NI RÉVOLUTION NI RÉACTION
18 novembre 1868.
Ni révolution ni réaction : ^— telle est la ligne entre deux ornières, également profondes, que je me suis tracée et que j'ai toujours suivie depuis que j'appartiens à la politique. Une première preuve que cette ligne est la bonne, c'est que je suis peut-être le seul homme de mon pays et de mon temps parmi les députés et les journalistes à qui la liberté n'ait jamais eu à reprocher, soit avant 1848, soit après 1848, un seul acte de défaillance ni de défiance. Une seconde preuve non moins décisive, c'est qu'aucune des attaques furibondes ou perfides dont j'ai été alternativement l'objet des deux parts — côté de la révolution et côté de la réaction — n'a jamais réussi à m'isoler et à rompre le faisceau de mes fidèles et sympathiques lecteurs. En mars 1866 j'achète le journal la Liberté; il avait deux cent vingt-cinq abonnés. Quel est le journal politique quotidien de Paris qui, après le Siècle, a immédiatement compté et compte toujours le tirage
le plus considérable incomparablement? N'est-ce pas la Ltherté^ quoiqu'elle se soit constamment tenue à égale distance de rhostilité et de la servilité, et qu'elle n'ait jamais bésité à frapper au cœur la banalité toutes les fois que celle-ci s'est rencontrée en travers de son chemin pour l'empêcher de passer? Ne suis-je pas autorisé à en conclure que la France ne veut de la violence sous aucun nom, pas plus sons le nom de révolution que sous le nom de réaction, et réciproquement?
Ce que voudrait la France, ce serait ce que je n'ai cessé de demander pour elle depuis trente ans, ce serait la stabilité par la liberté. Cette stabilité, la France ne l'aura que par la liberté pondérée.
La liberté pondérée, c'est celle qui trouve ses contrepoids, ses limites et sa règle dans son itidivisibilité. Toute liberté fractionnée est une liberté subversive ; c'est ce que je soutiens et c'est ce que Fespérience démontre, puisqu'il n'y a de stabilité que dans les pays oii la liberté, soit en droit, soit en fait, se compose de la réunion totale de toutes les libertés partielles^ sans qu'une seule, si petite qu'elle soit, manque au faisceau.
Ce que voudrait la France, ce serait un gouvernement, quels qu'en fussent lé nom et la forme, qui ne commît pas tous les actes arbitraires contre lesquels, la veille de son établissement, il avait protesté, soit au nom de la révolution contre la réaction, soit au nom de la réaction contre la révolution. Pauvre France! elle a beau changer de gouvernements, elle a beau passer de la Révolution à l'Empire, de TEmpire à la Restauration, de la Restauration de 1815 à la Monarchie de 1830, de la Monarchie de 1830 à la République de 1848 et de la République de 1848 à l'Empire de 1852, les excès de pouvoir ne changent pas. Ils demeurent toujours les mêmes. C'est pourquoi la révolution que l'on coiUprime n'est jamais que la menace d'une autre révolution