‹ La voix d'un exilé [microforme]Chapitre 4 sur 6 · CONSUMMATUM E · texte numérisé non relu

CONSUMMATUM E

L'orgie a rougi leur moustache ; Des rouleaux d’or gonfilent leur sac ; Pour capitaine ils ont Gamache ;

Ils ont Cocagne pour bivouac.

La bou.bance après l’équipée | On s’attable ; hier on tua...

O Napoléon, ton épée

Sert de broche à Gargantua !

Vicror Huao.

Quand le vent est muet, quand la nuit est sereine,

Sur les bords du grand lac, mon pas distrait m'entraîne,

Car j'aime le désert, l’air et la liberté. [1]

Là, penseur attardé, le front noyé dans l'ombre,

Et le regarc perdu sur les vagues sans nombre, J’interroge l'immensité.

Loin, là-bas, par delà ce nuage qui passe, Par delà l'horizon, que cherche, dans l'espace, Mon œil que si souvent les larmes ont terni ?

Ah! c'est qu'il est un lieu dont le nom vous enflamme,

Et dont le souvenir est mieux gravé dans l'âme,

Que dans le bronze et le granit,

Ce lieu, c'est le berceau, c'est la rive chérie,

Montagne, piage aride, ou campagne fleurie,

Coin de terre où, chétif, l'homme a reçu le jour;

Qu'on l'appelle Pologne, Irlande ou Sibérie,

Sables, glace ou pampas, c'est toujours la Patrie,

Et ce nom-là veut dire Amour!

t'aime, nom sacré, sublime symphonie,

Dont la mélancolique et suave harmonie

| M'apporte en souvenir tant d'espoir envolé; Toi qui fais les grands cœurs, au jour des grandes crises ;

Toi qui chantes partout, sur les flots, dans les brises,

Toi qui fais pleurer l'exilé!

Toi qui sais le secret des dévoûments stoïques ;

Toi qui créas les preux des âges héroïques,

Toi qui fis Jeanne d'Arc d'une humble jeune fille ;

Toi qui jettes au vent les tours de la Bastille, Et qui bâtis le Panthéon!

| | | Bayard et Washington, Hoche et Timoléon ; | |

Oui, je t'aime ! et pourtant, «ur ma lyre attendrie, Quand je veux te chanter, beau uom de ma patrie, L'amertume toujours attriste mon refiain ;

Les paroles d'amour se glacent sur ma bouche,

Et puis je ne sens plus, sous mon ongle l'arouche,

Frémir que des cordes d'uirain.

O ruisseaux gazouillants, 6 brises parfumées, Accords éoliens ronflant sous 103 ramées, Soupirs mélodieux, s0n8 suaves et doux.

Trémolos qui montez des frais nids de fauvettes, Voluptueux accents qui bercez les poètes,

Chants et murmure: taisez-vous!

Vous me charmiez jadis : cette époque est passée ; Vos douceurs ne vont plus à mon âme froissée :

Mon vieux luth s'est brisé sous mon doigt trop hardi ; Le clairon du devoir a sonné dans mon rêve...

Le faible enfant n'est plus; c'est l'homme qui se lève :

L'humble troubadour a grandi!

Ma lyre, à l'œuvre donc! laisse bondir ta rage :

Hurle comme les vents ; gronde comme l'orage ; *

Tonne comme la foudre au jour du Jugement !

Les beaux jours ne sont plus où tu disais: Je t'aime!

Ton refrain d'aujourd'hui, c'est un cri d'anathème, Car tu t'appelles Châtiment ?

Traîtres, c’est encor moi! faible, seul et sans glaive.... Mais, sombre avant-coureur du grand jour qui se lève, Je viens pour commencer l’œuvre du lendemain |! Vengeur, j'ai sous mes yeux un immortel exemple : J'ai vu l'Homme de Paix, sur les dalles du temple,

Terrible, et ie fouet à la main.

A moi ce fouet sacré, ce fouet de la vengeance ! Arrière, scelérats ! arrière, sale engeance !

Brigands de bas étage et fourbes de haut rang |

Point de grâce pour vous: fuîriez- -vous jusqu'au pôle, Je vous appliquerai le fer rouge à l'épaule,

Et je vous mordrai jusqu'au sang !

Le soleil s'engouftrant comme un vaisseau qui sombre,

Avatt, depuis longtemps, cédé sa place à l'ombre, Et caché dans les flots son disque ensanglanté ;

La nuit avait repris son ténébreux empire ;

La nuit.….car c'est Ja nuit que l'assassin conspire :

Le crime aime l'obscurité,

Et ces loups se sont dit: ‘L'affaire est assurée ;

“ Le bercail est à nous ; à l'œuvre, à la curée!

“ Déchirons, massacrons, pillons à qui mieux mieux | “ Nous pouvons attaquer sans craindre de riposte :

“ Le berger dort au lieu de veiller à son poste,

‘ Et le dogue est devenu vieux.” [?]

Et Satan regarda s'accomplir l'œuvre immonde.... Il est de ces horreurs dans l'histoire du raonde ;

Il est de ces points noirs aux pages du destin.

Le mal comme le bien a parfois grandi l'homme ; Le crime a ses héros....mai: l'avenir les nomme

Judas, Erostrate ou Mandrin!

Tout un peuple livré, Ià, sans pitié, sans honte,

Pour quelques vils écus, pour un tîftre de comte, Pour quelque parchemin plus ridicule encor !..…. Et, pour mettre le comble à ce scandale obcène,

Un triste aveuglement donne à l'horrible scène

Le sanctuaire pour décor!

Voyez! l'ignoble bande à chaque pas accrue Par tout ce qu'ont vomi les ruisseaux de la rue, À l'assaut du pouvoir s’élance avec ardeur :; Un Jocrisse-Harpagon prend le sceptre du maître : Tartuffe est chambellan, Roquelaure grand-prêtre,

Et Lamirande ambassadeur !

Pour grossir dignement leurs cohortes impies,

Ils ont tout convoqué, requins, vautours, harpies, Va-nu-picds de l'honneur, bravos de guet-apens, Hardis coquins, obscurs flous, puissants corsaires, Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires,

Ribauds, voyous et sacripants !

On voit, dans le repaire où tout cela pullule, Le ban, l’arrière-ban de toute la crapule ;

Ils ont, pour les trouver, feuilleté les écrous, Vidé les lupanars, sondé chaque tannière, Bouleversé l’ordure, interrogé l'ornière,

Et plongé dans tous les égoûts. [3]

Ils sont au grand complet. Vite, chacun s’affuble, L'un d'un masque béat, l’autre d'une chasuble ; Le saltimbanque emprunte un froc à Loyola ; Puis la procession se déroule sans gène...

Prète-moi ta lanterne, à mon vieux Diogène,

Pour voir s’il est un homme là!

Un homme, un seul, parmi ces cormorans avides,

Ces pieuvres, ces chacals, ces vampires livides,

Ces pendards devant qui pâlirait Barrabas !

Un homme, sous ces vils oripeaux ?....Mais que dis-je ? L'homme, image de Dieu, par quel triste prodige,

Pourrait-il descendre aussi bas!

Un homme? Non, pas un! mais le spectre d’un homme...

Encore un pauvre Adam qu'a fait tomber la pomme! Devant la pomme, hélas! que d’astres ont pâli |

Lui ne l’a pas cueillie, oh! non; mais illa mange; Comme si, pour n’avoir jamais pétri la fange,

On pâût en être moins sali.

Pourtant il fut un jour,— à vertu naufragée !— Où tu vengeais aussi la patrice outragée, Orateur et poète aux succès éclatants !..., Mais ta muse d’alors, l'intérêt l’a tuée :

Ta parole de feu, tu l'as prostituée

A ces infâmes charlatans, [4]

Ah! pour celui qui garde un reste de noblesse, Si le regret de l’âme est un soulier qui blesse, Si le remords au cœur est un ferment qui bout, Que tu dois envier le courage civique, L'indomptable fierté, la pauvreté stoïque,

De ceux qui sont restés debout!

Poète, lève-toi! Tribun, redeviens homme !

Regarie les grands cœurs de la Grèce et de Rome : Méprise un vain trésor par la honte amassé ; La vertu....mais si l'or a pour toi plus de charmes, Il ne nous reste plus qu’à répandre des larmes

Sur la tombe de ton passé.

Mais lui, le chef, qu'est-il, ce vantard hypocrite Qui porte, sans rougir, tant d’infamie écrite Sur son front impudent ? Oui, qu'est-il, après tout ? Hargneux quand il se tait ; insolent quand il parle : Paillasse à Burlington, déserteur à Saint-Charle, Rampant à Londre et gueux partout. [5]

Il a, pour parvenir, mis tout à son service ; Il escompte le vol, il pressure le vice,

Ce paillard tout suintant de prostitution; Pour qu'il puisse à Windsor paraître en bas de soie, Tout, le coffre public et la fille de joie

Sont mis à contribution. [6]

Déchirant par lambeaux nos libertés si chères,

11 avait hardîment mis son peuple aux enchères, Et livré sa patrie à mille aventuriers ;

Pour l'en récompenser, on le pare d'un titre :

Il se pâme, il se gourme, en s0n orgueil de pître :

Judas a ses trente deniers !

Iscariote ayant vendu son divin Maître,

Bourrelé de remords, il se pendit, le traître, Croyant trouver au moins la paix dans le trépas ; Mais ce vil brocanteur n'a pas l'âme si tendre : Jamais il n'aura, lui, le cœur d'aller se pendre...

Il est plus lâche que Judas!

Ah! qui sème le vent récolte Ja tempête...

Triomphe bien! demain tu courberas la tête!

Père des trahisons, ton nom sera flétri !

Tu voulais avant tout que ce nom fût notoire ;

Eh bien, sois satisfait : tu vivras dans l'histoire...

Mais cloué sur un pilori!

Canada, Canada! dans cette nuit funeste,

Qui fera resplendir le lambeau qui te reste

De cette ardente foi qui pourrait te sauver?

Sur tant d’abaissement et sur tant de souffrance, Quand donc pourrai-je voir, Ô jour de délivrance!

L'astre des peuples se lever?

O peuple, les crachats ont maculé ta joue ;

Un bouffon te harcelle, un pierrot te bafoue ; Onte hue, on te berne, on te pique, on te mord ; On t'arrache du front le bandeau de ta gloire... Debout, peuple, debout! vas-tu leur laisser croire

Que tout patriotisme est mort ?

Ah! montre qu'en dépit de tant d'apostasie,

Le courage des preux chantés par Crémazie,

Dans l'âme de leurs fils n'est pas encore éteint! Montre-leur ce que c’est qu’un peuple qui s'éveille..…. Mais quel fracas soudain vient frapper mon oreille ?

Qui gronde ainsi dans le lointain ?

Plein de sombres éclats, de fanfares sublimes,

Fort comme l'ouragan roulant sur les abîmes, Tonnant comme la voix des vagues en rumeur, Confus comme les vents dans les grandes ramées, Quel est ce bruit puissant comme des chocs d'armées |!

Quelle est cette immense clameur ?

26 LA VOIX D’UN EXILÉ

Bravo! c’est un sauveur que la patrie acclame ! C'est un fils de Chénier qui dresse une oriflamme | Où le mot LIBERTE s'écrit avec du sang | Suivi d’un escadron de hardis sans-zulottes, C'est l’Archange vengeur qui chasse les despotes,

Devant son glaive eblouissant !

Unrayon fulminant a percé les ténèbres ;

Les rocs ont tressailli jusque dans leurs vertèbres ; / Un souffle impétueux dans les airs a passé ; n La Liberté parait, sublime, grandiose...

Paix! victoire ! hozanna !....son pied d’airain se pose

Sur un cadavre terrassé !

Traîtres, ils sont comptés, les jours de votre empire | Car l'esprit du Seigneur, sur tout ce qui respire, Semble souffler le vent des révolutions.

C'est l'heure solennelle où tombent les entraves ;

| C'est l'heure des tyrans, et c’est l'heure des braves : Ü L'heure des rétributions !

L'Espagne se roidit ; le vieux Paris grommelle ; La clameur de l'Irlande au bruit des flots se mêle ;

Le monde entier s'émeut au nom de Juarez.

Seul, des signes du temps, ce vi troupeau ge raille..… Les sots ! ils ne voient pas, sur la sombre muraille, Un doigt sombre écrivant: Mané, Thécel, Pharès!

Mai 1868.

LA

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