‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 23 sur 192 · CE QUE NOUS VOULIONS, CE QUE NOUS VOULONS · texte numérisé non relu

CE QUE NOUS VOULIONS, CE QUE NOUS VOULONS

Si, en 1861, le goavernemeDt français, au lieu de conspirer rexpédition du Mexique et d*encouragcr en 18C3 Tinsurrection polonaise, avait donné Texemple d*une grande réforme militaire basée sur la suppression de Tiropôt corporel et la réduction considérable de TelTectir, ce qui eût permis de compléter rapidement ce que M. de Persigny a trèsjusiement appelé « V outillage de la paix ^ » nul doute que toutes les autres puissances ne se fussent empressées de le suivre, et si elles ne Teussent pas suivi, où eût été le danger? Elles eussent creusé plus profondément encore sous leurs pieds le gouffre du déficit, elles eussent fait monter plus haut encore les flots du mécontentement des peuples, auxquels le poids des impôts eût paru d^autant plus lourd qu*il eut été rendu en France plus léger, ce dont aucune nation n'eût manqué de se rendre compte par comparaison. Pendant ce temps Tactivité française et le crédit français eussent pris tout leur essor; Faccroissement du revenu public eût permis d'opérer toutes les réformes fiscales que promettent brujamment toutes les révolutions politiques, et que toutes ajournent imprudemment, car elles grossissent ainsi les probabilités et les risques d'une révolution sociale.

Ce que nous voulions a été une longue attente et un vain espoir.

Ce que nous voulons maintenant, cVst le désarmement par la guerre résolument entreprise, habilement conduite et rapidement terminée, puisque nous n'avons pu l'obtenir par la paix glorifiée.

S*il faut absolument à l'Europe pour la guérir de la folie de ses armements sans motifs et sans fin une douche de saug, que cette douche de sang lui soit donnée, mais que les progrés de cette folie sanguinaire soient arrêtés I

Au point excessif où ils en sont venus, comment les arrêter autrement?

Folie! est aussi l'expression dont se se servait il y a vingt ans Richard Cobden lorsqu*il disait :

Ma première objection à ce système est sa suprême foue ; car, lorsque deux pays augmentent dans la même proportion leurs forces^ ni Tun ni Tautre ne gagne au changement, et le résultat est une perle sèche égale au montant de l'accroissement .

Ma seconde objection s^adresse à son extrême hypocrisie; car, en même temps que ces armements grossissaient d*année en année, sous nos yeux, nos cabinets respectifs ne cessaient d'échanger les assurances de la plus franche et de la plus cordiale amitié.

Enfin, ma plus grande objection contre ces grands armements, c'est qu'ils tendent à exciter de dangereuses animosités entre les peuples, à perpétuer la crainte, la haine, le soupçon, passions qui, un jour ouTautre, cherchent instinctivement leur satisfaction dans la guerre.

Si deux nations, en temps de paix, ont un armement donné, comme, par exemple, six, elles ne seraient pas relativement moins fortes, en réduisant de part et d'autre cet armement à trois, ou même en désarmant complètement. Mais nous, contribuables de France et d'Angleterre, nous reconnaîtrions au poids de nos poches qu'il y a une immense différence.

Lorsqu'il écrivait en 1862, dans ses Essais politiques : Le plus grand malheur de ces armements rivaux est de détruire les plus fortes garanties pour la paix. Si deux nations voisines se trouvent constamment assujetties aux dépenses de la guerre sans avoir la compensation de Tenlhousiasme ou de la gloire, le danger consiste dans Faccident qui peut survenir pour enflammer leurs passions hostiles, — et nous savons que ces accidents sont certains de temps en temps; — leur état constant de souffrance et de dommage peut facilement les conduire à une rupture comme au seul moyen d'échapper à ces charges perpétuelles de la guerre dans un état de paix.

Quelle que fût l'autorité qui s'attachât à la parole de Cobden, quel compte en ont tenu les gouvernements?

Ont-ils réduit leurs armements excessifs?

Non : ils les ont encore augmentés.

La voix de Richard Cobden, comme la nôtre, s*est perdue dans le désert.

Cependant, quelle occasion a'ofTrira jamais plus propice que celle qu'a oflerle rExposition aniterselie de rindostrie, réunissant à Paris, en juin 1867, h la table de Tempereur des Français Teoipereur de Russie et le roi de Prusse , qui n'avaient qu*à décider entre eux trois Tabolition du servage militaire, Tabolition de Timpôt corporel, rabolition du re« crutement obligatoire, pour qu'il disparût immédiatement de toute l'Europe I

Lorsqu'il n'y aurait plus eu que l'enrôlement militaire» comme en Angleterre et aux Étals-Unis , pour alimenter les armées permanentes, ah! celles* ci n'eussent pas tardé à rentrer dans leurs justes limites.

Une politique qui, s'apercevant des énormes fautes qu'elle a commises , veuille fermement les réparer, même au prix des risques de la guerre; une politique qui ait une pensée qu'elle poursuive, un but qui apparaisse clairement à tous les regards; une politique qui ait un programme dont elle ne dévie plus ; une politique enfin qui nous arrache au cauchemar de l'incertitude qai nous oppresse : voilà ce que nous voulons.

Voulons-nous donc trop?

LES OEUX paocaAUUEs.

6 loAt 186S.

Etant reconnue la nécessité d'un programme politique qui devienne la grande pensée commune et constante, la grande pensée de l'immense majorité des Français, quel devra être ce programme?

Voilà ce que nous voudrions que se demandassent, chacun de son côté, le gouvernement et Topposition.

Si nous en jugeons par tous ses discours dans la dernière session et par le langage de ses journaux les plus autorisés, l'opposition aurait définitivement adopté pour programme ces deux mots : paix , liberté.

Ce programme a été le nôtre jusqu'à la fin de Tannée 1866; nous n'en connaissions pas un plus beau et plus complet.

Mais maintenant que l'armée et la garde nationale mobile appellent sous leurs drapeaux toute la. génération valide de vingt à vingt-neuf ans, plus de douze cent mille hommes, la paix est un mot qui exige impérieusement qu'on le défi* nisse.

A ceux qui la veulent nous disons :

Quelle paix voulez-vous?

Est-ce la paix armée à perpétuité énervant la nation, condamnant le chiffre de la population à rester stationnaire , ou esl*ce la paix désarmée ?

Si c'est la paix désarmée, par quelle voie, par quel mioyen espérez-vous arriver au désarmement, dont aucun gouvernement ne veut prendre l'initiative?

Expliquez-vous , car il est important de se prononcer à cet égard afin de ne pas flotter plus longtemps dans le vague et de ne pas se perdre dans le vide.

Si Topposition a raison quand elle accuse le gouvernement de n'avoir pas de système, de n*avoir pas de programme^ il ne faut pas que le gouvernement puisse, avec non moins de raison , adresser les mêmes reproches à l'opposition.

Donc, qu'elle ait un programme que nous puissions rationnellement défendre et dont tous les hommes de bon sens puissent se rendre compte avec certitude.

Si nous avons tort de persister à demander la formation d'un Etal mixte, d*un Etat franco-germanique, comprenant la Belgique, la Hollande rhénane, la Prusse rhénane, la

LES DEUX PROGRAUMES. 85

Hesse rhénane et la Bavière rhénane, entièrement neutralisé, se composant de dix millions d^habitants, et, en conséquence de cette neutralisalion, le rasement de toutes les forteresses existant entre nos frontières actuelles et nos frontières naturelles, entre nos frontières de 1815 et nos frontières de 1801, ces forteresses se nommant Mayence, Cologne, Venlo, Nimègue, Breda, Berg-op^Zoom , Maëstricbt, Anvers, Mons, Gharleroî, Liège, Sarrelouis, Landau et Germersheim ; ce qui nous permettrait de réduire immédiatement et considérablement notre effectif militaire, ce qui nous permettrait de faire plus encore, ce qui nous permettrait de substituer Tenrôlement volontaire au recrutement obligatoire et de donner à l'Europe le grand exemple de Tabolition de la « traite des blancs ii\ si, à défaut de la formation de cet État mixte et neutralisé, nous avons tort (l'insister pour que* la France rentre, par la porte triomphale de la revanche victorieuse, dans la possession de ses limites de 1801, limites dont la nécessité était unanimement reconnae en 1814^ par les puissances coalisées contre nous, et dont le recouvrement, rendons-lui cette justice, fat de 1815 à 1830 la pensée constante de la Restauration; ce tort, qu'on nous le démontre en nous opposant un autre programme qui aboutisse plus sârement et plas rapidement au désarmement européen et à Tunité de liberté I Par unité de libertéj nous entendons TEurope civilisée, jouissant tout entière d'une liberté égale à celle qui fait de TAngleterre, de la Belgique, de l'Italie et de la Suisse quatre pays privilégiés. Sera-ce l'opposition, se ravisant, ou sera-ce le gouvernement, se décidant, qui adoptera le programme que nous avons écrit sons la dictée de la log'que, notre tyran, qui ne nous a pas laissé la liberté d'en écrire un autre sous peine de manquer à la prévoyance ? Nous ne le savons pas ; mais ce que nous savons pertinemment, c*est que les coups que se porteront l'opposition et le gouvernement seront des coups

frappés dans Tobscurlté et dans le vide, aussi longtemps que Topposilion n*aura pas un programmle à opposer au gouvernement n'en ayant pas, ou que le gouvernement n*aura pas un programme qui lui permette de dire à Topposilion : « Puisque vous n'approuvez pas le mien , présentez le vôtre , afin que le pays juge entre les deux. «

Le gouvernement n'ayant pas de programme, ce n'est pas le gouvernement, c'est l'aveuglement.

L'opposition n'ayant pas de programme, ce n'est pas l'opposition, c'est le dénigrement.

Des deux côtés c'est l'impuissance.

Qu'est-ce qui a fait la force et finalement le triomphe de M. de Bismark contre l'opposition de la Chambre des députés prussiens, opposition qui de minorité était devenue majorité? C'est que M. de Bismark avait un programme et que la majorité opposante n'en avait pas.

Si, depuis 1852 qu'il a la plénitude du pouvoir, l'Empereur des Français avait eu un programme nettement tracé et constamment suivi , n'importe lequel , que de fautes n'eussent pas été commises, que de sang n'eût pas été inutilement versé , que d'argent n'eût pas été ruineusement dépensé !

Oui , n'importe lequel I

On va le voir.

En 1854, la Russie menace la Turquie.

Que fait la France?

Sans même attendre de s'être mise d'accord avec le gouvernement britannique, elle se h&te de donner à sa flotte l'ordre de partir pour aller protéger « Vintégrùé de Vetnpire ottoman » , au nom du maintien de l'équilibre européen et du respect des traités.

De la part du nouvel Empire, il se pouvait que la meilleure politique à suivre ne fût pas celle du roi Louis-Philippe et de M. Guizot, ministre des afiaires étrangères ; il se pouvait que la politique du respect des traités et du maintien de

Téquilibre de 1815 ne fàt pas celle qu'il dut adopter; ma» enfin c'était une politique, et dès qu'on lui donnait la con* sécration du sang de cent mille Français tués ou blessés pour elle, et de trois emprunts successifs s*élevant à quinie cents millions, il fallait y persister inébranlablement ; il ne fallait pas descendre inconsidérément du faite auquel le Congrès de Paris de 1856 avait fait si rapidement monter l'Empire de 1852.

Est-ce la politique du respect des traités et du maintien de l'équilibre européen qui a inspiré la guerre de 1860 contre TAutriche et en faveur de l'Italie? Assurément non, puisque cette guerre a été entreprise au nom du principe des nationalités.

Le prétendu principe des nationalités n'étant qu'une généreuse erreur, c'était l'adoption d'une mauvaise politique; mais enfin la politique des nationalités, quoique en contradiction avec toute l'histoire, pouvait encore être réputée une politique; et puisqu'on venait de lui imprimer, en 1859, Téclat de la victoire, au prix, il est vrai, du sang de cinquante mille Français et d'un nouvel emprunt de cinq cents millions, il fallait la poursuivre.

Etant donnée la politique des nationalités : le rétablissement de la Pologne , au risque d'avoir contre soi les trois puissances copartageantes , l'Autriche, la Prusse, la Russie, s'expliquait, se justifiait de la part de la France; mais ce qui ne saurait s'expliquer autrement que par le désoeuvrement d'une politique ennuyée d'elle-même, c'est l'occupation du Mexique dans l'intérêt de l'empereur Maximilien , occupation qui, vidant nos cadres et nos magasins, nous a paralysés en 1866 et jusqu'en 1867.

L'occupation du Mexique n'appartenait à aucune politique, à aucune : ni à la politique du respect des traités et du maintien de l'équilibre européen ; ni à la politique des nationalités, qui est la négation de la politique de conquête; ni

à la politique de conquête, qui est la négation de la poli- .tique des nationalités. G*était Tabsence de politique.

Précisément parce qu'il était visible que, flottant entre les politiques les plus opposées , le gouvernement n*en avait aucune, c*était une raison pour que l'opposition en adoptât une qui fut immuable et qu'elle en fit son critérium.

Supposons que — voyant l'Empire de 1852 continuer, en 1854, la politique de 1841, la politique du roi Louis-Philippe et de M. Guizot — la nouvelle opposition parlementaire, datant des élections de 1856, eût repris pour son compte l'ancienne tradition de l'ancienne opposition nationale, datant de 1815 et de 1830, et qu'elle en eût continué le programme : limites naturelles du territoire français et limites naturelles de la liberté, aucune des trois énormes fautes commises : la première, en 1859, la guerre d'Italie ; la seconde, en 1862, la guerre du Mexique; la troisième, en 1863, la guerre diplomatique entre M. Drouyn de Lhuys et le prince GortschakofF, à l'occasion de la Pologne, n'eût été possible, car, pour les empêcher, il eût suffi que l'un des Cinq montât à la tribune et apostropbât le gouvernement de 1852 en ces termes : ce Si l'exagération de vos sept contingents annuels de cent mille hommes chacun est un embarras pour vous; si la loi de l'avancement, trop lent en temps de paix lorsque la solde des officiers est insuffisante parce qu'ils sont trop nombreux, est un dard qui ne vous permet pas de demeurer immobile; si , enfin , le sang' français doit couler, qu'il coule pour un intérêt français, qu'il coule pour rendre ses limites natuj relies, ses limites nécessaires, ses limites de 1801 au terri-

\ toire français I »

Alors les électeurs auraient vu clair et pu se prononcer entre une politique nationale qui s'affirmait et une politique personnelle qui se contredisait.

Aujourd'hui que voient-ils?

Ils voient bien une opposition qui blâme sévèrement Texpédition du Mexique et qui contraint le gouvernement, dans la personne de M. Rouber, de venir confesser h la tribune le secret des cruelles angoisses que lui a causées la journée du 4 juillet 1866; mais ils ne voient pas quelle serait la politique extérieure de Topposition si , cessant d^étre minorité électorale et devenant majorité parlementaire, ses chefs étaient appelés à remplacer les conseillers actuels de TEmpire.

MH. Thiers, Jules Favre, Emile OUivier sont aussi pacifiques au moins que M. Rouber; tous les trois veulent le maintien de la paix , mais non de la même façon et au même degré. M. Emile OUivier est le seul qui la veuille résolument, systématiquement, absolument. A ce titre, il personni&e une politique : celle du désarmement opéré sans crainte. M. Tbiers n*a pas vieilli d*un jour depuis vingt-huit ans; il est en 1868 ce qu*il était en 1840; si Paris n*avait pas ses fortiGcations, il proposerait encore, et avec la même insistance, de les construire. 11 a conservé son faible pour les armées fortes. M. Jules Favre balance entre M. Emile OUivier, qui serait la paix désarmée, la paix conGante, et M. Thiers, qui est la paix armée, la paix déGante. M. Jules Favre, de même que M. Rouber, n*est, en résumé, ni la paix ni la guerre, c'est la France Tépée nue, avec cette différence qu'au:^ mains de M. Rouber la pointe de Tépée de la France est tournée à droite, et qu'aux mains de H. Jules Favre elle serait tournée à gauche.

La politique de M. Emile OUivier est un programme , mais ce programme n'est celui ni de l'opposition ni du gouvernement.

Ce que nous demandons, ce que nous ne cesserons de demander, c'est que, a dépouillant le vieil bommen, selon l'expression de Luther, opposition et gouvernement se présentent l'un et Tautre avec leur programme aux prochaines

élections générales, afin que la France cesse de floUer au gré des incidents, comme flotte au gré des vagues la barque qui a rompu son amarre.

Après le vote de la dernière loi sur Inorganisation de Tarmée, il serait puéril de penser que r£mpii:e prendra l'initiative et donnera Teiemple du désarmement, en faveur duquel cependant on nç dira jamais rien de plus et rien de mieux que ce qu'il en a dit dans sa lettre du 4 novembre 1863, adressée à tous les souverains de l'Europe; mais, puisqu'il en est ainsi, puisque nous avons douze cent mille hommes sous les armes, puisque les nouveaux fusils ne nous manquent plus, puisqu'enfin nous sommes prêts, que le programme du gouvernement français soit : l'Unité géographique de la France , comme le programme de M. de Bismark a été l'Unité géographique de l'Allemagne, comme le programme de M. de Cavour a été l'Unité géographique de l'Italie.

Si l'opposition veut combattre ce programme, elle ne pourra le faire qu'en présentant le sien : alors les électeurs , ayant à opter entre les deux, sauront enfin ce qu'ils feront*

LA DÉFIANCE DE l'AVENIR.

7 août 1868.

Proclamée à la tribune du Sénat par M. Rouland, sénateur et gouverneur de la Banque deFrance, la défiance de l'avenir est un effet qui s'exprime par ses causes.

Comment ne se défierait-on pas de l'avenir, quand on observe attentivement le présent, qui en est le germe?

En France, avant la révolution de 1789, et en Russie, la transmission héréditaire du pouvoir personnel était et est

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