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CHAPITRE PREMIER

DES ORIGINES A HENRI IV

Époques gauloise et romaine. — Les invasions étrangères. — Place de Grève. — Enceintes de Philippe-Auguste et de Charles V. — Premières préoccupations d’élégance architecturale : le Pont Notre-Dame, l’Hôtel de Ville, la Fontaine des Innocents. — L’éclairage au xvie siècle.

De même que Rome, Paris peut prétendre à la gloire d’être la ville des sept collines. Comptons-les : sur la rive droite, les hauteurs de Charonne (où s’étage le cimetière du Père-Lachaise), de Belleville, la butte Montmartre, et la colline de Chaillot, qui, par de successives dégradations, vient se confondre avec la plaine au-dessous d’Auteuil ; sur la rive gauche, la butte des Moulins, la montagne Sainte-Geneviève et la colline du Montparnasse ou de Montrouge. Transformées, aplanies çà et là, recouvertes de maisons par l’œuvre du temps, elles n’en apparaissent pas moins nettement, et l’on imagine sans peine ce que devait être leur aspect géographique quand, il y a plus de

deux mille ans, une colonie gauloise vint se fixer au centre de ce vaste cirque, devenu aujourd’hui trop étroit pour contenir tous ses habitants.

Le site était admirablement choisi : la Seine coulant à pleins bords, libre de la contrainte que lui font maintenant ses quais, détachait sur la rive droite un bras de ses eaux, qui allait baigner le pied des collines du Nord en décrivant un arc de cercle dont les extrémités seraient le pont d’Austerlitz en amont, le pont de l’Alma en aval ; sur la rive gauche, la Bièvre, vierge de toute souillure, fertilisait les terres en culture qui sont devenues le populeux quartier Saint-Victor ; vers le Sud-Ouest, un ruisseau depuis longtemps tari, mais dont le cours est marqué par les dépressions naturelles du sol, descendait des hauteurs de Vaugirard et venait rejoindre le fleuve en suivant à peu près la direction de la rue de Sèvres.

Un vieux dicton affirme que Paris ne s’est pas bâti en un jour. Rien n’est plus sage. Ses premiers habitants, les Gaulois, se contentaient d’occuper l’île qu’ils nommèrent Lutèce et qu'une pieuse tradition continue à appeler la Cité, parce qu’elle a été le cœur et le noyau de la grande ville. Encore, nos premiers aïeux ne considéraient-ils Lutèce que comme une sorte de camp, d’abri pour les femmes et les enfants, de citadelle en cas d’attaque, car leur existence nomade se passait sur le fleuve, à la pêche, ou dans les bois voisins, à la chasse.

Il fallut la conquête romaine pour les rendre plus sédentaires. Après avoir défendu leur indépendance en héros, mais trop faibles en face de troupes si disciplinées, ils se laissèrent assimiler de gré ou de force à leurs vainqueurs, et peu à peu commencèrent à jouir des bienfaits que la civilisation de Rome apportait aux barbares. Bientôt, une cité importante s’éleva, sous leurs yeux émerveillés, sur la rive gauche de la Seine et

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une heureuse coïncidence a fait que ce quartier, plus tard détruit, puis reconstitué, soit resté pour nous le quartier latin.

Nous n'avons pas à traiter ici des édifices dont la période gallo-romaine dota la nouvelle Lutèce, mais seulement des voies publiques. Elles furent nombreuses et construites avec ce luxe dans la solidité où les Romains n'ont pas été surpassés. La plus importante, celle de Genabum (qu’il faut identifier avec Gien), traversait la ville du Sud au Nord, suivant l’axe de la rue Saint- Jacques, du Petit Pont, et du Pont Notre-Dame. Au-dessus du palais des Thermes, à peu près sur l’emplacement du square qui sépare la Sorbonne de l’hôtel de Cluny, s’embranchaient sur la voie de Genabum plusieurs routes dont le tracé nous est représenté par le boulevard Saint-Michel (vers Montrouge), la rue de Vaugirard (vers Meudon) , ce qui reste de la rue de l’Ecolede-Médecine, la rue de Buci, la rue du Four et la rue de Sèvres (vers la plaine d’Issy). A l’Est, une route se détachait de la voie de Genabum par la rue Galande et la place Maubert, gravissait le flanc oriental de la colline, comme le fait la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, et descendait dans la vallée de la Bièvre : c’était, et ce fut, jusqu’au xviii0 siècle, la route d’Italie par les rues Descartes, Mouffetard et la moderne avenue des Gobelins.

Sur la rive droite, la voie romaine venant du Sud, après avoir franchi la Seine par les deux ponts romains qu’ont perpétués le Petit Pont et le Pont Notre-Dame, se dirigeait vers les provinces du Nord en deux branches suivant le tracé des rues Saint-Denis et Saint-Martin. De ce tronçon se détachait, à l’Ouest, une route qui a été absorbée depuis, et que l’on ne retrouve qu’à l’extrémité de la chaussée d’Antin, en bas de la rue Blanche ; elle conduisait vers Montmorency et la vallée de l’Oise; à l’Est, la rue Saint-Antoine représente la grande route des provinces de l’Est, par Yincennes et Meaux.

Telle fut, en matière de voirie, l’œuvre considérable accomplie par les Romains, et qui prouve l’importance qu’ils attachaient à la position de l’ancienne capitale des Parisii. Le tracé de ces routes est d’ailleurs incontestablement prouvé par la découverte du pavage primitif dans certains cas, et par la constatation de nécropoles établies, suivant la coutume romaine, hors des villes, le long des grands chemins.

Les invasions de la fin du ive siècle eurent pour résultat de ruiner la ville romaine de la rive gauche et de forcer les habitants à se réfugier dans la Cité, l’ancienne île de Lutèce, où pendant longtemps allait se concentrer la vie parisienne. Un récit dramatique, inséré par Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs , l’assassinat du comte Leudaste par ordre de Frédégonde, prouve incidemment que devant l’église principale — celle qui a précédé Notre-Dame — s’étendait une place, « la Place », peut-on dire, bordée de maisons de négociants, devant lesquelles Leudaste s’arrêta ; il se disposait à y faire divers achats lorsqu’il fut assailli par les gens de la reine, et, après une longue lutte, massacré. Telle est la première mention que l'histoire fournisse du Parvis Notre-Dame.

La Cité avait conservé ses remparts du temps des Romains, percés de deux portes à la tête des ponts, l’une au Nord, l’autre au Sud. A la pointe occidentale étaient restés debout quelques vestiges du palais des gouverneurs, devenu celui des rois francs, sur l’emplacement duquel se dresse le Palais de Justice; à la pointe orientale, l’église et la Place; adossées au pourtour du rempart, des maisons et quelques oratoires : tel était l’aspect de Paris au vie siècle.

Le triomphe de la religion chrétienne, qui se réalisa à cette époque, eut comme conséquence la création, sur la rive gauche, de deux grandes abbayes : Saint-Pierre et Saint-Paul, devenue

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Sainte-Geneviève, et Saint-Vincent, devenue Saint-Germaindes-Prés. Autour de ces monastères se réunit une population de vassaux et de serfs cultivant la terre et créant des groupements de maisons qui ressemblaient à des hameaux.

Sur la rive droite, un groupement semblable se forma autour de l’église Saint-Gervais ; au Nord, s’éleva un monastère en l’honneur de saint Laurent, et sur la montagne de Montmartre, une église pour honorer le culte des martyrs qui avaient reçu la mort en ce lieu.

Le ixe siècle, avec les invasions normandes qui désolèrent et dévastèrent les rives de la Seine et de la Loire avec tant de furie, faillit bien marquer le terme de l’existence de notre ville. Heureusement, sa vitalité est telle, son site si avantageux, le passé qu’elle avait derrière elle déjà si considérable, ses institutions (surtout celles de l’Église) déjà si puissantes qu’elle renaquit victorieuse de ses cendres.

Le sol restait intact : les voies romaines, vieilles de sept ou huit cents ans, continuèrent à être la solide trame du réseau de la voirie parisienne ; elles reçurent des noms religieux : rues Saint-Jacques, Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Antoine, etc., et se bordèrent de maisons que vinrent séparer des voies transversales aboutissant aux rues principales, puis, avec le temps, se multipliant elles-mêmes à l’infini en un dédale de ruelles, d’impasses, de culs-de-sac, toile d’araignée sans cesse agrandie, mais d’un tissu toujours aussi serré et menu. Le moyen âge ignora ou ne comprit pas le besoin de voies larges et aérées, conception très moderne, puisque, sauf une ou deux exceptions, le xixe siècle a été le premier à la réaliser.

Durant deux cents ans environ, c’est-à-dire pendant les sombres xe et xie siècles, la ville se rebâtit peu à peu ; elle commença à prendre l’aspect que, sur quelques points, elle a con-

servé jusqu’à l’heure actuelle. Louis VI et Louis VII contribuèrent à son développement ; ce dernier la pourvut d’une enceinte. Le tracé de cette enceinte, sur la rive droite, serait à peu près représenté par une ligne qui, partant du Châtelet, suivrait la rue Saint-Denis, les rues Aubry-le-Boucher, Saint- Merri et, revenant vers le Sud, aboutirait à la Seine en passant par la place Baudoyer, — c’est-à-dire que le quartier dénommé aujourd’hui Saint-Merri correspond sensiblement au groupe de maisons ainsi protégées par la muraille.

Sur la rive gauche, l’existence d’une enceinte au xne siècle a été fort contestée, mais il n’est pas niable qu’il y en ait eu une, partant de la Seine à hauteur de la rue Saint-Jacques, et y aboutissant vers la rue de Bièvre, en passant par la place Maubert, comprenant par suite la partie méridionale du quartier actuel de la Sorbonne.

Les documents sur la voirie parisienne au temps de Louis VII sont fort rares. En voici un, toutefois, qui est curieux à bien des égards : c’est l’acte de 1 141 par lequel le roi concède aux bourgeois de la Grève et du Monceau (Saint-Gervais) la place voisine de la Seine, qui est dite la Grève, et où était anciennement un marché, « ubi vêtus forum extitit », afin qu’ils en puissent jouir, libre de toute construction et de toute gêne, — en échange de quoi lesdits bourgeois lui ont versé 70 livres.

Ainsi apparaît pour la première fois dans l’histoire cette place de Grève dont le rôle fut si considérable lorsque, deux siècles plus tard, l’Hôtel de Ville s’y installa et qui est restée depuis lors l’une des places où dans les grandes circonstances les Parisiens se retrouvent et s’assemblent.

L’ancien marché de la Grève fut alors transféré à l’ouest de la ville, dans le lieu que l’on nommait les Champeaux, — les Petits Champs, — et fut l’origine des Halles.

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Sur la rive gauche, la montagne Sainte-Geneviève se sillonna de rues et se couvrit de maisons. Son centre principal était la place Maubert, lieu de réunion des écoliers, des artisans et des désoeuvrés. Une croix s’y élevait, comme d’ailleurs ce fut la coutume pour tous les carrefours de quelque importance. C’était le seul luxe, le seul décor dont, en ces temps anciens, on eût l’idée.

Philippe-Auguste a beaucoup fait pour la prospérité de Paris. Tous les historiens de la ville ont raconté, d’après les chroniqueurs contemporains, qu’un jour, le roi voulant prendre l’air à l’une des fenêtres de son palais (aujourd’hui le Palais de Justice), fut suffoqué par l’odeur nauséabonde qui montait du sol. Aussitôt il manda les magistrats municipaux et ordonna qu’ils fissent revêtir la chaussée des rues principales de larges dalles de grès. Ce fut le premier essai du pavage urbain.

L’enceinte construite sous Louis VII était déjà devenue trop étroite. De tous côtés, la ville débordait en faubourgs. Philippe-Auguste prescrivit la construction d’une nouvelle fortification enfermant ces faubourgs. Sur la rive droite, le nouveau mur avait son origine au Louvre, se dirigeait au Nord-Est vers Saint-Eustache, coupait la rue Montmartre un peu avant la rue Étienne-Marcel, la rue Saint-Denis à hauteur de la rue de Turbigo, la rue Saint-Martin près de la rue Grenier-Saint- Lazare. De ce point, s’infléchissant un peu vers le Sud-Est, il se rapprochait de la rue de Braque, devenait parallèle à celle des Francs-Bourgeois jusqu’à sa rencontre avec la rue Pavée, où il prenait la direction du Sud pour aboutir à la Seine à travers les emplacements du lycée Charlemagne et du marché de l'Ave-Maria. Là s’élevait la tour dite Barbeau ou Barbelle-surl’eau.

Sur la rive gauche, la muraille avait pour point de départ,

en face du Louvre, la fameuse tour de Nesle dont le pavillon oriental du palais Mazarin (Bibliothèque Mazarine) occupe la place; elle se poursuivait à travers les cours de l’Institut, puis, à peu près parallèlement aux rues Mazarine, de l’Ancienne- Comédie, des Fossés-Monsieur-le-Prince, des .Fossés-Saint- Jacques, enveloppait la place du Panthéon et par les rues Thouin, des Fossés-Saint-Victor (aujourd’hui rue du Cardinal- Lemoine) et des Fossés-Saint-Bernard, atteignait la Seine entre les ponts de la Tournelle et Sully, c’est-à-dire à peu près en face de la tour Barbelle, de l’autre côté de l’île Saint-Louis, qui était alors l’île aux Vaches et n’avait aucune construction.

En résumé, l’enceinte fortifiée dont Philippe-Auguste dota Paris, entre les années 1 190 et 1210, comprenait du Paris actuel le quartier des Halles (Ier arrondissement), une partie du quartier Sainte- Avoye (IIIe arrondissement) , le quartier Saint-Gervais (IVe arrondissement), le quartier de la Monnaie et un tiers environ de celui de l’Odéon (VIe arrondissement) , tout le quartier de la Sorbonne et à peu près la moitié occidentale du quartier Saint-Victor (Ve arrondissement). (PI. 2.)

Un siècle et demi plus tard, ce cercle de murs était devenu trop étroit, surtout sur la rive droite, où les faubourgs avaient doublé, de nouveau, la profondeur de la ville. Charles V et Étienne Marcel les enfermèrent dans une nouvelle enceinte. Elle commençait sur la Seine à l’extrémité occidentale du Louvre, à hauteur du Carrousel, coupait la rue Saint-Honoré entre la rue de Rohan et la rue de l’Échelle ; puis, prenant la direction du Nord-Est, coupait l’emplacement du Palais-Royal, de la Banque, de la place des Victoires, prenait le tracé de la rue d’Aboukir (rue des Fossés-Montmartre) et ensuite celui des boulevards — qui lui doivent son origine, — de la Porte Saint- Denis jusqu’à la Bastille, d’où elle atteignait la Seine suivant

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