LE LENDEUAIN D*UNE RÉVOLUTION
3 octobre 1868.
Le lendemain d'une révolution, il faut remplacer le gouvernement qui a été renversé la veille.
Comment et par qui le remplacera-t-on?
C'est la question qui se pose impérieusement la première.
Dire que A' on consultera la nation » n'est jamais qu'une manière d'éluder la question, et, selon l'expression commune, de fi gagner du temps » , ce qui le plus souvent n'est qu'une manière d'en perdre.
Lorsqu'une nation sait ce qu'elle veut, elle n'attend pas qu'on la consulte; elle fait immédiatement connaître, par l'acclamation qu'elle pousse, soit la forme, soit le chef de gouvernement qu'elle veut.
Si l'Espagne avait voulu^la Régence, elle eût tout de suite
crié : « Vive la Régence ! »
Si TEspagne avait voulu la République, elle eût tout de suite crié : « Vive la République I »
Si l'Espagne avait voulu riluion ibérique, elle eût tout de suite crié : u Vive TUnion ibérique! vivent les Bragance I »
Si FEspagne avait voulu la duchesse de Monipensier, elle eût tout de suite crié : « Vive Marie-Louise ! vive Montpensier! »
L'Espagne n'a encore fait connaître que ce qu'elle ne voulait pas ; aussi a-t-elle crié tout de suite : a A bas les Bourbons! à bas la reine Isabelle!»
Si TEspagne ne sait pas encore exactement ce qu'elle veut, suffira-t-il de la consulter pour qu'elle le sache ?
Evidemment non.
Si l'Empire français, qui a érigé e.n doctrine européenne et en idée napoléonienne les grandes agglomérations, à défaut d'unTurgotou d'un Cobden, avait eu pour premier ministre un comte de Cavour ou un comte de Bismark, il y a deux ans au moins que le roi des Belges eût été mis au rang des souverains en disponibilité. Aucun souverain, à un plus haut degré, n'eût alors offert à l'Espagne plus de garanties d'un bon et sincère gouvernement constitutionnel que le roi Léopold II et son frère.
Si l'Espagne l'eût accepté pour roi, cette acceptation eût rendu facile l'accomplissement de la combinaison suivante :
Formation d'un royaume des Pays-Rhénans dont la couronne eût été offerte au roi de Saxe, qui n'est plus roi que de nom ;
Annexion territoriale de la Saxe à la Prusse, à titre de compensation ;
Neutralisation du royaume des Pays-Rhénans et démantèlement de toutes les forteresses construites chez nous contre nous.
Ce ne serait pas encore l'Unité géographique de la France, ce ne serait pas encore la solution, mais ce serait la tran-
LETTRE AU GÉNÉRAL PRIIf. 389
sîtion ; ce serait racbeminement à la rectiGcation par la paix de la carte d*£urope.
LETTRE AU GÉNÉRAL PRIlf.
A S. Exe. le général Prim, comte de Reus, marquis de Los
CastellejoSj ministre de la guerre.
' 14 octobre 1868.
tt Mon cher ami ,
tt Je viens de lire dans le journal le Gaulois^ avec autant de regret que de surprise, la lettre adressée à MM. Henri de Pêne et Edmond Tarbé, au Bas de laquelle vous avez apposé votre signature.
» Dans cette lettre, vraisemblablement écrite par M. deMiranda, et que vous n'aurez fait que parcourir, vous accusez de tt légèreté n ceux des journaux de Paris qui, sympathiques au gouvernement provisoire de Madrid, le voient avec anxiété perdre un. temps précieux, et vous vous écriez :
» Gomment ! elle serait lente une révolution qui ne date que de huit jours et qui a déjà fait ce que la nôtre a fait? Est-ce une mince besogne que celle de renverser une dynastie trois fois séculaire et d*établir un gouvernement en huit jours?
j> Maintenant que nous voilà constitués, nous ne tarderons pas à consolider la situation sur les bases de notre programme.
» Nous espérons qu'avec le concours de T Assemblée constituante, qui ne tardera pas à être convoquée, nous parviendrons, dans un très-bref délai, à le réaliser.
n Nous serons alors parvenus à posséder Pidéal 4>olitique de TËspagne contemporaine, c'est-à-dire une vraie monarchie consti-
TUTiONNELLE, fondée sur les bases libérales les plus larges que ce genre de gouvernement comporte.
» Mon cher ami, permettez-moi de vous le dire publique^ ment , a renverser » est en toat pays la besogne dont les révolutions s'acquittent le plus lestement. Ce n'est pas là une exception dont FEspagne ait le droit d'être fière. Est-ce que la France, pour ne citer que l'exemple que j'ai sous les yeux, a été tt lente » à renverser, en 1830, la dynastie des Bourbons, et, en 1848, la dynastie des d'Orléans? Qu'est-ce que la liberté a gagné en France au renversement du roi Charles X? Qu'est-ce que la liberté a gagné en France au renversement du roi Louis-Philippe? Je vous le demande. Sommes-nous plus libres? Non. Cependant, que devions-nous gagner à ces deux renversements? — Tout. Finalement, qu'y avons-nous gagné? — ^ Rien.
» Ce qu'il importe donc, ce n'est pas de renverser vite, c'est de remplacer vite et bien ce que l'on a renversé. L'expérience est là pour attester que les révolutionnaires, qui ne savent pas la veille de la révolution ce qu'ils feront d'elle le lendemain, rapidement débordés par le flot des exigences et des difficultés,' qui monte, monte, monte encore, monte toujours, ne tardent pas à expier leur imprévoyance par leur impuissance.
» C'est ce que je vous ai dit, mon cher ami, toutes les fois que, depuis l'avortement de 1854, nous nous sommes entretenus, nous et moi, de la nouvelle révolution qui paraissait inévitable en Espagne; c'est ce que je ne me suis pas borné à vous dire, c'est ce que je vous ai écrit, et, vous l'ayant écrit, c'est ce que j'ai imprimé, afin de donner date certaine à l'expression de mon opinion.
n Renverser la reine Isabelle, qui fausse tous les ressorts du gouvernement parlementaire, avilit ia royauté et fait plas qu'il n'est besoin pour se renverser elle-même, vous disais-je, n'est pas la grosse difficulté que les révolutionnaires auront à
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vaincre. Le grand obstacle quMls auront à surmonter, ce sera de la remplacer. S*ils proclament la déchéance avec Dne régence, quel sera le régent? Et, le jour de la majorité venu, quelle sera la garantie que le fils ne ressemblera pas à la mère? Si la déchéance s*étend non-seulement à toute la dynastie mais encore à toute la famille, à qui les Espagnols iront-ils demander un roi? Sera-ce au Portugal? Et si le Por* tngal refuse, à qui s'adresseront-ils? En admettant même qu'à force de recherches ils parviennent à le trouver, quel gage ce prince étranger leur donnera-t-:ii qu'il aura la loyauté du prince d'Orange, succédant au roi d'Angleterre Jacques II, sons le nom de Guillaume III? Un prince loyal , un prince qui ne se contredit pas, un prince qui reste fidèle aux engagements qu'il a pris et au serment qu'il a prêté avant d'être souverain, n'est-ce pas ce qu'il y a 4^ plus rare, car ce qu'il a promis solennellement, il l'oublie dédaigneusement dès qu'il est circonvenu par une cour qui l'isole et qu'il sent sous ses pieds les marches d'un trône lui donnant le vertige ?
D Après la rencontre d'Alcolea, après la fuite à l'étranger de la reine Isabelle, entre son époux, don François, et son intendant, M. Marfori; après la révolution triomphant une fois de plus en Espagne, ce que la logique prescrivait de faire, je l'ai indiqué; mais, comme toujours, les petites considérations l'ont emporté sur le principe et l'ont réduit au silence. Sous prétexte que la Chambre des députés existante . se composait de réactionnaires, les révolutionnaires n'ont pas voulu la convoquer, quoique sa mission se fût étroitement bornée à ces deux actes : — Nomination d'un président du conseil et vote d'urgence de la loi électorale en vertu de laquelle serait nommée la nouvelle Chambre des députés appelée à constituer le gouvernement définitif. Les révolutionnaires ont-ils eu raison de se défier de la révolution et de
mettre en doute la pression que la crainte de la multitude eût certainement exercée sur le vote de la Chambre des députés élue sous le règne de la reine Isabelle et sous le ministère Gonzalez Bravo? Je n*en sais rien, et n'en puis rien savoir; mais ce que je sais, c'est que dès qu'on ne suivait pas aussi scrupuleusement que possible l'étroit sentier constitutionnel, il ne Hillait pas craindre de se placer tout de suite sur la grande route révolutionnaire. Après qu'on a fait tant que de renverser une dynastie, il ne reste logiquement qu'une chose à faire, c'est de proclamer la république. Si le pays n'est pas républicain , alors qu'il garde la dynastie et qu'il vive avec elle tant bien que mal, car la mortalité est une loi éternelle et universelle, à laquelle n'échappent point les souverains, pas plus ceux qui sont mauvais que ceux qui sont bons.
V En arrivant à Madrid, le mercredi 7 octobre 1868, le premier cri que vous avez fait entendre, et qui a été accueilli avec des transports frénétiques, a été celui-ci : Abajo los Borbones! A bas les Bourbons! C'est-à-dire: ni prince des Asturies, ni duc de Montpensier, ni duc de Madrid!
M Mais ce cri, comment le concilier avec le passage de votre épître au Gaulois^ dans lequel vous faites luire aux yeux des Espagnols, comme devant être leur ci idéal politique, . ime ce vraie monarchie constitutionnelle » , fondée sur les bases libérales les plus larges que ce genre de gouvernement comporte? »
i> Si je n'ai pas perdu la raison et la mémoire, il me semble, mon cher ami, que la première chose qu'il faut à une monarchie constitutionnelle, c'est uq roi ou une reine.
» Or, ce roi , cette reine , où les tronverez-vous à l'étranger?
» En Portugal? Vous savez que non.
» En Italie? Vous savez également que non.
» En Angleterre? la France protesterait.