ROTONDE DU PARC MONCEAU
(Page 151).
Photo Neurdein.
Dès avant la Révolution, on se préoccupait de donner une perspective monumentale au palais des Tuileries et auxChamps- Élysées. Il s’en fallut de peu qu’un ingénieur, nommé Ribart, pourvu d’une imagination dangereusement fertile, ne fît réussir son projet d’un éléphant colossal à ériger au centre de la butte de l’Étoile. On voit donc que Napoléon n’innovait pas lorsqu’il ordonna une décoration semblable pour la place de la Bastille. L’éléphant de Ribart était conçu de telle façon que son corps contenait une salle de bal, une salle de jeu, une salle à manger, etc. Cette burlesque invention fut heureusement écartée.
En 1798, François de Neufchâteau, ministre de l’Intérieur, mettait au concours un projet d’embellissements des Champs- Elysées et de l’Étoile. Les faiseurs de plans abondèrent, mais aucun ne fut agréé.
Par décret du 18 février 1806, l’empereur décida qu’il serait érigé à Paris un Arc de triomphe à la gloire des armées françaises. Le décret ne déterminait pas l’emplacement, et, chose singulière, il y eut beaucoup de tâtonnements : les uns proposaient l’entrée des boulevards, du côté de la rue Saint-Antoine ; d’autres, la tête du pont de la Concorde, rive droite; d’autres encore, la gare de l’Arsenal. Enfin le ministre Champagny émit l’idée que le sommet de la butte de l’Étoile se prêterait fort bien à une construction de ce genre ; il semble que cela aurait dû être la première pensée, car c’était la plus simple.
L’architecte Chalgrin fut chargé de dessiner le plan du monument projeté. Il était alors âgé de soixante-sept ans, et se recommandait par un passé de brillants travaux : l’église Saint-Philippe du Roule, la tour nord de Péglise Saint-Sulpice, le grand escalier du palais du Luxembourg, le théâtre de l’Odéon, etc. L’Arc de l’Étoile reste son meilleur titre de gloire, puisque c'est un chef-d’œuvre.
LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
La première pierre en fut posée le 1 5 août 1806. De grandes difficultés se rencontrèrent dans l’établissement des fondations, le sous-sol étant calcaire. L'édifice sortait à peine de terre en 1810, et c’est sous une maquette de charpente, de toiles peintes et de tentures que passa triomphalement la voiture du sacre qui conduisaitNapoléon et la nouvelle impératrice Marie-Louise, du palais de Saint-Cloud, où venait d’avoir lieu le mariage civil, à la chapelle des Tuileries, où allait se célébrer le mariage religieux.
L’année suivante, Chalgrin mourait. Il eut pour successeur l’architecte Goust, assisté d’une commission composée de Fontaine, Labarre, de Gisors et Debret. Puis, vinrent les désastres de 1814. Le chantier demeura abandonné jusqu’en 1823, date à laquelle Goust fut invité à reprendre la direction des travaux. Il la céda en i832 à son confrère Abel Blouet, qui eut au moins le mérite d’activer l’œuvre entreprise depuis trente ans. L’inauguration eut lieu le 29 juillet 1 836.
L’Arc de l’Étoile, par lui-même, et fût-il tout nu, serait déjà un admirable monument d’architecture; mais il est en outre revêtu de sculptures, dont plusieurs de grand mérite, qui ajoutent singulièrement encore à sa valeur. Ce sont d’abord les quatre bas-reliefs qui décorent les faces de chacun des massifs : du côté des Champs-Elysées, à droite, le Départ des Volontaires de 1792, par Rude, qui est le plus célèbre, parce qu’il est le mieux traité, avec le souffle du génie; à gauche, le Triomphe de V Empereur (1810), par Cortot ; du côté de l’avenue de la Grande-Armée : la Résistance (1814), et la Paix (i8i5), dus tous deux au ciseau d’Antoine Etex.
Les quatre faces du monument sont, de plus, ornées de remarquables bas-reliefs placés entre la première corniche et l’entablement. Ce sont : du côté des Champs-Élysées, à droite,
les Funérailles de Marceau , par Lemaire; à gauche, la Bataille d'Aboukir, par Seurre ; du côté de l’avenue de la Grande- Armée, à droite, le Passage du pont d'Arcole, par Feuchère ; à gauche, la Prise d'Alexandrie , par Chaponnière; du côté de l’avenue Kléber, la Bataille de Jemmapes, par Marochetti ; du côté de l’avenue de Wagram, la Bataille d' Austerlit{, par Gœther.
La frise de l’entablement est décorée dans tout son pourtour d’un bas-relief continu, représentant, du côté de Paris, le Départ des armées, et du côté de Neuilly, le Retour des armées. Rude, Seurre, Brun, Jacquot, Laitié, Caillouette ont collaboré à cette gigantesque composition, dont l’idée était due à Blouet.
Enfin, les murailles intérieures sont chargées de noms de généraux français, au nombre de 652, et de victoires remportées parles armes françaises, de Valmy (1792) à Lutzen ( 1 8 1 3) .
L’Arc de l’Étoile se compose de quatre massifs de maçonnerie, de dimensions égales, couronnés par un entablement et un attique. La partie centrale, évidée, forme un grand arc que pénètre à angle droit un arc moins élevé, d’où quatre ouvertures de hauteur inégale. Le monument est rigoureusement orienté sur ses faces principales, de l’Est à l’Ouest. Sa hauteur est de 49”, 546; sa largeur de 44m,820, son épaisseur de 22m,2io.
L 'Inventaire général des Richesses d’art de la France donne, mais sans justification de source, l’état suivant des dépenses qu’a entraînées sa construction :
Sous l’Empire 3 182055 fr. 02
Sous la Restauration 2 791 528 » 95
Sous Louis-Philippe 3329923 » 82
Total
9 3°3 5°7 fr- 79
150 LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
Le mouvement très accentué qui, sous Louis XVI, se manifesta en faveur de la rénovation de l’art dans toutes ses branches, — une sorte de réelle Renaissance, influa principalement sur l’architecture, et nous a valu des constructions d’un goût véritablement exquis.
Lorsque fut décidée, en 1783, la construction d’une nouvelle clôture de Paris, aux frais de la Ferme générale, il fallut tout naturellement se préoccuper du choix d’un architecte qui édifierait les bâtiments de perception de l’octroi. C’est Ledoux qui fut investi de cette entreprise importante : il y avait environ quarante-quatre pavillons à construire, dont plusieurs doubles. Ledoux, né en 1736, avait donné de multiples preuves de son talent comme architecte de constructions privées; on lui devait ce bijou d’architecture qu’est le pavillon de Mme du Barry à Louveciennes, l’hôtel Thélusson, l’hôtel d’Uzès, la maison de la rue Chantereine qu’habitaient Bonaparte et Joséphine au jour du 18 brumaire, etc.
Chargé des barrières de Paris, il dut éprouver quelque embarras. Son goût le portait vers l’élégance ; or, il sentait bien que pour abriter des employés d’octroi, les bâtiments à élever n’exigeaient pas cette qualité. Il s’efforça de tout concilier, en associant l’art antique au style administratif dont ses constructions devaient porter l’empreinte, et s’ingénia, — labeur méritoire, — à ce qu’aucune d’elles ne fût pareille aux autres.
11 a été de mode de se moquer des barrières de Ledoux. Alfred Delvau, qui leur a consacré — à elles et à l’histoire des quartiers environnants — un volume plus agréable que documenté, n’hésite pas à dire que ce sont « des monuments remarquables parleur laideur, par leur architecture ampoulée, gauche et pédante, que de faux hommes de goût avaient osé comparer aux célèbres propylées de l’Acropole d’Athènes ». Ce jugement
est des plus injustes et notre époque a eu le bon goût de le reviser. Les constructions de Ledoux étaient devenues inutiles lors de l’extension de 1860; la plupart disparurent successivement, mais il en a subsisté quatre, que les antiquaires parisiens ont mises sous leur protection. Il y a quelques années, la Commission du Vieux-Paris a obtenu leur classement comme monuments historiques ; on n’a plus à craindre pour elles.
La plus originale est la Rotonde du Parc Monceau, que l’on nommait aussi Rotonde de Chartres. (PL 44-) La ligne de l’enceinte des Fermiers généraux longeait le beau parc que le duc de Chartres, — plus tard duc d’Orléans, Philippe-Egalité, — s’était fait dessiner par Carmontelle en ce quartier alors si lointain. Ledoux eut à traiter avec des égards spéciaux le domaine d’un cousin du roi. Le long du parc Monceau, le mur fit place à un saut de loup, et il y eut à construire un pavillon à peu près au milieu, pour servir de poste d’observation sur le chemin de ronde, plutôt que de barrière, car il n’y eut jamais là d’accès ou d’issue entre la ville et la campagne. Le duc fit les frais de la moitié de la construction, à condition qu’il se réserverait au premier étage la jouissance d'un salon circulaire, l’étage inférieur étant réservé aux agents de la Ferme. Ledoux a été réellement bien inspiré en dessinant cette rotonde, surmontée d’un dôme. On y retrouve son souci dominant de corriger la force un peu massive par la grâce. Après la suppression de l’enceinte en 1860, la Ville de Paris encadra habilement l’édifice entre deux belles grilles du parc, et le donna comme perspective à plusieurs rues nouvellement percées. Il sert, depuis lors, de poste aux gardiens de la promenade, et sans doute, bien peu de personnes savent exactement son origine et sa destination première.
La Barrière de la Villette a dû sa sauvegarde à ce que ses bâtiments, lorsqu’ils devinrent disponibles en 1860, furent
occupés par les bureaux de la Compagnie des Entrepôts et Magasins généraux de Paris, dont les docks immenses s’étendent le long du canal. (PL 44.) Ici encore, Ledoux se mit en frais d’imagination et de luxe. Le bassin de la Villette n’existait pas encore ; mais il s’agissait de réunir dans un seul ensemble de constructions les pavillons de perception commandant l’entrée des deux routes de Flandre et d’Allemagne, lesquelles en ce point se rencontrent en formant un angle presque aigu. A cet effet, il éleva entre ces deux bâtiments, pourleur servir de trait d’union, une haute rotonde entourée d’une colonnade, qui a bien plutôt l’air d’un temple grec ou sicilien que d’un bureau d’octroi. Malheureusement, l’impitoyable tracé du chemin de fer Métropolitain, établi là en viaduc, a très fâcheusement masqué ce monument qui a une véritable grandeur. Tout le monde sait que l’éminent peintre Edouard Détaillé en a fait le motif principal de la belle composition qui décore un des salons de l’Hôtel de Ville : la réception des troupes delà Grande Armée parle Corps municipal en novembre 1807.
La Barrière du Trône (il faut bien lui laisser ici son nom historique) fut construite en 1788. (PI. 45.) Deuxpavillons d’octroi s’y font face de chaque côté du cours de Vincennes. Ils sont de forme carrée, et conçus suivant la méthode chère à Ledoux : de la lourdeur dans l’ensemble, de la finesse dans les détails. L’entablement est, en effet, ■ -pourvu, sur la façade, de bas-reliefs délicats représentant des scènes antiques. En avant, Ledoux éleva deux hautes colonnes, pour donner un caractère plus monumental à l’une des plus importantes entrées de la capitale. C’est en 1843 seulement que la Ville commanda aux sculpteurs Etex et Dumont les deux statues de bronze représentant Philippe-Auguste et saint Louis, qui furent installées au sommet des colonnes. Elles ne sont donc pas « en pierre », comme le disait une chanson qui