‹ La voie de la paix interieureChapitre 81 sur 119 · ESPÈCES PARTICULIÈRES DE SCRUPULES ET REMÈDES PARTICULIERS · texte numérisé non relu

ESPÈCES PARTICULIÈRES DE SCRUPULES ET REMÈDES PARTICULIERS

Il ne faudrait peut-être que les observations générales qui précèdent pour remédier aux scrupules, sans en faire ici l'application; mais cependant c'est une matière où il n'est pas inutile d'entrer dans les détails.

Je tâcherai donc de réduire les scrupules à certains chefs plus ordinaires et plus connus ; car il n'est pas possible de suivre l'imagination dans tous ses égarements : mon dessein, d'ailleurs, est d'être court, et de me renfermer par conséquent dans ce qui est le plus nécessaire.

ARTICLE L

Scrupules par rapport aux confessions passées.

Si l'on a lieu de juger que les anciennes confessions aient été sincères, ou qu'il y en ait eu déjà une générale qui en ait réparé les défauts; si cette précaution a même été prise plus d'une fois sans avoir calmé les inquiétudes, et s'il est visible que ce serait avec aussi peu de succès qu'on tenterait le même remède, il est du devoir d'un homme spirituel et entendu de s'opposer fortement àdes redites inutiles. Elles consument un temps précieux, rappellent avec danger le souvenir de fautes qu'il est mieux d'oublier, entretiennent des inquiétudes qu'il faut finir, rappellent perpétuellement le pécheur aux premiers pas de sa conversion, au lieu du progrès qu'il aurait dû faire dans la vertu. Elles l'accoutument encore à parler toujours de lui-même ; ce qui est un appât pour l'amour-propre, qui consent plutôt à dire du mal de soi qu'à s'en taire. Enfin, elles rendent aux autres la piété, odieuse et méprisable, par des recherches sans fin et sans fruit, qui la déshonorent, et qui contribuent à faire croire à ces personnes inquiètes que c'est principalement de leur exactitude à tout dire et à tout expliquer que dépend leur justice.

Ces personnes se trompent en cela, puisque ce n'est pas le détail qu'on fait de ses iniquités qui les efface, comme ce n'est pas acquitter ses dettes que d'en apporter le dénombrement exact. Il est nécessaire, à la vérité, d'avouer avec une pleinesincérilétoutcequi charge la conscience; mais on ne fait alors que se déclarer débiteur, et si l'on met sa principale confiance en cet aveu, on ne sait pas à quel point on est insolvable. C'est le sang de l'Agneau sans tache qui est notre rançon et

notre justice. C'est en lui seul que nous espérons; et le pécheur se trompe, quand il croit beaucoup faire en recommençant le récit de ses injustices, et quand il attend plus de sa mémoire que de la rédemption du Sauveur.

« Mais ce n'est pas seulement leur inutilité qui doit faire interdire ces répétitions indiscrètes des confessions passées : ce sont leurs dangers déjà indiqués cidessus, et dont quelques-uns demandent, à raison de leur gravité, d'être signalés ici avec plus d'étendue.

a Le premier est de retracer dans l'imagination du pénitent, par les longs examens auquels il se livre, des images capables d'occasionner de nouvelles tentations et de nouvelles chutes en réveillant le souvenir de certaines fautes qui devraient être oubliées pour toujours. Le trouble survient alors, l'imagination se salit, la tentation ne tarde pas à suivre, le plaisir criminel heureusement oublié, renouvelle son sentiment, la volonté chancelle, et souvent on succombe. C'est ainsi que les meilleurs remèdes, pris sans une juste nécessité, causent souvent la mort aux malades. On a comparé avec raison la conscience des personnes scrupuleuses à un canal dont le fond est plein de boue, sur laquelle coule une eau claire et limpide, mais qui se trouble et se corrompt aussitôt qu'on remue cette boue. Quelle triste illusion les porte donc à vouloir sans cesse, sous prétexte d'une plus grande pureté, rentrer dans des explications dangereuses, qui le plus souvent n'étaient pas nécessaires même dans une première confession!

« Outre ce danger pour la conscience, ces confessions imprudemment répétées ont souvent un autre inconvénient : c'est de bouleverser la tête des scrupuleux, en exposant leur imagination, ordinairement vive, à de nouveaux travaux et leur esprit à de nouvelles inquié-

tudes, auxquelles on en a vu plusieurs succomber. Une personne scrupuleuse commence facilement une confession générale, mais quand la finira-t-ellc? On en voit durer des années, il faut qu'un confesseur emploie toute sa fermeté pour la faire terminer. Et quel en est le résultat ? Nouvelles difficultés, nouveaux troubles pires que les premiers! On n'a pas tout dit, on n'a pas exposé les choses comme elles sont, on a omis quelques circonstances, on demande à être encore entendu sur certaines fautes. Le confesseur a-t-il eu la faiblesse de permettre de se répéter, on n'a pas eu de contrition : nouvel embarras. Comment sortir de ce dédale?

«. Un homme de bonne vie, et très raisonnable par ailleurs, qui avait fait durer six mois une revue en se confessant tous les jours à un malheureux prêtre qui mourut a la peine avant d'en avoir vu la fin, a bien osé me demander par écrit de reprendre cette œuvre interrompue, en lui prêtant mes oreilles deux heures chaque matin pendant un mois : lui cependant aurait employé le reste du jour à rechercher et à écrire ses fautes, après quoi il eût pris un autre mois pour se préparer à l'absolution : à ces conditions il espérait en finir!... C'est incroyable, et cependant cela est parfaitement exact. Voilà où mène la manie de ne croire que soi.

« Il n'est pas rare de voir les personnes scrupuleuses qu'un sage confesseur veut réduire à une- conduite raisonnable, l'abandonner sous prétexte qu'elles craignent d'être mal dirigées. Elles passent d'un directeur à l'autre avec une inconstance qui les rend la fable du pay>, et dont le vrai principe n'est au fond qu'un amour-propre effréné, qui ne veut pas tant être conduit que conduire ses guides mêmes. Comme ces malades indociles, qui ne coûtent les avis d'un médecin qu'autant qu'ils sont conformes à leur manière dépenser; ces gens-ci veulent

un directeur qui entre dans leurs idées, s'accommode à leurs petits caprices; applaudisse à leur faiblesse et ne les contrarie en rien. Jusqu'à ce qu'ils l'aient rencontré, ils visiteront tous les tribunaux de la ville et de la banlieue, nelaissant à aucun confesseur le temps d'acquérir l'expérience et la connaissance de leur âme et de ses dispositions, qui estle principal élément d'une direction sûre et éclairée de la part du guide, comme la docilité serait, de leur part, le meilleur moyen de se mettre à la fois en paix et en sûreté. »

ARTICLE II

Scrupules par rapport aux confessions ordinaire* .

Il y a des gens qui sont tranquilles sur le passé, mais qui sont intarissables sur le présent, qui ne s'expliquent jamais assez à leur gré, qui sont prêts à recommencer leur accusation en la finissant, et qui mettent à la torture leur mémoire, pour ne rien omettre. Il leur vient toujours quelque chose de nouveau, qui interrompt les conseils qu'on leur donne, qui les occupe pendant qu'on les absout, qui les inquiète après l'absolution reçue, qui les poursuit jusqu'à la sainte Table, et qui les porte à venir ou s'accuser de nouveau, ou demander de nouveaux conseils, sans qu'il y ait d'autre nécessité que celle de satisfaire une inquiétude, qu'ils ont rendue leur maîtresse à force de céder.

Ces petitesses sont indignes de la religion , et viennent de ce qu'on ne la connaît pas. Il y a un temps pour l'examen; un autre pour l'accusation; un autre pour écouter avec docilité les avis nécessaires; un autre enfin pour accomplir la pénitence, et pour rendre grâces du pardon obtonu. Un confesseur ne doit point souffrir que ces temps soient confondus, ni qu'on perde

le fruit d'une action en s'occupant à contre-temps d'une autre.

Il faut qu'il accoutume ceux qu'il conduit à être clairs, précis, exacts, quand ils s'accusent, à ne penser après cela qu'à l'écouter, et à recevoir dignement la grâce de la réconciliation , s'il juge à propos de la leur donner. Excepté certains cas particuliers et rares, qu'il ne reçoive plus d'accusation après l'absolution donnée. Qu'il fasse bien comprendre aux personnes qui croiraient avoir besoin d'une autre conduite, que les fautes ordinaires où tombent les justes sont en bien plus grand nombre que celles dont ils peuvent s'accuser, que la plupart, et souvent les plus importantes , leur sont inconnues; qu'ils sont aux yeux de Dieu très différents de ce qu'ils sont aux leurs, et que le mérite de leurs confessions ne dépend pas de l'étendue de leur connaissance, qui est toujours bornée, ni de la fidélité de leur mémoire, à qui nécessairement beaucoup de choses échappent : mais de la droiture de leur cœur, et de la vérité de leur pénitence; que c'est de ces points essentiels qu'ils doivent être principalement occupés; et que Dieu a peu d'égard à des péchés légers, qu'on a voulu dire , mais qui ne se sont pas offerts à l'esprit , ou dans l'examen , ou dans la confession, et dont on peut rendre compte dans un autre temps.

« Il ne faut pas se tourmenter, dit saint François de Sales, quand on ne se souvient pas de ses fautes, pour s'en confesser; car il n'est pas croyable qu'une âme qui fait souvent son examen ne le fasse pas assez bien pour se rappeler ses fautes graves. Il ne faut pas non plus être si délicat que de vouloir se confesser de tant de menues imperfections, de ces petites et légères fautes* Un acte d'humilité intérieur, un soupir suffit pour les effacer. 11 ne faut pas non plus être si tendre à vouloir

tout dire, ni recourir aux supérieurs pour crier holà à la moindre petite peine que vous avez, laquelle peutêtre sera passée dans un quart d'heure. 11 faut bien apprendre à souffrir un peu généreusement ces petites choses auxquelles nous ne pouvons mettre remède, étant des productions pour l'ordinaire de notre nature imparfaite , comme ces inconstances d'humeur, de volontés, de désirs, qui produisent tantôt un peu de chagrin, tantôt une envie déparier, et puis tout à coup une grande aversion de le faire, et choses semblables auxquelles nous sommes sujets et le serons , tant que

nous vivrons en cette vie périssable et passagère 11

n'est pas besoin de dire en confession de ces petites pensées, qui, comme mouches, passent et viennent devant vos yeux, ni l'affadissement et dégoût que vous avez en vos vœux et dévotions, car tout cela ne sont point péchés, mais ennuis, mais incommodités... Après la confession , il n'est pas temps de s'examiner pour voir si on a bien tout dit ce qu'on a fait, mais c'est le temps de se tenir attentif en tranquillité auprès de Notre-Seigneur, avec lequel nous sommes réconciliés, et lui rendre grâce de ses bienfaits : partant nullement nécessaire de faire la recherche de ce que nous pourrions avoir oublié ; il faut dire tout simplement ce qui nous vient; après il n'y faut plus penser... Ne vous troublez pas de ce que vous ne remarquez pas toutes vos menues chutes pour vous en confesser. Non, car vous tombez souvent sans vous en apercevoir; aussi n'est-il pas dit au passage que vous alléguez, que le juste se voit ou se sent tomber sept fois le jour, mais simplement qu'il tombe sept fois : aussi il se relève sans attention à ses relevées. Ne vous mettez donc pas en peine pour cela, mais allez humblement et franchement dire ce que vous aurez remarqué ; et pour ce

que vous n'aurez pas remarqué, remettez-le à la douce miséricorde de Celui-là qui met sa main au dessous de ceux qui tombent sans malice, afin qu'ils ne se froissent pas, et les relève si doucement et vitement qu'ils ne s'aperçoivent ni d'être tombés , parce que la main de Dieu les a recueillis dans leurs chutes, ni d'être relevés , parce qu'il les a retirés si soudain qu'ils n'y ont pas pensé. »

« Je joins à ces avis salutaires d'un grand saint une décision d'un théologien grave (1) qui est bien propre à rassurer les scrupuleux dans leurs inquiétudes. C'est que , quand même, en ne confessant point certains péchés dont ils doutent s'ils sont mortels, ou s'ils les ont déjà confessés, ils s'exposeraient à ne point confesser en effet quelque péché mortel, et par conséquent, à aller contre l'intégrité matérielle de la confession , ils ne pécheraient pas pour cela : la raison en est que les scrupuleux ne sont point obligés à cette intégrité avec un péril évident d'être toujours dans un état de scrupules qui les tourmente cruellement, leur cause un dommage et une incommodité beaucoup plus considérables que ne feraient certains autres inconvénients, qui suffisent cependant, au jugement de tous les docteurs, pour exempter de cette intégrité. »

« La confession n'ayant point été instituée, dit Collet, pour être le tourment des consciences, mais pour leur soulagement, c'est donc surtout eu ce qui touche la bonté des confessions et la suffisance de l'examen et de l'accusation de ses fautes, qu'une àme scrupuleuse doit mépriser les inquiétudes et les faux remords qui lui lestent, et pratiquer cette obéissance aveugle à son directeur, qui est le remède le plus efficace à ses maux. »

(1) Réginald, de Prudentid confessons, lib. II, g 181,

« Une autre source d'inquiétudes pour les personnes scrupuleuses, c'est qu'elles s'imaginent souvent qu'en accusant leurs actions, il faut en détailler les moindres circonstances, et en mettre, pour ainsi dire, le tableau sous les yeux du confesseur, dans ses plus petits détails; tandis qu'il suffirait d'indiquer simplement le péché par son nom.

« S'agit-il de simples pensées, lors même qu'elles seraient restées à l'état de pures tentations (auquel cas il n'y a nulle obligation d'en parler), on croit nécessaire de donner la description exacte de tout ce qu'une imagination en délire a pu représenter à l'esprit d'indécent, de bizarre, d'inexprimable, et de faire en quelque sorte assister le confesseur à ce honteux et burlesque spectacle; et comme l'impuissance et la pudeur s'opposent également à l'accomplissement de cette obligation chimérique, on en conclut rondement qu'on fait une confession insuffisante. Plus on a dit, plus on croit devoir dire, c'est un abîme sans fond; et après avoir lutté quelquefois pendant des heures entières contre des répugnances bien naturelles et des difficultés qui renaissaient à mesure qu'on croyait les avoir surmontées, on sort du saint tribunal épuisé, bourrelé de remords et désespéré de n'avoir conquis, au prix d'aveux aussi pénibles qu'inutiles, que la persuasion d'avoir commis un sacrilège. Et cependant rien de plus aisé à remplir que le devoir réel d'une personne qui se sent chargée de péchés intérieurs de ce genre. Il lui suffit de nommer la vertu blessée par les pensées ou les désirs qui s'élevaient dans son âme : tout au plus, dans quelques rares circonstances, d'indiquer d'un mot leur objet , lorsqu'il est de nature à changer l'espèce du péché; puis d'exprimer le consentement certain que l'on y aurait donné. S'il y a doute, il suffit

toujours de l'exprimer en général de cette sorte : Je doute si j'ai consenti à de mauvaises pensées que j'ai eues, je crains de les avoir repoussées avec négligence. On peut aussi alors se taire absolument, on le doit même, quand on est scrupuleux. Tout le reste est de trop, surtout en matière de pureté, où ces explications interminables sont encore plus dangereuses qu'inutiles, et peuvent renouveler les tentations avec plus de péril que la première fois. Voilà la règle'; combien elle est loin des illusions d'une conscience scrupuleuse, et combien la loi de Dieu est plus douce que celle que l'homme se fabrique à lui même dans son fanatisme!

« Nous terminons ce sujet par trois avis qui pourront prévenir encore bien d'autres scrupules.

« Le premier, c'est que la personne qui se serait rendue coupable envers son confesseur de quelques fautes, comme jugements défavorables, plaintes, murmures, médisances ou autres choses semblables, n'est point obligée, en accusant ces fautes, de lui faire connaître qu'il en est lui-même l'objet, mais qu'il sufiil de les accuser en général, sans nommer la personne à laquelle elles se rapportent. Il en est de même des dispositions habituelles soit d'antipathie, soit, au contraire, d'affection trop naturelle où l'on pourrait se trouver par rapport au confesseur.

« Le second avis, c'est qu'un pénitent peut dire à son confesseur, au sujet du prochain , tout ce qui est nécessaire pour s'éclaircir de ses difficultés et recevoir les conseils et les consolations dont il a besoin; le secret que doit garder le confesseur mettant suffisamment à l'abri la réputation de la personne dont on lui parle.

« Enfin le troisième avis, c'est qu'un mensonge fait en confession ne rend celle-ci mauvaise que quand il

tend à dissimuler une chose que l'on doit confesser. Hors ce cas, on n'est point obligé de déclarer, dans la confession suivante, en accusant ce mensonge, qu'il a été fait dans l'acte de la confession. Il en est de mêni» pour les autres péchés véniels que l'on y aurait commis, comme de légers soupçons, des murmures, des impatiences au sujet de la manière d'agir du confesseur, bien que ces fautes soient un peu aggravées en ce qu'elles renferment quelque irrévérence envers le sacrement de pénitence. »

ARTICLE III

Scrupules par rapport à la sincérité de la douleur et du désir de se corriger.

Souvent ce sont les points mêmes jugés essentiels qui donnent à certains pénitents de grandes inquiétudes, parce qu'ils croient s'accuser sans une véritable douleur et sans un sincère désir de se corriger, ne remarquant aucun changement dans leur conduite, et portant presque toujours au tribunal les mêmes fautes. Il faut apprendre à ces âmes que, s'il s'agissait de crimes, leur crainte serait bien fondée; mais ce n'est pas de quoi il est question quand on parle de scrupules.

La douleur des fautes ordinaires des justes peut être véritable et profonde, sans être accompagnée d'une correction pleine et entière. Dieu, qui connaît leurs désirs, les exauce toujours, mais quand il lui plaît. Il les guérira , mais au moment marqué par sa miséricorde. Il sait de quoi ils sont affligés, et il accepte le sacrifice de leur cœur humilié; mais il voit des maux plus pressés que ceux dont ils lui parlent, et des dangers plus grands que ceux qui les alarment. 11 prépare un lieu sûr à ses dons avant de les leur accorder. Il creuse le

fondement avant d'élever l'édifice. Il les établit dans une sincère humilité, par une longue épreuve de leur faiblesse, à l'égard des choses mêmes qui paraissent faciles et légères, et il les laisse longtemps combattre avec peu de succès contre certains défauts, pour les mêmes raisons qui l'ont porté à nous laisser combattre toute notre vie contre la concupiscence, qu'il aurait pu nous ôter, mais qu'il a jugée nécessaire pour nous tenir dans la crainte et dans l'humiliation. Car notre orgueil est non seulement notre plus grand mal , mais la source de tous les autres; et rien ne serait pour nous plus dangereux que d'acquérir une parfaite santé dans tout le reste, avant que l'humilité et la reconnaissance fussent parfaites, ce qui ne sera que dans l'autre vie.

Il ne faut donc pas juger de la douleur des justes par rapport à leurs fautes comme de celle des pénitents par rapport à leurs crimes.... Les fautes des justes n'attaquent pas le fond de la vie. La bonté même de Dieu Jes fait servir très souvent d'occasion à de grandes vertus, et de précaution contre de grands périls, et ce serait avec beaucoup de témérité qu'on prononcerait, ou qu'on les aime, puisqu'on y retombe; ou que la douleur qu'on en a n'est qu'apparente, puisqu'elle ne les corrige pas pleinement.

« Dieu, dit saint François de Sales, en a bien guéri quelques-uns soudainement, sans leur laisser aucune marque de leurs maladies précédentes, comme il fit à l'endroit de Madeleine, laquelle en un instant d'un égout de corruption fui changée en une source d'eau de perfections, et ne fut jamais troublée depuis ce moment-là. Mais aussi ce même Dieu a laissé on plusieurs de ses chers disciples beaucoup de marques de leurs mauvaises inclinations, quelque temps après leur con-

version, et le tout pour leur plus grand profit, témoin le bienheureux saint Pierre, qui, depuis sa première vocation choppa plusieurs fois en des imperfections, et s'abattit tout à fait et fort misérablement, une fois, par la négation.

« Salomon dit que c'est un animal bien insolent que la servante qui devient soudainement maîtresse. Il y aurait grand danger que l'âme laquelle a servi longuement à ses propres passions ne devînt orgueilleuse et vaine, si en un moment elle devenait parfaitement maîtresse. Il faut que petit à petit et pied à pied nous nous acquérions cette domination, pour la conquête de laquelle les saints et les saintes ont employé plusieurs dizaines d'années. Il faut, s'il vous plaît, avoir patience avec tout le monde, mais premièrement avec vous-même... Que veut dire que, s'il nous arrive quelque imperfection ou péché, nous sommes étonnés, troublés et impatients? Sans doute, c'est que nous pensions être quelque chose de bon, résolu et solide; et partant, quand nous voyons par effet qu'il n'en est rien , et que nous avons donné du nez en terre , nous sommes trompés , et par conséquent troublés, offensés et inquiétés. Que si nous savions bien qui nous sommes, au lieu d'être ébahis de nous voir à terre nous nous étonnerions comment nous pouvons demeurer debout.

« Vous vous plaignez de ce que plusieurs imperfections et défauts se mêlent en votre vie contre le désir que vous avez de la perfection et pureté de l'amour de notre Dieu. Je vous réponds qu'il ne nous est pas possible de nous abandonner entièrement nous-mêmes pendant que nous sommes ici-bas. Il faut que nous nous portions toujours nous-mêmes, jusqu'à ce que Dieu nous porte au ciel. Et pendant que nous nous portons, nous ne porterons rien qui vaille. Il faut donc

avoir patience, et ne penser pas de nous pouvoir guérir en un jour de tant de mauvaises habitudes que nous avons contractées par le peu de soin que nous avons eu de notre santé spirituelle. Je vous prie, ne regardez pas tant çà et là; tenez votre vue ramassée en Dieu et en vous : vous ne verrez jamais Dieu sans bonté, ni vous sans misère, et votre misère l'objet de sa bonté et de sa miséricorde. »

Fénelon tient sur ces fautes journalières de fragilité un langage semblable à celui de saint François de Sales, et également propre à rassurer les âmes craintives.

a II ne faut pas, dit-il, être étonné ni découragé de vos fautes. Il faut vous supporter vous-mêmes avec patience, sans vous flatter ni épargner pour la correction. Il faut faire pour vous comme pour un autre. Dès que vous vous apercevrez que vous avez manqué, condamnez-vous intérieurement, tournez-vous du côté de Dieu pour recevoir votre pénitence, dites avec simplicité votre faute à l'homme de Dieu qui a votre confiance. Recommencez à bien faire comme si c'était le premier jour, et ne vous lassez pas d'être tous les jours à recommencer. Rien ne touche tant le cœur de Dieu que ce courage humble et patient.

« Il ne faut pas se rebuter, quoiqu'on éprouve en soi beaucoup de tentations et qu'on fasse même diverses fautes. — La vertu, dit l'Apôtre, se perfectionne dans l'infirmité; c'est moins par les consolations spirituelles et par le goût sensible, que par l'humilité intérieure et le recours fréquent à Dieu, qu'on s'avance vers lui

« Autrefois vous n'aviez pas la lumière pour découvrir dans votre fonds beaucoup de mouvements de la nature maligne et dépravée, qui commencent à se dÔYoloppcr maintenant à vos yeux. A mesure que la lumière croit,

on se trouve plus corrompu qu'on ne croyait, mais il ne faut ni s'étonner ni se décourager ; ce n'est pas que nous soyons plus méchants que nous ne l'étions : au contraire, nous le sommes moins; mais tandis que nos maux diminuent, la lumière qui nous les montre augmente. »

Voilà sans doute de quoi rassurer les âmes dont il est question dans cet article, par rapport aux doutes que les fautes de fragilité leur inspirent sur la sincérité de leur contrition. Mais cette contrition existe-t-elle même? Ce n'est pas pour plusieurs un léger embarras que de s'en assurer, quand elles n'éprouvent pas un vif sentiment de douleur de leurs péchés, comme celui que pourrait leur inspirer, par exemple, la perte de leur fortune ou de leurs proches. Il faut, pour obtenir ce sentiment, s'y exciter pendant des heures entières, le plus souvent sans y réussir : et alors quelles angoisses en recevant l'absolution!... Que ces âmes écoutent encore ici saint François de Sales, qui leur apprendra ce que c'est que cette contrition nécessaire pour le sacrement de Pénitence, et comment on peut se la procurer.

« Vous me demandez, dit-il, comment vous pourrez faire votre acte de contrition en peu de temps. Je vous dis qu'il ne faut presque point de temps pour le bien faire, puisqu'il ne faut autre chose que se prosterner devant Dieu en esprit d'humilité et de repen tance de

l'avoir offensé C'est un grand pouvoir devant Dieu

que de pouvoir vouloir, et vous avez la contrition par cela seul que vous désirez l'avoir. Vous ne la sentez pas, à la bonne heure; mais le feu qui est sous la cendre ne se voit pas, ne se sent pas, pourtant ce feu existe. »

ARTICLE IV

Scrupulespar rapport aux exercices de piété qui sont d'obligation.

Les bonnes actions, et surtout celles qui sont d'une obligation plus étroite, deviennent pour plusieurs la matière de beaucoup de peines et d'anxiétés; car celles qui sont laissées à leur choix les inquiètent moins, et souvent ils les font mieux, parce qu'ils sont moins tourmentés par la crainte de les faire mal.

L'un ne peut réciter son bréviaire sans être alarmé par la peur des distractions : et par cette peur il les appelle. Il veut rigoureusement être attentif à tout; et, par cette contention, il se cause à lui-même un éblouissement contraire à son dessein. Il répète ce qu'il croit avoir mal dit, et le dit encore plus mal en le répétant; et, d'une occupation qui devrait le consoler, il se fait une torture qui lui ôte le temps, la liberté et la paix.

Un autre, en se préparant pour monter à i'autel, se figure que s'il ne s'inculque à soi-même ses intentions (1), il n'en aura aucune de droite, et qui réponde à ses obli-

(1) Cet article des Intentions est pour certaines gens un sujet perpétuel de scrupules, par rapport à raille objets. Combien ne trouve-t-on pas de personnes , par exemple , qui croiraient n'avoir pas accompli leur pénitence sacramentelle, si avant de la commencer elles n'avaient préalablement passé un quart d'heure, que dis-je? une heure, et quelquefois davantage, à protester par toutes les formules imaginables que c'est bien la pénitence imposée par leur confesseur, en telle occasion, pour telle fin, etc., qu'elles vont faire, et qu'elles n'ont pas

dans cet acte d'autre intention quelle pitié 1 Si ces pauvres aines

voulaient se mettre tout simplement à réciter la prière ou à faire la lecture qu'on leur a ordonnée, sans ces préliminaires ridicules, et sans se préoccuper aucunement de leur intention, celle-ei ne ferait pas défaut, et celle de leur confesseur serait bien plus sûrement et plus facilement remplie.

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