DÉPART POUR MADRID
aO octobre 1868.
Plusieurs journaux annoncent que je suis parti pour me rendre à Madrid.
J'ai, en efiet, reçu deux lettres du général Prim: Tune particulière, en date du 13 octobre, me rappelant l'exécution de la parole que je lui avais amicalement donnée il y a
plusieurs années,, d'aller me mettre à sa disposition en Espa« gne le jour où il aurait entre les mains le pouvoir d'y faire régner la liberté avec Tordre et Téconomie; Tautre, en date du 19 octobre, et qui est une réponse à ma lettre du 14 octobre (1).
' Je ne suis pas parti pour Madrid, et il est môme très-douteux que je me rende en Espagne. Je ne suis pas dressé au rôle de mouche du coche, et le gouvernement auquel j'ai jamais offert mes services est encore à naître. L'hésitation qui pe retient à Paris ne m'eût pas retenu si l'une de ces deux choseç eût eu lieu :
Si le général Prim eût été nommé, par les Cortës immédiatement constituées, président du conseil des ministres et chef du pouvoir exécutif, comme le général Cavaignac le 25 juin 1848 (amendement Grévy);
Si le général Prim, d'accord avec le maréchal Serrano et le brigadier de marine Topete, après avoir pu|^lié un décret portant abrogation de toutes les lois mettant obstacle au plein exercice des libertés communales et provinciales, de la liberté de la presse, de la liberté de réunion, de la liberté d'association, de la liberté de croyance et de la liberté d'enseignement, eût convoqué tous les Espagnols âgés de vingt et un ans, en état d'écrire lisiblement leur bulletin, à l'effet de choisir par voie de plébiscite celui d'entre eux qu'ils eussent jugé le plus digne d'être le dépositaire de la souveraineté nationale dans l'intérêt des libertés publiques.
Mais le général Prim, qui au risque de sa vie n'a pas reculé devant la responsabilité du renversement de la reine Isabelle, et de l'exclusion tout au moins de sa dynastie, sinon de sa famille, reculant, au risque de sa gloire, devant la responsabilité de l'accomplissement de sa tâche; mais le général Prim s'arrêtant à mi-chemin par des demi-scrupules; mais le général Prim préférant la voie lente et indirecte
(1) Voir plus hautf page 389.
CONSTITUTION, plébiscite! 415
d^iine Assemblée constituante, voie condamnée par l'expérience, à la voie rapide, directe du plébiscite, voie justifiée par le succès, je me suis posé cette question : Qu*irais-je fiiire à Madrid avant ou pendant la réunion des Cortès appelées à statuer sur la forme du gouvernement de TEspagne et sur le choix du chef de TÉtat, que ce chef se nomme roi ou qu'il se nomme autrement?
La réponse que je me suis faite à moi-même n'ayant pas été satisfaisante, je suis resté à Paris.
constitution, plébiscite.
21 octobre 1868.
Il ne s'agit pas ici de rechercher si TEspagne a eu raison ou a eu tort de devancer la loi de la mortalité humaine et de renverser militairement la reine Isabelle, au lieu d'attendre patiemment la mort de la fille de Ferdinand VU et le règne du jeune prince des Asturies ; il ne s'agit pas de discuter, rétrospectivement si TEspagne a eu raison ou a eu tort de faire table rase de la dynastie régnante sans savoir par quelle autre dynastie il serait possible de remplacer la dynastie renversée, et au risque de faire implicitement table rase de la royauté; les choses étant ce qu'elles sont, il s'ngit de rechercher ce que l'Espagne a de mieux à faire aujourd'hui et demain pour ne pas tomber dans limpuissance et la violence, qui seraient le fleuve de sang sur les flots duquel reviendrait, voiles déployées, la barque royale se nommant Restauration et portant soit le jeune Alphonse XII, soit le jeune Charles Vil.
Cette recherche intéresse la France presque autant que
s'il s'agissait d'elle-même ; car si les efforts tentés en Espagne pour y fonder la liberté garantie par un goqvernement qui ne puisse plus la détruire, pas même la restreindre, y échouaient piteusement, cet échec, (;^uoiqu'il pût]ustement s'expliquer soit par des causes locales , soit par des prétentions personnelles, serait un argument dont ne manqueraient pas de s'emparer pour le retourner contre la liberté, en France, tous les adversaires qui l'y combattent , les uns par clairvoyance, les autres par aveuglement.
Ce que l'Espagne a de mieux à faire, c'est d'établir sans aucune perte de temps le règne de la liberté, succédant au règne de la révolution, qui a succédé au règne de la reine Isabelle.
— Comment établir le règne de la liberté?
— Par l'unité du pouvoir rationnellement enfermé dans un cercle d'attributions où il ait toute liberté de se mouvoir, mais duquel il lui soit matériellement impossible de sortir.
Que la première condition imposée à l'unité du pouvoir soit le respect de toutes les libertés locales, qu'elles se nomment/u^ro^ ou autrement !
— Comment établir l'unité du pouvoir?
— Par un plébiscite.
Le plébiscite , c'est le peuple prononçant comme jury et rendant son verdict souverain; le plébiscite, c'est le peuple directement et loyalement consulté, et donnant directement et librement son avis; le plébiscite, c'est' la souveraineté nationale dégagée de tous les pouvoirs intermédiaires, de tous les rouages locaux et de toutes les influences délétères qui le plus souvent la faussent, l'altèrent, l'énervent ; le plébiscite, c'est l'économie du temps dans les conjonctures où il importe de ne pas perdre un jour, une heure, une minute, une seconde ; le plébiscite, c'est la vitesse la plus grande appliquée à devancer dans sa marche menaçante le. torrent des défiances