CAUSES
Si vous ne devenez comme des enfants, dit le Sauveur, vous n'entrerez point dans le royaume des deux. Or les enfants écoutent et font avec docilité ce qu'on leur dit, et ils prennent avec simplicité les instructions de ceux qui sont chargés de les conduire, et c'est ainsi que leur esprit s'éclaire et que leur jugement se forme peu à peu. Voilà comment les personnes agitées de doutes et d'inquiétudes devraient agir avec leur directeur pour recouvrer la paix de leurs âmes, qui ne peut subsister au milieu des arguties subtiles par lesquelles elles se tourmentent sans cesse. »
ARTICLE III
Une imagination plus ou moins déréglée.
Une imagination vive et légère, qui saisit tout ce qui se présente, et qui va même au-devant, est une racine féconde en scrupules; et principalement si cette imagination est forte aussi bien que prompte, si les traces qu'elle imprime dans le cerveau sont profondes, si elle est portée à l'exagération et à ne rien laisser dans le vrai et dans le naturel , si elle est indocile et rebelle, si elle s'affermit par la résistance et si elle s'irrite par la contradiction, enfin si elle a un tel empire sur les sens qu'elle y répande presque toujours le trouble, et qu'on ne puisse clairement démêler si la liberté y a quelque part, ou si elle en est absolument ennemie.
Les personnes dont l'imagination réunit toutes ces mauvaises qualités sont infiniment à plaindre. Mais tous ces défauts ensemble ne sont point incompati Ides avec une sincère piété qui réside dans le cœur, dont le fond demeure inaccessible à l'imagination, si l'on s'applique à l'en rendre indépendant.
Il est donc important d'apprendre aux personnes
qui confondent leur imagination avec elles-mêmes, qu'elle est à leur égard comme une puissance étrangère ; qu'elles n'ont sur elle d'autre autorité que celle de ne s'en pas laisser dominer; que ses saillies ne leur sont point imputées; qu'elles ne répondent que de leur propre cœur, qui demeure innocent au milieu de beaucoup d'images indécentes, s'il en est affligé; et que le moyen de faire cesser la persécution de leur imagination , ou de la rendre moins importune, est d'en être moins inquiètes et moins alarmées. Car c'est ordinairement la peur qu'on en a qui en redouble la violence et l'assiduité; au lieu que le mépris en est le remède. « Le démon d'impureté surtout, qui n'est qu'un enfant pour ceux qui le méprisent, devient un géant pour ceux qui le craignent. »
Les personnes que leur imagination tourmente doivent non seulement apprendre à la distinguer de leur volonté, mais encore s'appliquer à la calmer : « Vous me direz, dit à ce propos Fénelon, que le calme de l'imagination ne dépend pas de nous. Pardonnez-moi ; il en dépend beaucoup. Quand on retranche toutes les inquiétudes auxquelles la volonté a quelque part , on diminue beaucoup celles-là même qui sont involontaires. Moins on s'agite volontairement, plus on se met en état de ne s'agiter d'aucune façon , et de tempérer une imagination trop émue. Une petite pierre qu'on fait tomber dans l'eau la trouble quelque temps, et on ne pourrait d'abord en arrêter l'agitation : mais cessez de l'agiter, elle se calme peu à peu d'elle-même. Dieu aura soin de votre imagination dès que vous n'en entretiendrez plus le trouble par vos réflexions scrupuleuses... Abstenez- vous donc des dialogues d'imagination, non en cherchant à les retrancher par violence, ce serait vouloir arrêter un torrent; mais quand vous
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vous apercevez que votre imagination commence à s'agiter, quand elle présente à votre esprit des images qu'il ne peut s'empêcher de voir, contentez-vous de vous tourner vers Dieu sans entreprendre de vous exposer directement à ces chimères. Laissez-les tomber en vous donnant quelque occupation utile. »
AKTICLE IV.
Idée d'une vertu et d'une perfection sans défaut.
Plusieurs dont l'esprit naturel est excellent et l'imagination assez tranquille ne laissent pas de trouver dans la piété de fréquentes occasions de scrupules, parce qu'ils se sont formé une idée de Ja vertu qui n'a aucun rapport avec l'état où l'homme ne peut éviter d'être pendant cette vie. Ils ne connaissent point les changements que le péché a faits en lui, et les restes de faiblesse, de langueur et d'opposition au bien qui y demeurent après même qu'il est justifié. Ils s'étonnent trop du mélange de dispositions opposées qu'ils trouvent en eux-mêmes. Ils ne savent pas distinguer ce qu'ils doivent corriger de ce qu'ils sont contraints de souffrir, ce qui les souille de ce qui leur est laissé pour les humilier et pour les tenir dans la vigilance, ce qui est volontaire de ce qui est indépendant de leur choix et de leur volonté. Et comme ils confondent des devoirs très différents, en voulant arracher ce qui subsistera malgré leurs soins, et qui devrait seulement être la matière de leur patience, ils sont dans une continuelle inquiétude et dans de continuels efforts , qui ne servent qu'à les lasser, à leur faire perdre la paiv qu'une connaissance plus parfaite de la véritable situation de l'homme de bien en cette vie leur donnerait, « et à les précipiter enfin dans le découragement et le
désespoir par l'impossibilité de réaliser jamais l'idéal qu'ils poursuivent avec tant d'imprudence. »
Quiconque a leur confiance doit leur apprendre que le gémissement est l'exercice le plus ordinaire des justes; que l'esprit est prompt, mais la chair faible; que les restes du vieil homme vivent avec les prémices du nouveau; que la liberté est délivrée, mais que la cupidité demeure ; que l'imagination et les sens sont ennemis de la justice; que nous portons dans un vaisseau de terre et même dans un corps de mort le précieux trésor du salut; que nous combattrons jusqu'au dernier jour, et que notre perfection en cette vie consiste moins, selon saint Augustin , à être sans défauts qu'à nous affliger de ceux qui nous restent.
ARTICLE V
Connaissance imparfaite de la religion. — Trois règles importantes pour s'éclairer.
Il y en a qui sont bien instruits de ce que je viens de dire, et qui ne laissent pas d'être consumés de peines, parce qu'ils n'ont pas une connaissance assez exacte de la religion prise dans son tout, et des vérités de morale qui sont en apparence contraires, et qui , dans la pratique, doivent se tempérer les unes les autres.
Ils voient les unes sans être attentifs à celles qui les réduisent à de justes bornes. Ils connaissent le désintéressement et la nécessité de l'aumône, mais non une prudente économie. Ils sont prêts à pardonner, mais non à reprendre. Ils sont frappés de la crainte de Dieu, mais peu consolés par la confiance. Ils sentent le danger de parler, et non celui de se taire. Ils aiment la prière et la pénitence, mais sans cette sage discrétion qui les sait allier avec les autres devoirs.
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Cette attention unique à des vertus séparées les jette nécessairement dans beaucoup de doutes; car ils sont poussés par la lumière bornée qui les conduit à des choses singulières, dont leur raison se défie, mais que leur conscience exige, et ils regardent comme de grandes fautes de faire céder aux bienséances le mouvement intérieur qui les presse, sans néanmoins pouvoir être tranquilles quand ils le suivent, parce qu'ils sentent en plusieurs occasions qu'il les porte trop loin.
Il faut les instruire pour les calmer, et leur découvrir l'union qu'ont entre elles toutes les vertus , dont il n'est pas permis d'abandonner l'une pour suivre l'autre.
« Il n'est pas moins nécessaire de leur apprendre à ne pas confondre les simples conseils avec les préceptes, ni les fautes légères qui échappent à la fragilité humaine avec les péchés qui donnent la mort à l'âme. Chacun doit s'appliquer à connaître, autant que possible, les limites précises de ses obligations ; non pour exclure la tendance à une perfection plus haute; ni pour négliger les actes de vertus qui dépassent les bornes du devoir rigoureux ; mais pour en embrasser la pratique avec liberté d'esprit et dilatation de cœur. Car ces dispositions sont des conditions indispensables au progrès des âmes, et elles sont incompatibles avec les craintes excessives et continuelles de pécher, qui rongent les personnes scrupuleuses.
Saint Antonin donne deux règles qui peuvent aider beaucoup celles-ci à se former une idée juste de leurs obligations, et que nous recommandons à leur méditation.
« I. Lorsqu'un précepte, dit-il, est susceptible de a deux interprétations, dont L'une est dure et l'autre t bénigne, cette dernière, toutes choses égales d'ail-
« leurs, doit être préférée , parce que les commande- « ments de Dieu et de l'Église ne sont point établis « pour ôter toute douceur spirituelle, que détruit in- « failliblement une interprétation trop scrupuleuse e « trop timide. » — C'est ainsi, par exemple, que la loi du jeûne ne doit pas être entendue dans un sens dur et rigoureux de tous les fidèles, faibles comme forts, malades commes sains ; mais seulement dans un sens plus modéré, de ceux qui peuvent jeûner sans altérer considérablement leur santé.
« II. L'intention de Dieu et de l'Église n'est point de « commander l'impossible, parce que, selon la règle « de droit, personne ne peut être obligé à ce qu'il ne peut « faire. Or, dans la loi nouvelle, le mot impossible « paraît devoir être interprété de ce qui est à peine <i possible, comme souffrant une trop grande diffi- * culte ; autrement , comment pourrait avoir lieu cette « parole du Sauveur, mon joug est doux. » Ainsi, par exemple, la loi qui commande l'attention à la prière n'oblige pas à une attention actuelle toujours présente, que ia faiblesse humaine ne comporte pas; mais à l'attention virtuelle, c'est-à-dire à une attention qui, ayant été actuelle dans le principe, est censée persévérer jusqu'à ce qu'elle ait été révoquée par une distraction libre et délibérée, dont une personne scrupuleuse se rend bien rarement coupable.
III. A ces deux règles du saint docteur, on peut joindre celle-ci, qui est fondée sur le consentement de tous les théologiens, c'est qu'une personne scrupuleuse n'est point obligée, à raison de sa faiblesse, d'apporter dans sa conduite une attention aussi grande que les autres : un soin médiocre lui suffit.
« Enfin, il importe souverainement que ces personnes se fassent de Dieu une idée plus juste que celle