‹ La voiture verséeChapitre 4 sur 7 · BERNARD · texte numérisé non relu

BERNARD

Dois-je courir chez le docteur ?

LA DAME

Inutile.

MONSIEUR LEDAIM.

Cependant...

LA DAME

Rien, vous dis-je! Je vous jure que ce n'est rien. Une grosse émotion ; voilà tout ! A peine une petite courbature... Laissez-n#us, Bernard.

MONSIEUR LEDAIM.

Laissez-nous.

Bernard saluo et sort.

MONSIEUR LEDAIM.

Tout de bon, comment vous sentez-vous, madame?

Tout à fait bien.

MONSIEUR LEDAIM.

Prenez garde ! Les gros mensonges vont mal aux jeunes bouches.

LA DAME, à demi-souriante, lui tend une main dont il s'empare: puis, reconnaissante.

Que de mal je vous ai donné I

MONSIEUR LEDAIM.

A moi?.. C'est pour rire, je pense.

LA DAME

Rire?.. Ah ! je n'ai guère le cœur à rire !..

Elle soupire longuement.

MONSIEUR LEDAIM, étonné.

Pourquoi ?

LA DAME

Pour rien... Je me comprends... Recevez tous mes remerciements et reprenez votre liberté.

MONSIEUR LEDAIM.

Vous me chassez?

Pouvez-vous le croire ? Je ne vous chasse pas; je vous renvoie, car à la fin je serais indiscrète et on n'abuse pas à ce point de la courtoisie d'un galant homme.

MONSIEUR LEDAIM.

En vérité ? (Enlevant son pardessus.) Yoilà qui

tranche la question !

LA DAME

Mais...

MONSIEUR LEDAIM.

Vous dites des enfantillages. Vous êtes encore toute bouleversée. Je ne vous laisserai pas ainsi, seule, sans une main pour tenir la vôtre, (s'asseyant à côté d'eUe) sans un bras pour vous y endormir. Vous avez besoin de repos.

LA DAME, l'écartant doucement.

Vous êtes un enfant. Tenez-vous.

MONSIEUR LEDAIM.

J'étais si bien...

LA DAME

Vous allez me fâcher: prenez garde.

Madame...

LA DAME

Soyez sage, je le veux; et ayez la complaisance de sonner pour avoir du thé. (Monsieur

Ledaim s'empresse d'obéir.) J'ai leS nerfs dans

un état !

MONSIEUR LEDAIM, à Bernard, qui apparaît.

Du thé. (a part.) Ah ça mais... Ah ça mais... Voilà une aventure, ou je ne suis qu'un sot, et le diable s'en mêlera si je n'en sors paré

des lauriers delà victoire, (a Bernard qui rentre, portant un plalenu et des tasses.) Merci. (H verse le thé; puis^ une tasse pleine à la main, il s'approche de la dame.) BuveZ !

Jeu de scène muet. La dame a pris la tasse, et

elle boit eu le regardant. Monsieur Lcdaiui est maintenant si près d'elle que, presque, ses lèvres, à lui, eflleurent l'autre bord de la tasse. Brusquement, il tombe à ses genoux.

MONSIEUR LEDAIM.

Je VOUS aime î

LA DAME

Non.

MONSIEUR LEDAIM.

Je vous adore!

Encore?.. Pensez-vous (|ue je vous croie?

MONSIEUR LEDAIM.

Lé contraire me surprendrait. Les femmes passent leur vie à la gâcher en n'ajoutant foi qu'au mensonge.

LA DAME, tristement.

Vous me désirez !..

MONSIEUR LEDAIM.

Certes oui ! Qui serais -je et ([ui seriez-vous

s'il en était autrement ? Madame, l'amour n'est fait que du désir d'avoir ou de la gratitude d'avoir eu.

LA DAME, avec un demi-sourire.

Le vôtre, du moins, n'est pas né de la reconnaissance.

MONSIEUR LEDAIM.

En êtes-vous bien sûre ?

LA DAME

Gomment cela?

MONSIEUR LEDAIM.

Ah ! c'est que vous autres Parisiennes vous avez cet art bien à vous de vous livrer sans qu'il y semble, de vous éparpiller à l'infini et de demeurer entières, pourtant, dans tout ce qui vous a effleurées. En sorte que, vous avoir approchées, c'est vous avoir possédées, presque, que c'est — oh ! à un rien près ! — avoir baisé votre baiser qu'avoir souri à vos sourires et que vous ne tenez guère plus

dans l'éperdu de votre abandon que dans la caresse troublante de vos fourrures, de vos gants et de vos voilettes. Je vous ai eue et je vous en aime, je vous le jure !..

Il l'enlace.

LA DAME

Cœur jeune !

Elle fond en larmes.

MONSIEUR LEDAIM.

Hein ?.. Quoi?.. Qu'est-ce qu'il y a?.. Vous pleurez ?

Déjà il est à genoux, les mains aux hanches de la dame.

MONSIEUR LEDAIM.

Voyons, qu'avez-vous? Parlez-moi ! Je vous ai fait de la peine ?

LA DAME, qui sanglote.

Vous savez bien que non !

MONSIEUR LEDAIM.

Alors quoi? Vous me désespérez !

Ne m'interrogez pas. Je ne puis vous répondre. Je n'ai rien; je vous jure que ce n'est rien. J'ai les nerfs malades, voilà tout !

MONSIEUR LEDAIM.

Ah ! les bébés ! les bébés ! qui pleurent comme ils rient, sans savoir !

LA DAME

Sans savoir!.. Ah! je ne sais pas, pourquoi je pleure ? Je ne le sais pas, ce qu'est la vie?., ce qu'est la mienne, surtout !

MONSIEUR LEDAIM.

Voyons ! voyons !

LA DAME

Si vous pouviez imaginer, deviner, supposer, concevoir, le vide lugubre de mon cœur, vous resteriez épouvanté !..

MONSIEUR LEDAIM. .

Est-il possible !

LA VOITUUE VERSEE 15

LA DAME

Toute seule dans la vie, mon Dieu ! Sans un espoir...

MONSIEUR LEDÂIM.

Mais si, mais si !

LA DAME

Sans une affection !

Et la mienne ?

LA DAME, se laissant tomber sur les genoux de M. Ledaim.

Eh ! je suis mariée !

MONSIEUR LEDAIM.

Ça ne fait rien. Ne vous occupez pas de ça.

Redoublement de sanglots chez la dame. Peu à peu, elle s'est abandonnée aux bras qui l'étreignent^ du jeune homme, et penchée sur son épaule, elle secoue énergiquement la tête, voulant dire que « si... que cela fait quelque chose tout de même!.. » Ses paroles n'arrivent

plus qae par lambeaux, mêlées à des sanglots bruyants.

LA DAME

La vie est bête et cruelle !

MONSIEUR LEDAIM.

Abominablement ; c'est vrai ; mais enfin ce n'est pas une raison pour vous mettre dans cet état-là ! Je vais finir par fondre en larmes, moi aussi I

LA DAME

Vous êtes bon, vous.

MONSIEUR LEDAIM, modeste.

Je ne suis pas méchant. Allons, je vous en prie, parlez-moi. Mal mariée, hein? (Mimique

énergique de la dame.) Un mari qui ne VOUS

comprend pas, pauvre petit cœur méconnu!.. Un ours pour qui vous n'êtes rien?., pour qui vous n'avez jamais rien été?.. Enfin, il faut se faire une raison ; chacun a ses petites misères, et puisque je vous jure que je vous

aime, (n cherche à lui baiser les yeux, mais I^

dame est coififée d'un immense Gainsborough, et^ aux bords fàclieusement avancés du chapeau, M. Ledaim se heurte le nez au point que cela en devient vraiment exaspérant. — A la fin, agacé et courtois à

la fois) : Ça ne vous serait pas égal de retirer votre cliapeau ?

LA DAME, minaudant.

Déjà exigeant î . .

MONSIEUR LEDAIM.

Mon Dieu non ; mais si vous saviez à quel point votre chapeau est insupportable. Je m'y use le nez comme sur une râpe à fromage.

LA DAME

Alors, il faut vous obéir?

MONSIEUR LEDAIM, très tendre.

Il le faut !

LA DAME

Obéir... en tout?

MONSIEUR LEDAIM, d'une voix mourante.

Oui.

LA DAME

Tyran !

Elle avance ses lèvres. Long baiser.

LA DAME, brasquement.

Restez là ! Je reviens.

Elle sort.

Page 1