ROME, TRIESTE, CONSTANTINOPLE
18 mai 1868.
<c A Monsieur Emile OUivier, député.
)) Mon cher ami , « Est-il vrai, ainsi que vous l'avez dit (1) à la tribune du
(1) La gaerre (brait), bien des gens pensent qu'elle est nécessaire, qail y a une qoestion d'honneur i vider entre la France et rAlleoitgne. Cela se dit, cela s'écrit et est propagé. (Nouvelles interruptions.) Et c'est une opinion sérieuse et grave, dis qu'elle est celle de l'éminent publiciste dont je m'honore d'être l'ami
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Corps législatif, est-il vrai que noos ayons cessé, vous et moi, d'être d'accord sur le premier des deux termes da programme qui nous a été si longtemps commun, et qui se résume dans ces mots : Paix rr Liberté ?
» Aurais-je apostasie? Aurais-je abjuré le culte de Thu* manité et du progrés, pour retourner à TidolAtrie de la force et de la victoire ?
» Aurais-je, à ma dernière benre , renié les principes de Torgot, mon maître, et de Cobden, mon ami, pour me convertir à ceux du cardinal de Ricbelien et du comte da Bismark?
» Aurais-je cessé d'aimer la paix autant que j*aime la liberté?
» Aurais-je cessé de baîr et de mépriser la guerre à Tégal de la barbarie ?
» Aurais-je déserté le drapeau que je portais et sur lequel, opposant la politique intercontinentale à la politique internationale, et les regards fixés sur Iç drapeau de l'Union américaine, j'ai écrit : Union européenne ?
9 Aurais-je enfin brusquement oublié tout ce que j'ai laborieusement appris?
et doDt je regrette de me léparer en cette occaiion. If aïs, leloo moi, la gaerre lerait un déftttre. Je ne parle pu an nom de la fraternité, an nom de ces lentimenlf qni n'ont rien i faire a?ec la politique , je parle an nom des intérêts. L'eipërience a confirmé cette parole de tfontesqnien : • Ce sont les hommes de gnerre qni mineront l'Europe. • La guerro n*a jamais rien fait, rien terminé.
En vain vous séries victorieux, en vain vous auries reponisé l'Allemagne, cooqnis le Rhin, après la victoire vous pourries désarmer moins facilement encore qu'avant la gnerre. Vous séries obligés d'augmenter encore vos armées, elle malaise du monde ne cesserait pu. (Cest vrai! c'est vrai! sur plusieurs baoci.) 9
La guerre n'est donc , selon moi , qu'une solution impraticable , néfute , un expédient empirique.
La véritable solution c'est la paix, mais la paix avec le désarmement, mais la piii avec la liberté , avec la liberté sans laquelle la paix n'est ni glorieuse ni lâre.
Ému Oluvibb, Corps législatif, séance du 16 mai 1S6S.
T) Non, mon cher ami; croyez-le, je n*ai rien désappris et rien oublié. Tout ce quej'ai écrit pour glorifier la paix et flétrir la guerre ; tout ce que j'ai écrit pour substituer la politique économique à la politique territoriale, la politique de la richesse à la politique de la force, Tesprit de réciprocité à Tesprit de rivalité, le génie de la production au génie de la destruction, je récrirais encore à la date où je Fai écrit ; jje récrirais encore si, après avoir préparé, en juin 1859, Tunité de Tltalie, la France s'était hautement et franchement ralliée en août 1866 à Funité de F Allemagne , déclarant que celle-ci était la conséquence de celle-là, et que Fune et Fautre de ces deux unités n'étaient que la conversion en faits accomplis de la doctrine des grandes agglomérations, dont le père adoptif est Napoléon P', mais dont le père légitime est Henri IV.
» Le 28 avril 1866, alors qu'il en était temps encore, j'ai indiqué en ces termes ce qu'il y avait à faire pour empêcher la guerre de l'Allemagne entre l'Autriche et la Prusse :
LA SITUATION. — Pour faire rentrer dans leurs fourreaux toutes les épées prêtes à en sortir, à commencer par celle de M. de Bismark , et empêcher la guerre d^éclater , la France n'aurait à prononcer que ces seuls mots : Quelle que soit la puissance qui atta^ quertty je me rangerai immédiatement du côté de la puissance attaquée.
Ces mots, auxquels applaudirait toute FEurope , qui empêche la France de les dire ?
Ils ne seraient pas encore la féconde réalisation du désarmement, mais ils en seraient la glorieuse préface.
L'Europe ressemble en ce moment à un convoi de chemin de fer qui serait sorti du rail, ou à une voiture qui aurait versé dans For-* nière ; si chacun regarde sans que personne agisse , la voiture restera dans Fornière, la circulation de la voie demeurera interrompue.
La France n*a qu'un mot à dire pour que ce mot soit un acte et que toutes les mains se mettent à Fœuvre. Que la France le dise ! et la situation , qui est sombre , ne tardera pas c^ s'éclaircir. Ce serait une victoire sans bataille. Cette victoire sans effusion de
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sang, cette victoire qui dissiperait toutes les perpleûtés , qui mettrait &n à toutes les manœuvres, qui chasserait tous les doutes, il dépend de la France et du chef de l'État de la remporter (l).
s Le 22 mai, l'état des choses a empiré ; empêcher la guerre de s'allumer entre TAutriche et la Prusse n*est plus possible; l'Italie et la Prosse ont signé le traité d'alliance offensive et défensive conclu à Berlin dans le courant d'avril (2), quoique nié le 3 mai par M. Rouher à la tribune dû Corps législatif; il n'y a plus de temps à perdre; il ne s'agit plus de flotter dans l'indécision ; il s'agit de prendre un parti décisif; le parti que j'indique est celui-ci :
TUois CONTRE UN. — Toule guerre est haïssable , toute guerre est désastreuse; mais entre deux guerres inévitables, celle qu^îl faut choisir , n'est-<;e pas la plus courte ?
Noire choix est fait pour la guerre qui nous ramènera le plus vite à la paix.
Aussi étions-nous pour l'union de l'Autriche, de la France et de ritalie contre la Prusse ; — T Autriche rc|prenant à la Prusse la Silésie, rendant à l'Italie la Vénétie et à la Confédération geimaniqne les duchés de TEibe. Mais puisque TAutriche persiste à repousser cette occasion de dénouer à la fois ces trois questions , — la question d'Italie, la question d'Allemagne et la question d'Orient, — occasion que peut-être TAutriche ne retrouvera jamais, arrivons au même but par le chemin opposé, en écartant de nos.pieds toutes les considérations secondaires. Le chemin opposé, c'est Funion de la France, de Tltalie et de la Prusse contre F Autriche. Dans Tune comme dans Tautre combinaison , le chiffre reste invariablement le même : Irois contre un.'
Si nous insistons sur ce chiffre de trois contre un, c'est qu'offrant la garantie de la guerre rapidement menée , il donne la certitude de la paix promptement rétablie.
{\) Le Succès j Questions de I*aonée 1866*
(3) Voir les lettres dès 9 mars et 3 avril 1866, signées do général La Marinera, ministre des affaires étrangères, adressées ao ministre da roi d'Italie k Berlin, spécifiant la mission da général Govone et précisant les termes du traité i conclare.
Ce point nous paraît être celui vers lequel doivent converger tous les désirs et tous les efforts.
Qu'il s'agisse de la guerre ou de la liberté , pas de demi-mesures! Elles seules sont funestes.
Si nous aimons la liberté autant que nous haïssons la guerre , celleM;i , pas plus que celle-là , n*a le pouvoir de nous faire peur. Nous ne nous en exagérons pas plus les périls* que nous n'en excusons les excès. Ah! si Ton pouvait supprimer la peur, que de dangers s'évanouiraient, car les plus grands et les plus nombreux ne sont pas ceux qui existent réellement ; ce sont ceux que la peur imagine.
L'humanité exige que la France ne fasse pas de fausse générosité.
m Après la bataille de Sad'owa, perdue par l'Autriche et gagnée par la Prusse, voici le langage que je tiens :
LES TROIS CONSEILS. — Oscr à demi , oser sans oser, allier l'au^ dace à la timidité, a toujours été et sera -toujours ce qu'il y a de plus dangereux. C'est assez pour appeler le péril , ce n'est pas assez pour le vaincre.
Un grand pays tel que la France ne doit rien faire à demi : ou la frontière du Rhin tout entière, au risque d'avoir contre soi toute l'Allemagne, et peut-être même l'Angleterre et la Russie; ou le désarmement le plus complet, inaugurant la politique nouvelle, la politique cessant de s'appeler la Force et s' appelant la Richesse. . La diminution de l'armée serait, elle aussi, une demi-mesure. Si Ton n*a pas l'armée la plus forte , il vaut mieux n'en avoir aucune. Il y a moins de périls à craindre avec l'armée supprimée qu'avec l'armée diminuée, parce que l'armée diminuée c'est le risque agrandi , tandis que l'armée supprimée c'est la politique transformée.
Armée, la France est faible et peut être vaincue, car tous les peuples, se souvenant du passé, disent : « C'est la conquête! »
Désarmée, la France est forte et invincible, car tous les peuples , ne regardant plus que l'avenir, disent : « C'est la liberté! »
l'unité de l' ALLEMAGNE. — Absorber la Prusse et ne pas être absorbée par elle, voilà ce que veut l'Allemagne; elle veut que Frédéric-Guillaume !•' cesse d'être roi de Prusse et devienne soit empereur des Allemands, comme Napoléon III est empereur des Français , soit empereur d'Allemagne , comme François-Joseph est
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empereur d'Autriche. L'Allemagne veut, en 1866, ce que voulait ritalie en 1860 , et ce à quoi elle est arrivée. Victor-Emmanuel n^est plus roi de Sardaîf^ne, il est roi d'Italie, fl s'est laissé faire cette douce violence; une violence non moins douce attend Guillaume I*', roi de Prusse.
La France devra-t-elle s'en inquiéter et s'en attrister? Noos persistons à répondre que non , et k soutenir que, si la France sait se conduire , l'Allemagne est appelée à devenir par excellence rempire pondérateur, le contre-poids nécessaire de la Russie.
HABlTâVri. HftBItAVTt.
Ruine. .... 76,000,000 France 38,000,000
PmsM 38,000,000
Balance! équilibre!
LE UARiAGE DE RAISON. — Si la France, l'Italie et la Prusse étaient unies à ce point de ne plus former £cokoiiiqi:eiibnt qu'un grand et seul État , qui donc, en eût-il l'audace , aurait le pouvoir de troubler la paix en Europe? Où trouverait-on cent millions d'habitants à jeter dans l'autre plateau de la balance européenne pour y faire contre^poids aux cent millions d'Allemands, de Français et d'Ilaliens?
Les trois puissances auraient donc dans leurs mains les clefs de la paix, sans que qui que ce soit puisse jamais espérer de pouvoir les leur arracher.
Une seule puissance en Europe dépasse le chiffie de trente-huit millions d'habitants , qui est celui de la France , qui était celui de r Autriche, qui sera celui de la Prusse : c'est la Russie, qui compte soixante-seize millions d'habitants, si l'on s'arrête au chiffre donné par VAlmanack de ParU^ et quatre-vingt-deux millions, si l'on en croit des statbtiques récentes. Qu'il soit de soixante-seize ou der quatre-vingt-deux millions , atteindre à ce chiffre serait impossible, à moins de partager l'Europe en deux empires seulement. Si cela est incontestable, qu'y a-t-il donc à faire? Xe pouvant opposer à ce chiffre de soixante- seize millions un chiffre égal, il n*y ^ qu'à le contre-balancer ; or, c'est le résultat que donne le mariage de raison , ce mariage que conseille la Liberté et que déconseille lu France.
S'il est raisonnable et avantageux pour la France , ce mariage
ne Test pas moins pour la Prusse ^ laquelle ne peut lever la tête sans toucher au bras de la Russie.
V Oui on Don, mon cher ami, ai-je va jaste en avril et mai 1866, avant la bataille de Sadova, et ai-je indiqué à temps ce qa'il y avait à faire?
n Oui on non , en août et septembre, après la victoire de Sadova, Tesprit de rivalité, le sentiment de la susceptibilité nationale blessée m'ont-ils égaré et fait tenir un antre langage que celai de la paix fondée sur la triple et sincère alliance de la France^ de Tltalie et de la Prusse» et la reconstitution par cette alliance d*nn nouvel équilibre européen?
» Ai-je dévié de ma ligne politique, droitement et profondément tracée?
9 Vous avez entre les mains les deux volumes qui ont pour titre Le Succès, questions de Vannée 1866, et Le Condamné DU 6 MAES, questions de Vannée 1867; ces deux volumes attestent que la paix, pas plus que la liberté, n*a la moindre infidélité à me reprocher.
« Qui donc a combattu avec plus de persistance et pins de vigueur que moi la loi fatale qui a assujetti au service militaire, soit à titre de soldat de Tarmée active, soit à titre de garde national mobile, les quinze cent cinquante mille Français âgés de vingt à vingt-neuf ans en état déporter un fusil? Oui, loi fatale, car, de Taveu même de son promoteur, le maréchal Niel, elle aboutit inévitablement à la guerre.
V De ma cause, de la vôtre, de la nôtre, de la cause de la paix par la liberté, et de la liberté par la paix, je suis un vaincu; je ne suis pas un déserteur.
V Si la clairvoyance, qui ne m*a pas trompé en 1866, ne me trompe pas en 1868; si, comme je le crois, si, comme je le vois, la guerre est fatale; si elle découle inévitablement de la nature des choses, Talternative dans un avenir peu éloigné ne se poserait plus entre la paix et la guerre; elle se poserait entre la France vaincue comme en 1814 et 1815,
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on la France vîcloriease comme en 1855 contre la Russie» et comme en 1859 contre T Autriche.
» Le jour où cette étroite alternative apparaîtra à vos yenx aassi clairement qu*elie apparaît aux miens, la sincérité de votre patriotisme ne me permet pas de douter que le désaccord qui s* est glissé entre nous n'aura existé un instant que pour marquer un accord plus parfait.
» Mais ce désaccord que vous avez signalé à la tribune n'existe qu'en apparence; il n'existe pas en réalité, car se borner à tirer de faits observés les conséquences qu'ils renferment n'implique pas qu'elles soient l'expression des sentiments on des opinions que l'on porte en soi. On peut haïr la guerre et la prévoir; on peut la prévoir et ne pas pouvoir la prévenir. Est-ce que le baromètre qui annonce qu'au beau temps va succéder la pluie prend parti pour la pluie contre le beau temps? Je ne prends pas parti pour la guerre contre la paix ; seulement j'annonce que la guerre est inévitable. « Après les événements de 1866, elle ne pouvait être évitée que par la rapide convocation d'un congrès, comme en 1815, l'étroite union de la France, de l'Italie et de la Prusse et le désarmement de l'Europe. Est-ce là ce qui a en lieu?
n En septembre 1866, que fait le gouvernement français? S'appuie-t-il sur le discours impérial du 5 novembre 1863 et propose-t-il à l'Europe, dont l'équilibre vient d'être changé par le renversement de la Confédération germanique; propose*t-»il à l'Europe de mettre Gn à l'exagération ée ses armements et lui en donne-t-il l'exemple? Non, c'est du contraire qu'il prend l'initiative en jetant publiquement en toute hâte les bases du projet de loi, qui après avoir été fait, défait, refait, aboutit au doublement de notre effectif militaire, déclare tout à coup insuffisant cet effectif, quoique, dans des
proportions moindres, il ait suffi pendant cinquante ans à
garantir pleinement et efficacement notre intégrité territoriale et notre indépendance nationale.
» Dicté par l'inquiétude et la défiance, ce projet de loi devait naturellement et logiquement récoller ce qu'il semait. Cest ce qui a eu lieu si abondamment que lorsque le gouvernement français a voulu rassurer les esprits , tous ses efibrts ont été impuissants et toutes ses déclarations réitérées sont demeurées vaines. La France ayant montré qu'elle se défiait de la Prusse , la Prusse n'a pas tardé à se défier de la France ; des deux parts maintenant la défiance réciproque est égale; toutes deux ont la même conviction que moi ; toutes deux ont le sentiment, l'instinct d'une guerre qui. ne recule que pour mieux éclater.
» Soyons s'érieux, mon cher ami ; voyons les choses telles qu'elles sont, et gardons-nous de faire ce que font ceux qui s'abusent : gardons-nous de couvrir nos yeux d'un bandeau, car le péril n'en existe pas moins parce qu'on a volontairement cessé de le voir.
« La proposition d'un congrès ante hélium pour arriver au désarmement de l'Europe ayant avorté en 1863, et la France, en 1868, ayant augmenté considérablement le chifire de son effectif militaire, comment imaginez-vous maintenant, dites-le-moi, que ce désarmement, plus que jamais impérieusement nécessité par la misère des popula* tions, la stagnation des affaires et l'impuissance des gouvernements, puisse avoir lieu autrement qu'après la guerre, post hélium? i^ n'en disconviens pas, cela est stupide; mais pour que la France et la Prusse finissent par désarmer, i] faut qu'elles commencent par se battre. Tel est le cours tracé par les choses que la convocation d'un congrès dont le désarmement de l'Europe serait la tâche n'est plus possible qu'après une grande et décisive bataille.
» L'éiidence attestant qu'il en est ainsi, croyez-vous, mon cher ami, que la France puisse demeurer longtemps
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dans la sitaatioD précaire qae lui a faite ramoindrissement relatiren 1851 de ses libertés, en 1866 de son territoire, et en 1866 de sa prospérité? Non, vous ne le croirei pas, car poor le croire il faudrait admettre que Tempereur Napoléon Ifl, qui a un fils,et qui a chaudement à cœur de fonder sa dynastie, ignore complètement Thistoire. Une nouvelle dynastie se fondant sur la base d'un triple amoindrissement, ce serait sans exemple en aucun temps et en aucun pays. Si une seule exception existe, citez-la-moi !
Ti Donc, il faut s'attendre de la part de Tempereur des Français à un acte de virilité, à un effoi't suprême qui le replace dans la haute position que lui avait faite le congrès de Paris en 1856.
» Ce langage que je tiens en 1868 n*est pas celui que j'eusse tenu en 1860, même en 1865. Alors c'était la politique économique, la politique de Turgot et de Cobden, la vôfre et la mienne, qui semblait devoir l'emporter et régner définitivement en Europe; mais depuis 1866 il en est tout autrement. La politique qui était triomphante dans l'année du traité de commerce est expirante en ce moment ; la politique qui était expirante en 1860 est triomphante en 1868, car la polittque qui l'emporte, c'est la politique territoriale, la politique du cardinal de Richelieu et du comte de Bismark.
» Or la sagesse relative enseigne que lorsqu'une guerre est fatale et ne peut plus être écartée, le premier avantage qu'un gouvernement vigilant doit se donner, c'est d'être le maître du moment où il conviendra de l'engager.
« Que gagnerait la France à prolonger la situation actuelle et à attendre?
» Je ne vois que des chances favorables qui s'affaibliraient et que des périls qui grossiraient.
i> Si la France persiste à ne pas vouloir adopter crânement la politique américaine; si la France persiste à ne pas
vouloir licencier son armée et renoncer systématiquement à toute ingérence extérieure, ainsi que je n*ai cessé de le lai conseiller, qu'elle ait alors une politique, et qu'elle n'attende pas qu'un traité analogue à celui d'avril 1866 conclu clan* deslinement entre l'Italie et la Prusse contre l'Autriche se signe, à notre insu , entre l'Italie, la Prusse et la Russie, se partageant entre elles trois, sans obstacle et sans péril, Rome, Trieste, Constantinople !
D Si la Prusse et la Russie s'entendaient pour offrir Rome àlTalie; si l'Italie et la Russie s'entendaient pour. donner Trieste à la Prusse; si enfin l'Italie et la Prusse s'entendaient pour laisser la Russie s'emparer de Constantinople, quelle conduite, dites-le-moi, la France devrait-elle tenir?
)) Ayant quinze cent mille hommes sous les armes, devrait-elle assister impassible et les bras croisés à ce triple partage, ou devrait-elle affronter tous les périls afin de l'empêcher à tout prix de s'accomplir?
yi Je vous le demande.
» Il faudrait n'avoir pas d'yeux pour ne pas voir les profonds changements qu'ont apportés dans toutes les combinaisons futures de la politique européenne l'année 1859, qui a affranchi l'Italie, l'année 1863, qui a détendu le lien qui unissait la France et la Russie, et enfin l'année 1866 qui a placé toute l'Allemagne sous le commandement militaire de la Prusse, en attendant le jour prochain où ces mots : Royaume de Prusse, s'effaceront de la carte de l'Europe pour être remplacés par ceux-ci : Empire d'Allemagne,
I) L'attribution de Rome à l'Italie, de Trieste à la Prusse, de Constantinople à la Russie, quelque blessante qu'elle soit pour les idées et les traditions généralement consacrées, n'aurait encore rien qui m'effrayât si cette attribution pouvait s'opérer sans irriter au plus haut degré l'orgueil national de la^ France, trop faible pour l'empêcher et trop forte pour l'admettre. Là est le péril!