CHAPITRE II
EN QUELLES CHOSES ON DOIT SE SOUMETTRE A LA CONDUITE DE LA DIVINE PROVIDENCE.
On demande en quoi nous devons pratiquer la conformité de notre volonté à celle de Dieu. Je réponds : En toutes choses. Nous nous arrêterons aux principales. Toutes les autres s'y rapportent.
I. Ainsi nous devons vouloir, avec la volonté divine, la chaleur, le froid, la pluie, la grêle, les tempêtes, le tonnerre, enfin toutes les intempéries de l'air et le désordre des éléments, agréer tous les temps que Dieu nous envoie, au lieu de les supporter avec impatience et colère, comme on a coutume de le faire quand ils nous contrarient; et s'abstenir même de toute façon de parler qui témoigne du mécontentement. Et non seulement nous devons vouloir le temps comme il est, puisque c'est Dieu qui l'a fait, mais encore nous devons, dans les incommodités que nous en éprouvons, répéter avec les trois enfants dans la fournaise de Babylone : Froid, chaleur, glaces et neiges, foudres et nuées, bénissez le Seigneur, louez -le et glorifiez -le à jamais! C'est en accomplissant sa très sainte volonté que ces créatures insensibles s'acquittent de ce devoir, et c'est parle même moyen que nous devons aussi le bénir et le glorifier. Et d'ailleurs, si ce temps nous est incommode, il est com-
mode à un autre; s'il nous gène dans nos desseins, combien en est-il qu'il favorise dans les leurs? Kl quand cela ne serait pas, ne nous suffit-il pas qu'il soit bon pour la gloire de Dieu, que ce soit lui qui le veuille de la sorte? La vie de saint François de Borgïa, troisième général des Jésuites, nous fournit un exemple de cette conformité : il allait dans une maison de la Compagnie; il y arrive, tout le monde étant couché et endormi, et il frappe longtemps à la porte par une neige très forte et très froide. Enfin, on vient lui ouvrir, et on se répand en excuses sur ce qu'on ne l'avait pas entendu, de l'avoir si longtemps fait attendre et par un temps si mauvais. Le saint leur répond qu'il a reçu une grande consolation en pensant que c'était Dieu qui faisait ainsi tomber cette neige sur lui à gros flocons.
Ces pratiques de conformité sont si agréables à Dieu, que leur influence se fait souvent visiblement ressenti»* jusque sur les biens de ce monde : témoin ce laboureur dont il est fait mention dans la Vie des Pères du désert; ses terres rapportaient toujours plus que celles des autres : «. Ne vous en étonnez pas, disait-il un jour à ses voisins qui lui en demandaient la cause, j'ai toujours toutes les saisons et tous les temps à souhait. » Surpris de cette réponse, ils le pressent d'expliquer comment cela peut se faire. « C'est, leur dit-il, que je ne veux jamais d'autre temps que celui que Dieu veut; et comme je veux tout ce qui lui plaît, il me donne aussi une récolte telle que je la puis souhaiter. »
IL Nous devons nous conformer a la volonté de Dieu dans toutes les calamités publiques, telles que la guerre, la famine, la peste; révérer ses jugements avec une profonde humilité, et, quelque rigoureux qu'ils semblent, croire avec toute assurance que ce Dieu d'infinie bonté n'enverrait pas de semblables fléaux, s'il
ne devait en résulter de grands biens. En effet, combien d'âmes, sauvées par les tribulations, qui se seraient perdues par une autre route ? Combien qui , dans les traverses et les afflictions, se convertissent à Dieu de tout leur cœur, et meurent avec un véritable repentir de leurs péchés ? Ainsi , ce qui nous paraît un fléau et un châtiment est souvent une grâce et une miséricorde insignes.
Pour ce qui nous touche personnellement, pénétrons-nous bien de ce point de notre sainte foi , qu'il n'est pas jusqu'à un de nos cheveux qui ne soit compté, et qu'il n'en tombera point un seul que par la volonté de Dieu : c'est-à-dire que la moindre atteinte ne nous sera jamais portée qu'il ne le veuille, qu'il ne l'ordonne. Éclairés par la méditation de cette vérité, nous comprendrons aisément que nous n'avons ni plus ni moins à craindre dans un temps de calamité publique que dans aucun autre temps; que Dieu peut aussi bien nous mettre à l'abri de tout mal au milieu de l'accablement général , comme il peut nous livrer à tous les maux lorsque tout ce qui nous environne est dans la joie. Ce qui doit donc uniquement nous occuper, c'est de nous rendre favorable Dieu tout-puissant. Or, c'est là l'effet infaillible de la conformité de notre volonté à la sienne. Empressons-nous donc d'accepter de sa main tout ce qu'il nous enverra. Cette dispositiona tout pouvoir sur son cœur. Touché de notre humble et confiant abandon, ou il nous fera retirer les plus précieux avantages des maux auxquels nous nous soumettrons de la sorte, ou il nous épargnera ces maux. Nous en avons un exemple célèbre. Attila, roi des Huns, fondit sur les Gaules, avec une armée innombrable. Il s'appelait lui-même le fléau de Dieu, se croyant destiné à punir les péchés des peuples. Déjà
28 EN QUELLES CUOSES
Reims, Cambrai, Besançon, Auxerre et Langres avaient ressenti les effets de sa fureur. Ses coups allaient tomber sur Troyes : les habitants de cette ville étaient dans la consternation. Saint Loup, qui en était évéque, mettant sa confiance dans la protection du ciel, prit ses habits pontificaux, et, précédé de la croix et suivi de son clergé, il alla trouver Attila. Lorsqu'il fut auprès de lui, il lui adressa la parole en lui demandant qui il était. « Je suis, répondit Attila, le fléau de Dieu. » Alors le saint évêque lui dit : <: Que le fléau de Dieu soit le bienvenu; » puis il commanda qu'on lui ouvrît les portes. Mais à mesure que les soldats entraient dans la ville, Dieu les disposa de telle sorte qu'ils y passèrent sans faire le moindre mal. Ainsi, remarque le P. Rodriguez, quoique Attila fût véritablement le fléau do Dieu, Dieu ne voulut pas qu'il le fût pour ceux qui le recevaient comme son fléau avec tant de soumission.
III. Nous devons, si nous sommes père ou mère de famille, conformer notre volonté à celle de Dieu, pour le nombre comme pour le sexe des enfants qu'il lui plaît de nous donner. Lorsque les hommes étaient animés de la vie de la foi , ils regardaient une nombreuse famille comme une bénédiction du ciel, comme un don de Dieu; et ce Dieu, ils le considéraient plus qu'eux-mêmes comme le père de leurs enfants. Maintenant que la foi est presque éteinte, que l'on vit en quelque sorte dans l'isolement de Dieu, que si on s'en occupe, c'est tout au plus pour le craindre, nullement pour se confier dans sa divine providence, on est réduit à porter seul la charge de sa famille; et, comme les ressources de l'homme, quelque étendues et assurées qu'elles semblent, sont toujours bornées et incertaines, il n'est pas jusqu'aux plus favorisés de la fortune qui
ne voient souvent avec effroi leurs enfants se multiplier; c'est pour eux une sorte de calamité qui les attriste, une source intarissable d'inquiétudes qui empoisonnent leur existence. Oh ! qu'il en serait autrement, si l'on se pénétrait de l'idée que l'on doit avoir de l'action paternelle de Dieu sur ceux qui se soumettent à sa conduite avec l'abandon d'une confiance filiale !
Voulez-vous vous en convaincre? Prenez les sentiments de cette piété filiale, et bientôt vous expérimenterez ce que saint Paul disait de ce Dieu de bonté , qu'il est assez puissant pour répandre sur vous toutes sortes de biens, et avec tant d'abondance , que chacun ayant ce qui lui suffit des biens temporels, pour tous ses besoins, vous ayez encore abondamment de quoi exercer toutes sortes de bonnes œuvres (1).
Pour attirer sur vous ces effets de la divine Providence , vous n'avez à vous mettre en peine que de concourir en quelque sorte à la paternité de Dieu môme, en lui formant, surtout par vos bons exemples, des enfants selon son cœur. Ayez le courage de vous défendre de toute autre ambition ; que ce soit là l'unique objet de tous vos vœux, de toute votre sollicitude, puis reposez-vous en toute assurance , vous le pouvez , quel que soit le nombre de vos enfants , sur les soins attentifs de leur Père céleste. Il veillera sur eux, il gouvernera leur cœur, il disposera toutes choses pour assurer leur bonheur, même dès ici-bas, et il le fera d'une manière d'autant plus admirable, que vous vous montrerez plus fidèle à vous préserver de toute vue mondaine à leur sujet et à remettre tout leur avenir entre ses mains.
Veillez donc soigneusement sur vous-même, afin
(1) // Cor., 11,8.
de ne vous arrêter, pour vos enfants , qu'à ce qui peut contribuer davantage à les former à la vertu ; et, pour le reste , les confiant tout à Dieu , ne vous réservez que d'épier sa volonté sur eux, afin de les aider à marcher dans la voie où vous aurez reconnu qu'il les appelle, que cette voie soit celle de la retraite, ou celle du monde; et croyez que , dans le monde comme dans la retraite, il saura admirablement tout concilier à votre satisfaction , dans le temps convenable, dès que vous pouvez vous rendre le témoignage que votre unique ambition est réellement de plaire à Dieu et d'élever vos enfants pour lui. Ne craignez pas, s'il en est ainsi, de porter jamais irop loin votre confiance ; efforcez-vous plutôt de l'accroître encore, de l'accroître toujours ; car elle est le plus glorieux hommage que vous puissiez rendre à Dieu, et elle sera la mesure des grâces que vous recevrez, il vous sera donné à proportion de ce que vous aurez espéré. IV. Nous devons recevoir, avec la même conformité, les pertes d'argent et tous les autres dommages que nous éprouvons dans nos intérêts; et si nous avons des paiements à faire, il importe que nous les fassions aussi dans cet esprit, lors même qu'il s'agit de sommes qui nous semblent réclamées injustement ou à titre tout à fait onéreux : par exemple , pour des objets qu'on nous oblige à payer une seconde fois, faute de pouvoir justifier du premier paiement; pour des dettes contractées par un autre pour qui nous nous trouvons engagés ; pour des impôts, des contributions de toute nature, etc. Si on a pouvoir de les exiger de nous, si on use de ce pouvoir, c'est Dieu qui le veut ainsi, c'est lui, devons-nous dire, qui nous demande cet argent, et c'est aussi réellement à lui que nous le donnons , si nous faisons ce paiement
dans la vue de lui plaire par notre conformité à sa volonté. Oh! que de grâces sont assurées à ceux qui agissent de la sorte ! Voulez-vous vous en former quelque idée; supposez deux personnes : l'une qui, par sa conformité à la volonté de Dieu, acquitte une créance peut-être même injustement réclamée, mais qu'on est, en droit d'exiger d'elle; l'autre qui, de sa libre volonlé, consacre une égale somme en aumônes. Eh bien, sachez que, quelque admirables que soient les avantages que l'aumône procure, même dès cette vie, à ceux qui la font, l'œuvre de la personne qui fait le sacrifice de son argent, non en faveur de quelqu'un de son choix, mais par esprit de conformité à ce que Dieu veut, est une œuvre plus profitable encore, parce qu'étant dégagée de toute volonté propre, elle est plus pure, plus agréable aux yeux de Dieu ; et s'il est vrai de dire, d'après l'Écriture sainte, comme d'après l'expérience de tous les siècles, que l'aumône attire sur les familles les plus abondantes bénédictions, on peut aussi attribuer, à l'œuvre dont il s'agit, des fruits plus merveilleux encore.
V. Nous devons également nous conformer à la. volonté de Dieu dans la pauvreté ainsi que dans les suites incommodes qu'elle entraîne, et celte conformité nous coûtera peu si nous sommes pénétrés, comme nous devons l'être, de cette vérité, que Dieu veille sur nous comme un père sur ses enfants, qu'il ne nous réduit à cet état que parce qu'il nous est le plus avantageux. Alors la pauvreté changera d'aspect à nos yeux, ou plutôt n'envisageant les privations qu'elle nous impose que comme des remèdes salutaires, nous cesserons même de nous trouver pauvres.
En effet, qu'un roi puissant soumette l'un de ses enfants, dont la santé est altérée, à un régime sévère,
mais nécessaire à son rétablissement, ce jeune prince conclura-t-il, de ce qu'on l'oblige à vivre d'aliments insipides et en faible quantité, qu'il est réellement en proie à l'indigence? Concevra-t-il , pour l'avenir, des inquiétudes pour sa subsistance ? Quelqu'un s'avisera-t-il de penser qu'il est pauvre? Non assurément. Tout le monde sait quelles sont les richesses de son père , qu'il est appelé à en jouir, et que cette jouissance cessera de lui être interdite dès que sa santé permettra qu'il en use sans s'incommoder.
Et nous, ne sommes-nous pas les enfants du Très Haut, du Tout-Puissant, les cohéritiers de Jésus-Christ? A ce titre, est-il quelque chose qui puisse nous manquer ?... Oui, disons-le hardiment, quiconque voudra répondre à cette divine adoption par les sentiments d'amour et de confiance qu'exige de nous cette qualité d'enfants de Dieu, a droit dès ce moment à tout ce que Dieu lui-même possède. Tout alors est à nous. Mais il n'est pas expédient que nous jouissions de tout; il est même souvent à propos que nous soyons privés de beaucoup de choses. Gardons-nous de conclure de ces privations, qui ne nous sont imposées que comme des remèdes, que nous puissions jamais manquer de ce qu'il nous serait avantageux d'avoir ; croyons avec toute assurance que, quelque chose qui nous devienne nécessaire, qui nous devienne véritablement utile, notre Père tout- puissant nous donnera infailliblement cette chose. Notre divin Maître disait aux peuples qui l'écoutaient : Si vous , tout méchants que vous êtes , vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les deux (1)? C'est là un point in-
(1) Matth., vu, 11.
contestable de notre sainte foi, et nos inquiétudes sur ce point, si nous manquions de fidélité à les désavouer, seraient d'autant plus coupables et injurieuses à Jésus-Christ, que ce divin Sauveur nous a fait à ce sujet les promesses les plus positives, consignées dans plusieurs endroits du saint Évangile (1). Sa parole y est engagée , et elle l'est sous cette seule condition, que nous chercherons premièrement le royaume de Dieu et sa justice, que nous ferons de cette recherche notre grande , notre principale , notre unique affaire : c'est-à-dire que nous rapporterons toutes les autres affaires à celle-là, les faisant toutes concourir à son succès, remplissant fidèlement tous nos devoirs dans cette vue. A ce prix, il nous décharge de toute autre sollicitude, il prend sur lui tous nos besoins, tous les besoins de ceux qui nous appartiennent ou qu'il nous faut pourvoir, et il satisfera avec des soins d'autant plus attentifs, que nous nous attacherons à lui témoigner plus de confiance, plus d'abandon, à pratiquer plus parfaitement la conformité à ses volontés.
El d'ailleurs , renonçons-nous pour son amour au désir de posséder des richesses, voilà qu'en vertu d'une autre promesse de Jésus-Christ, le centuple de ces richesses, outre la vie éternelle, nous est promis pour ici-bas, et il arrivera, par un mystère ineffable, qu'on nous jugera pauvres, et que nous serons riches : délivrés de la soif de la possession, de la possession elle-même, et du fardeau qui l'accompagne, il nous sera donné de jouir véritablement des biens de ceuxlà mêmes qui semblent les posséder, mais qui n'en ont réellement que les charges. Ainsi se vérifiera pour
(1) Matth., vu, 24 à 34; Luc, xii, 22 à 32.
nous cette parole du grand Apôtre , que c'est à la oiété que les biens de la vie présente comme ceux de la vie future ont été promis (1).
VI. Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans l'adversité comme dans la prospérité, dans les humiliations comme dans les honneurs, dans les opprobres comme dans la gloire. Nous devons tout recevoir, tout embrasser comme des dispositions divines destinées à nous faire rendre à Dieu , par notre soumission, l'honneur qui lui est dû, et en même temps à nous conduire avec toute sûreté à notre plus grand bien. Lorsque David sortit de Jérusalem pour éviter la persécution de son fils Absalon, le grand-prêtre Sadoc fit porter l'Arche à sa suite, afin qu'elle servît au roi de sauvegarde dans un péril si imminent , et qu'elle lût un gage de son heureux retour : mais le saint roi lui dit de la faire reporter dans la ville ; que Dieu l'y ferait rentrer lui-même s'il le voulait, puis il ajoula : « S'il me dit : Vous ne m'agréez point, j'ai retiré de vous mon affection, je ne veux plus que vous régniez sur mon peuple , je veux vous dépouiller de la pourpre pour en revêtir votre ennemi, vous chasser du trône pour l'y faire asseoir et le couronner de gloire, je suis tout prêt, qu'il fasse de moi ce qu'il lui plaira (2). » Nous devons dire de même, en ce qui nous regarde , et de quelque chose que ce puisse être, et surtout ne pas nous en défendre sous prétexte que nous sommes incapables d'une résignation aussi héroïque; car c'est Dieu lui-même qui l'opérera en nous , si nous n'opposons point à sa grâce une résistance qui y mette obstacle. C'est ce qu'avait bien reconnu un saint vieillard dont parle Cassien. Il se
(1) Tint., iv. 8. — (2) // Beg., xv, 26
trouvait un jour à Alexandrie environné d'un grand nombre d'intidèles qui le chargeaient d'opprobres, le frappaient, le poussaient et lui faisaient plusieurs autres sortes d'outrages. Le saint homme demeurait cependant au milieu d'eux, comme un agneau souffrant et se taisant : et quelques-uns d'entre eux lui ayant demandé, par mépris, quels miracles Jésus-Christ avait faits : « Les miracles qu'il a faits, dit-il, sont que, quelques injures que vous veniez de me faire, je ne me suis pas mis en colère contre vous, et que je n'en ai pas été ému le moins du monde. »
VII. Notre conformité à la volonté de Dieu doit s'étendre aux défauts naturels, même de l'âme. Il faut, par exemple, ne point s'affliger, ni murmurer, ni même regretter de n'avoir pas une aussi bonne mémoire, un esprit aussi pénétrant, aussi subtil, un jugement aussi formé, aussi solide que les autres. Nous nous plaindrions du peu que nous avons ; et avonsnous mérité ce que Dieu nous a donné ? N'est-ce pas un don de sa libéralité dont nous lui sommes grandement redevables? Quel service lui avons-nous rendu pour qu'il nous ait faits hommes plutôt qu'une autre créature plus vile? Et même que lui avons-nous fait pour l'obliger à nous donner seulement l'être? Mais ce n'est pas assez de ne pas murmurer; nous devons , de plus , être contents de ce que nous avons, ne rien désirer davantage. Et, en effet, nous avons assez, puisque Dieu l'a ainsi jugé. De même que l'ouvrier l'ait ses instruments de dimensions propres à l'ouvrage qu'il veut faire, de même aussi Dieu nous distribue i'esprit et les talents selon les desseins qu'il a sur nous. L'important , c'est de bien employer ce qu'il nous donne. Ajoutons qu'il est fort heureux pour plusieurs de n'avoir que des talents bornés. La mesure que Dieu
36 l.N QUELLES CHOSES
leur en a donnée les sauvera, tandis que , mieux partagés, ils se fussent perdus; car la supériorité des talents ne sert souvent qu'à alimenter l'orgueil ou la vanité, et elle devient ainsi pour plusieurs une occasion de ruine.
« Vous n'avez pas, dit ici le Père du Sault, tant d'esprit qu'un autre, ni par conséquent tant de doctrine, m tant de suffisance et d'adresse aux affaires ? Vous en êtes bien fâché et marri dans votre cœur, et vous ne pouvez vous tenir d'éclater en de vains souhaits : « Oh! si j'avais, oh! si j'étais, oh! si je savais tant qu'un tel et un tel ! » Eh ! mon cher ami, tu ne sais ce que tu demandes : avec ce peu de capacité que Dieu l'a donné , tu gagneras le ciel ; et si tu en avais davantage , tu irais en enfer. C'est à quoi Dieu a eu égard quand il t'a mis au monde, quand il a créé ton âme et organisé ton corps : acquiesce donc avec une parfaite résignation de toi-même aux ordres de ton Père céleste, qui t'aime avec tant de tendresse et d'ardeur, et a dressé cette disposition si avantageuse pour ton salut; montre le grand désir que tu dois avoir de te conformer à toutes ses volontés, et réponds-lui avec son très cher Fils, ton Maître et ton Seigneur : Oui, mon Père, oui, mon Seigneur et mon Dieu, puisque c'est votre bon plaisir que je sois pauvre et humilié, je ne demande rien de plus; c'est ma perfection d'être tel que vous me désirez, et j'aurai mis ma volonté en son centre quand je l'aurai conformée à la vôtre. »
VIII. Il faut nous conformer à la volonté de Dieu dans les maladies, vouloir celles qu'il nous envoie, les vouloir et clans le temps qu'elles viennent et pour le temps qu'elles durent; en vouloir toutes les circonstances, .-ans désirer qu'une seule soit changée; et cependant faire tout ce qui est raisonnable pour se gué-
< parce que Dieu le veut ainsi. Si nous sentons que . nature veuille s'émouvoir, s'impatienter, se révolter, . faut réprimer ses mouvements, et même, s'il est •esoin, nous exciter contre nous à des sentiments l'indignation de notre révolte contre notre Souverain et de notre opposition à ses justes et adorables arrêts. Saint Bonaventure rapporte que saint François d'Assise , étant extraordinairement tourmenté par une maladie qui lui faisait souffrir des douleurs aiguës, un de ses religieux, homme simple, lui dit : Mon Père , priez Notre-Seigneur qu'il vous traite un peu plus doucement; car il me semble que sa main s'appesantit trop sur vous. Le saint, ayant entendu ces paroles, jeta un cri, et lui fit cette réponse : « Si je ne savais que ce que vous dites vient d'une simplicité qui n'y entend point de mal, j'aurais dès maintenant votre conversation en horreur, et je ne voudrais jamais vous voir, puisque vous avez été assez téméraire pour reprendre les jugements que Dieu exerce sur moi. » Après avoir dit ces paroles , et quoiqu'il fut extrêmement faible, à cause de la longue durée et de la violence de son mal , il se jeta rudement à terre de sa pauvre couche, au risque de se briser tous les os, et, baisant le pavé de sa cellule, il dit : « Je vous remercie, mon Seigneur, de toutes les douleurs que vous m'envoyez; je vous supplie de m'en donner encore cent fois davantage, si vous le jugez à proposée serai plein de joie si vous m'affligez sans m'épargner en aucune manière, parce que l'accomplissement de votre sainte volonté est la plus grande consolation que je puisse recevoir. » Et, en effet, si, comme dit saint Éphrem, les hommes les plus grossiers connaissent les fardeaux que leurs chevaux ou leurs mulets peuvent porter, et ne leur donnent pas une plus forte charge, pour ne pas
les accabler; si le potier sait combien de temps iargile doit rester dans le fourneau pour être cuite i degré qui la rend propre à nos usages, et ne l'y laist ni plus ni moins, il faut nécessairement n'y avoir pa réfléchi pour oser dire que Dieu , qui est la sagesse même et qui nous aime d'un amour infini, peu» charger nos épaules d'un poids trop pesant et nous laisser plus longtemps qu'il ne faut dans le feu de la tribulation. Soyons donc sans inquiétude : le feu ne sera ni plus fort ni de plus de durée qu'il n'est besoin pour cuire notre argile au degré nécessaire.
« Ajoutons ici une remarque pour prévenir les scrupules dans lesquels pourraient tomber les âmes timorées, en confondant les dispositions parfaites, dont les saints nous offrent tant d'exemples, avec ce qui est proprement d'obligation. C'est que toute adversité, quelle qu'elle soit, peut être envisagée de deux manières : premièrement comme venant de la volonté permissive de Dieu, et secondement comme étant contraire à quelque bien de nous ou du prochain. Suivant le premier point de vue, nous sommes obligés de nous conformer à cette volonté de Dieu, c'est-à-dire, de trouver bon que Dieu envoie ou permette teli-a chose ; autrement ce serait s'opposer à la providence qui règle tout avec sagesse. Mais en tant que cette chose est considérée comme contraire à notre bien ou à celui des autres, nous ne sommes pas obligés de la vouloir. Car, encore que Dieu nous commande de nous soumettre à sa volonté permissive , il ne nous ordonne pas de vouloir ou de désirer les choses qu'elle permet; il veut même souvent que nous les empêchions autant que nous le pouvons, par exemple en combattant par des remèdes la maladie qu'il nous envoie. Et si nous ne réussissons pas à empêcher ces choses, il ne nous
est pas défendu de nous en affliger, quelquefois même jusqu'à souhaiter la mort pour être délivré de ces maux; pourvu que ce soit sans impatience et sans murmures; mais avec une pieuse résignation, qui domine et modère notre chagrin et nos regrets. Ce n'est donc point un péché de souhaiter sa mort avec cette résignation prédominante, pour être délivré des maux de cette vie, ou, mieux encore, comme Élie et d'autres saints , pour ne pas voir l'oppression des serviteurs de Dieu et les maux de l'Église, ou pour être nous-même délivrés des infirmités spirituelles qui nous font commettre tant de fautes, et pour jouir plus tôt de la vue de notre Père céleste, auquel cet empressement ne saurait être que très agréable. »
IX. Nous devons porter la conformité à la volonté de Dieu jusqu'à l'acceptation de notre mort. Nous mourrons, c'est un arrêt auquel il n'y a point d'appel ; nous mourrons le jour, à l'heure et du genre de mort que Dieu voudra, et c'est cette mort telle qu'il nous l'a destinée que nous devons agréer, parce que c'est celle qu'il a jugée la plus convenable à sa gloire. Un jour que sainte Gertrude montait une colline, le pied lui glissant, elle tomba dans la vallée; et, remontant avec plus de gaieté qu'auparavant, elle disait : Très aimable Jésus, qu'il me serait arrivé un grand bonheur, si cette chute m'eût donné le moyen de parvenir plus tôt à vous 1 Ses compagnes, étonnées de ces paroles, lui demandèrent si elle ne craignait pas de mourir sans être munie des sacrements de l'Église. Elle leur répondit : Je désire, à la vérité, de tout mon cœur, les recevoir dans ce dernier moment, mais j'aime encore mieux la volonté de Dieu , car je suis persuadée que la meilleure disposition et la plus sûre pour bien mourir, c'est de se soumettre à ce qu'il voudra. Ces!
pourquoi la mort par laquelle il veut que j'aille à lui est celle que je désire ; j'ai la confiance qu'étant ainsi disposée, de quelque manière que je meure, sa miséricorde viendra à mon secours.
X. Nous devons pratiquer la conformité à la volonté de Dieu dans la privation des moyens de salut extérieurs ou sensibles qu'il lui plaît de nous retirer. Par exemple, un directeur ou un ami qui vous guide et vous encourage vous est enlevé; il vous semble que, privé de son secours, vous ne pouvez plus vous soutenir. Et, en effet, il y a dans ce que vous sentez quelque chose de vrai, c'est que, réellement, vous êtes incapable de marcher seul, un secours vous est indispensable, et voilà pourquoi ce sage directeur, cet ami vous avait été donné. Mais Dieu vous aime-t-il moins qu'il ne vous aimait lorsqu'il vous fit ce don? N'est-il plus votre Père, et un père tel que lui abandonne-t-il ses enfants? Il est vrai que le guide que vous regrettez vous a heureusement conduit dans les chemins que vous avez parcourus; mais était-il également propre à vous diriger dans le trajet à parcourir encore pour parvenir où vous êtes appelé? Et d'ailleurs Jésus-Christ, notre divin Maître, n'a-t-il pas dit de lui-même à ses Apôtres : Il vous est avantageux que je m'en aille; car si je ne m en vais point, le Consolateur ne viendra point à vous (1). Or, cela étant, qui oserait dire qu'il ne lui est point avantageux d'être privé d'un directeur, d'un ami, quelque excellent, quelque saint qu'il puisse être ? Mais sais-je, me répondrez-vous, si ce n'est point un châtiment que mes infidélités m'ont attiré? Je le suppose. Et bien! sachez que les châtiments d'un père devien-
(l) Juan., xvi, 7.
nent, pour les enfants dociles, des remèdes salutaires. Voulez- vous donc désarmer son bras, toucher son cœur, l'obliger même à vous combler de nouvelles grâces? acceptez son châtiment, et pour prix de votre confiant abandon à sa volonté , ou il suscitera quelqu'un qui vous fera tout autrement avancer que vous n'avez fait jusqu'ici, ou ce Dieu de bonté daignera lui-même se charger de votre conduite : il vous enverra son Saint-Esprit comme à ses Apôtres; sa lumière éclairera vos pas; et l'onction de su grâce vous fortifiera admirablement.
Autre exemple : votre vie est toute consacrée à la piété par des exercices qui sont comme la nourriture de votre âme; mais une maladie vient rompre la chaîne des pieuses pratiques que vous vous étiez imposées ; déjà vous ne pouvez plus assister à la sainte messe, même le saint jour du dimanche; vous êtes privé de l'aliment sacré de la communion, bientôt votre état de faiblesse vous interdira jusqu'à la prière. Ame pieuse, ne vous plaignez pas, vous êtes appelée à l'honneur de vous alimenter en participant, avec Jésus-Christ même-, à une nourriture que peut-être vous ne connaissez pas (1), mais dont l'usage fera de votre maladie un puissant moyen de sanctification : Ma nourriture, disait-il à ses disciples, cest de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé (2). C'est cette même nourriture qui vous est présentée, et, remarquez-le, ce n'est que par elle qu'il nous est donné de vivre pour la vie éternelle ; la prière même est inefficace si elle n'est vivifiée, fécondée par ce salutaire aliment, ainsi que notre divin Maître s'en est expliqué dans ce passage du saint Évangile : Tous ceux qui me disent :
(I) Joan., iv. 32. — (2) Joan., iv, 34.
Seigneur! Seigneur! n'entreront pas dans le royaume des deux; mais celui-là seul y entrera qui fait la volonté de mon Père (1). Or, vous le savez, c'est Dieu qu vous réduit à l'état où vous êtes; c'est donc lui qui vous dispense de vos pratiques de piété, ou plutôt vous les interdit. Ainsi, ne vous inquiétez pas, «nais faites attention qu'il attend de vous, en échange, que vous vous exerciez davantage à faire sa volonté, en renonçant à la vôtre; et c'est afin que vous fassiez de cet exercice votre principale nourriture que le moyen de vous en alimenter vous est si fréquemment donné. En effet, que de contrariétés, que de sacrifices la maladie ne vous impose-t-elle pas? Ce sont des projets qu'elle dérange, des dépenses qu'elle occasionne, des remèdes qui répugnent, des maladresses, des négligences de la part de ceux qui vous soignent; c'est enfin une multitude de petites choses qui vous blessent. Que d'occasions de vous dire : G'esi Dieu qui le veut ainsi!... Que voire étude soit donc de ne laisser échapper aucune de ces occasions , et alors vous serez au rang de ce que Jésus a de plus cher; car quiconque, a-t-il dit, fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère (2). Autre exemple : une de nos grandes solennités s'approche; vous vous y disposez de votre mieux, et déjà vous vous sentez animé d'une ferveur qui vous semble un avant-goût des consolations que vous recueillerez en ce beau jour. Cependant ce jour arrive, et voilà que vous n'êtes plus le même : aux sentiments que vous éprouviez, une désolante sécheresse a succédé; vous êtes incapable de produire une seule bonne pensée. Gardez-vous de vous attrister de cet
1) Matth., tu, 21.— (2) Mate, m, 35.
élat; gardez-vous de vous livrer à des efforts inquiets pour en sortir : c'est Dieu lui-même qui vous y a mis, et vous savez que de sa part il ne vient rien qui ne soit bon, et qui ne produise à quiconque le reçoit avec soumission de grands avantages; acceptez-le donc de sa main, vous tenant autant que possible dans le recueillement en sa présence et vous soumettant à lui, comme un malade se lient devant un médecin et se soumet à son action, dans l'attente de la guérison qu'il espère de ses soins. Soyez assuré que jamais aucune consolation ne vous aura été aussi profitable que cette sécheresse ainsi endurée paisiblement en esprit de conformité. Ce n'est point , en effet , ce que nous ressentons qui nous dispose aux grâces de Dieu , c'est l'acte de notre volonté, et cet acte ne se sent pas. Il peut bien être accompagné de quelque chose de sensible, mais ce sentiment n'ajoute rien à son mérite aux yeux de Dieu, comme aussi l'absence de ce sentiment, ou même la présence de sentiments opposés que l'on désavoue, ne lui ôle rien. Ainsi, pénétrez-vous de cette vérité, que la prière n'a pas besoin d'être sentie pour être efficace ; qu'elle consiste uniquement dans le mouvement de la volonté vers Dieu, mouvement qui, de sa nature, n'a rien de sensible. J'ajoute qu'il en est de même de l'opération de Dieu sur notre âme; on peut la comparer aux effets que produit en nous la nourriture corporelle : de même que la vertu de cet aliment terrestre se répand comme à notre insu dans nos membres pour les réparer et les fortifier, aucune sensation ne nous avertissant de son écoulement salutaire; de même aussi Jésus-Christ, l'aliment céleste qui nous est donné pour nourriture spirituelle , opère secrètement sur nos âmes. Mais le malheur est que
l'on veut tout sentir ; et dès que l'on n'éprouve rien de sensible, rien qui satisfasse, ou on se décourage, ou on cherche par beaucoup de prières produites avec grande contention d'esprit, avec de pénibles efforts, à exprimer en soi quelque chose qui rassure ; et ces efforts, loin de mieux disposer à l'opération de la grâce, y mettent obstacle, en ce qu'ils occupent ou agitent trop notre intérieur. On rapporte que sainte Catherine de Sienne demanda un jour à Notre-Seigneur, qui se communiquait avec tant d'abondance aux Patriarches, aux Prophètes et aux premiers chrétiens, pourquoi cela de son temps était beaucoup plus rare, et qu'il lui répondit que c'était parce que, désoccupés et vides de l'estime d'eux-mêmes, ils venaient à lui comme des disciples fidèles, se tenant dans l'attente de ses divines instructions, se laissant mettre en œuvre comme l'or dans le creuset, ou peindre de sa main comme une toile préparée, et lui laissant écrire dans leur cœur la loi d'amour; tandis qu'à présent les chrétiens, agissant comme s'il ne les voyait ni ne les entendait, veulent tout dire, tout faire et parler seuls, et se tiennent ainsi tellement occupés et agités qu'ils ne le laissent pas opérer en eux. Remarquez que ce divin Sauveur avait déjà voulu nous prémunir contre cet excès par son saint Évangile. Il y est dit : Quand vous prierez, n'affectez point de parler beaucoup, comme font les païens, qui s'imaginent qu'à force de parler ils seront exaucés. Ne leur* ressemblez donc pas en cela; car votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin avant que vous ouvriez la bouche pour le lui demander (1). XI. Nous devons souffrir avec conformité à la volonté de Dieu les peines que nos chutes dans le péché
(1) Alatth.,vi,l et 8.
entraînent souvent à leur suite. C'est, par exemple, un excès d'intempérance qui vous occasionne une indisposition ou même un dérangement plus grave dans votre santé; ce sont des dépenses déraisonnables, des dépenses faites peut-être par un dérèglement de vanité, qui vous obligent maintenant à vivre de sacrifices; c'est, ou la négligence des devoirs de votre état, ou vos indiscrétions, vos médisances, votre impatience, vos emportements, votre mauvais caractère enfin , qui vous attirent des désagréments , du préjudice dans vos intérêts, des humiliations, des mortifications; à cela se joint une préoccupation d'esprit, un trouble, de pénibles anxiétés qui vous fatiguent, et dont vous ne pouvez vous défendre. Dieu n'a point voulu votre péché, mais il veut, pour votre bien, qu'il soit suivi de ces maux. Acceptez-les donc de sa main, et croyez qu'il n'y a rien de plus propre que cette humble acceptation pour vous aider à rentrer, et même pour vous faire croître en grâces. Alors, bien loin de vous porter préjudice, vos chutes seront comme un monument de votre persévérance dans le service de Dieu, et son témoignage sera d'autant plus glorieux qu'elles auront été plus multipliées. Je vais, par une supposition, rendre cette vérité sensible : vous entreprenez à pied le voyage de Rome ; mais , par l'effet des mauvais chemins, de la faiblesse de votre vue, de la débilité de votre constitution, ou peut-être d'une fâcheuse habitude d'inattention, vous tombez presque à chaque pas. Néanmoins, vous ne vous découragez pas, vous vous relevez sans délai ; au lieu de perdre votre temps en des réflexions inquiètes , vous reprenez votre route, résolu d'arriver à Rome, quoi qu'il en coûte; et en effet, vous y arrivez. Or n'est-il pas vrai que plus vous avez rencontré d'obstacles et fait
déchûtes, plus grande, plus héroïque a été votre persévérance? Il en est ainsi dans le service de Dieu. XII. Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans les peines intérieures, c'est-à-dire dans les tentations : comme les obscurités, les troubles, les désolations et autres difficultés que l'on rencontre dans la vie spirituelle. En effet, à quelque cause qu'on les attribue, toujours il faut recourir à Dieu comme à leur premier autour. Si nous supposons que ces peines viennent de notre propre fonds, alors on doit dire qu'elles prennent leur source ou dans l'ignorance de notre esprit, ou dans la sensibilité de notre cœur, ou dans le dérèglement de notre imagination, ou enfin dans la perversité de nos penchants; mais si nous remontons plus haut, si nous cherchons d'où proviennent ces défauts eux-mêmes, où en trouveronsnous le principe, si ce n'est dans la volonté de Dieu, qui n'a pas doué notre être de plus de perfection , et qui, en nous rendant sujets à ces infirmités, nous fait un devoir, pour notre sanctification, d'en supporter avec soumission toutes les suites, jusqu'à ce qu'il y mette un terme ? Qu'il lui plaise donc de faire briller à notre entendement un rayon de sa lumière, de répandre dans notre cœur une goutte de la rosée de sa grâce, et nous serons aussitôt éclairés, fortifiés et consolés. Si l'on suppose que ces peines viennent du démon, il ne faut pas moins les attribuer à Dieu. L'histoire de Job ne prouve-t-elle pas que Satan ne saurait agir sur nous, si Dieu ne lui en donne pouvoir? Saùl étant agité par des tentations de jalousie, d'aversion et de haine contre David, les livres saints disent que l'esprit mauvais du Seigneur agitait Saiil (1).
(\)lt:ej., xv, iG, îs et 19,
Mais si cet esprit est du Seigneur, comment est-il mauvais? et s'il est mauvais, comment peut-il être du Seigneur ? Il est mauvais à cause de la volonté maligne et dépravée que le démon a d'affliger les hommes pour les perdre, et il est du Seigneur, parce que Dieu lui a permis de les affliger, dans le dessein qu'il a de les sauver. Il y a plus, les principes de la foi et les enseignements des saints nous apprennent que souvent Dieu soustrait lui-même, par son action immédiate, ces lumières, ces douces influences de la grâce qui font la joie et la force des âmes, et qu'il les soustrait pour les tins les plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. Combien de personnes tiêdes et négligentes dans l'accomplissement de leurs devoirs , réveillées par les troubles qui suivent les délaissements, y ont trouvé ïa ferveur qu'elles avaient perdue ! Combien d'autres à qui les peines intérieures ont procuré l'occasion et le moyen de pratiquer les plus hautes vertus ? Oui pourrait dire en particulier à quel degré d'héroïsme elles ont porté les vertus d'une sainte Thérèse, d'un saint François de Sales, d'un saint Ignace? Conduite adorable d'une Providence infiniment attentive au bien de ses enfants, qui fait semblant de les abandonner pour tirer les uns de l'assoupissement et développer dans les autres l'es« prit d'humilité, de défiance de soi-même , de renoncement à tout, de confiance en Dieu, d'abandon et de prière. Ne nous troublons donc point dans les peines dont nous sommes quelquefois accablés, mais conduisons-nous comme on fait dans les maladies corporelles, consultant un médecin habile, appliquant les remèdes qu'il conseille, et attendant en patience l'effet qu'il plaira à Dieu de leur donner.
Il connaissait le prix de ces peines intérieures, ce saint homme dont parle Blosius, qui n'éprouvait que
des tentations , des sécheresses et des amertumes continuelles. Un jour que, pressé de douleur, il pleurait amèrement, des anges lui apparurent pour le consoler; mais lui, refusant la consolation qu'ils lui voulaient donner, leur dit : « Je n'en demande aucune, il me suffit, pour toute consolation, que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi. »
Le même Blosius rapporte que sainte Brigitte , étant un jour dans un grand accablement d'esprit, Jésus- Christ lui apparut et lui demanda quelle était la cause de son affliction, et que, sur sa réponse qu'elle était tourmentée d'une infinité de mauvaises pensées qui lui faisaient appréhender ses jugements, il lui répliqua par ces mots : « Il est juste que, vous étant plue aux « vanités du monde contre ma volonté, vous soyez « maintenant, contre la vôtre , inquiétée de plusieurs « pensées vaines et méchantes; et, pour ce qui est de « mes jugements, il est bon aussi que vous les crai- « gniez, mais il faut que ce soit avec une ferme conte fiance en moi, qui suis votre Dieu. Vous devez, au a surplus, tenir pour constant que les mauvaises pen- « sées auxquelles on résiste, en les éloignant de soi « autant qu'on le peut sont le purgatoire de l'âme en a ce monde et le sujet de sa récompense dans le ciel. « Que si vous ne les pouvez chasser, contentez-vous de « les désavouer ; puis, souffrez-les avec patience. »
Beaucoup de gens s'adressaient à Thaulère dans leurs afflictions spirituelles, l'entretenant du déplorable état où les réduisaient des peines d'esprit continuelles; et, suivant ce qu'il rapporte lui-même, il leur répondait : « Tout va bien pour vous; les choses mômes dont vous vous plaignez sont une grâce que Dieu vous fait. » S'ils lui observaient qu'ils croyaient, au contraire, que ces peines ne leur arrivaient qu'en punition de leurs pé-
chés , il leur répliquait : « Que ce soit ou non pour vos péchés, croyez que cette croix vous vient de Dieu ; ainsi embrassez-la, eu lui rendant grâces et en vous résignant tout à fait entre ses mains. » Si on lui disait qu'on se sentait consumer intérieurement de sécheresse, d'ennui, il répondait : « Souffrez cela avec patience, et vous recevrez plus de grâces que si vous ressentiez en vous les mouvements d'une dévotion tendre et fervente. »
« Le Père Balthasar Alvarès, de la Compagnie de Jésus , personnage d'une éminente vertu , se trouvant un jour le cœur serré de tristesse, eut cet admirable sentiment en disant la Messe : Contente-toi que cet ennui se soit passé à la vue de Dieu, qu'il le connaisse, et (/u'ai/ant pu le détourner, s'il eût voulu, néanmoins il ne l'ait pas fait, quoiqu'il f aime plus que tu ne t'aimes toimême. N'est-ce donc pas un signe manifeste que ce que tu souffres est pour ton bien? Une autre fois, demandant quelque chose à Notre-Seigneur pour son service, il entendit que toute la perfection consiste en la conformité de notre volonté avec celle de Dieu, et que le plus grand de tous les sacrifices que nous pussions offrir à ce souverain Seigneur, c'est de nous jeter entre ses mains pour souffrir tout ce qu'il lui plaira : car il est jaloux de sa gloire, et sait ce qui est plus à propos pour elle; il ne manquera pas de nous y faire servir avec d'autant plus d'avantages que nous y serons mieux disposés. y>
XIII. Enfin, et c'est peut-être le point le plus délicat qu'il y ait dans la pratique de la conformité à la volonté divine, nous ne devons vouloir les vertus elles-mêmes, les degrés de grâce et de gloire, que selon la mesure avec laquelle Dieu veut nous les donner, et n'en pas désirer davantage. Toute notre ambition doit être de parvenir, par notre fidélité, au degré de perfection qui
nous est destiné, n'étant pas accordé à tous de pouvoir s'élever au même point. En effet, il est certain que, quelque correspondance que nous apportions aux grâces que nous recevons de Dieu , nous n'aurons jamais autant de charité, d'humilité, etc., qu'en a eu la sainte Vierge. Et qui pourra môme parvenir aux degrés de grâce et de gloire où sont parvenus les Apôtres? Qui arrivera à la sainteté de saint Joseph? Qui pourra égaler saint Jean-Baptiste , de qui Notre-Seigneur a dit qu'il était le plus grand des enfants des hommes ? Nous devons en cela, comme en toute autre chose, nous soumettre à la volonté de Dieu; il faut qu'il puisse dire de nous ce qu'il dit dans Isaïe : Ma volonté est en lui (1); elle y règne et gouverne tout. Ainsi, quand nous entendons dire ou quand nous lisons que Notre-Seigneur a élevé, en peu de temps, certaines âmes à une très haute perfection, qu'il leur a accordé des faveurs signalées , qu'il a communiqué à leur entendement des lumières étonnantes, rempli leur cœur de très grands sentiments de dévotion, il faut retenir son esprit pour qu'il ne se laisse point aller au désir de choses semblables, au préjudice de cet amour de conformité; il faut même s'unir plus intimement encore à cette tout aimable volonté de Dieu, et lui dire, avec toute la dévotion d'un cœur entièrement soumis : * Mon Seigneur, je vous loue et vous bénis de ce que vous daignez vous communiquer avec tant d'amour et de familiarité à ces âmes que vous avez choisies; l'honneur que vous leur faites est au-dessus de toute l'estime que l'on en peut avoir ; mais je fais plus de cas encore de l'accomplissement de votre volonté que de toutes les lumières, que de tous les sentiments et que de toutes les
(i)Is., LUI, 4.
faveurs que vous avez accordées à vos saints. C'est pour cela que je vous conjure de me donner pour unique bien de n'avoir plus de volonté propre, que ma volonté soit entièrement fondue et anéantie dans la vôtre. Ainsi, que chacun vous fasse les demandes qu'il voudra ; pour moi, mon unique demande est qu'il vous plaise de m'attacher inséparablement à votre conduite, et de me rendre un pur instrument de votre gloire, dans la parfaite exécution de vos desseins. Faites de moi, en moi et par moi, sans aucune résistance, dans le temps, dans l'éternité, tout ce que vous voudrez. »
Cette soumission est si agréable à Dieu que , pour ce sujet, il appelle David un homme selon son cœur. J'a trouvé, dit-il, un homme selon mon cœur, qui fera toutes mes volontés (1). En effet, David était si soumis aux ordres de la Providence, qu'il avait toujours le cœur disposé à recevoir également toutes sortes d'impressions de la main de Dieu, comme une cire molle est disposée à recevoir telle figure que l'on y veut imprimer; et c'est pourquoi il s'écrie dans plus d'un endroit : Mon cœur est disposé, ô mon Dieu, mon cœur est disposé (2).
Il sera à propos de se rendre familières quelques paroles remarquables de la sainte Écriture, où brille cette conformité à la volonté de Dieu, comme les suivantes : Seigneur, que voulez-vous que je fasse (3) ?
Me voilà disposé à faire vos volontés. Ou, avec David : Je suis devant vous comme une bête de charge (4) qui n'examine rien, qui obéit sans résistance ; je suis à vous (5), ordonnez de moi selon votre bon plaisir. Je ne cherche point ma volonté, disait Notre-Seigneur, je ne suis point descendu du ciel pour la faire, mais pour cher-
(1)/ Reg., ni, 14 ; Ad., xm, 22. — (2) Ps., lvi, 10, et cvu, 1. (3) Domine, quid me vis facere? Act., ix, 6. — (4) Ps., lxxvh, 23. — (5) Ps., cxvh, 94.
52 EN QUBLLES CHOSES
cher et pour faire la volonté de Celui qui m'a envoyé (1). Ma nourriture est de lui obéir et de faire exactement ce qu'il désire (2). Qu'à l'exemple de ce grand modèle, notre nourriture soit l'accomplissement de la volonté divine. Oui, mon Père, qu'il en soit ainsi, puisqu'il vous plait (3). Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (4). Notre-Seigneur a recommandé à sainte Catherine de Gènes de s'arrêter particulièrement à ces paroles, lorsqu'elle réciterait le Pater. Nous devons faire de même, et prier Dieu souvent que sa très sainte volonté s'accomplisse ici-bas, avec la même perfection et les mêmes motifs que les saints l'accomplissent dans le ciel, qu'elle s'accomplisse en nous et généralement dans toutes les créatures; c'était la prière continuelle de saint Pacôme.
Quand nous avons quelque peine à obéir à Dieu , ou que nous sentons naître en nous quelque révolte, disons, avec David : « Et quoi! mon âme, ne seras-tu pas soumise au Seigneur ? C'est de lui que tu as reçu tous les biens , c'est lui qui dispose tout pour ton salut. Oh! non, j'obéirai à ses ordres! il est mon Dieu, il est mon Sauveur, et si la nature refuse de faire ce qu'il ordonne, il sera ma force pour m* aider à la vaincre (5). a Disons avec Notre-Seigneur, pendant son agonie : Mon Père, que votre volonté se fasse, et non pas la mienne[Q). Cette parole de notre divin Chef, dit le grand saint Léon, est le salut de tout le corps; c'est elle qui a instruit tous les fidèles, échauffé tous les confesseurs , couronné tous les martyrs. Que tous les enfants de l'Église, rachetés à si haut prix, justifiés sans aucun mérite de leur part, apprennent donc celte parole, et
(l) Joan., v, 59, etvi, 38, 30. — {2) M., iv, 45. — (8) Mat th. xi, 26. — (4) Id., vi, 10. — (5) Ps. lxi, 2. — (6) Pater, non mea to lunlas, sed tua liât. Luc, xxu, 42.
lorsqu'ils seront assaillis par quelque violente tentation, qu'ils s'en servent comme d'un rempart assuré; alors ils vaincront les erreurs de la nature, et ils souffriront la tribulation avec courage. Et c'est dans cet esprit de conformité que nous devons recevoir non seulement tous les accidents qui surviennent, mais encore toutes les peines et les combats intérieurs que cette résignation nous coûte, parce que Dieu veut que nous les éprouvions et pour sa gloire et pour notre propre avantage.
Et, à l'occasion de ces difficultés que nous éprouvons à nous soumettre à la volonté divine, il est à remarquer que, lors même que notre volonté est fermement décidée à cette soumission et qu'elle se soumet effectivement, il arrive que, malgré cela, l'entendement prend plaisir à discourir sur ce qui peut nous survenir : par exemple, si maintenant j'étais malade, si on me donnait tel emploi, si on m'envoyait demeurer dans telle maison, cet événement serait bon ou mauvais pour moi, il avancerait ou reculerait tel dessein que j'ai formé, je pourrais faire ceci ou cela selon ma volonté, etc.; mais il faut encore retrancher cette satisfaction de la nature; et, de même que, par un sentiment d'amour, nous avons interdit à notre volonté d'user de la liberté de résistance et de choisir, refusons à notre entendement, par le même motif d'amour de Dieu, celle de discourir et de juger; confions-nous, pour toutes choses , avec un parfait abandon, à la conduite de la Providence.
« Sachons aussi, pour notre consolation, que la soumission due à Dieu est très compatible avec les répugnances de la nature pour ce qui lui déplaît. C'est ce qu'indique clairement saint François de Sales par ces paroles qu'il est bon de retenir : Quand il nous
arrive quelque chose contre noire volonté, il le faut accepter de bon cœur, quoique de bon coeur on désirât que cela ne fut point. Voilà bien la lutte de nos inclinations contre la raison, qui les réduit à l'obéissance due à Dieu, et il y a souvent plus de mérite à triompher dans cette lutte pénible qu'à ne point la ressentir.