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SCENE llï MONSIEUR LEDAIM, UN MONSIEUR

LE MONSIEUR, saluant.

Monsieur !..

MONSIEUR LEDAIM, à part.

D'où sort-il, celui-là?

LE MONSIEUR

Ne vous gênez pas pour moi ; je suis de la maison.

Il dépose son parapluie.

MONSIEUR LEDAIM, à part.

Est-ce qu'il est entré par une trappe? (Haut.) Je vous demande pardon, monsieur; oserais je vous demander...

LE MONSIEUR, souriant.

Qui je suis ? La question est au moins bizarre, à moi faite par un inconnu que je trouve dans mon appartement.

MONSIEUR LEDAIM.

Dans votre appartement?

LE MONSIEUR, gaiement.

Eh! ouil

MONSIEUR LEDAIM.

Vous êtes ici chez vous?

LE MONSIEUR

Chez moi.

un temps.

MONSIEUR LEDAIM.

Mais alors, vous êtes...

LE MONSIEUR

Le mari.

MONSIEUR LEDAIM, à part.

Le diable emporte cet imbécile î

LE MONSIEUR, très grave.

J'ajouterai que je suis fort jaloux, d'une jalousie chatouilleuse, qui prend mal certaines plaisanteries.

Croyez bien...

LE MONSIEUR

Ne vous émotionnez pas, je vous en prie. Je serais vraiment au désespoir que vous vous émotionnassiez.

MONSIEUR LEDÂIM.

Mais...

LE MONSIEUR

C'est un homme du monde qui vous parle, monsieur.

MONSIEUR LEDAIM.

Je n'en doute pas.

LE MONSIEUR

Un homme du monde, vous dis-je !

MONSIEUR LEDAIM.

Tout l'honneur. .

LE MONSIEUR

Tout l'honneur est pour moi, croyez-le !

Je suis confus...

LE MONSIEUR

Du tout, du tout ! — Vous vous disposiez à prendre une tasse de thé ? Voulez-vous me faire le plaisir de la prendre en ma compagnie ?

MONSIEUR LEDAIM.

Gomment donc ! (a part.) En effet, il est très bien, ce monsieur.

LE MONSIEUR, lui avançant une chnise.

Asseyez-vous donc, je vous prie... (m. Ledaim salue et s'asseoit.) et me contoz à quelle circonstance, aussi fortunée qu'imprévue, je dois l'avantage de votre visite.

MONSIEUR LEDAIM.

Ma foi. monsieur, je serai franc. J'étais au bois de Boulogne, à voir passer le monde,

quand tout à coup... (Le monsieur lui verse du

thé.) — Merci, monsieur!.. — des cris de femme attirèrent mon attention, J'accourus...

LE MONSIEUR

Quel drôle de quartier!

MONSIEUR LEDAIM.

Qu'est-ce que vous dites?

LE MONSIEUR

Je dis : « Quel drùle de quartier ! »

MONSIEUR LEDAIM.

Vous dites : « Quel drôle de quartier! »?

LE MONSIEUR

Oui, je dis : « Quel drôle de quartier! »

MONSIEUR LEDAIM.

A propos de quoi dites-vous : « Quel drôle de quartier ! » ?

LE MONSIEUR

A propos de quoi je dis ; « Quel drôle de quartier? » Je dis : « quel drôle de quartier » parce que c'est un drôle de quartier.

MONSIEUR LEDAIM, très étonné.

Ah?

LE MONSIEUR

Vous n'êtes pas d'ici, peut-être?

MONSIEUR LEDAIM.

Non, monsieur; je suis de Gancale.

LE MONSIEUR, très courtois.

Il n'y a pas de sotte patrie.

M. Ledaim sourit et salue.

LA V(HTURE VERSÉE 25

LE MONSIEUR

Eh bien, monsieur, vous ne sauriez croire combienParis est fertile eninattendus. Ainsi, voilcà un appartement situé au cœur même de la ville, admirablement exposé : quatre fenêtres au midi, Teau et le gaz à tous les étages. Devinez combien je paye ?.. Treize cents!.. Hein? c'est donné!

MONSIEUR LEDAIM.

J'avoue...

LE MONSIEUR

Et notez que les denrées sont d'un bon marché exceptionnel! Prenez, par exemplCj les pruneaux: trente-cinq sous la livre !.. Et le vermicelle!.. Soixante-dix centimes le kilo! — En revanche, le sucre est hors de prix.

MONSIEUR LEDAIM, abasourdi.

Ah?

LE MONSIEUR

Hors de prix ? Tenez, vous voyez ce mor-

ceau? Savez-vous à combien il me revient?.. A un louis !

MONSIEUR LEDÂIM.

Non? •

LE MONSIEUR

Ma parole!.. Drôle de quartier! — Vous m'excuserez donc si je vous sucre avec quelque parcimonie. (H lui mel cinq morceaux de sucre M. Ledaim, ahuri, le regarde faire.) Mais continuez

donc, de grâce ! Votre récit est du plus puissant intérêt.

MONSIEUR LEDAIM.

J'accourus aussitôt, et ce que je vis !.. Par terre, oui, monsieur, i^ar terre, au bas d'une voiture versée, gisait, éperdu et braillant, un inexprimable fouillis de lingeries franfreluchées et de mousselines diaphanes. Et, de ces blancheurs délicates, teintées à peine, par ci par là, jaillissaient en se débattant comme de petites possédées, deux fines jambes noires, les plus fines et les plus adorables du

monde! Ah! monsieur! Le bas noir etia cigarette, voilà bien les deux seules choses vraiment neuves c[u'ait imaginées l'homme depuis l'antiquité !

LE MONSIEUR

Du rhum ?

MONSIEUR LEDAIM.

S'il vous plaît. — Je m'empressai de relever cette dame, et...

LE MONSIEUR

C'est inexplicable.

Plaît-il?

LE MONSIEUR

C'est inexplicable.

MONSIEUR LEDAIM.

Vous dites : « r:'est inexplicable '? »

LE MONSIEUR

Oui; je dis : « C'est inexplicable. »

MONSIEUR LEDAIM.

Pardon. Pourquoi ditos-voiis (|uo c'est inexplicable?

LE MONSIEUR

Pourquoi je dis que c'est inexplicable ? — Je dis que c'est inexplicable parce que c'est inexplical)le.

MONSIEUR LEDAIM.

Quoi 1

LE MONSIEUR

J^e prix du rhum dans le (piartier. — Monsieur, c'est à n'y pas croire. Voici du rhum dont on peut dire (pi'il n'est ni bon ni mauvais. Rhum d'épicier ; ça se laisse boire. (Vest rabri(pié avec du cuir de savates et coloré avec des pastilles Rosière. Savez-vous combien je le paye?

Non.

LE MONSIEUR

Vin<4t-cinq louis la bouteille t Pas un sou

LA VOJTUHE VEllSEE

(le plus, pas lin sou de moins. Hein, monsieur, on n'a pas idée de ça à Gancale? Drôle de quartier! — Vous m'excuserez donc si je vous sers avec quelque modération.

Il lui verse la moitié de la bouteille dans la tasse, La tasse déborde, stupeur de M. Ledaim.

LE MONSIEUR, très calme.

Vous disiez?

MONSIEUR LEDAIM, de qui la figure commence à se cornplifiuer d'une inquiétude légilime.

Bref, ayant relevé cette dame et constaté avec satisfaction qu'elle en avait été quitte ponr la peur, je lui otîris mon l)ras, (pi'elle daigna accepter, et je l'accomiiagnai jusqu'en cet appartement.

LE MONSIEUR

Qui est le mien.

MONSIEUIÎ LEDMM.

Il parait... Et ma surprise.,.

LE MONSIEUR

Est excessive, en vérité. Car enfin, ces petites aventures sont fréquentes dans le courant de la vie fiévreuse qui nous emporte, et vous êtes la septième personne à laquelle pareille chose arrive depuis le commencement de la semaine.

MONSIEUR LEDAIM.

Mais nous ne sommes qu'au mercredi !..

LE MONSIEUR

Ça ne fait rien. Nous avons un cocher fantastique. Groiriez-vous qu'il verse ma femme jusqu'à deux ou trois fois par jour ? — Drôle de cocher !

MONSIEUR LEDAIM.

Oui. Et drôle de ménage !

LE MONSIEUR

Parce que ?

MONSIEUR LEDAIM, avec éclat.

Parce que je comprends, maintenant, pour-

LA VOITURE VERSÉE 3i

quoi le sucre et le rhum sont si chers dans ce quartier-ci?.. Je suis dans un coupe-gorge, parbleu f C'est le chantage au flagrant délit !

LE MONSIEUR

Jeune homme, la douleur vous égare.

Chantage!.. Coupe-gorge!.. Quels mots est-ce là? Est-ce que j'ai l'air d'un assassin? Je suis, je vous le répète, un homme du meilleur monde; la preuve en est que je ne m'abaisserai pas jusqu'à relever vos insolences. Ah! ([ue voilà donc l)ien l'injustice des hommes et la jeunesse d'aujourd'hui! Vous auriez pu tom])er entre les mains d'un mari vulgaire ou brutal, qui, vous trouvant prés de sa femme, — chez lui — eut pu, comme c'était son droit, aller prévenir le commissaire ou simplement vous rouer de coups puis vous jeter à la rue nu comme un petit saint Jean. Au lieu de ça, vous avez affaire à un gentleman délicat, qui s'en remet presque à votre discrétion, ([ui n'a pas trop sucré votre tasse de thé. qui ne vous a pas versé toute

la bouteille de rhum, et vous vous plaignez? Allons, vous êtes un ingrat.

MONSIEUR LEDAIM.

Il suffit ! — Voilà dix louis! Vous ^êtes le dernier des drôles!

LE MONSIEUR, un doigt eu l'air.

Une parole de trop.

MONSIEUR LEDAIM.

Vous dites?

LE MONSIEUR, se levnnt.

Je dis que, depuis un quart d'heure, je pardonne à votre jeunesse l'incorrection de votre attitude dans une maison où vous vous présentez pour la première fois. Mais enfin, le moment est venu où ma dignité est en jeu.

(Mouvement de M. Ledaim.) Plus un mot ! VouS

trouverez bon que je ne vous retienne pas à dîner.

Long temps. Les deux hommes se regardent, dans les yeux. Puis, les épaules secouées d'un haussement dédaigneux, le monsieur se dirige vers un timbre et sonne. Entre Bernard,

LE MONSIEUR

Bernard, remettez à monsieur son chapeau et son pardessus. (Bernard obéit.) Bien. Montrez-lui par où l'on sort. (Bernard, du doigt, indique la sortie à M. Ledaim.) G'est Cela. S'il revient pour me voir, vous lui direz que je suis

souffrant. (Avec la plus grande noblesse.) Je n'y

serai jamais pour lui.

MONSIEUR LEDAIM, sur le seuil de la porte.

J'ai vu des gens avoir du culot, mais pas dans ces proportions-là !

Il sort, suivi de Bernard.

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