LA RÉPONSE DU GÉNÉRAL PRIM. S
A moins de mettre sur mes yeux le bandeau ministériel et de les fermer à Tévidence, il m'est impossible de ne pas voir que c*est la petite politique qui règne à Madrid.
Monarques et ambassadeurs doivent être satisfaits, car ils doivent être rassurés.
Je ne saurais partager cette satisfaction, car j*avais imaginé pour le général Prim, dont je connais et dont j'apprécie le très-noble caractère, un autre rôle que celui dont il a la modestie de se contenter. S'il s'en contente afin de donner un démenti à ceui qui l'accusent de vanité et d'ambition, il a tort, car il se rapetisse. Il est des situations où l'on ne saurait trop se grandir, où l'abnégation est dans l'ampleur et Don dans l'exiguïté de l'ambition , où ce n'est pas de 1^ médisance et du jugement de ses contemporains qu'il faut se préoccuper, mais de la postérité et du jugement de l'histoire. Qui donc de son vivant a été plus attaqué et plus calomnié que Washington ?
Qaoique le général Prim qualifie cette opinion de a para" doxale » , j'aurais compris qu'après le pronunciamiento de la flotte à Cadix et le combat d'Alcolea, le brigadier de marine Topete , le maréchal Serrano et le général Prim donnassent deux heures à la reine Isabelle pour abdiquer en faveur de son fils et signer la nomination soit d'un conseil de régence composé du maréchal Serrano, du général Prim et da brigadier de marine Topete, soit de l'un d'eux en qualité de régent chargé de composer le nouveau cabinet ; j'aurais compris que le nouveau ministère , ainsi nommé par le régent , convoquât immédiatement les Cortès, sans se préoccuper autrement de leur origine et de leur opinion, afin de leur faire voter d'urgence la nouvelle loi électorale et l'abrogation de toutes les lois restreignant pu supprimant les libertés provinciales, les libertés communales, la liberté de la presse, la liberté de réunion et la liberté d'association, ce que les Cortès eussent fait sans aucune résistance : car en
temps de révolution, les plus réactionnaires de la veille sont les plus révolutionnaires du lendemain ; ils sont les plus souples, parce qu'ils sont les plus compromis ; la peur leur tient lieu de conviction ; on Ta vu en France le 25 février 1848, Ceût été la révolution immédiatement éteinte et la partie scrupuleusement jouée' et facilement gagnée. Le jeune prince des Asturies est né le 28 novembre 1857 ; il n'a pas encore onze ans. Sa minorité offrait donc plus de temps qu'il n'en fallait pour asseoir la monarchie constitutionnelle sur des bases à l'abri de toute atteinte. L'expérience attestant qu'il est sage de ne se fier au caractère d'aucun prince, je ne m'arrête pas à parler du caractère plus ou moins formé déjà du prince des Asturies, c'est un détail. Qui aurait jamais pu croire que le roi Victor-Emmanuel, il galantuomo, permettrait que ses troupes tirassent sur Garibaldi , uniquement coupable de vouloir lui donner les États romains par les mêmes moyens qu'il lui avait donné les États napolitains, que le roi d'Italie avait acceptés !
Le général Prim, le maréchal Serrano et le brigadier de marine Topete n'ayant pas jugé qu'il fut possible ou qu'il convint de jouer la partie telle que je viens de l'indiquer, mon avis est qu'alors il n'y avait plus ni à marchander ni à balancer ; il n'y avait qu'à déclarer le trône d'Espagne vacant de fait et de droit, et qu'à adresser au peuple espagnol un Manifeste qui lui exposât que, la reine Isabelle ayant indignement trahi toutes les espérances fondées sur elle et déloyalement violé le pacte fondamental, il n'y avait aucune certitude de penser que cet exemple ne serait pas suivi par toute autre personne dynastique appelée à la remplacer, quel que fût le soin mis à la choisir le plus judicieusement possible; qu'en conséquence, tous les Espagnols âgés' de vingt et un ans, en état d'écrire leur bulletin de vote, étaient convoqués à l'effet de choisir et d'élire celui d'entre eux qui, élu pour un temps déterminé, leur paraîtrait le plus digne de recevoir en dépôt la souveraineté nationale, soit, comme
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Washington, à titre de président des Etats-Unis ibériques; soiti comme Cromwell, à titre de protecteur ; soit, comme Bolivar, à titre de libérateur; soit, plus simplement, comme le général Cavaignac, à titre de chef du pouvoir exécutif, soit enfin à tout autre titre.
Qu'importe le titre ! qu*importe même la forme du gouvernement, lorsque toutes les libertés individuelles et publiques dont la réunion fait la pondération de la liberté sont inviolablement garanties! Qu'est-ce que l'hérédité y ajoute? Qu'est-ce qu'elle en retranche? Toutefois, il est impossible de contester que, logiquement, la liberté s'accorde plus cer^ tainement avec l'élection et la république qu'avec l'hérédité et la monarchie, avec le pouvoir temporaire et à terme limité qu'avec le pouvoir héréditaire et à terme indéfini.
J'admets que le ministère, dont le général Prim est le bras armé, dont il est le cœur, dont il est la tête, réussisse à trouver la tige dynastique qu'il se propose de transplanter en Espagne : où est la garantie que le nouveau souverain, aux prises avec deux tendances contraires, la tendance libérale et la tendance cléricale, ne se laissera pas dominer par la dernière, et que les vaincus du 19 septembre 1868 ne reviendront pas en vainqueurs? Serait-ce donc sans exemple? N'est-ce pas ce qui est arrivé en Espagne après la révolution de juin 1854? N'est-ce pas ce qui est arrivé en France après l'élection de décembre 1848?
Si j'étais à la place du général Prim, ce qui est arrivé en
Italie au général Garibaldi, et en France à MM. Ledru-RoUin,
Louis Blanc, etc., me donnerait mûrement, très-mûrement
à réfléchir; je ne répondrais que de moi, et je ne voudrais
avoir d'autre associé à ma tâche que le parti républicain. Il
se peut que ce ne soit pas le parti le plus nombreux, mais
c'est assurément le parti le plus éclairé et le seul puissant.
La preuve de sa puissance, c'est qu'il lui a suffi de se tenir
à l'écart pour faire échouer les trois précédentes tentatives
du général Prim. Pourquoi donc un parti auquel des hommes tels que M. Olozaga lui-même rendent publiquement ce témoignage, que c'est le ^i^ parti de l'avenir », ne serait-il pas le parti du présent? Ajourner Taccomplissement d'un progrès dont la réalisation peut avoir immédiatement lieu, c'est de la pusillanimité. Or, sur la pusillanimité, rien de durable, rien d'élevé, rien de large ne saurait se fonder.
A la place du général Prim, avec le prestige qui s'attache à son nom et le pouvoir qu'il a entre les mains, ayant fait ce qu'il a fait, mais ce que, moi, je n'eusse jamais fait, ayant conspiré contre la reine au lieu d'attendre patiemment sa mort, la tâche que je me fusse donnée eût été celle-ci : — Accomplir en Espagne, après le 19 septembre 1868, tout ce que l'auteur du coup d'État du 2 décembre 1851 eût dû accomplir en France ; être l'homme de la liberté élevée à sa plus haute puissance ; se servir de cette immense force moderne pour désarmer tous les partis et résoudre toutes les questions. Quelle grande et belle tâche!
Avoir son nom glorieusement inscrit dans l'histoire à la suite du nom de Washington, quelle récompense ! *
Ah! ce serait alors que ces mots « la régénération de V Espagne yi ne seraient pas de vains mots!