‹ La voie de la paix interieureChapitre 77 sur 119 · REMÈDES GÉNÉRAUX CONTRE LES SCRUPULES · texte numérisé non relu

REMÈDES GÉNÉRAUX CONTRE LES SCRUPULES

En examinant les causes générales des scrupules, j'ai tâché de marquer en peu de mots les moyens dont on pouvait se servir pour en diminuer l'effet, ou pour l'arrêter. Mais l'importance de cette matière m'oblige à développer encore quelques règles, qui renferment des re-

mèdes généraux pour les scrupules, avant que de passer aux espèces particulières de ceux-ci, et aux manières différentes de les guérir (1).

ARTICLE I

Prouver qu'on entend de quoi il s'agit.

Le sentiment presque général de toutes les personnes sujettes aux scrupules est qu'on ne les entend poin assez pour leur donner un conseil qu'elles puissen suivre avec sûreté. Elles s'affligent de ce qu'elles ne peuvent faire passer dans l'esprit des autres l'idée de tout ce qu'elles éprouvent, et, après beaucoup d'éclaircissements, elles portent, disent-elles, un poids sur le cœur, dont elles n'ont pu se décharger pleinement, parce qu'aucune expression n'a été capable de le montrer tel qu'il est senti.

Il faut donc commencer par leur prouver qu'on les entend bien, et mieux qu'elles ne s'entendent ellesmêmes; leur dire nettement leurs peines, et en quoi consistent leurs doutes; leur demander si ce n'est pas en telle ou telle chose précise qu'elles mettent ou leurs fautes, ou la crainte d'en avoir commis, et leur démêler leurs pensées d'une manière si claire, qu'elles soient contraintes d'avouer qu'elles les connaissent mieux dans ce qu'on leur en dit que dans ce qu'elles en ont voulu dire.

(1) Bien que la plupart des avis contenus dans ce chapitre regardent moins directement' les personnes scrupuleuses elles-mêmes que celles qui les conduisent, nous avons cru devoir les conserver à cause de leur grande utilité. Il en est, d'ailleurs, comme ceux que renferment les quatre derniers articles, dont les scrupuleux peuvent retirer le plus grand fruit.

ARTICLE II

Ecouter tout, peser tout, approfondir tout.

Mais il faut avant tout les écouter sur chaque point, les écouter encore dans leurs répliques, après le jugement qu'on en a porté, et le compte qu'on leur en a rendu, et profiter sur chaque article de ce qu'elles ajoutent pour l'éclaircir, afin de. s'en former une idée claire et parfaite, et d'être en état de les persuader que si l'on ne les délivre pas de leurs peines, ce n'est point qu'on ne les ait comprises dans toute leur étendue.

C'est racheter le temps que de donner au commencement celui qui est nécessaire : autrement rien n'avance, et rien ne finit ; et après bien des discours, on ne sait de part et d'autre où l'on en est : au lieu que, si l'on avait d'abord approfondi chaque chose, l'examen serait terminé, et l'on ne serait plus occupé que des remèdes

ARTICLE III

Inspirer la confiance et V ouverture par la patience et la bonté.

Par cette patience placée à propos, on rassure les personnes timides, qui ne peuvent s'ouvrir qu'autant qu'elles voient qu'on les écoute avec bonté; on épuise promptement ces choses qui ne sortiraient qu'avec lenteur, et comme par morceaux, d'un cœur tremblant et resserré ; on est bientôt instruit de tout et la charité qui a pu se résoudre à tout examiner dans le commencement est en droit de s'opposer dans la suite à des redites superflues, sans qu'on puisse la soupçonner d'être impatiente ou précipitée. « Or, après avoir use de cette condescendance, il vient un moment où il faut lui substituer une sévérité non moins nécessaire, et mettre l'au-

torité à la place du raisonnement. Il faut surtout, après la condescendance dont on a d'abord usé, traiter les scrupuleux indociles et opiniâtres avec une grande fermeté, ne consentir jamais qu'ils reviennent après la confession, ni avant de communier, sous prétexte d'éclaircir les difficultés, quand on le leur a défendu, ni qu'ils répètent certains péchés imaginaires qui sont la principale cause de leurs inquiétudes. Il convient de les obliger quelquefois de communier sans leur donner l'absolution, et de les accoutumer peu à peu à rompre leur propre volonté en la soumettant à l'obéissance. En cas qu'ils reviennent à la charge et qu'ils ne veuillent point obéir, il faut les menacer de les abandonner en quittant leur direction, et leur tenir parole s'ils continuent à être opiniâtres. Enfin, on doit s'efforcer de tourner contre cet entêtement même, dont ils ne se font pas scrupule, la crainte excessive et mal placée qu'ils ont de pécher dans des choses bien dIus innocentes,

ARTICLE IV

Éviter le préjugé qui porterait à traiter tout de scrupule,

Pour être solidement utile aux personnes inquiétées par des scrupules, il ne faut pas suivre à leur égard le préjugé de certains directeurs , qui traitent tout ce qu'elles disent de scrupules, et qui ne regardent presque aucun de leurs doutes comme sérieux, parce qu'il y en a plusieurs de frivoles. Ces personnes sentent bien qu'on porte alors trop loin ce préjugé, et elles se défient avec raison d'une conduite trop indulgente.

Il faut, pour avoir leur confiance, la mériter ; être attentif à ce qui est digne d'attention; séparer ce qui est réel de ce qui n'est qu'imaginaire; distinguer les fautes véritables des simples annarences ; appuyer sur des dé-

fauts qui ont besoin de remèdes, dans le temps qu'on méprise de vaines terreurs; et par le jugement différent qu'on porte de ce qui est sérieux et de ce qui ne l'est pas, apprendre aux personnes qui consultent à ne plus confondre des choses si différentes.

ARTICLE V

Discerner dans le scrupule même ce qu'il peut y avoir de réel et de fondé.

Dans le scrupule môme, il y a quelquefois quelque chose de réel et de fondé, qui en est l'occasion, ou qui s'y mêle. Il faul le discerner, et ne pas l'envelopper avec le scrupule, autrement la conscience n'est pas contente, et le sentiment intérieur surmonte tout ce qu'on dit pour l'apaiser. Car il n'y a que la vérité qui rende le calme et la paix : tout ce qui n'a pas ce fondement s'évanouit.

D'ailleurs, des infidélités peu importantes en apparence peuvent être de conséquence quand elles sont ordinaires, qu'elles deviennent l'occasion de grands troubles, et qu'elles sont vivement reprochées par la conscience. On peut, je l'avoue, travailler avec peu de succès à s'en corriger, on peut en porter longtemps l'humiliation, quoiqu'on les déplore : mais il n'est jamais permis de se les dissimuler à soi-même, ou de les cacher à ceux qui y tombent; et le premier pas pour les guérir est de les connaître et de les avouer.

ARTICLE VI

Xe point varier dans le jugement qu'on porte.

Il est fort dangereux de varier dansle jugement qu'on porte de la chose qui est la matière du scrupule; de

consulter après avoir décidé; de regarder comme im-

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portant ce qu'on avait d'abord méprisé, ou de le considérer comme pouvant être fondé après l'avoir traité de frivole.

Ces variations rendent incertain tout ce qui a été dit, et tout ce qui le sera dans la suite. Elles font présumer qu'on a décidé avec peu de précaution et peu de lumière, et qu'on n'est pas incapable de tomber une seconde fois dans le même défaut, et en attaquant le fondement de la confiance de celui qui consulte, elles lui ôtent en un moment et l'ouverture, et la docilité, et l'espérance d'être bien conduit.

ARTICLE VII

Connaître, avant que de se déclarer, non seulement la chose, mais le caractère personnel, et quelquefois la conduite passée.

Il est donc nécessaire , avant que de se déclarer, de bien connaître la chose dont il s'agit, le caractère de la personne, et, s'il se peut, sa conduite passée, au moins dans ce qui peut éclaircir le doute qu'on examine; car, il arrive souvent que , le temps et les occasions ayant donné lieu de s'instruire de tout, on change d'avis sur certaines choses qu'on avait traitées de simples scrupules au commencement, mais qui sont des restes d'anciennes inclinations qui peuvent aisément revivre, et dont les vestiges ne peuvent être négligés sans exposer aux dangereuses suites qu'on en doit craindre.

ARTICLE VIII

Conseiller Voccupation et le travail.

Rien n'est plus salutaire que d'occuper Deaucoup les personnes qui, pour se voir trop longtemps et de trop près, ne sont presque jamais s.ins quelques peines de conscience, « Le cœur d'un homme oisif, dit Gerson,

est semblable à un moulin qui, n'ayant point de grain à moudre et étant dans un continuel mouvement, se consume et se détruit entièrement lui-même, si l'on n'y apporte remède. » Le travail des mains, surtout quand il est humiliant et pénible, est souvent un meilleur remède que de grands discours.

Une forte étude, quand on en est capable , a le même effet. Celle des langues, qui est pleine d'épines dans les commencements, fait une utile diversion. L'exercice de traduire un auteur difficile a aussi son utilité. Les œuvres extérieures de charité, soit en public, soit dans l'enceinte d'une maison religieuse, détournent l'âme de ses réflexions et l'appliquent à des objets touchants.

Enfin , tout ce qui peut interrompre la pente qu'elle a à se replier sur elle-même , pour y observer des atomes et pour y chercher ce qu'elle craint d'y trouver, doit entrer dans les conseils d'un guide éclairé, qui sait combien l'habitude a de pouvoir sur les hommes, et combien une nouvelle est propre à déplacer une plus ancienne.

« Comme la mélancolie porte naturellement aux scrupules, pour se préserver ou se guérir de ceux-ci, il faut travailler à vaincre cet esprit de tristesse, si commun chez les personnes d'un tempérament mélancolique, et dont le propre est de jeter rame dans un état de langueur, d'ennui et de pusillanimité , dont le démon se sert pour l'abattre et pour l'éloigner de la vertu. L'âme scrupuleuse doit donc d'abord résister à l'inclination qui la porte à se replier sur elle-même, à penser à ses propres intérêts d'une manière inquiète et immodérée, réfléchissant sans cesse aux choses qui lui ont mal réussi, aux échecs qu'elle redoute, AUX causes de ses pertes vraies ou imaginaires, aux moyens de les réparer, en un mot, â ses peines et à ses fautes passées,

présentes et futures , qui sont la pâture habituelle de son imagination.

« Elle doit sortir d'elle-même, combattre énergiquement sa tristesse, lui résistant toujours, quoiqu'elle soit presque accablée de sa violence ; et au lieu de céder à l'inclination qui la porte à rechercher la solitude pour s'y livrer plus facilement à ses idées noires, elle doit prendre part aux conversations ordinaires, quoiqu'elles lui soient à charge. La société des personnes pieuses et spirituelles qui ne sont pas scrupuleuses a des charmes et de l'efficacité pour rendre la joie aux âmes pleines de pusillanimité et de tristesse. C'est pour cela que sainte Thérèse voulait que ses religieuses parussent toujours contentes, afin d'inspirer aux autres la ferveur et la piété dont elles étaient remplies. « Tâchez, mes chères « Sœurs, leur disait-elle, d'être affables en tout ce que « vous pourrez5 pourvu que Dieu n'y soit point offensé, « et faites en sorte que toutes les personnes avec qui < vous conversez aiment votre entretien et désirent « votre manière de vivre, afin qu'elles ne soient point <i intimidées ni épouvantées par la vertu. Plus les reii- « gieuses sont saintes, plus elles doivent être d'un abord « facile et d'une conversation aisée; tellement que, « quelque grande que soit la peine que vous sentez, si * le discours de vos sœurs ne vous plaît pas, il ne faut « pas pour cela que vous vous sépariez d'elles. Nous « devons travailler sérieusement à devenir affables et à « contenter les personnes avec qui nous conversons, et « spécialement nos sœurs. C'est pourquoi, mes chères « Sœurs, efforcez-vous de connaître cette vérité, que « Dieu ne prend pas garde à tant de petites choses « comme vous pensez. »

« Du reste, le soin que l'on prend de combattre la tristesse, qui fait tant de tort aux âmes, est d'un grand

mérite devant Dieu, ce qui doit d'autant plus encourager les personnes scrupuleuses à cette résistance. Parmi les moyens qui peuvent beaucoup en aider le succès, Gerson et saint François de Sales recommandent la pratique modérée de quelque mortification corporelle, qui est d'une efficacité merveilleuse pour aider l'âme dans toutes ses entreprises spirituelles, quand elle est employée avec discrétion et de l'avis d'un directeur prudent et éclairé. »

ARTICLE IX

R etommander principalement certaines vertus : l'humilité, la simjjlicité de V enfance chrétienne, etc.

Il y a des vertus qu'on ne peut trop recommander à des personnes agitées de scrupules, telles que l'humilité, la pureté de cœur, la simplicité de l'enfance chrétienne, le renoncement à sa propre sagesse, le désir de dépendre et d'obéir, la crainte d'être à soimême son guide, et de nourrir un secret attachement à sa liberté et à ses pensées qui soit un 'obstacle à la lumière et à la paix, l'assiduité à la prière, l'exactitude aux devoirs extérieurs et la ferveur; car c'est ordinairement de quelque négligence que vient le trouble, comme c'est du trouble que viennent les scrupules.

« Mais en parlant de ferveur aux personnes scrupuleuses, qui sont toujours prêtes à se croire abandonnées de Dieu quand elles éprouvent des aridités, des dégoûls ou d'autres tentations qui leur rendent la vertu à charge, il faut bien leur faire remarquer qu'il y a deux sortes de ferveurs : une de sentiment, qui n'est pas celle qu'on leur demande, et une de résolution,, qui est bien plus solide et plus agréable à Dieu. La première a lieu lorsqu'une âme, attirée par des grâces

sensibles, el prévenu de ces bénédictions de douceur dont parle l'Écriture, court dans les voies de Dieu à l'odeur de ses parfums, comme l'Épouse des Cantiques. La loi lui devient non seulement facile, mais encore agréable; les difficultés qui accompagnent la vertu s'aplanissent d'elles-mêmes; et le joug du Seigneur lui est doux, parce que c'est le Seigneur lui-même qui le soutient. Cet état est heureux sans doute, mais il est à craindre que l'âme n'y prenne trop de complaisance, que sa fidélité ne soit un peu intéressée ; qu'elle n'aime le don de Dieu autant que Dieu lui-même , et que le plaisir qu'elle trouve à faire le bien ne soit une partie de la récompense qu'elle aura de l'avoir fait.

« Il y a, au contraire, une ferveur de résolution entièrement spirituelle, qui fait qu'on s'approche de Dieu, alors même qu'on semble s'en éloigner. On sent toute la pesanteur de la croix, et on ne laisse pas de la porter avec patience. On trouve à chaque instant des obstacles et des dégoûts; mais il y a dans le fond du cœur un courage sans présomption et une force secrète qui les surmonte. On n'a pas la tendresse de la dévotion, mais on en a la fermeté. État plus rude, mais plus parfait pour des âmes fidèles , parce qu'elles sont plus conformes à Jésus crucifié, qu'elles entrent par là dans une connaissance plus profonde de leur néant et de leur misère, et que l'amour n'est jamais plus grand que lorsque, privé de tout aliment, il se nourrit en quelque façon de lui-même, et subsiste au fond du cœur parmi ces froideurs et ces obscurités qui l'environnent. Sainte Thérèse sentait le prix de cette voie, par laquelle elle avait passé vingt ans durant, elle qui ne demanda jamais à Dieu qu'il la favorisât, mais qu'il la souffrît; et lui étant un jour échappé dans une grande aridité de demander à Dieu une goutte de

rosée et de consolation, elle se reprocha cette faiblesse comme peu conforme à l'humilité et à la constance chrétiennes.

« C'est là le genre de ferveur qu'il faut faire comprendre et recommander aux personnes scrupuleuses , qui dans les sécheresses se troublent, s'impatientent et se livrent même quelquefois au désespoir, comme si cet état, dont Dieu favorise ceux qu'il aime davantage, était un signe de réprobation. Qu'elles se tranquillisent donc et soient seulement fidèles à l'accomplissement des devoirs qui les dégoûtent; c'est là toute la ferveur qu'on prétend leur recommander. »

ARTICLE X

Expliquer le rôle de la conscience et la manière de la former.

« La conscience est le jugement que l'on porte de la bonté ou de la malice d'une action qui se présente à faire, ou l'appréciation d'une chose déjà faite; mais celle-ci est bien moins importante que la première , parce qu'elle ne fait que constater, sans le pouvoir changer, ce qui est déjà accompli, tandis qu'avant l'action, le jugement que l'on en porte peut influer sur sa moralité. Ainsi, par exemple, un homme croyant de bonne foi qu'une chose était licite l'a faite. Quoiqu'il découvre plus tard qu'il s'était trompé et que la chose n'était pas permise, il ne deviendra pas coupable pour cela, ne l'ayant pas été au moment d'agir. Mais si dans ce moment-là il a fait une chose que par erreur il croyait mauvaise, la découverte postérieure de son erreur n'empêchera pas qu'il n'ait été et qu'il ne resta réellement coupable, à cause de sa mauvaise volontés

« La conscience est régulièrement la règle de nos actions. Quand elle est éclairée et droite, c'est- i diw(

conforme à la vérité, on doit toujours la suivre. On le doit même quand elle est dans Terreur, si l'on n'a pas de moyens de la redresser en s'éclairant; car on n'a pas alors d'autre règle que l'on puisse suivre. Mais si l'on peut dissiper son erreur, on doit prendre pour cela les moyens que l'on a à sa disposition, et l'on ne peut suivre une règle qu'on soupçonne fautive et qu'on peut redresser : ce serait vouloir s'exposer au danger de pécher. Que si, au lieu d'avoir un jugement formé sur la qualité d'une action, on est en suspens, n'ayant pas de raison suffisante pour prononcer dans un sens ou dans l'autre; c'est un doute dont il faut tâcher de sortir en s'éclairant, si c'est possible, puisque de fait on se trouve sans règle. Mais si on n'en avait pas les moyens, du moins pour le moment où l'on est pressé d'agir; on peut faire ce qu'on veut, en formant cet acte de volonté : que l'on ne ferait pas cette chose si Von savait qu'elle fût coupable, et, moyennant cette protestation, on est en sûreté.

« Ceci est fort important pour les personnes scrupuleuses qui sont souvent dans cet état de doute, et qui n'ont pas toujours sous la main quelqu'un qui puisse le dissiper. Souvent aussi, quoiqu'elles aient de très bonnes raisons pour croire que l'action qui se présente à elles n'est point mauvaise, qu'elles en aient même une certitude morale qui suffirait à toute personne de bon sens pour agir avec sécurité, la mauvaise habitude qu'elles ont de subtiliser sur tout, et les ruses du démon, qui abuse de cette faiblesse, les empêchent de se reposer sur ces motifs, comme elles devraient le faire. Elles se livrent à mille craintes futiles et souvent ridicules, qui troublent leur esprit, embrouillent leurs pensées, et obscurcissent la lumière qui avait lui tout d'abord à leurs yeux. Mais ces anxiétés, fondées sur

des apparences faibles et trompeuses, ne méritent pas d'être prises en considération et ne doivent pas arrêter ces personnes dans leur action, comme si elles étaient de véritables jugements de la conscience. Elle n'en sont que l'ombre.

« Ce n'est donc point, pour les personnes scrupuleuses, agir contre leur conscience que de mépriser ces terreurs mal fondées ou d'agir dans le doute même bien fondé, quand il le faut, en prolestant de sa bonne intention, comme nous le disions tout à l'heure. Bien plus, les jugements de leur conscience erronée, lors même qu'ils leur semblent les plus assurés, doivent céder à l'autorité des hommes chargés de les conduire, et en cela elles agissent selon la conscience vraie, qui dicte que l'autorité légitime du directeur doit être préférée au sens privé de gens qui, comme ces personnes, manquent à chaque instant de lumière pratique pour régler leur conduite. Si elles veulent appeler cela agir contre leur conscience, soit, nous ne voulons pas disputer des mots, mais celte manière d'agir n'en est pas moins licite et même nécessaire. Ce n'est point ici le cas de cette maxime, vraie quand on l'entend bien, qu'*7 n'est pas permis d'agir contre sa conscience.

« Après ce que nous venons de dire, il est facile de comprendre ce que c'est que la formation de la conscience. Former sa conscience, c'est se faire, à l'aide d'un principe général, que l'on appelle principe réflexe, une règle pratique d'action dans un cas particulier qui offre par lui-même des doutes que ce principe ne suffi! pas à résoudre directement. Ainsi, par exemple, une personne croit voir du péché dans deux manières d'agir entre lesquelles elle doit nécessairement choisir : faut-il, un dimanche, rester près d'un malade en danger, au risque de manquer la messe ; OU al 1er à la messe,

au risque de compromettre la vie du malade? Une personne instruite saurait bien qu'elle doit opter pour le malade; maisnous, nous supposons qu'elle ne l'est pas, et qu'elle ne voit pas moyen de se tirer d'affaire sans pécher, quoi qu'elle fasse. Alors, si, sans résoudre la question elle-même, puisqu'elle n'en est pas capable, elle appelle à son secours ce principe réflexe : qu'il ny a point de péché nécessaire, mais qu'il faut pour pécher la liberté; comme cette liberté manque ici, puisqu'elle ne peut pas éviter de faire l'une des deux choses qui lui semblent coupables : soigner ou abandonner le malade, entendre ou manquer la messe; elle en conclut facilement que, quelque parti qu'elle prenne dans cette angoisse, elle ne commettra point un péché que sa volonté repousse. Et voilà sa conscience ou sa règle de conduite formée par ce principe général, que le péché suppose la liberté.

<c Maintenant, pour appliquer ceci aux personnes scrupuleuses, que nous avons surtout en vue ici, leur conscience étant pleine de jugements et d'opinions fausses, de doutes, d'ignorances, de craintes, d'anxiétés de toutes sortes, ce qui leur rend très souvent impossible de juger de la valeur des choses en elles-mêmes, elles ont plus que personne besoin de la former au moyen d'un principe général et réflexe, qui domine toutes ces fluctuations, rectifie leurs erreurs et les tire de leur désolante et dangereuse perplexité. Ce principe, c'est l'autorité de la direction, qui supplée leur insuffisance personnelle à se conduire. C'est ce principe qu'il faut leur apprendre à appliquer habituellement aux questions qui les embarrassent, pour y trouver une solution qu'elles chercheraient vainement ailleurs. Cette formation de leur conscience par l'autorité et non par la discussion, doit être leur état constant, pour être

appliquée aux difficultés particulières à mesure qu'elles se présentent. Ainsi, on a appris de son directeur que le jugement qu'on se formait surtelleobligationest faux; on n'en doit plus tenir compte à l'occasion, quoiqu'il impressionne encore l'esprit comme auparavant. On a appris qu'il fallait mépriser tel genre d'inquiétude, ne pas tenir compte de tels doutes, etc., on doit agir résolument dans le sens indiqué, malgré les impressions intimes qui réclament comme si en cela on commettait une faute. Et la raison de tout cela est toujours que, chez les personnes dont nous parlons, l'autorité extérieure du confesseur doit l'emporter sur leurs propres pensées exposées à trop d'illusions pour qu'elles puissent leur servir de guides. C'est ainsi que leur conscience bien formée les met à l'abri tout à la fois et du danger d'offenser Dieu, et des angoisses d'un esprit malade, qui ne sait à quoi se résoudre dans les détails de la vie.

« Nous voulons terminer ici en mettant sous les yeux des personnes scrupuleuses un exemple de cette formation de la conscience, écrit par un de leurs semblables dans un jour de bon sens. Puissent-elles s'en faire une fidèle et constante application !

Formation de ma conscience.

« Mon Dieu, je veux faire pour le mieux. Ma cons- « cience me crie que je ne puis marcher; mais je sais « que l'avis deceux que vous m'avez donnés pour guides « est que je marche malgré ses persuasions les plus inti- «. mes. Je sais aussi que la doctrine de l'Église est que « je dois plutôt suivre leur avis que le mien. Vous l'u- « vez dit vous-même : Celui gui vous écoute, m'écoute. « Marcher, ce sera donc agir selon la foi; reculer, au <i contraire, serait agir contre elle et selon mon sens

« privé. Je dois donc me regarder comme obligé à < marcher, malgré les persuasions que j'ai du contraire, « persuasions que je ne puis détruire, mais dont je ne <c dois pas tenir compte. Je marcherai donc sur votre « parole, désirant ne point vous offenser : vous ne pou- « vez m'en faire un crime. Soutenez-moi donc dans ce « combat contre ma fausse conscience, endurcissez- « moi contre ses réclamations insensées et contraires « à l'obéissance, qui est votre première loi. Je suis dans « la nécessité ou de périr, ce que vous ne voulez pas, « ou d'agir ainsi et de me laisser mener aveuglément « et comme matériellement par l'autorité de vos mi- « nistres, dont je ne puis voir clairement les droits, « tant mes propres persuasions me troublent la vue. il « faut donc nécessairement que je prenne ce dernier « parti, et par conséquent je ne puis pécher en le fai- « sanl, quoique ma sotte conscience crie; car il n'y a <c point de péché nécessaire. »

« Cette formule est complète, et aurait pu même être moins prolixe. Mais le brave homme voulait prendre surabondamment toutes ses précautions vis-à-vis de Dieu et de sa conscience, afin de ne pas être exposé à des reproches pour avoir obéi. Il ne faut pas s'en étonner, c'est le même dont je parlerai bientôt, et qui n'avait pu terminer sa confession générale en six mois, en se confessant tous les jours! Je ne veux pas engager les personnes scrupuleuses à la réciter chaque fois qu'elles auront à agir, cela n'est nullement nécessaire. Mais qu'elles entrent bien une fois pour toutes dans les pensées de la résolution exprimées ici, et qu'ensuite à l'occasion elles se disent : Mon directeur m'ordonne ceci, ou déciderait probablement de cette façon si j'étais à même de le consulter : Je marche sur sa parole. Cela suffit pour avoir une conscience bien formée. »

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