‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 24 sur 192 · LA DÉPIANCE DE L'AVENIR · texte numérisé non relu

LA DÉPIANCE DE L'AVENIR

chose toute simple, parce qu'en France, avant celte époque, il n'y avait pas, parce qu'en Russie il n'y a pas d^assemblée élective qui vote chaque année l'impôt, le budget et les lois. Mais le jour on mourra l'Élu du 10 décembre 1848 et du 20 novembre 1852, né en 1808, que sera, que pourra être Texercice du pouvoir personnel aux mains d'un très^jenne homme dans un pays où il y a un Corps législatif dont les poissants orateurs siègent tous, à Texception d'un seul, à Texception de M. Rouher, sur les bancs de l'opposition, laquelle a subi le coup d'État du 2 décembre 1851 , mais ne l'a pas effacé de sa mémoire? dans un pays où les têtes sont aussi promptes à se relever que promptes à se courber? Si étroite et si chétive que soit encore la liberté de fait qui existe en France (liberté de la presse et liberté de réunion), il n'y a pas en Europe, il n'y a pas dans l'univers un seul Etat, non constitutionnel ou non républicain , un seul où il existe une liberté relativement aussi grande. Mais si la liberté y est un fait, elle n'y est pas un droit, et c'est là qu'est le danger, car nulle part la liberté de fait n'a de cesse qu'elle ne soit devenue ou redevenue la liberté de droit. C'est pourquoi, sous la Royauté de 1830, sous la République de 1848, sons l'Empire de 1852, nous élevant au-dessus de tous les partis, au-dessus de toutes les coteries , au-dessus de toutes les intolérances, au-dessus de toutes les petites considérations, au-dessus de toutes les rancunes comme au-dessus de toutes les peurs, nous n'avons jamais cessé de soutenir que, va l'impossibilité de supprimer toutes les libertés, l'expérience commandait de les restituer toutes. Elle atteste qu'il Q*y a de dangereux que la liberté défendue, parce que c'est toujours la seule qui soit ardemment convoitée, et que la liberté qu'on n'a pas fait oublier tontes les.autres libertés qu'on a. Insister plus longuement sur ce point noir serait inutile. Ce que nous venons de dire devrait suffire pour être pris sans retard en considération par ceux qu'intéresse à divers

titres et à divers degrés la foudation de la dynastie napoléonienne.

De Taveu de tous les gouiFemements , de Taveu de tous les orateurs, de Taveu de tous les publiclstes, de Tavea de tous les observateurs attentifs, les moins timorés comme les plus impartiaux, l'Europe menace ruine de toutes parts, hormis en Allemagne, où la tâche qui reste à accomplir suffit et suffira longtemps à Tactivité des ambitions et des esprits. Il n'y a qu'une voix pour reconnaître que, ne reposant sur aucun principe, Tétat de l'Europe est un état essentiellement transitoire. En effet, elle est dans la situation d*une femme dont l'enfantement laborieux appelle au plus vite, sous peine de vie de la mère et de l'enfant, l'aide du forceps. « L'Europe se perdra par les gens de guerre », a dit Montesquieu protestant de toute la hauteur de son génie contre l'exagération et le péril des armées permanentes. Tous les gouvernements européens se seraient donné le mot afin que la prédiction de Montesquieu s'accomplit, qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. Us ne voient donc pas l'immense poids que ne tardera pas à peser TUnion américaine dans les balances européennes! Ils ne voient donc pas que tous les progrès de cette force nouvelle qui se nomme la vapeur, soit qu'elle s'applique à la fabrication, soit qu'elle s'applique à la traction, soit qu'elle s'applique à la navigation» conspirent pour le nouveau monde contre l'ancien! Ils ne voient donc pas qu'avant peu d'années la patrie du coton ne l'exportera plus en balles mais en tissus, ce qui sera la révolution sociale en Angleterre! Ils ne voient donc pas qu'avec Tusage de la langue anglaise, la langue de la liberté, encore trop peu répandue, mais qui tend à se répandre de plus en plus chaque année, et qu'avec la rapidité des traversées maritimes, tout despotisme tend à tomber dans le délaissement, parce que ceux qui, aimant la liberté, ne Tauront pas en Europe, dans le pays où ils seront nés, iront la chercher en

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Amérique, où ils. retrouveront presque leur pays, puisqu'ils y pourront vivre au milieu d'un très-grand nombre de leurs compatriotes! L'émigration à bon marché, Téraigration à la portée de toutes les bourses est un germe qui ne fait encore que de poindre; mais il est appelé à des développements d'autant plus rapides que Témigralion deviendra de plus en plus facile, et que les périls et les fatigues d'une traversée qui n'est déjà plus que de neuf jours tendent à devenir presque nuls. L'émigration étant la soupape de sûreté de la liberté, ne tardera pas à rendre impossible en Europe la durée de toute tyrannie. 'Au lieu de s'insurger, au risque de périr, on émigrera au risque de s'enrichir. D'ici à dix ans qael sera le grand État européen qui pourrait résister à l'émigration pour cause de despotisme, si seulement cinq cents familles notables protestaient solennellement contre la tyrannie en adoptant hautement pour devise : Ubi libertas ibi patria!

La France n'a donc pas à craindre que le pouvoir personnel pousse dans son sol de longues et fortes racines. La liberté lui est pleinement assurée par tous les progrès de la science et par la connaissance de moins en moins rare de la langue anglaise ; mais c'est précisément là ce qui doit faire réfléchir mûrement ceux dont le regard s'étend au delà d'un présent étroitement borné. La civilisation étant plus forte que lai, qu'il résiste' ou qu'il cède, le pouvoir discrétionnaire ne saurait plus être qu'un régime provisoire; il n'y a pins de régime définitif possible que celui de la liberté. C'est ce que, instinctivement, tout le monde comprend, et de toutes les causes de défiance dans l'avenir, celle-ci n'est pas la moins profonde et la moins vive, parce que si le port apparaît distinctement à tous les yeux, plus on approche et mieux on voit les écueils qui en rendent l'entrée difficile et dangereuse, écueils qu'il faudra affronter et franchir.

Une autre cause de défiance dans l'avenir, c'est la néces-

n LA GUERRE FATALE.

site absolue en même temps que Fimpossibilitë non moins absolue de diminuer considérablement le poids de ces armements excessifs et sans précédents dans Thistoire, sous lequel l'Europe exténuée marche lentement mais certainement à Tabime. Puisque aucun gouvernement n'ose prendre Tînitiative et ne veut être 1|^ premier à donner l'exemple de la réduction de son armée, on se pose cette question : a Comment finira un état précaire qui ne saurait indéfiniment durer? » Cette question, chacun se la pose, mais sans trouver une autre réponse que celle-ci : a Cela finira par la guerre et par un Congrès aprè9 la guerre. » En efTet, puisque Toffre du Congrès avant la. guerre, loyalement faite en novembre 1863, a été aveuglément repoussée, on ne voit pas comment cela pourrait finir autrement.

Ainsi s'explique la défiance de l'avenir par ces trois causes :

Impossibilité de la transmission durable du pouvoir personnel et discrétionnaire dans un pays où il existe une Assemblée législative qui vote chaque année le budget, l'impôt, les lois ;

Liberté qu'on n'a plus le moyen de retenir et qu'on a la peur de donner;

Paix menacée par l'excès même des armements qui ont pour prétexte de la protéger.

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