CAUSES
qu'elles en ont ordinairement. Elles ne le considèrent, en effet, du moins dans la pratique, que comme un maître dur et exigeant , un juge inflexible que rien ne peut attendrir : le dirai-je? comme un espion qui nous tend des pièges et qui cherche à nous prendre en défaut I Est-ce là honorer, comme il veut l'être, un père si tendre et si miséricordieux, un pasteur qui a prodigué sa vie pour sauver ses brebis infidèles, un Dieu qui met sa miséricorde au-dessus de toutes les manifestations qu'il nous a faites de ses autres perfections? Et miser ationes ejus super omnia opéra ejus... Voudraiton porter d'un honnête homme le jugement que l'on ne craint pas de porter de Dieu, sous prétexte de le mieux servir? Il est aisé de voir combien une idée aussi fausse et aussi désolante des dispositions de Dieu envers nous est propre à jeter le trouble dans les âmes, et combien il est nécessaire de la rectifier tout d'abord. »
ARTICLE VI
Une attention excessive à s'examine)' soi-même, et ses motifs.
Une trop grande attention a s examiner, et à observer toutes ses actions et tous ses motifs, dégénère enfin en incertitude. Plus on se regarde de près [et longtemps, moins on se connaît. Il faut un certain point de vue pour discerner les objets; et quand ils sont trop voisins et trop rapprochés , ils deviennent aussi confus ou même aussi invisibles que s'ils étaient trop éloignés.
11 faut représenter cela à des hommes d'ailleurs pleins de mérite, mais qui ne connaissent pas la faiblesse de la raison humaine, et avec quelle facilité elle se trouble et s'éblouit, quand elle s'obstine à regarder un objet trop fixement. Ils se connaîtront mieux quand ils se verront par intervalles et à une ici laine distance;
car, il n'y a que le milieu entre les deux extrémités, ou de se voir toujours, ou de ne se voir jamais, qui soit éclairé.
Il en en est ainsi des objets sensibles, des raisonnements métaphysiques , des réflexions sur soi-même et sur ses pensées. Un nuage se met entre l'objet et nom, et nous le cache si nous faisons de trop grands efforts pour l'approfondir ; et quand nous oublions que notre intelligence est bornée, notre application même trop prolongée Témousse et l'obscurcit.
ARTICLE VII
Difficulté de bien juger de soi-même.
Il est d'ailleurs très difficile de juger bien de soimême. On est trop intéressé dans cet examen, et suspect avec raison. Les uns sont trop indulgents; les autres, de peur de tomber dans ce défaut, deviennent trop pointilleux. Les premiers évitent de se connaître, et les autres ne croient se connaître qu'autant qu'ils se condamnent.
Il y a, entre ces deux excès, un milieu qui consiste à s'examiner sur le bien et sur le mal; à ne pas envelopper dans sa misère les dons de Dieu, et à ne pas aussi faire servir les dons de Dieu à couvrir sa propre misère ; à gémir et à rendre grâces ; à ne pas excuser ce qui est mauvais, et à ne pas être aussi ingénieux à donner à ce qui paraît bon un mauvais sens et un mauvais principe.
Il faut de l'équité pour soi-même comme pour les autres; être humble, mais droit et simple; ne pas tomber dans l'ingratitude pour éviter l'orgueil, et préférer une paix qui porte à la confiance, et qui rend l'amour plus vif et plus tendre, à une inquiétude soupçonneuse
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qui ne fait qu'entretenir la crainte, et qui conduit enfin au découragement.
Mais si l'on ne peut seul s'établir dans cette heureuse situation, rien n'est plus raisonnable que d'exposer à un homme éclairé le jugement qu'on porte de soi-même. Cet homme est désintéressé, libre de nos préjugés, exempt de ce qui nous trouble; et il est juste de préférer un sentiment tel que le sien, formé par la seule lumière, à un sentiment aussi confus et aussi suspect que le nôtre.
ARTICLE VIII
Difficulté de séparer la pensée de l'impression, et V imjjression du consentement.
S'il ne s'agissait que de choses de simple spéculation, on s'en rapporterait avec plus de facilité à un arbitre. Mais les scrupules qui inquiètent le plus ne sont pas de simples pensées reconnues comme n'ayant rien qui intéresse la conscience. Ce sont des pensées qui portent avec elle quelque impression, qui se sont unies à l'esprit d'une manière plus ou moins vive, et dont on craint qu'elles n'aient pénétré jusqu'à la volonté
Il est question de discerner si ce qui est senti est aussi consenti, et jusqu'à quel point; si ce qui plaît à la concupiscence est approuvé par la liberté; si ce qui est entré dans l'esprit, et y a fait quelque séjour, a été volontaire ou dans son principe ou dans ses suites.
Le voisinage de l'imagination et de l'esprit, et la liaison de l'esprit avec le cœur rendent un tel discernement très difficile et très obscur, et c'est ce fond d'obscurité qui fait naître tant de doutes dans des à mes d'ailleurs très éclairées et souvent très innocentes.
Si la plupart de ceux qui eu sont inquiétés avaient |
prononcer sur les mêmes choses à l'égard d'un autre, leur décision serait moins sévère que contre eux-mêmes, et souvent ils conseilleraient de mépriser ce qui les alarme. C'est qu'alors ils ne jugeraient des choses que comme elles sont dans la vérité, et non comme ils les éprouvent. C'est l'impression qui les trouble, et néanmoins c'est cette impression même dont ils ne' feraient aucun état si un homme dont ils connaîtraient la vertu leur en rendait compte.
C'est par là qu'il faut essayer de les rendre aussi équitables et aussi clairvoyants pour eux-mêmes qu'ils le seraient pour d'autres; car certainement ils ne les jugeraient pas au hasard. Ils compareraient leurs pensées avec leurs actions , l'impression de ces pensées avec leurs véritables désirs, l'effet inévitable et nécessaire de la présence de ces pensées avec tout ce qui dépend de leur liberté, et ce serait après une telle comparaison qu'ils démêleraient la tentation du consentement, et qu'ils prononceraient que la tentation, quoique sentie, a toujours été étrangère à l'égard de la liberté, qui n'y a pris aucune part.
On doit les prier d'observer pour eux-mêmes des règles aussi légitimes et aussi sûres, de s'en faire l'application dans le besoin, et de consulter moins, puisqu'ils sont capables de conseiller si sagement.
o Qu'ils distinguent donc soigneusement le sentiment de péché du consentement au péché. Le premier est comme un feu allumé dans le cœur, qu'il n'est pas facile d'éteindre, et qui occasionne quelquefois des désordres dans la chair. Le second est un acte de la volonté par lequel nous voulons le péché. Le premier nous conduit sur le bord du précipice, mais le second seul nous y fait tomber; et sans lui le sentiment ne peut nous rendre coupables. Qu'on ne dise pas que si on ne consent
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point formellement au péché, la durée de la tentation fait craindre au moins qu'on n'y consente d'une manière indirecte, car on peut combattre longtemps sans être vaincu, et ce n'est point par la durée de la tentation, mais par la dispositiondu cœur, que l'on doit juger si on a succombé.
« Lorsque nous avons de mauvaises pensées, dit Gerson, nous ne péchons pas pour cela mortellement; mais seulement lorsquenous y consentons, c'est-à-dire quand notre volonté les favorise, quand elle s'en occupe avec plaisir, quand elle se réjouit de leur présence; car il n'y a aucun péché à craindre pendant qu'ils lui déplaisent et qu'elle en a horreur. Sans son consentement, les imaginations les plus sales ne souillent pas plus la pureté de l'âme que le visage difforme d'un monstre ne ternit l'éclat d'un miroir devant lequel il se présente; loin de là, elles augmentent son mérite. Ce qui engage la conscience, c'est seulement cette volonté libre et raisonnable, qui appartient à la partie supérieure de l'âme, qui peut conserver l'horreur du plaisir défendu, alors même que l'appétit grossier de la nature corrompue en ressent le plus violemment les attraits, et nous y porte de toute sa puissance; de sorte qu'une âme scrupuleuse qui ressent ces impressions violentes de la concupiscence s'imagine non seulement qu'elle y a consenti, mais encore se regarde comme dans un enfer anticipé où elle est abandonnée de Dieu pour ses péchés passés, et est sans cesse sur le bord de l'abîme du désespoir. » On voit par ce qui précède combien ces craintes sont peu fondées.
ARTICLE IX
Une conscience délicate et par conséquent timide.
Une conscience délicate devient aisément timide; et jusqu'où la crainte ne peut-elle pas aller, quand il s'agit du salut éternel!...
Mais c'est par les principes mêmes qui conduisent les personnes d'une conscience délicate aux scrupules qu'il faut combattre la pente qu'elles y ont, en leur faisant comprendre combien ils sont contraires à une solide piété, et quels obstacles ils mettent à la perfection, qui dépend principalement de la confiance et de l'amour, en remplissant l'esprit de doutes et d'anxiétés, et le cœur de déplaisirs et d'amertumes.
« Rien, dit Fénelon, n'est si contraire à la simplicité chrétienne que le scrupule. Il cache je ne sais quoi de double et de faux. On croit n'être en peine que par délicatesse d'amour pour Dieu ; mais, dans le fond, on est inquiet pour soi, et on est jaloux de sa propre perfection par un attachement naturel à soi. On se trompe pour se tourmenter et pour se distraire de Dieu, sous prétexte de précaution... Dieu ne donne point de ces retours inquiets... Lorsqu'il nous montre nos fautes, il nous les représente avec douceur, il nous condamne et nous console tout ensemble, il humilie sans troubler, et il nous tourne pour lui contre nous, de manière que nous avons la confusion de notre misère avec la paix la plus intime. Le Seigneur n'est point dans l'agitation.
t Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté, la tranquillité et la paix; on doit donc reconnaître dans les craintes excessives que le scrupule inspire, et dans le trouble qui en est la suite, l'effet d'un amour désordonné de soi-même plutôt que d'une vraie et solide piété.
« Le remède à cette diposition trop craintive est dans le mépris que la raison nous ordonne de faire de ces inquiétudes mal fondées; car la raison, a-t-on dit avec vérité, est le tombeau des scrupules, comme l'imagination en est le berceau. Lors donc qu'ils commencent à se faire sentir, il faut se tourner d'abord vers Dieu, et les laisser venir et passer sans s'en occuper volontairement, mais se distraire par quelque autre pensée; car un scrupuleux qui s'écoute et réfléchit sur ses inquiétudes, trouve des tours ingénieux pour se troubler sur des riens, et ne réussit qu'à empirer son mal. Il faut les traiter comme un domestique indifférent qu'on voit entrer et sortir de sa chambre, sans lui rien dire.
« Laissez, dit Lansperge, tomber en vous moquant toutes ces ridicules et sales distractions , comme vous laisseriez passer une troupe d'oisons qui feraient du bruit devant vous. Et de même que vous ne vous arrêteriez pas à contester avec de petits chiens qui aboieraient contre vous, ainsi vous vous délivrerez facilement par le mépris de ces images qui, au contraire, s'imprimeraient de plus en plus dans votre esprit, si vous répondiez aux suggestions de l'ennemi, si vous les appréhendiez ou que vous voulussiez y résister avec effort. »
ARTICLE X
La malice du démon, bien instruit des dangereuses suites des scrupules.
Le démon, qui connaît encore mieux que nous les pernicieuses suites des scrupules, en suggère la matière avec artifice, et prend soin d'en entretenir l'effet par une malice profonde.
Comme il est ennemi de la paix des justes, il ne pense qu'à la troubler. Comme il es! condamné à un
désespoir éternel, il trouve sa consolation à combattre leur espérance. Comme il est privé de tous les moyens de salut, il tâche de les leur rendre tous inutiles par de vaines terreurs. Comme il brûle d'envie contre ceux qui s'avancent dans la vertu, il s'efforce de les arrêter par mille obstacles; et comme il est obstiné dans ses ténèbres et dans son orgueil, il emploie tout pour empêcher que ceux qu'il agite par des scrupules ne deviennent dociles, et ne préfèrent la lumière de leur guide à leurs ténèbres, et une tranquille humilité à un attachement orgueilleux et inquiet à leurs pensées. Il suffit, ce me semble, de découvrir une tentation, qui cache tant de fureur et tant de malice sous une apparence séduisanîe, pour en inspirer une grande horreur à quiconque pense sérieusement à son salut, et pour faire que, par une délicatesse de conscience mieux entendue, et par une crainte de se perdre mieux éclairée, on devienne docile et ennemi de tous les doutes que des hommes éclairés ne trouvent ni fondés ni raisonnables. Mais ce point est trop essentiel pour n'être montré que rapidement, et je me réserve de le traiter avec plus d'étendue dans le chapitre suivant.