4) Amos, m, 6. — (5) Eccl.,x\, 14.
ma justice, je prendrai vos femmes à vos yeux, je les donnerai à qui vous est le plus proche , et il en abusera (1).
Or, je vous le demande, Dieu pouvait-il se déclarer plus ouvertement l'auteur des maux qu'Absalon fit souffrir à son père?
Cependant les Juifs aussi chancelèrent dans cette croyance, à l'occasion de leur captivité et de leurs maux, qu'ils attribuaient plutôt à leur fortune et à d'autres causes qu'à la volonté de Dieu ; mais le Prophète les reprit en ces termes : Qui est celui qui a dit qu'une chose se fit sans que le Seigneur l'eût commandée? Est-ce que les biens et les maux ne sortent pas de la bouche du Très-Haut? Nous avons agi injustement, nous nous sommes attiré la colère du Seigneur, cest pour cela qu'il est devenu inexorable (2).
Si donc on no'< "it notre réputation, si on ravit notre bien , si on bru. . - maison , si on nous donne un soufflet; enfin, de quelque manière que l'on nous outrage , attribuons tout à la volonté de Dieu : ce sont des coups de sa main , des mesures de sa Providence.
Cependant, me direz-vous, il y a péché dans toutes ces actions : comment donc Dieu les veut-il? Comment y prend-il part, lui qui, étant la sainteté par essence, ne peut avoir rien de commun avec le péché ? — Je réponds qu'il faut, dans l'action de l'homme dont vous vous plaignez, distinguer deux choses : l'une, le mouvement ou l'acte extérieur ; l'autre, le dérèglement de la volonté , qui s'écarte de ce que les commandements de Dieu prescrivent. Ainsi, si cet homme frappe ou s'il médit, c'est, d'une part, le mouvement du bras ou de la langue, et, d'autre part, l'intention qui accompagne ce mouvement : or, le péché n'est pas dans le mou-
(1) // Iieg., xii, 11. — (2) Thren., m, 37, 42.
vement, et c'est pourquoi Dieu en peut être et en est effectivement l'auteur; car l'homme, ni aucune autre créature n'a ni l'être, ni le mouvement de lui-même, mais de Dieu, qui agit en lui et par lui. Quant à la malice de l'intention , elle est toute de l'homme , et c'est là seulement qu'est le péché, auquel Dieu ne prend aucune part, mais qu'il permet pour ne pas porter atteinte au libre arbitre.
Dieu ne participe donc à nos œuvres que pour en former l'être; il ne va pas plus loin, il reste absolument étranger à la malice qui s'y rencontre, et qui ne prend sa source qu'en nous. Il veut vous priver de votre honneur et de votre fortune, dont vous abusiez; mais il ne participe en rien au péché du médisant ou du voleur qui vous les ravit. Un exemple va rendre la chose plus sensible : un juge, par un équitable jugement, condamne à mort un " "el; mais l'exécuteur se trouve être l'ennemi particulier de ce criminel; et au lieu de n'exécuter la sentence que par
devoir, il le fait par haine, par esprit de vengeance
Il est évident que le juge ne trempe en aucune façon dans le péché de l'exécuteur; il n'entend point que ce péché se commette, mais seulement que la justice se fasse. De même, Dieu ne contribue absolument en rien à la malice de cet homme qui vous déshonore ou qui vous vole; sa malice est son fait particulier.Dieu veut, disions-nous, vous humilier ou vous dépouiller de vos biens pour vous délivrer de vos vices et vous portera la vertu, et ce dessein, digne de sa bonté, qu'il pourrait exécuter par mille autres moyens, n'a rien de commun avec le péché de l'homme qui lui sert d'instrument. Et, au fait, ce n'est pas son péché qui vous humilie , qui vous appauvrit , c'est la perte de votre réputation, la perte de votre bien; le péché ne
nuit qu'au médisant ou au voleur qui s'en rend coupable. C'est ainsi que nous devons séparer ce que Dieu opère par les hommes et ce que la volonté de l'homme y ajoute.
Saint Grégoire nous propose la même vérité sous un autre jour : un médecin ordonne une application de sangsues; ces insectes ne sont occupés, en tirant le sang du malade , que de s'en rassasier et de le sucer, s'ils le pouvaient, jusqu'à la dernière goutte. Cependant l'intention du médecin n'est que d'ôter ce que le malade a de mauvais sang , et de le guérir par ce moyen. Il n'y a donc rien de commun entre ce que veulent les sangsues et ce que le médecin se propose en se servant d'elles. Or, Dieu se sert des hommes comme le médecin se sert des sangsues. Le malade ne se fait aucune peine de leur avidité, il ne les envisage nullement comme malfaisantes; il cherche, au contraire, à surmonter la répugnance que leur laideur lui fait éprouver, et même il protège , il favorise leur action , sachant bien qu'elles n'agiront qu'autant que le médecin le reconnaîtra utile à sa guéri son. De même aussi devons-nous ne pas nous arrêter aux passions de ceux à qui Dieu a donné pouvoir d'agir sur nous , ne pas nous mettre en peine de leurs intentions malveillantes, et nous préserver de toute aversion contre eux, sachant bien que, quelles que soient leurs vues particulières, ils ne sont toujours, à notre égard , qu'un instrument de salut dirigé par la main d'un Dieu d'une bonté, d'une sagesse et d'une puissance infinies , qui ne leur permettra d'action qu'autant qu'elle nous sera utile. Notre intérêt devrait donc nous porter à accueillir plutôt qu'à repousser leurs atteintes, puisqu'elles ne sont véritablement que les atteintes de Dieu même. Et il en est ainsi de toutes
b conduite
créatures quelconques : elles ne sauraient agir sur nous, si le pouvoir ne leur en était donné d'en haut. Cette doctrine a toujours été familière aux âmes vraiment éclairées de Dieu. Nous en avons un exemple célèbre dans le saint homme Job. Il a perdu ses enl'ants et ses biens, il est tombé de la plus haute fortune dans la misère la plus profonde, et il dit : Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout ôtéy il n'est arrivé que ce qu'il lui a plu; que le nom du Seigneur soit béni (1). Vous voyez, dit saint Augustin, que cet homme avait bien compris ce grand secret; il ne dit pas : Le Seigneur m'avait donné mes enfants et mes biens, et le démon me les a (Mes; mais, c'est lui qui me les avait donnés , c'est lui qui me les a ôtés, cela s'est fait comme il a plu au Seigneur, et non comme il a plu au démon (2). L'exemple de Joseph n'est pas moins remarquable : ses frères l'ont livré par malice, et cependant ce saint patriarche attribue tout à la providence de Dieu; il s'en explique même à plusieurs reprises : C'est le Seigneur, dit-il, qui m'a envoyé en Egypte... c'est lui qui m'a fait venir ici avant vous, pour vous conserver la vie... Ce n'est point par votre conseil que j'ai été envoyé ici, mais par la volonté de Dieu (3). David, poursuivi et outragé par Séméi, ne voit également, dans la conduite de ce sujet rebelle, que l'action de cette même Providence; et lorsque, par deux fois, il arrête l'indignation de ses fidèles serviteurs, il leur dit : Laissez-le faire, car le Seigneur lui a ordonné de maudire David. Laissez-le faire; laissez-le me maudire, selon l'ordre qu'il en a reçu du Seigneur (4). Et notre Sauveur, le Saint des saints,
(1) Dominus dcdit, Dominusabstulit : sicut Domino pheuit, ita factum est : sit nomen Domini beaedictum. (Job. i, 21.) — (2) In Psalm., xxxii, Com., 2. — (3) Gen., xlt, 3, 7 et 8. — (4) Il Reg., \vi. il.
descendu du ciel pour nous instruire par ses paroles et par ses exemples, ne dit-il pas à saint Pierre, qui, poussé par un zèle indiscret, voulait le détourner du dessein qu'il avait de souffrir et empêcher que les soldats ne missent la main sur lui : Ne voulez-vous pas que je boive le calice que mon père ma donné (1)? Ainsi, il attribuait les outrages et les douleurs de sa Passion non aux Juifs qui l'accusaient, à Judas qui le trahissait, à Pilate qui le condamnait, aux bourreaux qui le tourmentaient, aux démons qui excitaient ces malheureux à cet horrible crime, quoiqu'ils fussent les causes immédiates de ses souffrances; mais à Dieu, à Dieu considéré , non pas sous la qualité rigoureuse de juge, mais sous celle de père, à qui il exprime une tendre affection.
N'attribuons donc jamais ni aux démons ni aux hommes, mais à Dieu, comme à leur vraie source, nos pertes, nos déplaisirs, nos afflictions, nos humiliations; autrement, ce serait faire, comme le chien, qui décharge sa colère sur la pierre, sans prendre garde au bras qui la lui a jetée. Ainsi, prenez garde de dire : Un tel est cause du malheur que j'ai éprouvé, il est cause de ma ruine. Vos maux sont l'ouvrage, non de cet homme , mais de Dieu ; et ce qui doit vous rassurer, c'est que ce Dieu, souverainement bon, procède à tout ce qu'il fait avec la plus profonde sagesse , et pour des fins saintes et sublimes.
Toutes ses œuvres, disent plusieurs saints docteurs, font, eu égard aux circonstances, si accomplies, qu'elles ne sauraient l'être davantage; et si bonnes, qu'elles ne sauraient être meilleures. Aussi devons-nous, suivant saint Basile, nous bien pénétrer de cette pensée,
(l) Joan., xviu, 10, 11.
que nous sommes l'ouvrage d'un bon ouvrier, et qu'il nous dispense et nous distribue, avec une providence très sage, toutes choses, grandes et petites, en sorte que rien ne nous arrive contre sa volonté, rien qui soit mauvais, rien même que l'on puisse concevoir meilleur. Les œuvres du Seigneur sont grandes, dit le Roi- Prophète, elles sont admirablement ordonnées selon ses volontés (1); et c'est particulièrement dans cette juste proportion entre les moyens et la fin qu'il se propose, que sa sagesse éclate. Elle atteint avec force depuis une extrémité jusqu'à l'autre, et elle dispose tout avec douceur (2). Elle gouverne les hommes avec un ordre admirable; elle les mène à leur bonheur fortement, cependant sans violence, sans contrainte, avec suavité, et non seulement avec suavité , mais encore avec circonspection. 0 Dieu, dit le Sage, comme vous êtes le dominateur souverain , vous êtes lent et tranquille dans vos jugements , et voua nous gouvernez avec une grande réserve (3). Vous êtes doué d'une puissance infinie à laquelle rien ne peut résister; cependant vous n'usez point envers nous de l'autorité absolue de ce souverain pouvoir; vous nous traitez avec une extrême bonté; vous daignez, vous accommodant à notre nature, placer chacun de nous dans la condition la plus propre à nous faire opérer notre salut. Vous ne disposez même de nous qu'avec révérence, que comme de vos images vivantes et de personnes d'une noble origine, auxquelles on ne commande point d'un ton absolu, comme à des esclaves, mais avec des termes de civilité et d'honneur. Vous n'agissez sur nous, dit l'illustre Cantacuzène, qu'avec la même circonspection que l'on met à toucher un riche vase de cristal que Ton a peur de rom-
(1) Ps. ex, 2— (2) Sap., vin, 1. — (3) Sap., ni, 18.
DE LA PROYIDENCE. 9
pre. S'il faut, pour notre bien, nous affliger, nous envoyer quelque maladie, nous faire souffrir quelque perte, nous livrer à la douleur, vous y procédez avec égard, avec déférence pour notre condition. C'est ainsi qu'un chirurgien, qui est obligé de faire l'amputation d'un membre à un seigneur de marque , redouble d'attention pour ne lui faire endurer que le moins de douleur qu'il peut , et qu'autant seulement qu'il est nécessaire pour la guérison; il ne touche qu'avec respect la partie malade, à cause de la dignité de la personne; de même Dieu nous traite comme des créatures nobles , qui sont en grande considération devant lui; il met, avec une grande délicatesse, l'appareil sur nos blessures, et il adoucit autant que possible l'amertume des remèdes.
Enfin, Dieu n'agit sur nous que pour des fins très nobles et très saintes, que pour sa gloire et notre propre bien, notre perfection. Souverainement bon et la bonté même, il cherche à perfectionner toutes ses créatures, en les attirant à lui, en leur imprimant les caractères et les rayons de sa divinité, autant qu'elles en sont susceptibles; et parce qu'il nous aime infiniment et incomparablement plus que tous ses autres ouvrages, comme le plus excellent, son amour, aussi bien que sa bonté le porte à ne rien opérer autour de nous que pour notre propre avantage ; et le gant est moins ajusté à la main et le fourreau à l'épée, que ce qu'il ordonne ne l'est à notre force et à notre portée; de telle sorte que tout puisse concourir à notre avancement , si nous voulons coopérer aux vues de sa providence.
Ne nous troublons donc point dans les adversités dont nous sommes quelquefois assaillis, puisque nous savons que, destinées à produire en nous des fruits de
saint, elles sont soigneusement mises en rapport avec nos besoins par la sagesse de Dieu même, qui leur donne des bornes comme il en donne à la mer. Il semble quelquefois qu'elle va, dans sa furie, inonder des contrées entières, et cependant elle respecte les limites de son rivage, elle vient briser la fureur de ses flots contre un sable mouvant. Ainsi il n'est aucune tribulalion, aucune tentation à laquelle Dieu n'ait marqué des limites, afin qu'elle serve, non pas à nous perdre, mais à nous sauver. Elles entrent, en effet, d'une manière essentielle dans l'ensemble des moyens de salut qui nous sont offerts. Dieu est fidèle , dit l'Apôtre, il ne nous* enverra pas de tribulations au-dessus de nos forces (1), mais il est nécessaire qu'il nous en envoie; si vous refusiez de les recevoir, vous seriez ennemi de vous-même; vous êtes comme un bloc de marbre entre les mains du sculpteur : il faut qu'il fasse sauter des éclats , qu'il taille , qu'il polisse pour en faire une belle statue. Dieu veut faire de vous son image s pensez seulement à vous bien tenir entre ses mains pendant qu'il travaille sur vous; soyez assuré qu'il ne donnera aucun coup qui ne soit dans la perfection de l'art , qui ne soit nécessaire à ses desseins , et qui ne tende à votre sanctification; car, comme dit saint Paul, la volonté de Dieu est notre sanctification (2). C'est là la fin qu'il se propose dans toute la conduite qu'il tient à notre égard. Oh ! que n'opérerait-il pas en nous pour son honneur et pour notre bien , si nous le laissions faire ? C'est parce que les cieux ne font aucune résistance aux impressions des intelligences qui les gouvernent, que leurs mouvements sont si magnifiques, si réglés, si utiles, qu'ils publient si hautement
(l) / Cor., x, 13. — (2) Haecest enim voliintas Dei, sanctiiicatio vestra. {[ Thess., iv, 3.)
DE LA PROVIDENCE. il
la gloire de Dieu, et que, par leurs influences et par la succession invariable des jours et des nuits, ils conservent l'ordre dans tout l'univers. S'ils résistaient à ces impressions, et si, au lieu de suivre le mouvement qui leur est donné, ils en suivaient un autre, bientôt ils tomberaient dans le plus étrange désordre, et y entraîneraient tout l'univers avec eux. Il en est de même lorsque la volonté de l'homme se laisse gouverner par celle de Dieu; alors tout ce qui est dans ce petit monde, toutes les facultés de son âme, tous les membres de son corps sont dans la plus parfaite harmonie. Mais bientôt il tombe dans un désordre extrême, lorsque sa volonté s'écarte de celle de Dieu.
C'est , en effet , une des vérités les mieux établies , que notre perfection consiste dans la conformité de notre volonté à celle de Dieu. Plus nous sommes soumis aux desseins qu'il a sur nous, plus nous avançons ; si nous résistons , nous retournons en arrière. Sainte Thérèse, l'une des lumières de son siècle, disait en parlant à ses filles : « Celui qui s'applique « à l'oraison doit uniquement se proposer de mettre « tous ses soins à conformer sa volonté à celle de u Dieu. Soyez assurées, continuait cette sainte, que « c'est dans cette conformité que consiste la plus « haute perfection que nous puissions acquérir, que « celui qui y travaillera avec le plus de soin sera « favorisé des plus grands dons de Dieu, fera les plus « rapides progrès dans la vie intérieure. Ne croyez « pas qu'il y ait d'autres secrets ; c'est en ce point « que tout notre bien consiste. » On rapporte que la bienheureuse Soncino, très sainte religieuse de l'ordre de Saint-Dominique, fut en vision transportée dans le ciel, pour y considérer la félicité des bienheureux. Elle y vit leurs âmes mêlées parmi les chœurs des
Anges, selon le degré de leurs mérites, et elle en remarqua, parmi les Séraphins, quelques-unei, qu'elle avait connues sur la terre : et comme elle demandait pourquoi elles étaient élevées à un si haut degré, on lui répondit que c'était à cause de la conformité et de l'union parfaite qu'elles avaient eues de leur volonté à celle de Dieu. Or si cette conformité élève, dans le ciel, les âmes au plus haut degré de gloire, qui est celui des Séraphins, il faut nécessairement conclure qu'elle les élève ici-bas au plus haut degré de grâce, et qu'elle est le fondement de la perfection la plus sublime où l'homme puisse atteindre.
La soumission de sa volonté est en effet le sacrifice le plus agréable et le plus glorieux à Dieu que l'homme puisse lui offrir; c'est l'acte le plus parfait de la charité, la plus noble et la plus méritoire de toutes les vertus, et il est hors de doute que par cette soumission il acquiert à chaque instant des trésors inestimables, et qu'en peu de jours il recueille plus de richesses que d'autres en plusieurs années et par beaucoup de travail. L'histoire célèbre d'un saint religieux en offre un exemple remarquable. Ce saint homme ne différait nullement des autres dans les choses extérieures, et cependant il avait atteint un si haut degré de perfection et de sainteté, que le seul attouchement de ses habits guérissait les malades. Son supérieur lui dit un jour qu'il s'étonnait fort que, ne jeûnant, ne veillant, ne priant pas plus que les autres religieux qui habitaient le monastère, il (ît tant de miracles, et qu'il désirait en savoir la cause. Le bon religieux lui répondit qu'il en était encore plus étonné que lui, qu'il n'en savait point la raison ; que, s'il pouvait en deviner une, c'était qu'il avait toujours pris grand soin de vouloir ce que Dieu
voulait, et que Dieu lui avait fait la grâce de perdre et de fondre tellement sa volonté dans la sienne, qu'il ne faisait rien sans son mouvement , soit dans les grandes, soit dans les petites choses. « La prospérité , lui dit-il, ne m'élève point, l'adversité ne m'abat point, car je prends tout indifféremment de sa main, sans rien examiner; je ne demande point que les choses se fassent comme je pourrais naturellement le désirer, mais absolument comme il le veut; et toutes mes prières tendent à ce but, que sa volonté s'accomplisse parfaitement en moi; et en toutes les créatures. — Eh quoi! mon Père, lui dit son supérieur, ne fûtes- vous pas ému, l'autre jour, quand un de nos ennemis brûla notre grange, avec le blé et le bétail qui y étaient pour notre provision ? — Non, mon Père, lui répondit-il ; au contraire, ma coutume est de rendre grâces à Dieu dans de semblables accidents, par la ferme croyance que j'ai qu'il les permet pour sa gloire et pour notre plus grand bien : c'est pourquoi je ne m'inquiète point si nous avons peu ou beaucoup pour notre entretien, parce que je sais que, si nous avons confiance en lui, il pourra aussi bien nous nourrir avec un morceau de pain qu'avec un pain entier; de cette manière, je suis toujours content et joyeux, quoi qu'il arrive. » L'abbé, dans l'admiration d'une conformité et d'une confiance si parfaites, cessa de s'étonner de voir ce religieux opérer des miracles.
La conformité de notre volonté à celle de Dieu ne se borne point à opérer notre sanctification ; elle a encore l'effet de nous rendre heureux dès ici-bas ; c'est par elle que l'on acquiert le plus parfait repos ju'il soit possible de goûter dans cette vie; c'est le inoyen de faire de la terre un paradis. Alphonse le
Grand , roi d'Aragon et de Naples, prince très sage et très instruit, avait bien compris cette vérité; on lui demandait quelle était la personne qu'il croyait la plus heureuse dans ce monde : * Celle, répondit ce prince, qui s'abandonne entièrement à la conduite de Dieu, et qui reçoittous les événements heureux ou malheureux comme venant de sa main. » Dieu dit, par Isaïe : Si tu eusses été fidèle à mes commandements, ton âme eut nagé dans un fleuve de paix (1). Eliphaz disait à Job : Soumettez-vous à Dieu, et vous habiterez un royaume de paix ; le Tout-Puissant se déclarera contre vos ennemis, et remplira votre cœur de délices (2). Ce fut encore ce que chantèrent les saints Anges à la naissance du Sauveur : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (3). Quels sont ces hommes de bonne volonté , sinon ceux qui ont une volonté conforme à celle qui est souverainement bonne, je veux dire la volonté de Dieu ? Antrement elle serait infailliblement mauvaise.
Et en effet, pour que nous jouissions de cette heureuse paix, de cette paix qui surpasse tout sentiment, il faut que rien ne s'oppose à ce que nous voulons , que tout succède selon nos vues; et qui peut prétendre à ce bonheur que celui-là seul dont la volonté est toute conforme à la volonté de Dieu ? Tout ce qu'il veut s'exécute en tout point, car rien n'arrive que Dieu ne le veuille et que lui-même par conséquent ne le veuille aussi.
Pour moi, dit l'éloquent Salvien, je crois qu'il n'est personne au monde plus heureux que les justes, à qui il n'arrive que ce qu'ils désirent. — Oui, mais ils sont humiliés, méprisés. — Ils le veulent être. —
(1) Cap., xlviii, 17. — (2) Job, xxn, 21. — (3) Luc, u, U.
Ils sont pauvres. — Ils se plaisent dans leur pauvreté : ils sont donc toujours bienheureux; car fussent- ils dans les plus grandes amertumes, ils ne sauraient être ni plus heureux ni plus contents, dès qu'ils sont dans l'état où ils veulent être. Tout ce qui arrivera au juste, dit le Sage, ne le contristera point (1), n'altérera point la sérénité de son âme, parce que rien ne lui arrive contre son gré
Ce n'est pas que dans cet état l'homme ne ressente aucune douleur ; mais ce qu'il souffre se passe dans la partie inférieure, et ne s'élève pas jusqu'à celle où l'esprit repose. 11 en est des âmes soumises comme de Notre-Seigneur, qui, déchiré de coups et attaché à un gibet ne laissait pas d'être bienheureux. Noyé dans l'abîme de tous les maux qu'il est possible de souffrir en ce monde, il était cependant comblé d'une joie infinie.
On ne peut toutefois disconvenir qu'il n'y ait dans notre nature une opposition, on pourrait dire inconciliable, entre l'idée de souffrance, d'humiliation, d'opprobre, ou même de pauvreté, et l'idée de bonheur. Aussi est-ce un miracle de la grâce que d'être en proie à de pareils maux, et cependant bien heureux; mais ce miracle sera toujours infailliblement accordé aux sacrifices de quiconque voudra se dévouer à l'accomplissement en toutes choses de la volonté divine, car il est de l'honneur et de la gloire de Dieu que ceux qui s'attachent généreusement à son service soient contents de leur sort.
On me demandera peut-être comment expliquer, s'il en est ainsi, ce discours de Notre-Seigneur Jésus : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même,
'1) l'IUO., XII, 21.
qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive (1). Je réponds que si ce divin maître exige ici que ses disciples se renoncent et qu'ils portent la croix à sa suite, ailleurs il s'engage, et avec serment, à leur donner par un miracle de sa toute-puissance, outre la vie éternelle, le centuple, dès ici-bas, de toutes les choses auxquelles ils renonceront pour lui plaire (2) ; et de plus il s'oblige à soulever le fardeau de sa croix, jusqu'à ce qu'il devienne léger; car il ne se borne point à dire que son joug est doux, il ajoute que son fardeau même est léger (3). Lors donc que nous n'expérimentons pas la douceur du joug de Jésus, ni l'allégement du fardeau de la croix qu'il nous impose, c'est nécessairement que nous n'avons pas encore bien pris sur nous, que nous n'avons pas complètement renoncé à toutes nos vues humaines pour ne plus apprécier les choses que par la lumière de la foi : lumière divine qui nous fait bénir Dieu de tout, ainsi que saint Paul nous apprend qu'il l'exige de nous (4), et qui serait le principe de cette joie ineffable que ce grand apôtre nous recommande d'avoir en tout temps (5).
Thaulère, pieux et savant religieux de l'ordre de Saint-Dominique, rapporte un exemple remarquable de l'application de cette doctrine. Il désirait ardemment de faire des progrès dans la vertu, et ne se fiant pas sur son savoir, il demandait à Dieu, déjà depuis huit ans, avec autant de ferveur que d'humilité, qu'il voulût bien lui faire trouver quelqu'un de ses serviteurs qui lui enseignât la voie la plus sûre et la plus prompte pour se rendre agréable à ses yeux. Un jour qu'il ressentait
(1) Si quis vult post me venire, abneget semetipsum. et tollat crucem suam et sequatur me. (Matth., xvi, 2.) — (2) Matth., xix, 29; Mare, x, 29; Luc, xvw, 29, 30. — (3) Malth., xi, 30. — (4) 1 Thess., v, 18. — (5) Ibid., t, 16.
ce désir plus vivement encore et qu'il pressait Dieu avec une extrême ardeur de l'exaucer, il entendit une voix qui lui dit : « Sors, et va-t-en sur les marches de l'église, tu y trouveras celui que tu cherches. » Il part aussitôt ; mais arrivé au lieu indiqué, il n'aperçoit qu'un mendiant, couvert de pauvres haillons, les pieds nus ei iangeux, d'un aspect digne de compassion, et qui semblait devoir être plus occupé d'obtenir des secours pour ses nécessités corporelles, que propre à donner des av,s pour la conduite spirituelle. Cependant Thaulère 1 aborde, en lui souhaitant le bonjour. « Je vous rends grâces de votre salutation, lui répond le mendiantmais je ne me souviens pas d'avoir jamais eu de mauvais jour. - Eh bien, reprend Thaulère, je souhaite que Dieu ajoute aux bons jours que vous n'avez cessé d'avoir oute sorte de bonheur. - Je vous remercie, répliqua le mendiant; mais sachez que je n'ai jamais été infortune, qu il ne m'est arrivé en toute ma vie aucune disgrâce. — Plaise à Dieu, mon frère, lui dit Thaulère étonne, qu'avec tous les biens que vous possédez, vous parveniez encore à l'éternelle félicité! Mais j'avoue que je ne pénètre pas bien le sens de vos paroles. - Je vous étonnerai bien davantage, lui répond le mendiant si 1 ajoute que je n'ai jamais été et que je ne suis point sans telicite. - Je conviens, reprit Thaulère, que votre langage me surprend; il est fort obscur pour moi • veuil ez, je vous prie, me parler clairement. » Alors le mendiant s'expliqua de la sorte : « Je vous ai dit que je n ai jamals eu de mauvais jours, et, en effet, les jours ne sont mauvais que quand ils ne sont point employés a rendre à Dieu, par notre soumission, la gloire que nous lu. devons; ils sont toujours bons si nous les consacrons a le louer, quelque chose qui nous arrive- et nous le pouvons toujours avec sa ?râce. Je suis, comme
vous le voyez, un mendiant infirme et réduit à une extrême pauvreté. Je chemine par le monde sans appui, sans retraite, et j'endure bien des misères par les chemins. Que si, ne trouvant pas d'aumônes, je souffre la faim, j'en loue Dieu. Si la pluie, la grêle, les vents me tourmentent; si, pour aller presque nu, le froid me saisit et me fait souffrir, j'en rends grâces à Dieu. Suis- je méprisé des hommes comme un pauvre misérable, j'en bénis sa majesté divine. Enfin, tout ce que je ressens de rude et de contraire aux sentiments de la nature, et soit que les hommes me fassent bon accueil et qu'ils me rebutent, tout m'est un sujet de louer Dieu, et je tiens ma volonté assujettie à la sienne, bénissant de tout son saint nom. C'est ainsi que le jour est bon pour moi; car ce ne sont pas les adversités qui rendent le jour mauvais, mais notre impatience, laquelle provient de ce que notre volonté estrebelle, au lieu d'être toujours soumise et de s'exercer comme elle le doit à louer et honorer Dieu continuellement.
« J'ai ajouté que jamais je n'ai été infortuné, que jamais il ne m'est arrivé de disgrâce, et vous allez vousmême juger que je n'ai rien dit qui ne soit exact. N'estil pas vrai que nous nous estimons tous très heureux lorsque les choses qui nous arrivent sont si bonnes, si favorables, qu'il nous serait impossible de rien souhaiter de mieux, de plus avantageux? Eh bien, mon frère, tel que vous me voyez, je jouis toujours de ce bonheur. Cela vous étonne? Cependant ce que je dis est très vrai, et vous allez le comprendre. Rien ne nous arrive, comme vous le savez, que Dieu ne le veuille, et ce qu'il veut est toujours ce qu'il y a de meilleur pour nous. Or il suit de là que je dois m'estimer heureux, quelque chose que je reçoive de Dieu ou que Dieu permette que je reçoive des hommes. Et, en effet, comment ne
serais-je pas heureux, convaincu, comme je le suis, que ce qui m'arrive est précisément ce qu'il y avait pour moi de plus favorable et de plus à propos? »
Thaulère, tout émerveillé de la profonde sagesse de ce mendiant, le pria de lui dire comment il mettait en pratique cette admirable doctrine qui le rendait si heureux. « C'est, lui répondit-il, en vivant avec Dieu comme un fils avec un père qui aime ses enfants. Je n'oublie jamais que ce Père sage et puissant sait ce qui leur convient le mieux, et qu'il ne manque pas de le leur donner. Ainsi, que ce qui m'arrive répugne aux sentiments de l'homme extérieur ou qu'il les flatte, qu'il renferme de la douceur ou de l'amertume, qu'il procure aux yeux des hommes de l'honneur ou de l'infamie, et qu'il profite à la santé ou qu'il lui nuise, je le reçois comme une chose qui m'est alors plus convenable qu'aucune autre, et j'en demeure beaucoup plus satisfait que je ne le serais de tout ce qui pourrait m'arriver par une autre voie. C'est ainsi que tout ce qui m'arrive est bonheur, et qu'il n'est rien dont je ne rende grâces à Dieu.
— Veuillez maintenant, lui dit Thaulère, m'expliquer votre troisième réponse : que vous n'êtes point sans félicité. Cette explication, je l'avoue, ne me paraît pas facile. — Cependant j'espère , reprit le mendiant, qu'il me sera aisé de vous satisfaire. Vous conviendrez avec moi, continua-t-il, qu'on tiendrait pour bienheureuse une personne dont toutes les volontés s'accompliraient sans obstacle, dont les désirs seraient toujours satisfaits. Sans doute il n'y a point d'homme qui puisse , en vivant selon les maximes du monde , arriver à cette félicité parfaite; c'est aux habitants du ciel, consommés dans l'union de leur volonté avec celle de Dieu, qu'il est réservé de posséder une telle béatitude; mais il faut
que vous sachiez que nous sommes appelés à y participer dès ici-bas; et c'est au moyen de la conformité de notre volonté à celle de Dieu qu'il nous est donné d'y atteindre. La pratique de cette conformité est , en effet, toujours accompagnée d'une paix délicieuse, qui est comme un avant-goût du bonheur céleste; et cela ne peut être autrement : car celui qui ne veut que ce que Dieu veut, ne rencontre plus aucun obstacle à sa volonté; tous ses désirs n'ayant rien que de conforme au bon plaisir de Dieu, ne sauraient manquer d'être satisfaits. Cette personne est donc bienheureuse. Or, c'est là la béatitude que je possède, c'est là ce qui fait toute ma joie. Je prends à tout ce que Dieu fait un goût particulier cent fois plus délectable que celui d'une personne dont tous les appétits sont pleinement satisfaits. »
Cette explication pénétra Thaulère d'une nouvelle admiration de la haute sagesse de ce mendiant.
a Nous pouvons non seulement soulager nos maux , dit le Père du Sault (1), mais encore les changer en des biens inestimables par la seule pensée de la providence de Dieu, qui nous gouverne. Nous pouvons rendre nos nécessités, nos inclinations non seulement satisfaites, mais encore remplies et comblées de joie, si nous considérons le cœur et les entrailles de ce Père de miséricorde , qui n'a pas épargné son propre Fils pour notre salut, et qui proteste qu'en tout ce qu'il fait et en tout ce qu'il nous donne ou qu'il ordonne de nous, il a toujours notre bien devant les yeux, et si nous regardons aussi la charité infinie de ce Fils divin, qui s'est offert si libéralement pour nous jusqu'à se rassasier d'opprobres et d'ignominies aussi bien que de
(1) Traité sur la confiance en Dieu, par te P. du Sault, de ta Compagnie de Jésus, liv. I, ch. h, g 2.
fiel cl de vinaigre, jusqu'à s'anéantir sur un poteau infâme dans la honte et dans la douleur, pour nous acheter la gloire par ses confusions, et la joie par ses angoisses. Prenant donc des mains de ce grand Dieu les maux que nous souffrons, n'est-ce pas un beau moyen d'être toujours contents et toujours heureux au plus fort même de nos souffrances? Saurions-nous douter qu'un Dieu si plein de bonté et d'amour envers nous ne veuille procurer notre bien, et que ses coups ne nous soient des coups de grâce et de faveur, si nous savons bien les prendre ? Quel plus grand contentement à une âme bien faite que de recevoir les livrées de son Époux et de son Roi quand il l'en veut honorer, et de l'entendre lui dire ces amoureuses paroles:
<c Ma. chère créature, tu sais que je suis ton Créateur, ton Sauveur et ton Dieu; tu sais que je tiens ton cœur et ton corps entre mes mains , que je te donne l'air que tu respires et le pain que tu manges, que j'emploie les éléments, les astres et les Anges à ton service, et que c'est pour toi que j'ai créé le ciel et la terre avec tous les ornements qui les environnent (1). Encore n'est-ce pas assez : tu sais que je t'aime jusqu'à m'être fait un ver de terre (2) pour toi, jusqu'à être né dans une étable et mort sur une croix, chargé de toutes les peines que tu avais justement méritées par tes péchés. Et après tout cela pourrais-tu bien penser que je te voulusse du mal? Après t'avoir lavé dans mon sang, après t'avoir nourri de ma chair, après t'avoir donné mon corps, mon âme, ma vie et ma divinité, que pouvais-tu plus attendre de moi, et quels plus grands témoignages t'eussé-je pu jamais donner de mes bonnes volontés que ceux que tu en as reçus ?
(1) Deut., iv. — (2) Ego autem sum vermis et non homo. etc. (P*. xxi, 1.)
« Ne t'imagine donc pas que les afflictions que tu souffres soient les effets de nia haine, ou que je le les envoie pour t'opprimer et t'accabler sous le faix; je te les donne avec autant d'affection que je t'ai donné l'être, et de ces mêmes mains qui se sont laissé clouer pour toi sur la croix. S'il a fallu que moi, qui suis ton Maître et ton Seigneur, je sois entré dans ma gloire par la porte des souffrances , crois-tu t'en pouvoir ouvrir une plus assurée ? Ne vois-tu pas que les hommes achètent les biens temporels au prix de leurs sueurs et au péril de leur vie , et que les couronnes de la terre ne se donnent qu'à ceux qui ont préalablement combattu et remporté la victoire? et penses-tu que les biens éternels ne doivent pas coûter autant que les périssables , et que les couronnes du paradis ne soient aussi précieuses que celles des théâtres et des tournois ? Si tu participes à mes douleurs, tu participeras à ma joie; et si tu es le compagnon de mes peines, tu le seras de ma gloire , et non pas autrement.
« Si je savais quelque chose de meilleur que les souffrances, ne doute pas que je ne t'en tisse part, et que je ne l'eusse voulu choisir pour moi-même, lorsque je vins habiter sur la terre parmi les hommes; mais ne voyant rien de plus assuré et de plus avantageux pour arriver au comble de tous les biens, je te les donne de la même main que je les ai prises pour moi-même. C'est moi qui fais naître cette difficulté dans tes affaires . c'est moi qui te présente ce calice à boire , et ne t'en prends point à d'autres : cette disposition est la mienne seule; n'accuse point la fortune, ce serait contre ta conscience : car tu sais bien que rien ne m'est casuel, et que dans mon gouvernement le hasard n'a point lieu; n'accuse point les astres ni 1rs cléments ; ce sont des créatures innocentes que je tiens entre mes
mains comme des instruments pour en taire tout ce qu'il me plaît (1) ; n'accuse point les hommes ni les démons : leur mauvaise volonté ne peut te nuire, et leur puissance esta moi; ils ne sauraient s'en servir qu'autant qu'il me plaît; et, malgré leurs desseins, il faut qu'ils attendent mes ordres et mon congé lorsqu'ils la veulent employer. C'est donc à moi seul que tu dois attribuer tous les coups que tu reçois des créatures ; tes maladies, tes nécessités, tes rebuts, tes pertes viennent de Celui-là même qui t'a créée, et qui te porte écrite dans son cœur et dans ses mains (2). Ce sont les caresses que mon Père céleste a coutume de faire à ses meilleurs enfants; ce sont les épines de ma couronne et les reliques de ma croix, qu'il leur distribue comme à ses favoris ; c'est dans ce calice qu'il m'a fait boire à longs traits, et plus que tous les autres ensemble , parce que j'étais le premier et le plus chéri de ses enfants, y Qui est-ce qui ne répondra sur le champ à ces divines paroles? « 0 mon Père! ô mon Seigneur et mon Dieu! qu'il soit fait selon votre bon plaisir, à la bonne heure; je n'ai rien plus à cœur que de suivre vos mouvements, votre conduite. Puisque vous voulez que je souffre, je veux aussi souffrir; et puisque vous avez ordonné que ce fût de cette façon , et non pas de toute autre qui m'eût été plus aisée, j'y consens; oui, mon Seigneur, j'y consens avec une parfaite conformité de ma volonté à la vôtre ; je vous bénis et je vous loue de tout mon cœur de ce qu'il vous plaît ainsi (3). J'ai une si grande confiance en votre bonté et en cet amour infini dont vous m'avez donné toutes sortes de preuves, qu'elle ne laisse point en mon esprit de pensées pour
(1) ls., xlix, 16. - (2) V. Grec, lib. i Moral., cap. 1; et lib. xiv, cap. 16. — (3) Ita, pater, quoniam sic fuit placitum ante te Matth., xi.
contredire les vôtres et pour me persuader autre chose que ce que vous me voulez. Je crois que, comme vous m'avez créée pour m'élever au comble de tous les biens, vous me conservez aussi dans ce même dessein, et que tout ce que vous me donnez, soit richesses, soit pauvreté, soit honneur, soit opprobre , soit santé, soit maladie, je crois que tout cela n'est qu'une disposition de votre Providence, qui me conduit doucement à cette haute fin. Mais lors même que je ne serais pas créée pour un si grand bien, encore ne saurais-je avoir d'autre volonté que la vôtre; puisque c'est en cela seul que je mets tout mon bien, et que sans cela il me semble qu'il ne peut y avoir aucun bien. C'est mon paradis que de faire tout ce que vous voulez que je fasse; et ce me serait un enfer pire que celui des damnés que de vivre à ma guise, sans avoir eu les ordres et l'aveu de votre Majesté. »
Tels sont les sentiments des âmes qui se laissent conduire à la providence de Dieu, avec cette persuasion qu'elle est la première et la principale cause de toutes les révolutions qui arrivent au monde; que c'est elle qui règle les saisons et les années , qui nous envoie l'abondance et la stérilité, la pluie et le beau temps, l'honneur et les opprobres, et qui manie absolument tous les tenants et aboutissants de nos affaires, pour leur donner le pli et la forme qu'il lui plaît. Pourraientelles penser que ce qui part d'une si bonne main leur puisse faire mal? « Dieu est si bon, disent les saints Pères, qu'étant le seul qui n'a besoin de rien pour lui, il produit continuellement hors de lui une infinité de biens. Il est si magnifique , qu'il élève toutes choses à leur perfection par la surabondance inimitable et inaccessible de ses libéralités. » C'est ainsi que parle saint Denis. Philon le Juif ajoute que « Dieu ne se lasse