‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 135 sur 192 · LETTRE A LA JUNTE DE BARCELONE · texte numérisé non relu

LETTRE A LA JUNTE DE BARCELONE

vous accQser réception, en lear nom, de cette lettre de sympathie mutuelle; cependant je ne crois pas devoir la laisser sans réponse ; vous aurez donc la bonté de vous contenter de ma seule signature.

T> Nul, même parmi vous, ne désire plus vivement que moi rétablissement en Espagne de la liberté, car si elle s'y établit il n*y aura bientôt plus pour elle de Pyrénées; mais la liberté, il ne suffit pas de la conquérir, il faut la conserver.

a Trois fois, la première fois en 1789, la seconde fois en 1830, et la troisième fois en 1848, la France a conquis la liberté, et trois fois la France Ta perdue. Pourquoi Ta-t-elle toujours perdue après l'avoir si souvent conquise?

» Serait-ce parce que la liberté, selon l'expression banale, est tombée dans la licence ?

» La licence est l'enfance de la liberté.

» Comment comprendre que la liberté puisse parvenir à Tâge d'adolescence, à l'âge de maturité, si elle ne commence pas par l'enfance?

a La liberté a été ce qu'il était dans sa nature qu'elle fût. Il n'y avait qu'à la laisser croître et mûrir. C'est en se développant qu'elle se fût contenue d'elle-même, comme l'enfant apprend à se contenir en grandissant. Au lieu d'apaiser ses cris, le pouvoir, qu'elle empêchait de dormir, a trouvé plus court et plus simple de l'étoufier. Le sort que la liberté a eu en France est le sort qu'elle ne tardera pas à avoir pareillement en Espagne, si vous ne vous hâtez de prendre à cet égard toutes les précautions que prescrit l'expérience.

» Ne vous abusez pas, Messieurs I

» Ce serait vous abuser que de vous imaginer, selon votre

expression , que vous êtes u pleinement en possession de la

liberté, qu'il ne vous manque plus rien de ce qui constitue

la dignité de l'homme et le droit tout entier, d

V Est-ce que l'Espagne n*a pas une armée qui dépasse 200,000. hommes (1)?

» Est-ce que cette armée a été licenciée le lendemain du jour où elle n'a plus eu à renverser le trône qu'elle avait soutenu?

» Est-ce que vous connaissez un pays, en commençant par nommer le vôtre, où le pouvoir, s'appuyant sur une armée permanente, ait jamais scrupuleusement respecté liberté et constitution? Lorsque le pouvoir a dans ses mains une épée et que la liberté est sans armes, où sont les garanties de la liberté? Est-ce qu'elle n'est pas à la discrétion du pouvoir? Si la liberté a pris racine en Angleterre, c'est qu'en Angleterre il n'y avait, en réalité, pas d'armée, et qu'en fout cas l'armée ne peut être retenue sous les drapeaux tant que le Parlement n'a pas renouvelé la loi (mutiny bill) qui les maintient, laquelle n'est valable que pour un an. Un soldat en uniforme ne peut franchir Temple-Bar et se montrer à Londres dans la Cité. Si la liberté a pofté aux États-Unis des fruits si précoces et si abondants, c'est qu'aux Etats-Unis l'armée est licenciée le lendemain du jour où elle a cessé de combattre. Pourquoi l'Espagne entretiendrait-elle une armée permanente? Y a-t-il dans les deux mondes un seul Etat qui menace le territoire espagnol?

r> Si VOUS tenez , Messieurs , à garder ce le bien que vous possédez et que vous nous souhaitez » , bien que vous possédez moins en réalité qu'en apparence, ce que vous exige-

(1) Capitaines généraux de Tannée. . 5

Lieutenants généraux 63

Maréchaux de camp 130

Brigadiers-colonels 320

État-major. 2,200

Officiers 9,692

Soldats.. . 200,426

Total 212,836

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rez avant tout, ce sera le licenciement de rarmée, sauf à convertir en rente viagère le traitement des officiers. Si lourde que puisse paraître cette dette viagère, FEspagne en portera légèrement le poids le lendemain du jour où elle aura été délivrée de ce servage corporel qui se déguise sous le nom de recrutement obligatoire.

» Licenciement de Farmée et abolition du recrutement obligatoire : tel est le cri que doivent pousser à l'unisson toutes les juntes de TEspagne.

« Ce ne sera qu*à cette condition qu'elles préviendront des joaraées pareilles à celles qui ensanglantèrent Paris les 23, 24et25 juin 1848, journées qui donnèrent naissance à Télat de siège, à la dictature militaire et à la transportation en masse , précédée de la suppression de tous les journaux qui eussent énergiquenient protesté contre la résurrection de l'arbitraire , à Tombre de la terreur, presque au lendemain d'une révolution faite au nom de la liberté.

r> Si vous en avez le pouvoir, Messieurs, empêchez vos concitoyens de glisser dans Tornière des Assemblées constituantes, qui n'ont jamais rien constitué. I » Dans les circonstances suprêmes, il ne faut pas délibérer,

I il faut agir.

» Espagnols, faites en 1868 ce que les Français n'ont pas Tait en 1848 : agissez!

. » Allez au but par le chemin le plus court I

» N^allez ni en Portugal, ni en Italie, ni ailleurs, demander Taumône d'un roi qui, fût-il sincèrement constitutionnel, ne pourrait vous donner aucune garantie, aucune certitude que son fils le serait scrupuleusement!

» Que vous propose le ministère Serrano-Prim , qui a succédé au ministère Gonzalez Bravo ?

« 11 vous propose de constituer le pouvoir.

» C'est ce qu'il y a de moins important et de moins urgent; ce qu'il y a de plus urgent et de plus important, c'est

de constituer la liberté par elle-même, c'est de Tasseoir carrément et inébranlablement sur sa base.

» Non-seulement cela est possible, mais cela est facile et ne demande ni beaucoup d'efforts ni beaucoup de temps.

» Cela aurait déjà pu être un fait accompli.

» Ne laissez pas à Tunion qui , cela est vrai , a fait votre force, mais pour renverser, le temps de rompre le faisceau I

» S'il est vrai que, mal défini et mal compris, le mot de République effraye en Espagne, n'établissez pas la République de nom, mais établissez la République de fait, sauf à l'appeler, non pas le gouvernement constitutionnel j mais le gouvernement rationnel!

» Le gouvernement constitutionnel, c'est le pouvoir divisé, c'est la liberté contenue par le pouvoir.

» Le gouvernement rationnel, c'est le pouvoir restreint, c'est le pouvoir contenu par la liberté.

» Toutes mes sympathies et tous mes vœux.

» Emile de Girârdin. »

RÉPUBLIQUE ou RESTAURATION.

18 octobre 186iS.

Sous ce titre : République et Républicains, le journal la France, intervenant en faveur du général Prim contre moi, se prononce contre l'établissement de la république en Espagne. La raison qu'il donne, c'est que a pour constituer une république il faut des républicains » .

Peut-être est-ce plus vrai en apparence qu'en réalité! Peut-être est-ce moins vrai que spécieux!

Sans les républicains de la veille et leur inlolérance , la République proclamée à Paris le 24 février 1848 se fût fondée inébranlablement, car Timmense majorité, de laquelle je faisais partie, s'était sincèrement ralliée à elle et Tavait acclamée de> tout cœur, sans aucune arrière-pensée de retour et de réaction.

S'il est douteux que des républicains soient nécessaires pour instituer une république , ce qui n*est pas douteux , c'est qu'il faut une dynastie pour fonder une monarchie héréditaire.

Le général Prim et le maréchal Serrano ayant crié : Ahajo los Borbones! et ce cri ayant été répété par le peuple avec des transports frénétiques, où donc est la dynastie qui succédera en Espagne, soit à la dynastie renversée en 1868, celle de la reine Isabelle, soit à la dynastie écartée en 1833, cel|^ des fils de don Carlos, neveux du roi Ferdinand VII, n'ayant cessé depuis trente-cinq ans de protester contre la violation, selon eux, de la disposition du pacte de famille de 1761, qui avait exclu les femmes du droit à la couronne ?

Nul, je le suppose, ne prétendra qu'il soit plus facile de trouver des fondateurs de dynastie que de trouver des présidents de république.

Tout citoyen en possession de la faveur publique peut, le lendemain d'une révolution qui a délivré de l'oppression son pays, être acclamé ou élu président; mais il ne viendra pas à l'idée de ses concitoyens de le proclamer de but en blanc et sans transition roi ou empereur, et de lui poser sur la tête une couronne. Napoléon P', malgré ses éclatantes victoires^ et Napoléon III, malgré l'illustration de son origine, n'ont gravi les marches du trône qu'après avoir été, Tun premier consul, l'autre président de la République.

Le général Prim serait élu président des États-Unis ibériques, que nul ne s'en étonnerait; mais s'il se faisait pro-

clamer roi d'Espagne tout le monde en rirait, et personne ne le prendrait plus au sérieux que le ci-devant empereur Soulouque.

D'où vient, en réalité, la difficulté pour TEspagne de renouer le fil rompu de la monarchie constitutionnelle? Cette difficulté vient de Texclusion du prince des Asturies, en faveur duquel il eût suffi que la reine Isabelle, sa mère, abdiquât.

Si , en efiet , a Tidéal politique » du général Prim est la monarchie constitutionnelle, et si cet idéal politique doit être, ainsi qu'il le prétend , celui de TEspagne délivrée et libre , pourquoi donc le premier mouvement et la première parole du général Prim, d'accord avec le maréchal Serrano, qui ne s'y fût certes pas opposé, n'a-t-il pas été d'enrayer tout de suite la révolution en criant Vive Alphonse XII ! on Vive Ferdinand VIII 1 ^

Au lieu de cela, ayant crié : Ahajq los Borhones! quelle a pu être sa pensée, quel a pu être son espoir? Il n'ignorait pas, il ne pouvait pas ignorer dans quelles difficultés inextricables et invincibles il allait se jeter tête baissée s'il de manilait un fondateur de dynastie nouvelle, un roi d*Espagne soit au Portugal, soit à TltaLie, soit à la Grande- Bretagne, soit à la France. Cette difficulté ne se fût pas présentée en 1868 si en 1866, lorsque la Prusse, rectifiant ses frontières, s'est agrandie de tous les territoires qu'elle a pris au Danemark, au Hanovre, à la Hesse et au Nassau, la France, rectifiant aussi ses frontières, se fût au moins pareillement agrandie des territoires enclavés qui forment le royaume de Belgique. Alors eût été en disponibilité un roi qui eût ofi'ert aux Espagnols toutes les garanties de sincérité constitutionnelle et de loyauté personnelle. Le roi des Belges n'a qu'un fils, le jeune duc de Brabant, qu'il est menacé de perdre; mais il a un frère, le comte de Flandre, qui est jeune et nouvellement marié.

La politique se composant de la réunion de tontes les combinaisons possibles, sans en omettre une seule, sous peine de fausser le jeu, j*ai dû mentionner celle-ci, que le joaraal la France signale comme impliquant de ma part une contradiction.

Les écriyains d*un journal sont-ils donc comme les chevaux de voiture, auxquels on met des œillères? Ne doiventils regarder que devant eux? Leur est-il interdit de regarder antonr d'eux?

Est-ce qu'à défaut de don Ferdinand, père du roi de Portagal; est-ce qu'à défaut du prince Amédée, le second fils du roi d'Italie; est-ce qu'à défaut du prince Alfred, le second fils de la reine Victoria, j'ai proposé aux Espagnols de se rabattre sur le roi des Belges en non-disponibilité?

Je me suis borné à constater que si la France n'eût pas laissé échapper en 1866 l'occasion qui s'était offerte à elle d'effacer de sa mémoire le triste souvenir de Waterloo et de rentrer dans ses frontières de 1801, dans ses frontières naturelles, devenifts ses frontières nécessaires, l'Espagne eût pu sortir aisément de Tembarras dans lequel Font plongée le maréchal Serrano et le général Prim en manquant de décision. Ils n'ont pas vu qu'il n'y avait pas d'autre alternative que celleci : ou le prince des Asturies proclamé roi en remplacement de sa mère ayant abdiqué ; ou la République fédérative, avec président non révocable comme aux États-Unis, ou président révocable aux termes de l'amendement Grévy.

Je n'ai donc rien à rétracter de ce que j'ai dit quand j'ai parlé du roi des Belges dans mon article intitulé : Le Lendemain d'une révolution. Ce que j'ai dit des périls inhérents &ai lenteurs mortelles de l'élection, de la convocation et des délibérations d'une Assemblée constituante, je le maintiens, et les événements montreront qui aura vu le plus juste en cette grave conjoncture, du journal la France ou du journal la Liberté,

Plus je mûris, et moins les grandes phrases m'imposent.

Ou la souveraineté nationale est une vérité, ou elle est une imposture.

Si elle est une vérité, elle ne peut s'aliéner, elle doit rester la souveraineté; conséquemment, elle ne saurait être la royauté héréditaire; elle ne peut être que la Répul)lique sous la forme garantissant le plus efficacement la pleyie liberté de tous et de chacun.

Si elle est xine imposture, quel cas convient-il d'en faire?

Crier Vive la souveraineté nationale! c'est logiquement et implicitement crier Vive la République!

Si les Cortès constituantes se réunissent en 1868, elles feront ce qu'en 1848 a fait en France l'Assemblée constituante : elles avorteront laborieusement.

Pourquoi des Cortès constituantes?

Pourquoi une Constitution?

Pourquoi pas tout simplement un plébiscite?

Le plébiscite est aux constitutions ce qu'est le chemin de fer aux lourdes diligences des siècles derniers.

Au lieu de se borner à acclamer la souveraineté nationale, pourquoi ne pas faire plus et mieux? Pourquoi ne pas appeler tout de suite le peuple espagngj tout entier à l'exercer? Pourquoi ne pas l'appeler à consacrer directement par son vote toutes les libertés indivisibles? Pourquoi ne pas l'appeler à prononcer lui-même l'abolition du service militaire obligatoire, et autant que possible la localisation de l'impôt réduite à sa forme la plus simple? Plus la tâche da gouvernement central aura été ainsi restreinte , et moins il aura de risque d'être renversé.

Par expérience, je suis , sauf à les améliorer sans cesse, pour les gouvernements existants, contre les gouvernements en projet que l'on ne sait comment établir le lendemain d'une révolution; je suis contre les insurrections, les conju-

rations, les coups de Peuple, les coups de Partis, les coups d'Etat, tout ce qui procède enfin de la violence et de la destruction au lieu de procéder de la science et du progrès; mais dès que je me trouve en présence d'un trône vacant, je ne puis ni*enipécher de reconnaître qu'il n'y a qu'une seule forme de gouvernement qui ne soit pas incompatible avec la souveraineté nationale : c'est la forme républicaine, avec des institutions locales qui opposent un obstacle invincible à toutes les tentatives d'usurpation hypocrite ou de dictature militaire. Aucune révolution ne m'a jamais trouvé dans les rangs de ceux qui la tramaient, à moins de confondre ce qui s'eiclut : les révolutions d'idées avec les révolutions de rues. Si lent qu'il fût dans sa marche, si arriéré qu'il fût sar son siècle, je n'ai jamais rien fait qui put et dût hâter d'une minute la chute d'un gouvernement; je n'ai jamais rien fait qui permît qu'on me reprochât d'avoir manqué de patience. J'ai critiqué souvent, conspiré jamais. Ce témoignage que je puis me rendre hautement sans craindre qu'aucune voix s'élève pour me contredire , les dépositaires de l'autorité, ceux qui en France l'opposent à la liberté, pourraient-ils tous se le rendre?

Si, comme je le crains, les grandes phrases du journal la France trouvent dfe l'autre côté des Pyrénées plus d'écho que ces simples réflexions du journal la Liberté ^ où ces grandes phrases conduiront-elles l'Espagne? La détournant de la République, elles la mèneront à une Restauration. 1868 sera une nouvelle édition de 1854. Malgré toute l'énergie de sa volonté, le général Prim sera aussi impuissant à fonder en Espagne la monarchie constrtutionnelle que l'ont été successivement le maréchal Espartero, le maréchal Narvaez, le maréchal O'Donnell, sans nommer M. Olozaga, parce que pour fonder une monarchie constitutionnelle il faut un monarque constitutionnel, et que c'est précisément ce qui manque à l'Espagne.

Que les Espagnols ne s'abusent point! Si la prévoyance et la logique ne fondent pas en Espagne les États-Unis ibériques, la misère et Timpuissance y ramèneront la royauté déchue.

Ou République, ou Restauration.

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