‹ La voie de la paix interieureChapitre 76 sur 119 · DANGERS · texte numérisé non relu

DANGERS

sans se replier sur soi-même, ne consentant qu'à regret à se 'perdre de vue; choisissant plutôt de s'occuper tristement de soi que de s'oublier, et d'abandonner ses scrupules, qui l'en font souvenir, et qui le mettent dans une espèce de nécessité d'en faire souvenir les autres.

Par là on perd beaucoup de temps, et on en fait beaucoup perdre à des hommes qui l'emploieraient utilement pour eux-mêmes et pour l'Église ; et des deux côtés l'on est chargé de cette perte, parce qu'on en est la cause et qu'on se la doit imputer.

On détourne l'attention de l'âme à des choses vaines au lieu des choses importantes dont elle devrait s'occuper. On la partage par des soins inutiles et on l'accoutume à poursuivre des chimères au lieu de vérités solides qui la devraient nourrir.

On parvient ainsi à fatiguer également l'esprit, qu'on épuise, et le cœur, qu'on dessèche par de stériles et ennuyeuses discussions. On prodigue les forces de l'un et de l'autre en choses frivoles, et il ne reste plus ni activité, ni liberté, ni courage pour entreprendre le bien et pour le soutenir.

On se rend à soi-même la piété triste et odieuse, parce qu'on n'y trouve que des épines, qu'on ia regarde toujours comme la source de ses peines, et qu'on n'éprouve que sa censure et sa sévérité.

On en craint tous les exercices, parce qu'aucun ne console, que tous sont devenus un pénible travail, et que leur fin aboutit à des reproches de n'y avoir fait que des fautes.

On se prépare ainsi au dégoût par ces dispositions affligeantes, et au relâchement par ce dégoût. Car il n'est pas possible de soutenir longtemps ce qu'on n'aime point, ou d'aimer ce qui ne contribuequ'à faire souffrir. Ainsi, par un excès d'exactitude, on est conduit à l'excès

jpposé, et pour n'avoir pu se supporter dans des imperfections, ou légères ou imaginaires, on tombe dans des vices réels et inexcusables, dont le commencement a été l'imprudence de se rendre la vertu et le bien pénibles, au lieu qu'il fallait tout mettre en œuvre pour en augmenter le goût et la douceur.

Il ne faut plus alors espérer de ferveur, dont la joie et la consolation spirituelles sont la source. Tout languit, lorsque le cœur est languissant; tout s'éteint avec lui; tout est près de mourir; et la nuit où la tristesse le plonge lui cache tout ce que la religion a de majestueux, de grand, de conforme à nos besoins, pour ne lui laisser voir que ce qu'elle a de terrible. Au lieu que le Sage nous exhorte à concevoir des sentiments de Dieu qui aient quelque rapport avec sa bonté infinie, et que le Saint-Esprit nous invite à goûter combien le Seigneur est doux, une âme plongée dans ses scrupules ne le voit jamais que comme irrité. Elle évite ses regards au lieu de les rechercher; elle fuit, elle tremble devant lui, sans se souvenir qu'il est son souverain bien et le Dieu de son cœur. Et comme si ses promesses ne regardaient que les autres, elle ne s'applique que ses menaces, faisant un partage injuste des Écritures, et étant assez malheureuse pour ne choisir pour elle-même que ce qu'elles ont d'effrayant.

Elle affaiblit ainsi de jour en jour l'espérance; et elle ne sait pas qu'en perdant ce ferme appui elle expose tout l'édifice à tomber en ruines; que le moindre choc peut le renverser, quand il est comme suspendu en l'air; au lieu que les plus violentes tentations ne l'ébranleraient pas s'il avait de solides fondements, et qu'il n'y a rien de plus faible qu'une vertu affligée, qui sent qu'elle est malheureuse ici, et qui n'a presque plus d'espérance d'être heureuse ailleurs

400 REMÈDES GÉiNÉRAUX

Ainsi les scrupules, dont le prétexte spécieux est le zèle de la justice, en sont dans la suite de réels ennemis, non seulement en ôtant à l'âme les appuis dont elle a besoin pour se soutenir dans le bien, mais encore en ouvrant la porte à de dangereuses tentations ou contre la foi, ou contre la pureté; en plongeant l'âme dans une sombre tristesse qui sert de voile au démon, et qui lui donne la facilité de s'approcher d'elle sans en être reconnu, et de jeter avec plus de succès quelques-uns de ces traits enflammés dont parle saint Paul; que l'engourdissement où est le cœur néglige d'éteindre, ou qu'il n'éteint qu'après qu'ils ont eu quelques effets....

Enfin les scrupules, tenant l'âme comme captive dans l'étroite prison de sa misère, font qu'elle habite toujours en elle-même et dans ses peines, et qu'elle vit comme étrangère à l'égard de Jésus-Christ, dont elle connaît peu les mystères et les miséricordes; au lieu qu'une piété plus solide et plus éclairée la porterait à vivre en îui, à se cacher dans ses plaies, à s'y purifier en s'oubliant, et à chercher dans le fonds inépuisable de justice et de sainteté qui est en lui le remède à des maux qu'elle déplore toujours et qu'elle ne guérit jamais.

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