CHAPITRE PREMIER
Préliminaire*.
C'est vers Tannée 1844, époque à laquelle se discutait de toutes parts le tracé à préférer soit pour la ligne de Paris à Cherbourg, soit pour l'embranchement de cette même ligne destiné à mettre Rouen en communication avec la Basse-Normandie, que notre ville commença à se préoccuper de la pensée d'avoir sa part des avantages attendus de l'établissement des chemins de fer. Il y a quelque apparence que, dès lors, nous aurions pu avoir de bonnes chances de ne pas être laissés à l'écart, si ceux de nos compatriotes, alors influents, avaient voulu user de leur crédit dans l'intérêt de notre contrée ; mais leurs aspirations étaient ailleurs, et nous restâmes à peu près à l'état d'abandon dans les hautes régions du pouvoir.
Il n'y eut guère qu'au chef-lieu de la Seine-Inférieure , qui désirait rattacher à la voie déjà exécutée dans sa direction le
chemin de fer de Paris à Cherbourg, que, par cela môme, on songea un peu à nous. A l'époque déjà rappelée, une commission, instituée sous la présidence du maire de Rouen, fit étudier différents tracés, et celui auquel elle paraissait donner la préférence se dirigeait à Lisieux par Pont-Audemer, Lieurey ej Thiberville. Mais cette ligne allongeait d'une manière considérable le trajet de Paris à Caen, et Ton se trouva contraint d'y renoncer.
L'embranchement destiné à relier la Basse-Normandie avec la ville de Rouen se rapprocherait-il du moins de notre contrée ? Un rapport présenté au conseil municipal de Caen énonça, il est vrai, que, par année, .« les voyageurs entre Pont-Audemer et Rouen pouvaient être évalués à 12,000, » mais il s'en fallait de beaucoup que ce fût pour nous recommander au choix. D'un autre côté, on multipliait les propositions de tracés qui nous laissaient complètement en dehors : tracé entre Evreux et Louviers, par les vallées de l'Iton et de l'Eure ; — tracé de Serquigny, par Louviers et Elbeuf ; — tracé partant du môme point, par Brionne, Tourville-la-Campagne et Elbeuf
Un autre projet, toutefois, portait la direction par Glos-sur- Risle. Il fut préféré aux autres et définitivement adopté. — C'était quelque chose, sans doute : ce n'était pas assez pour sauvegarder nos intérêts locaux. Mais nos personnages en faveur ne songèrent pas,— comme d'autres le firent pour d'autres contrées, soit immédiatement, soit un peu plus tard, — à Solliciter un sous- embranchement pour la ville de Pont-Audemer.
Diverses réclamations , néanmoins , se produisirent dans le pays. On doit citer plus spécialement, en 1855, celle des délégués de notre arrondissement (1). J'emprunte à cette pièce quelques uns des détails statistiques qu'elle fournit pour établir l'utilité de cette voie. .
Le Mémoire évalue ainsi, en tonneaux, pour une année, les
(4) Parmi ces citoyens de bonne volonté, qui entreprirent les premières démarches, figuraient au premier rang MM. Plummer, Dumont, Bail, Cardet, Prévost, Caillot, etc.
< objets do toute nature amenés par l'industrie de la ville » : 1* Tanneries. — Ecorces venant des forêts de la vallée de
Risle, en amont de Glos ou de ce point. . • ♦ . 5,600
Cuirs verts et suif, venant des boucheries de Rouen,
Paris, Brionne et Bernay; cuirs à finir venant de Paris,
Rouen, etc 1,305
Cuirs fabriqués, expédiés sur Rouen, Paris, Evreux,
Bernay, Caen et la foire de Guibray. . . . ♦ 1,083
2° Papeterie. — Matières brutes telles que chiffons ,
cordages, ocres, produits chimiques 3,300
Papiers fabriqués 1,750
3° Laminerie de Zinc. — Produits expédiés 1,500
4° Fabriques d'Épronnerjb. — Objets fabriqués de toute
sorte, dirigés sur Rouen, Paris et Evreux 207
Total 14,905
D'après le même document, le transit par Pont-Audemer
donne les résultats suivants :
Port. — Déduction faite des transports exécutés pour les usiner situées sur le canal de dérivation, une moyenne de 6,931
Octroi. — Les registres indiquent, en 1853, pour objets soumis aux droits d'octroi, un transit total de 1,127
Filature de lin des Baquets. — Ses produits, expédiés à Caen, Àlençon, Brionne et Rouen, donnent 364
Filature de coton de la Fosse. — Cotons filés 550
Fabriques de ficelle de Triqueville. — Outre les 1,500 kilogrammes de produits qu'elles expédient par mois sur le Hâvre, elles en envoient chaque année à Rouen 126
Moulins des Baquets rt de Saint-Paul, pour la trituration des bois de teinture. — Produits expédiés sur Rouen 360 tonneaux, et bois à triturer expédié de la même ville par voiture, 150 ; soit 510
Total 9,608
Pour le mouvement des voyageurs par voitures publiques, on a obtenu, d'après les indications fournies par l'administration des contributions indirectes, les chiffres ci-après :
Voyageurs en 1853. — De Pont-Audemer à la Bouille, 28,273 ; de Pont-Audemer à Rouen, 9,247; de Pont-Audemer à la Rivière- Thibouville, 3,408; de Pont-Audemer à Bernay, 3,894; de Pont- Audemer à Lisieux, 5,357: — Total, 50,179.
Voyageurs en 1854. — De Pont-Audemer à la Bouille, 14,148; de PontrAudemer à Rouen, 9,737; de Pont-Audemer à Bernay, 3,894; de Pont-Audemer à la Rivière-Thibouville, 3,408; de Pont- Audemer à Lisieux, 5,357 : — Total, 36, 564 (1).
Le mouvement des voyageurs par voitures particulières demandait aussi à être mis en ligne de compte. Voici comment il est indiqué dans le Mémoire d'après les tableaux de recensement de la circulation en 1852, dressés par les soins de l'administration des ponts et chaussées. « On a cru, y est-il dit, devoir adopter, pour les évaluations, les bases déjà prises par la commission chargée de constater l'importance de la circulation annuelle sur le chemin de Paris à Cherbourg. En conséquence, on a admis que chaque collier correspondrait à deux voyageurs et demi pour les voitures particulières de voyage. On a ainsi à tenir compte des nombres suivants de voyageurs prenant des voitures particulières : route impériale n° 180, de Honfleur à Rouen, 49,184; — routes départementales n 0§ 10 et 20, de Pont Audemer à Evreux et à Bernay, 24,756 : — Total, 73,940. »
D'après ces divers renseignements, appréciés dans les rapports qu'ils pouvaient avoir avec le spus-embranchement de Glos et rapprochés de la dépense approximative exigée par son établissement, le Mémoire cité concluait que cette voie serait d'un bon rapport pour la compagnie (2), surtout après la reprise des
(1) A l'occasion de ces chiffres, le Mémoire fait observer que, par suite de la stagnation des affaires alors très-marquée dans notre pays, ils paraissent être bien au-dessous de la moyenne.
(2) Le Mémoire concluait h un revenu satisfaisant, parce qu'il supposait que
affaires et lorsque les travaux de la Risle, encore incomplets, recevraient enfin les développements qu'on était en droit de lui croire réservés.
Et malgré tout aucune apparence de solution prochaine. La compagnie des chemins de fer de l'Ouest avait ses raisons pour vouloir qu'on ne lui mît point sur les bras le sous-embranchement si utile à notre contrée.
En 1 861 , les travaux d'établissement de la voie ferrée de Serquigny à Rouen étaient en pleine activité dans l'arrondissement de Pont- Audemer, et une enquête avait été ouverte sur la question de
le chemin serait fait par la compagnie de l'Ouest, et qu'au revenu direct il ajouterait les revenus indirects. Voici ce qu'il porte à cet égard : « Les produits du sous - embranchement nous paraissent devoir être de deux natures distinctes. Les uns seront donnés par l'exploitation proprement dite de ce chemin, les autres seront la conséquence de son établissement. Ces derniers consistent dans la dérivation d'un grand nombre de voyageurs, de marchandises et de bestiaux, qui continueraient à prendre la route impériale n° 480 s'ils ne trouvaient une voie ferrée à Pont-Audemer même. Si le sous-embranchement n'était pas exécuté, il faudrait 4 heure 25 minutes pour atteindre la station de Glos; un grand nombre de personnes préféreraient se rendre directement à Rouen, où elles arriveraient en 4 heures. La statistiquo des marchandises permet d'évaluer aisément le tonnage qui serait dérivé par le sous-embranchement. Enfin nous pensons que l'exécution de cette ligne peut seule amener une partie des bestiaux de Routot à parcourir le chemin de Serquigny entre Glos et Rouen. — Dans l'estimation qui va suivre...., le nombre des voyageurs fourni par la statistique qui précède a été doublé et le nombre des tonnes multiplié par 4,50, ainsi que l'expérience a donné l'habi- . • tude de le faire dans l'estimation des produits probables des voies ferrées. » . •
Produits directs. 35,000 voyageurs, 71,400 fr. ; 45,000 tonnes, 437,700 francs; 7,500 bœufs ou vaches, 42,750 francs; 475 veaux et porcs, 4 49 francs; 4,250 moutons, 2,422 francs : — total, 224,421 fr.
Produits indirects, c'est-à-dire pour les 50 kilomètres entre Glos et Rouen. Dérivation de 35,000 voyageurs, 405,000 francs ; de 48,000 tonnes, 404,000 francs; de 7,500 bœufs et vaches, 37,500 francs; de 85 veaux ou * • porcs, 242 francs; de 4,500 moutons, 6.375 francs: — total, 252,087 francs,
Et total général des doux produits : 47G,508 francs. :
savoir si l'embranchement à diriger vers L'Aigle partirait de Conches ou de Romilly. Cette double circonstance rappela plus vivement l'attention sur la nécessité de relier aussi Pont-Audemer à Glos-sur-Risle. Le conseil municipal de notre ville formula la demande de cet embranchement, et la chambre consultative des arts et manufactures l'appuya de ses instances, en môme temps qu'elle se prononçait pour que celui de L'Aigle fût rattaché à la station de Romilly, plus rapprochée de Pont-Audemer que celle de Conches, et, dès lors, plus favorable à notre port pour approvisionner de houilles et de matières premières, à moindres frais, les villes industrielles de L'Aigle et de Rugles, surtout, disaitelle, si, comme il y a lieu de l'espérer, l'embranchement de Pont-Audemer à Glos était obtenu.
Par suite des mêmes demandes, la même question d'embranchement subissait, la même année, l'épreuve du conseil général de l'Eure. Deux membres demandaient qu'on ne s'arrêtât point à Pont-Audemer, mais que la ligne fût prolongée jusqu'à Quetteville, de manière à ce que les manufactures de la Risle et de la Charentonne pussent recevoir leurs marchandises directement de Honneur. Adopter cette proposition, c'eût été, paraît-il, dans la pensée du conseil général, vouloir condamner à la stérilité le million jusqu'alors employé à l'amélioration de la Risle maritime. La majorité s'arrêta en conséquence à émettre le vœu « qu'un embranchement reliât Pont-Audemer au chemin de fer » do Serquigny à Rouen. »
A peu de temps de là, une pétition du conseil municipal, tendant à obtenir l'autorisation de faire procéder à l'étude de cet embranchement, était présentée au Ministre des travaux publics par une députation, qui rapportait bientôt la promesse d'une prochaine réponse officielle conforme à la demande ; promesse qui ne tarda pas à être réalisée.
Pour les frais de l'étude sollicitée, le conseil municipal n'avait voté qu'une somme de 1,500 francs; comme elle était insuffisante, une souscription fut ouverte dans la ville, et, en quelques jours, elle produisit environ 3,000 francs. Le 10 avril 1862, un arrêté préfectoral ayant complété l'autorisation ministérielle;
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pour ce qui concernait les moyens d'exécution, M. d'Ornay, ingénieur, commença bientôt les opérations nécessaires pour asseoir les bases d un avant-projet sérieux.
Cet avant-projet de M. d'Ornay est une pièce capitale pour notre chemin de fer ; il convient donc que je lui consacre un chapitre particulier.