‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 118 sur 192 · LA PRESSE LIBRE · texte numérisé non relu

LA PRESSE LIBRE

Les mêmes illasions et les mêmes termes subsistent.

Amis et ennemis de la liberté de la presse sont d*accord poar lui attribuer une puissance qu'elle n*a pas.

Si la presse avait la puissance que lui attribuent ses amis et ses ennemis, ceux qu'elle rassure et ceux qu'elle épouvante, elle prouverait sa puissance par sa puissance même : elle serait libre.

Est-elle libre?

Non.

Donc elle est impuissante.

Si elle est impuissante, si elle n'est que la contradiction imprimée, si elle n'est que le pour et le contre s'infirmant réciproquement, pourquoi l'encbainer, pourquoi la bâillonner ? Pourquoi faire asseoir le journaliste sur le même banc qne le malfaiteur? Pourquoi le condamner aux mêmes peines? Pourquoi rapetisser le gouvernement en le faisant reculer jusqu'aux temps d'ignorance et d'intolérance où il punissait, en les quali6ant crimes, l'hérésie et la magie?

Au siècle dernier, MM. de Maupas et de Ségur-d'Agnesseau eussent soutenu avecJousse, l'auteur du Traité de Injustice criminelle j que rayer la pronostication du nombre des crimes et admettre l'impunité des devins, c'était mettre en péril TÉtat et la société. En l'an 1868, MM. de Maupas et de Ségur d'Aguesseau en sont encore à Tannée 1770.

L'un et l'autre déplorent avec une vivacité égale l'abandon du régime préventif de 1852 et le retour au régime répressif cle 1819 et de 1835; régime auquel ils attribuent la chute de la Royauté de 1815 et la chute de la Royauté de 1830, en même temps qu'ik attribuent au décret du 17 février 1852 l'ordre matériel qui règne en France depuis cette époque.

Mais s'il est juste de porter au crédit du régime préventif l'absence d'émeutes et de tentatives d'insurrection, alors il est juste de porter au débit du susdit régime l'expédition

356 LA LOI DU il MAI 1868.

fatale du Mexique, fatale non-seulement en raison de tout le sang et de tout l'argent qu'elle nous a coûtés , mais encore et surtout en raison de Timpuissance à laquelle elle nous a réduits en 1866, lorsque Toccasion s'est offerte à la France de recouvrer sans péril et presque sans risque ses frontières naturelles, ses frontières nécessaires.

Quelques tentatives d'insurrection facilement et promptement réprimées n'eussent-elles pas mieux valu et moins coûté que l'expédition du Mexique, qui a duré cinq années et qui a permis à la Prusse de fonder Tunité militaire de l'Allemagne, sans rendre préalablement à la France les clefs de toutes les forteresses dont les canons chez elle sont demeurés braqués contre elle; forteresses plus redoutables à la sécurité de la France que ne l'étaient à la sécurité de l'Italie Vérone, Mantoue, Legnagd et Peschiera aux mains de l'Autriche?

Qu'en pensent MM. de Maupas et de Ségur d'Aguesseau? Qu'en pensent nos lecteurs, à qui nous soumettons la question ?

Si l'on admet que la presse libre aurait eu le pouvoir d'allumer des tentatives d'insurrection, il faut logiquement admettre qu'elle aurait eu le pouvoir d'empêcher les ex^péditions lointaines; il faut admettre qu'elle aurait eu le pouvoir d^empécher l'occupation du Mexique I Si, au lieu de les empêcher, le régime préventif de 1852 a eu pour effet de les encourager, de les faciliter, de les rendre possibles , ce régime mérite-t-il donc tous les éloges que lui ont décernés et prodigués MM, de Maupas et de Sé^ur d'Aguesseau ?

Page 1