NI RÉVOLUTION NI RÉACTION
prête à éclater à la première occasion, souvent la moins grosse et la plus imprévue.
L'erreur qui perd touà les gouvernements, c*est qu'il n'en est aucun qui ne s'imagine que s'il eut été à la place de celui auquel il a succédé, il ne fût pas tombé.
Le gouvernement de 1830 levait les épaules de pitié et de dédain lorsqu'on lui objectait la chute du gouvernement de 1815; il s'imaginait qu'il avait pris inrailliblement toutes ses mesures contre l'émeute, et croyait fermement que jamais aucune insurrection ne serait de taille à le renverser. C'est la croyance que je lui ai entendu exprimer dans les termes les plus arrogants deux jours avant le 24 février 1848, à un grand dîner politique auquel j'assistais avec Lamartine chez le marquis de Boissy.
La République de 1848, lorsqu'elle avait à sa tète les habiles et heureux conspirateurs formés à l'école du National et de la RéformCj était profondément persuadée que jamais aucun parti ni aucun prince n'oserait même tenter de la renverser. ;; Le gouvernement de 1868 qui aspire à s'établir en Espagne se berce dans la conviction qu'avec des circulaires à l'adresse de l'armée, des manifestes à l'adresse du peuple, des élections qui nomment des Cortès constituantes et des Certes constituantes qui votent une constitution, il échappera au triste avortement de la révolution de 1854.
En France, en Espagne et ailleurs, il y a un petit détail qu'oublient très-vite les gouvernements affamés et altérés de pouvoir, les gouvernements dont la naissance révolutionnaire est la négation de l'hérédité consacrée : c'est que, toujours et inévitablement, il survient un moment critique et décisif où ils ont été considérablement affaiblis, soit par une lourde faute, soit par une succession de fautes, ayant mis à découvert le défaut de la cuirasse par lequel ils peuvent être mortellement frappés. Or, ce moment est celui que ne manque jamais, pour tenter un effort suprême, la révolution inter-
rompue et implacable, toujours aux aguets. Cq n'est pas le jour où les gouvernements sont forts et vigilants, c'est le jour où ils sont faibles et effarés qu'elle les frappe au cœur et les foule aux pieds. Est-il un gouvernement qui puisse s'abuser jusqu'à ce point, de croire qu'il ne commettra pas de faute irréparable, et que, lui aussi, n'aura pas son beure de défaillance? Si le ministre Gonzalez Bravo ne s'était pas cru cent fois, mille fois certain de vaincre les résistances qu'il qualiGait de séditieuses, est-ce qu'il eût été assez imprudent» assez insensé pour les affronter, n'étant pas résolu d'écbapper par une mort exemplaire à une chute piteuse?
Faire mieux que les gouvernements déchus auxquels ils ont succédé par suite d*une révolution victorieuse, telle est la prétention de tous les gouvernements nouveaux ; il ne vient à l'esprit d'aucun Ae faire autrement.
Mais si les gouvernements sont routiniers, leurs ennemis ne le sont pas moins. Restreindre le pouvoir de telle sorte que, le voulût-il, il ne puisse jamais attenter à la liberté, n'est pas le but qu'ils se proposent; ce qu'ils cherchent, ce qu'ils veulent, c'est se l'approprier, c'est le posséder, c'est l'exercer, c'est le tenir dans leurs mains, c'est en porter le poids au risque de fléchir sous lui.
Si la révolution trois fois victorieuse en France au nom de la liberté, en 1789, en 1830 et en 1848, était victorieuse une quatrième fois, la liberté, cette fois, serait-elle enGn déGnitivement fondée?
Je ne le crois pas.
Comment le croirais-je, en voyant ce que je vois, en entendant ce que j'entends, en lisant ce que je lis?
Aussi suis-je contre la révolution, parce que je ne veux pas de la réaction, et suis-je contre la réaction, parce que je ne veux pas de la révolution
Ainsi s'explique comment je ne suis ni avec la réaction, qui ment impudemment lorsqu'elle prétend que le coup d'État