SUR LA FOI
plus exacte à ses devoirs, et par la privation des consolations humaines , qu'on obtient le retour et l'accrois sèment de ces heureuses dispositions.
Cinquième observation. — Si Dieu, pour des raisons qui lui sont connues, nous laisse dans nos ténèbres et dans cette espèce de nuit où nous ne savons presque ce que nous sommes, nous en devons être humiliés, mais non troublés. Et si alors nous demeurons fidèles,' elles sont une grande preuve que Dieu réside dans notre cœur par la fui et par l'opération de son Esprit , quoiqu'il nous cache sa présence et ses dons.
Sixième observation. — Il est d'une extrême conséquence de raisonner peu et de faire peu de réflexions sur la possession ou la privation de tout ce qui peut être ôté ou donné sans que la véritable situation du cœur change aux yeux de Dieu. Car ce n'est point dans ces choses incertaines et indépendantes de notre choix que consiste l'essence de la piété. 11 faut rendre grâces quand on les a, s'humilier quand on les perd; mais tâcher de marcher d'un pas égal dans la vertu, quoique le chemin soit quelquefois mêlé d'inégalités.
Septième observation. — 11 est très dangereux, pour cette raison, de juger de soi-même et de son état par des marques équivoques et qui n'ont point un rapport nécessaire avec la réalité de la foi ou de l'amour de Dieu car de telles observations ne sont propres qu'à nous tenter d'orgueil ou d'abattement, et presque toujours sans aucun fondement réel.
Huitième observation. — Enfin rien n'est plus contraire à l'esprit de foi que de vouloir tout éprouver, tout sentir, s'assurer de tout, en essayant de le toucher comme avec la main. C'est vouloir réduire la religion à
l'expérience et aux sens. C'est prétendre que Dieu nous rende compte de tout ce qu'il fait en nous. C'est exiger de lui qu'il étale ses dons devant nous et qu'il nous instruise de nos richesses. C'est refuser de se fier à sa parole et à ses promesses quand une impression sensible n'en est pas le garant. C'est ne nous abandonner à sa conduite qu'à condition qu'il nous en rendra juges.
C'est là précisément le fond des dispositions de ceux qui voudraient que tous les dons de Dieu passassent par leurs mains, qu'ils leur fussent tous connus , et qu'ils fussent avertis de tout ce qu'ils reçoivent, par un sentiment régulier qui l'accompagnât toujours.
L'application de tout ceci est aisée à faire à ceux qui s'inquiètent de ce que leur foi n'est pas aussi sensible qu'ils le désireraient, et qu'ils la regardent comme presque éteinte parce qu'elle demeure quelquefois cachée dans leur cœur, où est'sa vie et sa racine.
« Tandis qu'au contraire le repos d'une foi ferme , solide , et singulièrement méritoire devant Dieu , c'est d'agir dans les ténèbres et lorsque tout semble nous échapper. — Vous avez cru, Thomas, parce que vous avez vu, dit Jésus-Christ à son apôtre , mais heureux ceux qui croient sans avoir vu! Or, que la foi demeure et agisse, quoique d'une manière imperceptible, dans les âmes dont nous parlons, c'est ce qui résulte évidemment de leur conduite, de mille actions qu'elles font tous les jours pour obéir à la loi de Dieu, et qui ne peuvent avoir d'autre principe que leur croyance , et enfin de leur anxiété même, qui n'existerait certainement pas si la religion n'était qu'une fable à leurs yeux.
Du reste, les principes que j'ai établis dans cet article portent plus loin. Ils sont propres en général à diminuer ou môme à calmer entièrement tous les scrupules, dont le principal fondement est que certai-
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nés vertus et certaines dispositions ne sont pas assez connues par le sentiment et par l'expérience à ceux qui doivent et désirent les avoir. Et c'est en effet par rapport à toutes ces personnes que je me suis expliqué avec étendue.
ARTICLE XII
Scrupules dont des pensées involontaires contre la foi en général ou contre des points particuliers, sont le fondement.
Les scrupules par rapport à la foi, qui sont de la seconde espèce, viennent de plusieurs pensées ou de plusieurs doutes absolument involontaires, qui l'attaquent en général ou sur des points particuliers, ordinairement d'une manière confuse, et quelquefois aussi d'une manière distincte.
Cette persécution non seulement afflige ceux qui la souffrent, mais les jettent dans un grand trouble, parce qu'ils ne discernent qu'avec peine jusqu'où la pensée et le doute ont pénétré dans leur esprit; qu'ils en retiennent l'impression malgré eux; qu'ils craignent que quelque incrédulité secrète n'en soit la racine; qu'ils appréhendent au moins que ces attaques, si importunes et si réitérées, n'affaiblissent enfin et n'ébranlent le fondement de la foi, et qu'ils ne savent si, dans un combat si rude et si violent, ils font tout ce qu'ils doivent, ou s'ils le feront toujours.
Il faut écouter ces personnes avec bonté et compassion.
Après qu'on a reconnu que les doutes qui les inquiètent viennent de la malice du démon et d'un caractère qui s'effraie aisément, et qui par sa peur même va audevant de ce qui en est l'objet, il faut leur rendre le calme, en leur disant hardiment que l'on répond du bon état de leur cœur et de la sincérité de leur foi, en
les assurant que toute cette tempête n'est qu'extérieure, et en leur promettant qu'elle contribuera, par la miséricorde de Dieu, à les affermir dans la foi môme qu'elle paraît attaquer.
On les avertit ensuite qu'elles font trop de cas d'une vexation plus importune que dangereuse, et qu'elles donnent du poids, par une crainte excessive, à des pensées que le mépris dissiperait.
On leur conseille de prendre cette tentation pour un avertissement de demander à Dieu l'humilité et la grâce de l'enfance chrétienne; une telle diversion étant d'un grand effet, et faisant perdre au démon l'espérance de les affaiblir dans la foi , par une tentation qui devient un remède contre l'orgueil.
On les exhorte à ne jamais interrompre ce qu'elles font, et surtout la prière, pour s'amuser à repousser des doutes que l'ennemi de leur salut ne leur suggère que pour les troubler. « Il ne faut point répondre à cette sorte de suggestions. »
On leur dit que le signe de la croix imprimé sur le front, sur la bouche et sur le cœur, est un puissant exorcisme contre le tentateur, que le nom seul de Jésus-Christ le met en fuite , qu'un simple souvenir de sa mort , et de sa victoire sur l'enfer et sur l'incrédulité du monde entier, est capable de rendre le calme.
Elles peuvent dire de temps en temps : Je crois , Seigneur (1), aidez-moi dans la faiblesse de ma foi. Augmentez-la; donnez-m'en une digne de vous. Reprenez-moi avec bonté de ce que j'en ai une si imparti) Credo, Domine : adjuva incredulitatem meara.
domine, adauge nobis (idem.
Habete fidem Dei.
Moilicîie (idei, quare dubitasti?
Hœ est Victoria qu» vincit mundum, (ides nostra.
faite. Conservez vous-même vos dons. C'est votre grâce qui m'a rendu fidèle, que ce soit elle qui me conserve une foi qui doit vaincre le monde et celui qui en est le prince.
On peut aussi leur donner pour pratique de dire quelquefois : Je m'unis à la foi de l'Église. J'adhère à tout ce qu'elle croit. Je consens avec plénitude de cœur à tout ce qui lui a été révélé.
« Le mépris et la diversion sont le remède le plus efficace, et, en fait de protestation de foi, quand on en veut user, ce qu'il faut toujours faire sobrement, les plus courtes et les plus simples sont aussi les meilleures et les plus efficaces. Je crois ce que croit l'Église, ne m! en demandez pas davantage. Et sur toutes choses, qu'on se garde bien de jamais entrer en dispute avec la tentation, ni entreprendre de raisonner contre les doutes, qui s'élèvent dans l'âme; car, dans l'état de trouble où l'on est, ce serait un moyen infaillible d'augmenter les ténèbres , et peut-être de se précipiter dans l'abîme. »
La sincérité de votre cœur, leur dit-on , est connue de Dieu. Il vous a entendus avant que vos cris soient montés jusqu'à lui. Il paraît dormir, mais il est présent à votre travail. Un mot, à son réveil, fera taire les vents et la mer. Demeurez près de lui, et soyez plus attentifs à lui qu'aux flots et à l'agitation qu'ils donnent à la barque. Avec lui le naufrage est impossible.
ARTICLE XIII
Scrupules nés de la tentation de blasphème.
11 y a une tentation bien affreuse, et néanmoins presque toujours étrangère à l'esprit et au cœur de celui qui en est tourmenté : c'est celle du blasphème. Je n'ai
pas besoin de l'expliquer ici. Quiconque est exposé à une si dore épreuve sait mieux que tout autre en quoi elle consiste, et il serait dangereux d'effrayer les imaginations des autres par une peinture qui y laisserait des traces par l'horreur même qu'elle y causerait.
L'esprit de ténèbres et de malice ne pense qu'à rendre la piété triste et odieuse. Et pendant qu'il laisse en repos ceux qui suivent leurs passions, et qui vivent dans l'oubli de leur salut, il s'applique avec un soin infatigable à inquiéter ceux qui tâchent de vivre dans la retraite et dans l'innocence.
Les tentations qui lui réussissent le mieux sont celles qui sont les plus cachées, qui ont un secret rapport avec les inclinations naturelles, et avec ce qui reste de corruption dans les gens de bien. La vanité, l'amour-propre, le désir d'être heureux ici, l'attrait de la volupté sont ses armes ordinaires; et c'est presque toujours avec quelque succès qu'il les emploie , parce que ces passions servent à cacher ses artifices, et qu'elles lui tiennent toujours quelque passage ouvert, par où il espère s'insinuer dans le cœur.
Mais Dieu ne permet pas toujours qu'il attaque les justes avec les artifices et les insinuations du serpent, et il ne lui laisse quelquefois que la fureur et le rugissement du lion. Alors il répand la frayeur et le trouble, mais avec plus de bruit que de mal, parce qu'il se découvre trop, et que la tentation porte écrit sur son front le nom d'impiété et de blasphème.
Dieu met alors le cœur en sûreté, en ne laissant à son ennemi que les inutiles dehors de l'imagination et des sens. Il lui ferme le temple et le sanctuaire, et lui en abandonne le parvis; non afin qu'il en soit le maître , mais afin qu'il s'y rende odieux par ses profanations, et qu'il apprenne aux hommes quel monstre il
est, quelles horreurs il conseille, quelle affreuse société ce serait que la sienne, à quel désespoir il est condamné, combien sa fureur contre Dieu est impuissante , et quelles obligations nous avons à Jésus-Christ de ce que par sa mort il nous a arrachés des dents de ce lion , qui nous avait déjà dévorés , et qui se fût éternellement rassasié de notre supplice.
Il ne faut donc que consoler ceux qu'il étonne par ses hurlements, mais dont il ne peut attaquer la vie. Il les inquiète, mais Dieu s'était réservé leur âme, comme celle du saint homme Job (1). 11 les menace comme prêt à les engloutir : mais ses menaces s'exhalent en paroles. Il est près de leur bouche et de leurs lèvres, mais loin de leur cœur.
Il faut les assurer que quand il serait maître de tout le reste, tant que leur fidélité est dans la main de Jésus- Christ, il ne peut rien sur eux; que tout ce qu'il leur suggère retombe sur sa tête, qu'ils en sont témoins malgré eux, mais non complices ; que son impiété lui demeure propre , et ne les souille point; qu'elle leur est aussi étrangère que si ce qu'ils endurent se passait à mille lieues d'eux ; que c'est une grande preuve de l'innocence de leur cœur que leur ennemi soit réduit à une rage et à un grincement de dents inutiles ; que ce n'est point ainsi qu'il traite ceux qu'il tient dans ses liens, puisqu'il tâche de les endormir dans une fausse paix, au lieu de les alarmer, et qu'il faut qu'il soit au désespoir pour n'employer contre eux que le langage d'un désespéré.
« Les hommes pieux ne doivent donc pas se troubler, encore moins se laisser abattre ni se croire abandonnés de Dieu à cause de ces pensées de blasphèmes,
(l) Vcrumtamen animam illius serva. Job, n, 6.
quelque abominables et injurieuses qu'elles paraissent à Dieu ou aux saints, et quelque opposées qu'elles soient à la foi, à la chasteté ou aux autres vertus. »
On leur conseille pour cette raison de s'occuper le moins qu'il leur est possible de tout ce qui se passe en eux malgré eux; de se regarder comme n'en étant point le théâtre, ni môme les spectateurs, et de ne point opposer avec effort et avec contention, un renoncement à la tentation aussi continuel et aussi infatigable quelle. Ainsi c'est encore ici le mépris et la diversion qui sont le souverain remède, « car la tentation de blasphème, dit Gerson, comme toutes les autres qui consistent dans la pensée, se surmonte beaucoup plus facilement quand on la méprise, qu'on n'y fait point de réflexion et que l'on en éloigne son esprit pour s'appliquer à d'autres choses, que lorsqu'on la combat, qu'on lui résiste avec effort et que l'on dispute avec elle. » On pourrait donc exhorter ceux qui sont ainsi tentés à s'entretenir de saintes pensées, à chanter des psaumes et des cantiques, à choisir dans les psaumes ceux qui sont les plus propres à exciter leur espérance et leur amour, et les plus capables de dissiper les noires vapeurs dont la harpe spirituelle de David est le remède.
S'ils sont en état de faire l'aumône, elle a le pouvoir d'écarter bien loin l'esprit qui les agite, et à qui la charité est insupportable. Il craint aussi beaucoup la chasteté, dont la céleste odeur le met en fuite ; mais ce qui le brûle plus vivement est une profonde humilité, qui confond son orgueil et qui lui reproche sa folle affectation d'indépendance. La croix du Sauveur, quand on la lui montre avec foi, est un éclair qui le foudroie. Tout ce qui le contraint de se souvenir de Celui qui l'a vaincu, l'arrête et le désarme. Un enfant plein de confiance eu Jésus-Christ le foule aux pieds et l'écrase.
ARTICLE XIV
Scrupules dont une' imagination qui donne à tout un sens double est Foccasion.
Je ne sais si c'est lui, ou une simple maladie de l'imagination, ou l'un et l'autre ensemble, qui font que dans une lecture édifiante, ou dans la prière vocale, toutes les expressions offrent quelquefois un double sens, dont l'un, qui est le véritable, est sérieux, et l'autre est ou ridicule ou impie.
Lorsque cette espèce de convulsion et de mouvement irrégulier de l'imagination dure peu, on est étonné, mais sans inquiétude. Si cet accident revient à diverses fois, on commence à s'en affliger avec un peu de trouble; mais s'il devient ordinaire et opiniâtre, on abandonne la lecture ou la prière comme en étant l'occasion ; on se demande à soi-même d'où peut venir un si grand dérèglement dans les pensées, que la vue delà religion n'arrête point; et l'on entre dans de grandes perplexités sur son état intérieur, où l'on craint qu'il n'y ait quelque chose d'inconnu, dont ce malheur soit le châtiment.
C'est porter les choses beaucoup trop loin, et céder mal à propos à une tentation à laquelle on ne devrait opposer qu'un profond mépris et qui aurait dû, au contraire, augmenter l'amour de la lecture et de la prière, puisqu'elle était une preuve de la haine du démon contre ces exercices.
Il faut alors les continuer avec plus de persévérance et de fidélité qu'à l'ordinaire, quoiqu'il semble qu'on n'en tire aucun fruit; s'humilier néanmoins d'une telle indécence, qui marque à quel point l'imagination est déréglée; avouer devant Dieu l'impuissance où l'on est
de la soumettre à la règle et de la faire rentrer dans l'obéissance et dans l'ordre; reconnaître que c'est un juste châtiment de la révolte libre de son esprit et de sa volonté contre la loi divine, le supplier de rendre la paix et le calme par sa voix, à qui tout est soumis, et comprendre quelle reconnaissance nous lui devons lorsque nos lectures et nos prières sont plus pures et plus tranquilles, puisque c'est de lui seul que vient cette tranquillité.
a Du reste, c'est ici le cas de se rappeler que tout ce qui n'est pas libre est innocent; que tout ce qui ne part pas du cœurnepeutle souiller, comme Jésus-Christ lui-même nous en assure, et que tout ce que l'homme ne saurait empêcher par sa résistance lui est étranger. Il faut, dans ces pénibles épreuves, ne songer qu'à affermir la confiance en Dieu et la paix, parce que c'est contre ces biens essentiels que sont dirigés les efforts de la tentation. On la rend inutile quand on sait conserver ce précieux trésor, et bientôt elle cesse, quand il en résulte ainsi un effet tout contraire à celui qu'en espérait le tentateur. »
ARTICLE XV
Scrupules relatifs à la charité envers le prochain.
« Les devoirs de charité envers le prochain deviennent pour certaines âmes une matière inépuisable de scrupules, par suite d'un défaut de lumières qui les empêche d'apprécier comme il faut leurs sentiments, leurs paroles et leurs actes. Ne pouvant entrer ici dans tous les détails que ce sujet comporte, nous allons du moins donner quelques notions principales qui suffiront pour éclaircir bien des doutes.
« Et d'abord, en ce qui touche aux sentiments inlé-
SUR LA CDARITÉ. 475
rieurs peu favorables au prochain, il faut, ici comme toujours, bien distinguer ce qui est d'instinct ou de nature, et ce qui procède de la volonté libre. A la première classe appartiennent certaines antipathies fondées sur la contrariété d'humeurs, sur des qualités physiques, la voix, le port, les manières, que sais-je? mille petites choses déplaisantes impossibles à analyser, et dont on ne saurait se rendre compte à soi-même. Mais quoi qu'il en soit de la cause, l'effet n'est que trop réel. On ne goûte pas la personne qui est l'objet de cette répulsion, et les rapports nécessaires avec elle deviennent parfois un supplice. Il est très difficile , quelquefois même impossible,' de détruire cette antipathie ; aussi cela n'est-il pas nécessaire ; car, comme elle n'a rien de libre, elle n'a rien non plus qui intéresse la conscience, et il n'y a aucun commandement de Dieu et de l'Église qui nous oblige à trouver quelqu'un à notre goût. On doit donc être sans inquiétude sur la persistance de cette disposition dans l'âme, quand on ne peut la surmonter. Il est bon toutefois de la combattre indirectement en priant pour la personne qui en est l'objet, en lui faisant des avances et en profitant des occasions qui se présentent de lui être utile ou agréable. Il est rare que par l'emploi fidèle de ces moyens, on ne parvienne pas à dompter son antipathie. Mais ce que la conscience demande, c'est que du moins nous n'en fassions pas la règle de notre conduite, et que nos procédés ne se ressentent pas de l'aigreur involontaire, et pourtant innocente, que nous éprouvons intérieurement. Ce n'est qu'une tentation, qui devient ainsi, comme les autres, une occasion de victoires et de mérites.
« Outre ces antipathies naturelles, il s'élève souvent dans l'âme quelque aversion pour les personnes dont on croit avoir à se plaindre et qui ont froissé notre amour-
propre, ou blessé nos intérêts. Ces antipathies accidentelles sont plus dangereuses que les premières, parce qu'elles sont ordinairement accompagnées de quelque sentiment de vengeance auquel il n'est pas permis de s'abandonner; aussi les personnes qui les éprouvent doivent-elles se tenir sur leurs gardes pour ne pas se laisser entraîner à des actes contraires à la charité. Les moyensque nousvenons d'indiquer pour combattre l'antipathie naturelle sont encore plus nécessaires ici ; mais si, malgré leur emploi, on ne parvient pas à étouffer cette aversion indélibérée, on ne doit pas non plus s'en inquiéter, car la fidélité à y résister exempte de toute faute celui qui l'éprouve contre son gré.
« On autre sujet de scrupule se trouve quelquefois dans cette disposition qui fait regretter le bien qui arrive à certaines personnes, ou porte à désirer qu'il leur arrive quelque mal. De tels sentiments sont toujours mauvais, sans doute, quand ils sont le résultat de la haine, de l'envie ou de la vengeance; mais ils peuvent aussi partir d'un motif de charité, de justice, ou de quelque autre vertu qui les rend innocents. Ainsi, on peut très légitimement désirer la punition des malfaiteurs pour l'exemple, souhaiter à un pécheur quelque disgrâce qui procure sa conversion, ou qui ôte le pouvoir ou la richesse à ceux qui s'en servent pour opprimer ou pour corrompre les autres; on peut même, pour le bien des âmes, désirer la mort de ceux qui les pervertissent, comme aussi regretter de voir donner des charges importantes à ceux qu'on en sait indignes. Il n'y a en tout cela rien de contraire à la charité. Le seul mal que l'on ne puisse jamais souhaiter au prochain, c'est le mal absolu, dont il ne peut résulter aucun bien pour lui ni pour les autres, comme la privation de Dieu et des biens spirituels et la damnation.
« Les jugements désavantageux au prochain sont encore une cause fréquente de trouble pour les âmes timorées, parce qu'elles confondent ici des choses qu'il est cependant nécessaire de distinguer; car toutes les opinions défavorables à autrui qui se forment dans notre esprit, ne tombent pas, comme elles l'imaginent, sous la défense des jugements téméraires. Ainsi, une simple pensée défavorable à quelqu'un, qui ne fait que traverser l'esprit, sans qu'on s'y arrête délibérément, ne peut pas plus blesser la conscience en cette matière que dans tout autre.
a Si, au lieu de rejeter cette pensée, on l'entretient par des réflexions sur la conduite du prochain, en l'adoptant jusqu'à un certain point, sans toutefois arrêter son jugement, ce n'est encore qu'un soupçon, mais qui peut être coupable, comme nous allons le dire. Que si l'on va jusqu'à se dire avec assurance que la chose est telle que notre pensée nous la représente, ou a.un jugement proprement dit, lequel se reconnaît à ce que, si l'on était interrogé sur cette chose, on l'affirmerait sans aucune hésitation.
« Tous les jugements ou les soupçons défavorables au prochain ne sont pas coupables; mais seulement ceux qui ne sont \)&s prudents, c'est-à-dire appuyés sur des indices proportionnés au degré d'adhésion qu'on leur donne; ceux-ci seuls sont défendus sous le titre de téméraires.
« Ainsi tout jugement, quelque désavantageux qu'il soit pour autrui, est exempt de faute, lorsqu'il repose sur des preuves qui forment une certitude morale. Quel mal peut-il y avoir, en effet, à voir ce qui est évident? Quant au simple soupçon, il n'a pas besoin pour se justifier d'être appuyé sur des motifs certains, mais seulement sur des indices plus ou moins probables; et il
n'est téméraire, et par conséquent coupable, qu'autant que le degré d'adhésion que l'on y donne librement surpasse la valeur des indices qui lui servent de base : car un soupçon peut avoir bien des degrés divers, et chacun de ceux-ci correspond, selon les règles de la prudence, à une certaine mesure de motifs qui lui soit proportionné. Toutefois le simplesoupçon, lors même qu'il est téméraire, n'excède guère le péché véniel.
« Il en est de même du jugement s'il porte sur un objet de peu de conséquence , ou s'il n'est fait qu'avec hésitation, ou bien sans réflexion suffisante; car il faut une pleine connaissance de son imprudence avec un consentement parfait de la volonté à ce que présente l'intelligence, pour qu'il y ait péché mortel.
« Disons encore , pour prévenir tout scrupule , que , quoiqu'il soit plus parfait de ne point juger des actions du prochain quand aucune raison ne nous y oblige, toutefois il n'y a point de péché à le faire sur des preuves suffisantes. — De même , quoiqu'il convienne en général d'interpréter, autant qu'on le peut , les actions des autres de la manière la plus favorable, cette louable simplicité ne doit cependant pas être séparée de la prudence. Or celle-ci demande que, lorsqu'il s'agit d'éviter quelque dommage ou quelque danger, on agisse envers les personnes dont on a des raisons de se délier, comme si elles étaient réellement telles que les font supposer les mauvais indices remarqués en elles. Il suffit de suspendre là-dessus son jugement, tout en prenant ses précautions comme s'il était défavorable.
« La correction fraternelle , ou le devoir de reprendre et d'avertir ceux qui pèchent (nous ne parlons pas ici des parents et des maîtres, qui y sont tenus d'office), d'arrêter les médisances et autres choses semblables, sont aussi une cause fréquente de perplexités
et de troubles pour les âmes embarrassées et portées au scrupule. Mais il est facile de couper court à toutes leurs angoisses en leur faisant remarquer que les règles données communément sur cette matière ne sont que pour les personnes capables de les appliquer convenablement et sans perdre la paix du cœur. Mais le devoir de la correction fraternelle ne regarde point dans la pratique celles qui ne pourraient s'y ingérer sans tomber dans des troubles perpétuels , et sans faire plus de mal que de bien par leurs démarches indiscrètes. Elles pourront donc se regarder comme dispensées d'une obligation qu'elles ne sauraient bien remplir. Incapables de se diriger elles-mêmes dans ces circonstances, ordinairement délicates, comment pou"rraient-elles y être des guides sûrs pour les autres? Cette règle pratique retranche la matière d'innombrables scrupules, et on peut la suivre avec plus de sécurité.
« Nous ne nous étendrons pas davantage sur les fautes contraires à la charité envers le prochain. La doctrine que nous avons exposée dans cet article contient une source abondante de paix pour les âmes sujettes à s'inquiéter outre mesure en cette matière délicate. Nous les engageons à s'y tenir fermement, sans écouter les réclamations de leur conscience mal formée. »
ARTICLE XVI
Scrupules par rapport à la chasteté.
Il ne me reste qu'une dernière espèce de scrupules à examiner, mais qui est plus féconde qu'aucune autre : c'est celle qui a pour objet la chasteté.
Il ne doit pas être ici question de ce qui est vérita-
blement opposé à cette vertu, car je ne traite point des péchés ni de leurs remèdes, je me borne aux seuls scrupules , c'est-à-dire aux doutes capables d'inquiéter des personnes innocentes, et qui, par conséquent, ou n'ont aucun fondement réel, ou n'en ont qu'un léger.
Mais dans une matière si délicate, de quelle inquiétude ne sont point accompagnés les moindres doutes? Et dans une vertu où le corps et l'esprit ont chacun leur part, comment distinguer ce qui est propre à l'une de ces parties? Et comment encore séparer ce qui est libre des deux côtés de ce qui ne l'est pas , quoique étant très voisin de ce qui l'est?
« En effet, ce discernement est difficile à faire lorsque, chez une personne très impressionnable, par exemple (comme le sont ordinairement les scrupuleux), une imagination ardente, encore surexcitée par la crainte de la tentation, se trouve remplie des représentations les plus indécentes, les plus bizarres et les plus opiniâtres , qui vont même jusqu'à produire dans les sens des impressions et des effets impurs, et qu'en même temps les mauvais instincts de la nature corrompue poussent l'âme avec violence à se livrer au plaisir sensuel que lui font ressentir toutes ces choses, et livrent un violent assaut à sa volonté raisonnable , pour la faire consentir à ces mauvais sentiments de l'appétit inférieur. Alors l'âme, éperdue au milieu de cette lutte terrible , toute troublée par le vacarme qui se fait, suivant l'expression de saint François de Sales, autour du donjon de sa volonté, pendant que toutes ses autres facultés sont déjà au pouvoir de l'ennemi; cette âme, dis-je, perd presque la conscience que fait encore cette fine pointe de l'esprit; si fine, en effet, qu'on a peine à l'apercevoir dans les ténèbres qui l'environnent. Cela explique les anxiétés que produit la tentation peu
dant sa durée et les craintes qu'elle laisse après elle, par la difficulté de se rendre bien compte de ce qui s'est passé dans le sanctuaire intime du cœur. »
« Le plus souvent donc les personnes attaquées de cette pénible tentation ne sont pas en état de faire ce discernement par elles-mêmes, elles doivent s'en rapporter au jugement de leur directeur. Voici toutefois quelques principes dont elles pourront s'aider quand les anxiétés auxquelles elles sont en proie leur laisseront assez de liberté pour cela; mais le contraire arrivera souvent. En tout cas, elles ne doivent point oublier que la docilité et Yobéissance au jugement de leur confesseur sont pour elles la règle suprême et le premier de tous les principes. »
I. Ce n'est point par la tranquillité seule de l'imagination et des sens qu'on doit juger de la chasteté; on peut l'avoir dans un degré fort éminent, quoiqu'on ne jouisse que rarement de la paix; et n'avoir, au contraire, qu'un faible attachement pour cette vertu , quoiqu'elle ne paraisse pas combattue. « Comme on ne connaît jamais mieux le véritable héros que dans le combat, de même la chasteté ne se fait jamais mieux connaître que dans les tentations les plus dangereuses. i> C'est principalement dans le cœur qu'elle réside. C'est l'amour qu'on a pour elle qui nous y unit, et elle est toujours au même degré que cet amour. L'exercice et l'épreuve contribuent quelquefois à le rendre plus vif, plus vigilant et plus fort; le calme, au contraire, l'endort quelquefois et l'amollit. On est plus heureux n'étant pas tenté, mais ce n'est pas une conséquence qu'on soit aussi plus chaste; et il faut faire ordinairement plus d'état des doutes d'une personne presque toujours tranquille que des inquiétudes d'une autre qui ne l'est presque jamais; une longue paix étant plus
capable de préparer à quelques légères blessures que l'expérience aguerrie par un combat continuel.
II. Tout ce qui est ennemi de la chasteté ne peut rien contre elle sans le consentement de la liberté. Les plus redoutables tentations et les plus réitérées sont autant de victoires si la volonté demeure ferme dans le bien, et tous les efforts du démon, joints aux plus pressantes sollicitations de la passion, ne servent qu'à rendre l'âme plus pure, si, au milieu de tout ce qui se soulève contre elle, elle retient dans son cœur le précieux trésor que la grâce y a mis.
a On peut même dire que plus les mauvaises pensées dont on est attaqué sont extraordinaires et horribles, moins elles sont à craindre; parce que ce sont des moyens trop grossiers pour séduire une âme qui a la crainte de Dieu et le désir de son salut. C'est pour cela que les docteurs de la vie spirituelle enseignent avec beaucoup de raison que les tentations d'amour-propre, d'orgueil, d'attachement à sa propre volonté et de complaisance dans ses bonnes œuvres sont bien plus dangereuses pour une âme pieuse que tous ces mouvements d'impureté, de blasphème ou d'impiété que son imagination blessée lui représente ou que le démon lui suggère. Elle doit donc considérer que plus elle se sentira attaquée avec violence, plus elle aura de fondement d'espérer qu'elle est en bon état. On ne fait pas, en effet, tant de fracas pour enfoncer une porte ouverte. Lorsqu'on n'entend plus gronder le canon à Fentour d'une ville assiégée, c'est ordinairement une marque ou qu'elle a été emportée d'assaut , ou qu'elle s'est rendue elle-même à l'ennemi; au contraire, lorsqu'on continue à la battre avec violence, c'est un signe infaillible de sa force et de sa vigoureuse résistance. He même si l'âme avait ouvert son cœur à l'ennemi de son
salut par une iache et criminelle complaisance aux mauvaises pensées qu'il lui inspire, il ne l'inquiéterait pas davantage; il la récréerait d'une paix trompeuse, et régnant au milieu de son cœur, il ne lui donnerait pas ces assauts pour y entrer, car il ne tente pas ainsi, dit l'auteur de Y Imitation, les pêcheurs qu'il possède sans contradiction. Ces combats et ces inquiétudes d'une âme tentée sont donc une grande marque qu'elle ne consent point à ses tentations. Si elle cédait, en effet, comme elle le croit à chaque instant, aux pensées impures qui la tourmentent, elle ne tarderait pas à passer aux actions même les plus coupables, dont sa bonne volonté seule, aidée de la grâce, peut la préserver dans l'état de désolation où elle vit, état qui porte naturellement à chercher une consolation dans l'assouvissement des passions. L'absence de ces fautes extérieures , plus facile à reconnaître que les actes intimes de l'âme, est donc encore pour elle une garantie de son innocence. »
III. Le moyen le plus sûr pour couper la racine de tous les doutes sur la chasteté est de faire dès le commencement de la tentation tout ce qu'on doit ; de résister dès le premier moment à une pensée, à une image, à un souvenir, à un sentiment dangereux, de n'avoir aucune curiosité pour des choses auxquelles on doit renoncer d'abord ; de ne point se laisser séduire par un certain appât de la nouveauté que les pensées offrent à l'esprit en se montrant à lui; de ne point s'y attacher dans les premiers instants par une certaine glu dont on a peine à se déprendre; de conserver ses forces entières sans permettre que la vue et la familiarité du vice les partagent et les amollissent, et de ne point donner lieu, par cette première négligence, à examiner jusqu'où elle a été, quelles suites
elle a eues, quelle part a eue la liberté dans cette première faute et dans celles qui l'ont suivie. Par cette fidélité on peut s'épargner bien des inquiétudes.
IV. Le défaut contraire à la vigilance et à la fidélité dont je viens de parler, est certainement une faute , et quelquefois assez importante. Je ne prétends pas néanmoins que toute négligence doive être regardée comme un péché grave. Notre fragilité est grande , et Dieu, qui connaît de quelle argile nous sommes formés, ne nous juge pas à la rigueur, mais sa clémence n'empêche pas que des fautes légères ne soient des fautes ; il nous les pardonne, mais en nous défendant de les excuser.
V. D'autre part, l'excès de précaution et une crainte que tout alarme ne sont propres qu'à appeler la tentation, et à faire que tout en devienne l'occasion et la matière. Il faut conserver de la liberté dans les choses où Dieu nous la laisse; ne pas convertir en une gêne pénible une sage retenue; ne pas confondre ce qui est indifférent, ou permis, ou même nécessaire, avec ce qui est inutile ou dangereux; ne pas s'interdire certaines actions innocentes pour tous les autres , parce quune imagination déréglée y a attaché je ne sais quel vain scrupule , ne pas renoncer à la prudence et à la raison sous prétexte de fidélité à sa conscience ; réduire son attention et ses soins à éviter le mal et non à le voir partout ; et ne pas tomber, en prenant pour guide une frayeur incertaine et générale , dans l'inconvénient des hommes injustes et corrompus, à l'égard de qui rien n'est innocent, comme dit saint Paul (4), parce qu'ils souillent tout par leur conscience impure et criminelle (2),
(1) TU., i. 15. — (2) Ce point est le plus important et le plus pratique de ceux qui sont signalés ici pour la direction des personnes pieuses tourmentées par des inquiétudes excessives sur la chasteté,
VI. Il n'y a ni précautions , ni retraite , ni mortifications, ni prières, qui puissent empêcher que l'ange de Satan ne donne des soufflets à l'homme le plus pur (1), et qu'il ne se serve contre lui de l'aiguillon d'une chair qui n'est pas encore pleinement soumise à l'esprit. Dieu seul peut le réprimer, et lui défendre d'inquiéter ses saints; mais il juge quelquefois qu'une tentation humiliante est un contre-poids nécessaire pour empêcher qu'ils ne s'élèvent de ses dons; et c'est ordinairement par le sentiment de leur faiblesse qu'il établit en eux d'une manière plus parfaite le règne de sa grâce. Car rien n'est plus vrai que cette parole de saint Augustin (2) que la charité est la gardienne de la virginité, et que l'humilité est le trône de la charité.
« C'est ainsi que Dieu soumit autrefois l'apôtre saint Paul lui-même à la tentation humiliante de la chair, et qu'il en refusa par trois fois la délivrance à ses prières, lui disant cette parole si consolante pour les personnes tentées : Ma grâce vous suffit.
« Nous voyons aussi saint Jérôme au milieu de son désert, et dans les rigueurs terribles de sa pénitence, et saint Augustin, dans le temps de ses plus grandes ferveurs, se plaindre du tourment des tentations impures, qui allaient jusqu'à leur faire souffrir en leurs sens, dans la veille comme dans le sommeil, des choses que la pudeur ne leur permettait pas de nommer. On peut juger par là si les personnes pieuses auxquelles il arrive quelquefois d'éprouver de semblables effets, ont sujet de se désespérer et de se regarder comme abandonnées de Dieu, qui n'a pas toujours épargné aux plus grands saints ces pénibles épreuves. Celles-ci tiennent
(1)// Cor., xii, 7. — (2) Custos virginitatis, charitas : locushujus custodis, humilitas. Dcsancla Virginilate, cap. n.
d'ailleurs souvent à des causes purement naturelles, et parfois même à l'appréhension trop vive que l'on en a; d'où il résulte que le mépris et le calme sont le meilleur moyen de s'en délivrer, ou du moins de n'en pas éprouver de dommage (1). »
Ce sont ces personnes, que leur vertu rend l'objet de l'envie du démon, qu'il est juste de consoler. Car on doit bien prendre garde à ne pas ajouter à leur douleur un nouveau sujet d'affliction, en les inquiétant mal à propos, et à ne pas appesantir sur elles, par de fausses craintes, un joug dont elles sont accablées; et l'on doit, pour cette raison , savoir discerner exactement ce qui est à elles de ce qui les environne, ce qu'elles font , de ce qui se passe en elles contre leur gré.
C'est dans ces occasions qu'il faut imiter ce qui est dit dans un Prophète : Le Seigneur (2) m'a donné une langue savante pour consoler par mes discours celui qui est dans rabattement. Car il n'y a point de tentation plus insupportable aux âmes pures que celle qui attaque ce qui leur est plus cher, et il n'y en a aucune où elles aient plus besoin qu'on démêle pour elle ce qui les trouble, et qu'elles n'osent décider, et qu'on leur rende la paix dont elles se croient indignes.
a C'est surtout dans les tentations si pénibles contre la chasteté que trouvent leur application les avis suivants, extraits des lettres de saint François de Sales, et dans lesquelles il décrit avec sa naïveté accoutumée le combat de la chair contre l'esprit, et celui que le démon nous livre. »
(l)Voir sur ce point : Instructions sur les scrupules, A. M. D. G. — Nous recommandons beaucoup aux personnes dont la conscienaj est inquiète la lecture de ce petit livre, que nous avons déjà indiqué ci-dessus. — (2) Dominus dédit mihi lingaam eruditam, ut si ïam sustentare eum qui lassus est, verbo. Isai, l, 4.
« Vous dites bien, en vérité, ma pauvre chère fille
Marie; ce sont deux femmes que vous avez en vous
et les deux filles de ces diverses mères se battent, et celle qui ne vaut rien est si mauvaise, que quelquefois la bonne a bien de la peine à s'en défendre; et alors il est avis à cette pauvre bonne qu'elle a été vaincue, et que la mauvaise est plus brave. Mais non certes, ma pauvre chère Marie, cette mauvaise-là n'est pas plus brave que vous, mais elle est plus perverse, surprenante et opiniâtre ; et quand vous allez pleurer, elle est bien aise; parce que c'est toujours autant de temps perdu ; et elle se contente de vous faire perdre le temps, quand elle ne peut pas vous faire perdre l'éternité...
« Courage, ma chère âme, je dis ce mot avec grand sentiment, et en Jésus-Christ; ma chère âme, courage, dis-je. Pendant que nous pouvons dire avec résolution, quoique sans sentiment : Vive Jésus , il ne faut point craindre. Et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lâcheté , sans force ni courage, mais comme par une violence que vous vous faites. 0 Dieul mais la voilà donc, la sainte violence qui ravit les cieux! Voyez -vous, ma fille, c'est signe que tout est pris, que l'ennemi a tout gagné en notre forteresse, hormis le donjon impénétrable, indomptable, et qui ne peut se perdre que par soi-même. C'est enfin cette volonté libre , laquelle , toute nue devant Dieu , réside en la suprême et plus spirituelle partie de l'âme, ne dépend d'autre que de son Dieu et de soi-même, et quand toutes les autres facultés de l'âme sont perdues et assujetties à l'ennemi, elle seule demeure maîtresse de soi-même pour ne consentir point.
« Or voyez-vous les âmes affligées, parce que l'ennemi, occupant toutes les autres facultés, fait là dedans son tintamarre et fracas extrême? A peine peut-on ouïr
ce qui se dit et fait en cette volonté supérieure, laquelle a bien la voix plus nette et plus vive que la volonté inférieure; mais celle-ci l'a si âpre et si grosse qu'elle étouffe la clarté de l'autre.
« Enfin, notez ceci : pendant que la tentation vous déplaira, il n'y a rien à craindre ; car pourquoi vous déplaît-elle, sinon parce que vous ne la voulez pas?...
« Savez- vous , dit-il ailleurs, comment Dieu fait en cela? Il permet que le malin forgeron de semblables besognes nous les vienne présenter à vendre , afin que, par le mépris que nous en ferons , nous puissions témoigner notre affection aux choses divines. Et pour cela, ma sœur, ma très chère fille , faut-il s'inquiéter, faut-il changer de posture? 0 Dieu! nenni. C'est le diable qui va partout autour de notre esprit, furetant et brouillant, pour voir s'il pourrait trouver quelque porte ouverte. Et quoi! pour tout cela , ma bonne fille, faut-il se fâcher? Laissez-le se morfondre, et tenez toutes les avenues bien fermées, il se lassera enfin, ou, s'il ne se lasse, Dieu lui fera lever le siège.
<c Cette inquiétude d'importance, et tant d'autres dont vous avez été assaillie, et qui ont laissé de la peine en l'esprit, ne m'étonnent point , puisqu'il n'y a rien de pis. Ne vous troublez donc point, ma fille bienaimée : se faut- il laisser emporter au courant et à la tourmente! Laissez enrager l'ennemi à la porte, qu'il heurte, qu'il brusque, qu'il crie, qu'il hurle, et fasse du pis qu'il pourra; nous sommes assurés qu'il ne saurait entrer dans notre âme que par la porte de notre consentement. Tenons-la bien fermée et voyons souvent si elle n'est pas bien close, et de tout le reste ne nous en soucions point, car il n'y a rien à craindre. »