‹ La voix d'un exilé [microforme]Chapitre 5 sur 6 · JEREMIE · texte numérisé non relu

JEREMIE

Le soleil, ce matin. s'est levé dans la brune. Comme les flancs noircis d’un cratère qui fume, Par un épais brouillard le ciel était voilé.

Pas un seul coin d’azur à l'horizon sans borne... Hélas ! il est souvent ainsi lugubre et morne, Le firmament de l’exilé !

Tout est brumeux aussi dans mon âme atlaissée ;

La tristesse me nâvre et ma sombre pensée

Promène çà et là son vol cxtravagant,

Comme ces lourds oiseaux qu'on voit. dans la tourmente, Voltiger de la dune à la vague écumante,

Et tournoyer dans l'ouragan.

Un long panorama devant moi se déroule ;

e { Tous mes vieux souvenirs se réveillent en foule, d Et pussent sous mes yeux en groupes éplorés.... 4

Ah! comment voulez-vous que je vous reconnaisse, Chastes illusions de mes jours de jeunesse,

De ces jours que j'ai tant pleurés ?

Sous ces voiles de deuil, pourquoi donc m'apparaître, Mes beaux rêves perdus, vous que je croyais être, | Sous la poudre du temps, pour toujours enfouis ? Et vous, premiers accents de l'âme qui s'éveille, | Pourquoi reviennent-ils vibrer dans mon oreille, Lf

Vos longs échos évanouis ?

0 printemps de la vie ! Ô premières années!

Heures d'enfance, Ô vous que Dieu nous a données, | Pour que chacun de nous eût sa part de bonheur ; Fantômes du passé, saintes mais tristes ombres, Hélas! venez-vous donc hanter mes rêves sombres, Pour ajouter à ma douleur ?

J'étais petit enfant. [1] Dans nos longues soirées, Notre aïcule narrait mille histoires dorées ; Et j'écoutais ravi ses contes enchanteurs, Merveilleux bulletins, drames chevaleresques, Poétiques lambeaux de légendes mauresques,

Récits aimés des vieux conteurs.

Tous les grands noms charmaient mon esprit juvénile : Bonaparte à Wagram, Crusoé dans son île, Devensient tour à tour le héros que j'aimais... Quand mou père, étranger à notr: causcrie,

Et poursuivant le fil de quelque réverie,

Disait: Reviendront-ils jamais !...

Nous traversions alors une époque néfuste ;

Dans les cercles du soir, le peuple enthousiaste,

Ea silence, pleurait de glorieux proscrits.

Nous venions de passer ces longs jours de tempêtes, Jours de gloire et de deuil, où les plus nobles têtes,

Sans honte, étaicnt mises à prix !

L'échafaud qu'entourait une foule rampante, Dressait encore au loin sa hideuse charpente ; Du sang de ses enfants je sol était bruni ; Papineau de l'exil vidait la coupe amère, Et l'enfant apprenait, des lèvres de sa mère, À répéter son nom béni.

L'on respirait partout comme un vent d'épopée : Dans son manteau de deuil, la nation drapée, Ecrasait ses bourreaux d'un mépris souverain ; Et le patriotisme, archange aux traits de flammes, Electrisait les cœurs et soufflait dans les âmes,

Comme dans des ciairons d’airain !

L'on voit de ces lueurs dans les crises suprêmes : Le sort capricieux joue avec les extrèmes :

La lampe qui s'éteint jette un plus vif éclair... Les sonores éciats de cette voix si mâle,

O sainte Liberté, c'était ton dernier râle

Qu'on entendait vibrer dans l'air!

IT

Durham avait passé, D'une indomptable race, Nulle force n'avait entamé la cuirasse ;

Mais, le glaive émouscé, restait la trahison... Adieu, patriotisme ! adieu, vertu romaine !

On mit sur les marchés la conscience humaine...

Et Machiavel eut raison !

Ainsi que la fouine, ainsi que la couleuvre, L'odieuse tactique en rampant fit son œuvre : | Un priseur éhonté monta sur un tréteau ;

| Et, noir accouplement, la loyauté dan prêtre, La foi du patriote et le baiser du traître,

lout fut jeté dans le plateau

L'effondrement se fit. La chfte fut totale.

Poussé par le torrent, sur la pente fatale,

A peine si quelque homme effaré s'arrêta ;

I] fallait des martyrs.... mais la foule en démence,

A qui la trahison cachait le gouffre immense, Front baissé s’y précipita.

Alors, aux yeux de tous, pour comble d'avanie,

Du trône délaissé par la vertu bannie,

La prostitution sans honte s'empara.

C'en était trop: devant cette audace effrontée,

Le vieil honneur gaulois, la face soutietée, Détourna la tête et pleura....

O mon pays, ces pleurs tomberont sur ta tête !

L'orage à l'horizon s’amoncelle et s’apprête ;

Tôt ou tard tu verras le nuage crever!

Stigmates sans pitié, ces larmes, quoiqu'on fasse,

Sont des taches qu’hélas! nul repentir n’efface... Il faut du sang pour les laver!

Pauvre peuple, où vas-tu ? Spectre à la face blême, Squelette au chef branlant, fantôme de toi-même, Les bras pendants, les yeux éteints, le front courbé, Insensible aux affronts, Cans ta torpeur étrange, Tu te traînes, sans même apercevoir la fange

Où ton diadème est tombé!

Et." voyant ce troupeau qu'un escobar gourmande, Le passant soucieux s'étonne et se demande

Si c’est bien Ià ce peuple au passé glorieux,

Les fils de ces héros à la taille homérique,

Qui, sur tous les frontons de la jeune Amérique,

Gravaient leurs noms victorieux !

Les fils de ces Bretons qui, de leurs vieilles landes,

Rajeunirent ici les antiques légendes,

Race aux muscles de bronzr, aux regards pleins d'éclairs ;

Hardis pionniers si fiers dans leurs hauts-faits épiques, Qu'ils sembièrent longtemps des géants olympiques Au naïf enfant des déserts!

Les fils de ces guerriers à la rude enveloppe,

Dont les exploits, cent ans, étonnèrent l'Europe,

Et que, naguère encore, on vit, peuple aux abois,

Se laissant égorger plutôt que de se taire,

Fous sublimes, oser défier l'Angleterre, Derrière des canons de bois. [?]

O toi, Juge éternel des rois et de la foule, Vengeur que les tyrans, sur leur trône qui croule, Apprennent tôt ou tard à craindre et respecter ; O Dieu qui fis Danton, Brutus et Thrasybule, Pour secouer un peu ce peuple somnambule,

Oh! dis-moi, que faut-il tenter ?

mr ANT LS OT" sr»

D'UN EXILHI 36)

FT

iiesardez cette enfant sur le marbre étendue

Tout dit, cheveux épars, pâleur, pose éperdue, Que pour elle a brillé le jour sans lendemein ;

La mort a foudroyé ce beau front d'un coup d’aile.. L'homme de la science est 1h, debout près d'elle,

Pensif, le scalpel à la main.

Pour ravir à la tombe une vague étinceile

Des éternels secrets que sa cendre récèle,

Le savant, de ja mort, brave la sainteté.

J1 va tout mettre à nu, tendons, fibres, artères : Et son œil étonné va scruter los mystères

De notre pauvre humanité.

En vain l'acier poli tremble à sa main éme :

En vain la pitié parie à son ceur qui remue :;

La science pour lui n’a pas de fruits amers ;

Tel un hardi plongeur qu'aucun bruit n'inquiète, Laissant gronder la vague au-dessus de sa tête,

Cherche la perle au fond des mers.

On dirait que cet homme est de carnage avide : Sa froide main qui palpe une gorge livide, Enfonce dans la chair l'instrument acéré :

Le sang jaillit... soudain part un cri de détresse, Et, spectre menaçant, le cadavre se dresse,

Devant Esculape attére |

il est un lourd sommeil, sommeil sombre ct tragique, Frère ainé de la mort, cauchemar léthargique,

Dont les profonds secrets sont encore ignorés.... L'enfant n'était point morte ; et, sous la froide lame, tinelques gouttes de sang venaient de rendre une âme

A ses membres décolorés !

Quand l'Arabe fuyant le simoun homicide,

; s [4 Sent fléchir les jarrets de son cheval numide, { ft lui fend les naseaux d'un revers d'yatagan ; je Et ie noble animal, se sentant plus d’haleine, |

S’élance vers Bagdad en dévorant la plaine, Plus rapide que l'ouragan.

Ton ange lève au ciel sa paupière rougie, O peuple dont les fers ont brisé l'énergie,

O cadavre insensible à tous les aiguillons !

GO coursier qui faiblis, le simoun va t'atteindre ; {1 va t'envelopper dans ses plis, et t'étreindre, Dans ses étoufants tourbillons !

Qui donc. pour te sauver, Ô cavale écumante,

Va percer de son fer ta narine fumante ?..….

Inerte moribond sourd à tout noble appel,

Dans tes muscles roidis, dans tes chaïirs violacées, Pour ramener le souffle à tes lèvres glacées,

Qui donc va plonger le scalpel?

C2 Tr

Moi, j'ai rempli ma tâche, ct ma main s’est lassée.:.. Presque seul contre tous, la manche retroussée, J'ai cravaché ces gueux de notre honte épris ; Et, bousculant du pied cette meute hurlante, J'ai, farouche vengeur, à leur face insolente, Craché les flots de mon mépris!

Infructueux efforts, châtiments inutiles !

Sur leurs fronts aplatis comme ceux des reptiles,

Mon bras a buriné le nom de leur forfait ;

Je les ai secoués comme l’onde une épave ;

Et j'ai, tout ruisselant des éclats de leur bave, Ciouné ces monstres au gibet !

Oui, mais en souffletant le faquin qui te joue,

Toujours ma main qui t'aime a respecté ta joue,

Pauvre peuple qu'hélas! l'orage a fait ployer!

Et si ma verge enfin contre toi se soulève ;

Si tu sens aujourd’hui la pointe de mon glaive, Peuple, c’est pour te réveiller !

Et cependant tu dors, tu dors, et moi je pleure : Triste, seul, loin des miens, j'attends que sonne l'heure Où, piqué jusqu'au sang, tu te redresseras..….. Je pleure, car j'ai vu, tout autour de ma tente, Huit cent mille proscrits gémissant dans l'attente Du jour où tu te lèveras!

Hélas! en attendant que cette aurore luise, Comme un ruisseau tar, mon courage s’épuise : Et, brisée au contact de tant de cœurs froissés, Dan: un dernier sanglot, victime expiatoire,

Ma ivre que Dieu fit pour célébrer ta gloire,

s'échappe de mes doigts lassés.

Len

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Comme une flèche d'or, déchirant Ie nuage,

Un ra von de solcii vint réchauffer mon front... foue vois-je? l'arc-cu-cicl ! Est-ce la délivrance ? Qu'import:! c'est toujours un rayon d'espérance !

Maivee, aitouds encor, les beaux jours reviendront !

Avr] 1859,

or.

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