‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 40 sur 192 · LA PAIX DU MONDE · texte numérisé non relu

LA PAIX DU MONDE

8 septembre 1868.

Il suffit de lire les journaux allemands pour se convaincre que la paix du monde, comme ils disent, ne tient qu*à un fil que coupera la première lame de sabre tirée du fourreau.

Oui, nous Tavouons, la France est faible; mais ce u*est point parce qu'elle manque d'alliances, c'est parce qu'elle manque de ministres qui aient de la virilité.

Cette opinion de l'Allemagne, que la France est faible et isolée, est le plus grand danger qui menace la paix du monde.

La Prusse, à qui la complicité de l'Italie a réussi, n*aura pas de cesse qu'elle n'ait adjoint à cette complicité celle de la Russie, afin de couronner l'œuvre de 1866. Tout ce que la Prusse pourra offrir à la Russie pour la tenter et la séduire, le gouvernement prussien le lui offrira. On peut, on doit y compter. Est-ce que la Prusse n'a pas le plus grand intérêt à ce que les regards de la Russie se portent moins sur les eaux de la Baltique et plus sur les eaux de la Méditerranée? La Prusse fera donc tout ce qu'elle pourfa pour pousser la Russie vers Constantinople. Qui pourrait retenir la Russie?

L'IltfVITE A LA FRANGE. i«S

— La crainle dps forces maritimes combinées de TAngleterre el de la France, agissant comme en 1834; mais cette crainte s*évanouit dès que Taccord s'établit entre les Etats- Unis, la Prusse el la Russie. Il ne faut donc pas traiter légèrement la nouvelle d'une entente de la Prusse avec les États- Unis, à refTet de leur faciliter Tannexion de Cuba et Facquisilion d'une station militaire dans la Uédilerranée. Ce n'est pas encore le chêne poussant des racines et des bran* ches, mais c'est le gland semé. De la part de la Prusse et de la Russie, aucune objection à ce que TUnion américaine pobsède Cuba et acquière dans la Méditerranée une station militaire. Si la France n'y prend garde, toutes les combinaisons diplomatiques.pe tarderont pas à se tramer sans elle et contre elle. Alors la guerre fatale sera la guerre désastreuse.

L'ISVITE a la FRANCE.

9 MpCembrê 1868.

Aussi longtemps que la politique ne sera pas une science, elle sera un jeu.

Jeu de la force et du hasard en temps de guerre.

Jeu de l'adresse et du calcul en temps de paix.

Si remarquable que soit l'article d'un journal, nous ne sommes pas de ceux qui en exagèrent l'importance et l'érigent en programme de la politique d'un gouvernement ou d'une nation.

Un article de journal n'a de valeur, à nos yeux, que celle

qu'il tire du fond des choses; car la raison ne serait que le

doute si elle ae Baissait pas toujours par avoir raison.

i6k LA GUERRE FATALE.

Toutefois, rarticle suivant du journal russe le Golos peut, nous le croyons, être justement qualifié ainsi : Invite a la Frange.

De toutes les puissances européennes , la Russie est la seule qui ne rêve point une extension considérable de ses frontières , et si la trahison de rAutrîche, en 1856, ne nous avait pas enlevé une partie de la Bessarabie , qui n*est d*aucune utilité pour la Roumanie et qui est essentielle à la Russie pour assurer sa frontière sudouest, nous pourrions regarder nos limites occidentales comme définitivement fixées. Mais toutes les grandes puissances (à Texception de TAngleterre, qui a usurpé en Europe une influence beaucoup plus considérable que celle qui lui revient de droit ) aspirent avec ardeur à reculer leurs limites : les unes à cause de Tinsuffisance des frontières que les traités divers leur ont assignées , les autres par suite de leur ambition et de leur désir de recouvrer rinfluence qu'elles ont perdue.

La Prusse , plus que toutes les autres, avait le droit d'exiger une extension de ses frontières, parce que les traités de Vienne Tavaient enfermée dans des limites trop resserrées pour une grande puissance et trop reculées pour une puissance de second ordre. Cette situation contraignait la Prusse à épuiser ses forces pour entretenir une nombreuse armée hors de proportion avec Tétendue de son territoire. La campagne heureuse de 1866 Ta délivrée de cet inconvénient. L'annexion du Hanovre et la soumission aux HohenzoHern des États de la Confédération du Nord devraient, ce semble, satisfaire l'ambition la plus démesurée, d'autant plus qu'avant la campagne personne à Berlin ne rêvait des acquisitions territoriales aussi considérables. Mais un bonheur si grand et si inespéré a troublé la tête de M. de Bismark, et cet homme d'État, au moment même où il signait le traité de Prague , violait ce traité par la conclusion des traités d'alliance offensive et défensive avec les États de l'Allemagne du Sud. Maintenant, il est clair comme le jour que c'a été là une démarche excessivement risquée et beaucoup trop hAtive. Pour agir en homme prudent , il fallait se contenter de la ligne du Mein et renoncer franchement , au moins pour quelque temps , à toute tentative sur l'Allemagne du Sud.

On a préféré, à Berlin, franchir ce Rubicon, et la France, trèsnaturellement et très-légitimement » Sj'est émue. Aujourd'hui un choc de la France et de la Prusse est devenu tout à fait inévitable.

L'INVITE A LA FRANGE. ttô

Ni la Prnsse ne laissera inachevée Tœuvre commencée , ni la France ne souffrira la prépondérance prussienne , et bon gré , mal gré , il faudra que la querelle se vide par les armes.

Dans toute cette affaire, c^est le gouvernement français qoi est coopable; et non pas seulement le gouvernement actuel, mais aussi les gouvernements précédents.

Le cabinet des Tuileries n*a jamais su comprendre que Tinfluence de la Russie en Orient était un fait tout naturel, qui provenait de la situalion même de cet empire. Dès que la Grande et la Petite- Russie ont été réunies en un seul État, Texistence indépendante de la Pologne , qui leur était hostile à toutes deux , devenait absolument impossible. La Russie , qui sentait sa force , ne pouvait pas ne pas en faire usage, et c*est ce qu^elle a fait, d*abord en conquérant les rives de la Baltique , puis en consolidant sa domination sur la mer Noire, et enfin en reculant ses limites à Toccident.

Sans doute ce progrès de la Russie a porté un coup fatal à <pielqaes puissances européennes ; mais , peut-on se demander : Qu^estce que la France, qui est si éloignée, y a perdu? Quels intérêts français ont pu être lésés de ce que Sladjibey est devenue la ville russe d'Odessa, et Acbtiar la ville de Sébastopol? Aucuns, cerlalnement. Au contraire , le commerce français , qui sous la domination turque avait à peine accès dans la mer Noire, s*est accru considérablement depuis la fondation d'Odessa, et dans un avenir peu éloigné , quand nos chemins de fer aboutiront à la mer Noire, il prendra encore une nouvelle extension.

Qu'a perdu la France à ce qu'un gouverneur général russe et non plus un roi siège à Varsovie? Rien, absolument rien. Et cependant, déjà les Bourbons, obéissant à l'influence de leifrs maîtresses et des jésuites , travaillaient de tout leur pouvoir à entraver le développement naturel de la Russie au moyen d'intrigues et d'actes hostiles de tout genre.

La première République française n'a pas mieux agi que la dynastie qu'elle venait de renverser. Elle a voulu , avec une étourderie d'enfant, ravager et détruire la barbare Moscovie, et cela uniquement parce qu'à Saint-Pétersbourg on donnait la préférence à une forme de gouvernement qui n'était pas alors de mode en France.

Le premier Empire français n'a pas été mieux avisé que la République, et il a payé de sa chute la haine injuste qu'il a eue pour la Russie.

ièé LA GUERRE FATALE.

Il semblait que Louis XVIII , rétabli sur le trône de France par Tempereur de Russie , devait prendre franchement parti pour la Russie; eh bien! Alexandre n*avait pas plutôt passé les barrières de Paris que les ministres français reprenaient à Tégard de la Russie les vieilles traditions de la politique de GhoiseuL

Le gouvernement des Orléans a mieux compris les avantages de Talliance de la Russie; mais alors notre gouvernement se trouvait sous Tinfluence des doctrines de Metternich et regardait d*un œil de mépris ce roi-citoyen qui ne jouissait point de tous les attributs du légitimisme, alors en grande vogue parmi nous; aussi, même soiis Louis-Philippe , il n*y eut pas de rapprochement de la France et'd« la Russie. La seconde République française réussit encore, dans k courte durée de son existence, à envenimer les relations de la France avec la Russie, et le second Empire souleva presque toute TEurope contre nous. La guerre de Crimée fut heureuse pour la France; son but fut en partie atteint : Tinfluence de la Russie fut considérablement diminuée en Europe. Mais qu'est-ce que la France y a gagné? Elle a gagné de se faire une ennemie acharnée de ritabe, qu'elle-même a créée, et de se donner une rivale puissante dans la Prusse , qui sait profiter habilement, dans Tintérêt de son élévation, de Thostilité absurde qui règne entre la France et la Russie. Aujourd'hui tout le monde reconnaît, et à Paris même on commence à comprendre les immenses avantages que la France pourrait retirer d'une alliance avec la Russie; par malheur, les Français en viennent un peu tard' à cette conclusion.

Il n'est plus cet âge d'or où les puissances étrangères , avec une habileté bien connue, se tiraient d'embarras et faisaient leurs affaires avec l'aide des armes russes. Aujourd'hui nos voisins ne peuvent plus compter que nous verserons notre sang pour les protéger contre l'atteinte et le& outrages de leurs ennemis. Au moment critique , nous n'avons trouvé nul secours en Europe, et c'est pourquoi nous sommes en droit de rendre à l'Europe la pareille. Nous regardons comme infiniment plus importante l'absence de déficit dans notre budget que l'absence, dans l'état actuel de l'Europe, des conditions nécessaires au maintien de la paix en Occident. Si les puissances européennes ne veulent pas vivre les unes avec les autres , eh bien , qu'elles se fassent la guerre ! c'est leur affaire. Nous immiscer dans leurs querelles , comme nùus faisions autrefois, ce serait avouer que les fautes du passé ne nous ont rendus ni plus prudents ni plus avisés.

Toutefois , la Russie , avec an pea d*babileté et sans même tirer IVpée, peut faire incliner les plateaux de la balance de tel ou tel côté, selon que Fune on Tautre des parties adverses lui sera plus favorable. On reconnaît très-bien en Occident que dans ce moment tout dépend d'une seule chose, à savoir de quel côté se tournera la Russie. Aussi voit-on déjà Fune et Fautre puissance commencer de coqueter avec la Russie. Aucune d'elles cependant n'ose encore s'aventurer, dé peur d'essuyer un échec , comme il est arrivé à Fempereur François-Joseph, auquel la Russie, en 1859, refusa nettement Fappui de ses armes dans la guerre d'Italie. Les puissances européennes se bornent pour le moment à sonder le terrain à Saint- Pétersbourg.

Il y a lieu d^espérer que jusqu'à ce jour la Russie ne s'est encore liée par aucun traité formel avec la Prusse. En ce qui concerne l'alliance avec la France, un grand nombre, chez nous, la rejettent comme impossible. Cependant il n'y a là aucune impossibilité réelle.

Si Falliance de notre pays avec la France nous offrait quelques avantages réels , nous ne voyons pas ce qui empêcherait la Russie de conclure une telle alliance. Nous ne sommes pas si chauds amis des Prussiens que leurs ennemis deviennent par le fait même et instantanément nos propres ennemis. Nous vivons tout simplement en paix avec eux, comme il convient en bons voisins ; Famitié des cabinets les uns pour les autres ne correspond pas toujours aux sentiments réciproques des nations. Le Russe sait très-bien que le Prussien n'a pour lui aucune sympathie particulière, et voilà pourquoi il est complètement indifférent aux intérêts prussiens.

Pour les Français, au contraire, nous avons toujours eu un certain faible , d'autant que les Français ne nous sont nullement aussi hostiles que voudraient le faire croire certaines feuilles parisiennes, enthousiastes pour les Polonais. Il pourrait donc très-bien se former entre les deux gouvernements une entente cordiale si les Napoléon pouvaient rompre avec les traditions de la routine et en finir une bonne fois avec cette prétendue sympathie pour les Polonais. Mais il est difficile de détruire en un jour un préjugé qui s'est enraciné pendant de longues années.

En outre, Napoléon III a un cousin qui ne répugnerait pas à ceindre la couronne de Pologne , et l'Impératrice des Français est profondément dévouée au pontife romain , lequel ne peut souffrir que les schismatiques russes empêchent les prêtres catholiques de tramer des conjurations ; enfin , les Bonaparte, il faut le reconnaître , ont quelques obligations aux Polonais,

On ne peut dire , sans doute , que ce soient là des obstacles invincibles à la conclusion d*une alliance franco-russe; mais il est une circonstance qu*ii importe encore davantage de prendre en considération. — Avant de conclure un traité quelconque il faut en peser les avantages et les désavantages. Or quels avantages parti* culiers pourrait nous offrir Talliance de la Russie avec la France contre la Prusse? Une modification au traité de Paris de 1856? Voilà sans doute un avantage qui n'est pas à dédaigner; mais nous croyons que cette modification peut être obtenue par nous sans même conclure d'alliance avec la France.

Le jour où s'écroulera l'empire turc, l'Europe occidentale s'esti* mera bien heureuse si, dans le partage de la succession turque, la Russie se contente de la rive gauche du Danube et du retrait des conditions onéreuses qui lui ont été imposées en 1856. Pourquoi donc , sans espoir de profit, aller nous brouiller avec la Prusse , qui , dans ses rapports avec nous , a toujours observé une conduite honorable, plus honorable par exemple que celle de l'Autriche?

Sans doute l'accroissement extraordinaire de la Prusse n'est pas sans danger pour nous ; mais pour laFrance, un tel accroissement est tout à fait intolérable; et voilà pourquoi nous espérons que la France saura bien , sans nous , assigner à la Prusse la place xju'il lui convient de voir occuper à cette puissance en Europe. De cette manière nous sommes dans l'heureuse situation de pouvoir profiter du travail des autres sans rien faire par nous-mêmes , et ce serait vraiment dommage de ne pas tirer d'une situation aussi favorable tous les avantages qu'elle peut nous offrir.

Quelle belle partie aurait encore à jouer un ministre des affaires étrangères français qui aurait à la fois la résolution et l'habileté du comte de Bismark!

Qui a formé le comte de Bismark? — C'est le comte de Cavour.

Le service que le Piémont a ainsi rendu à la Prusse, est-ce que la Prusse ne le rendra pas à la France ? Est-ce que nous ne finirons poiut par avoir notre comte de Bismark?

Que doit vouloir la France? Elle doit vouloir ce qu*a voulu et presque entièrement obtenu le Piémont; elle doit vouloir ce qu*a voulu et presque entièrement obtenu la Prusse. Elle

doit vouloir être ce qo*elle doit être : la France, aa même titre que Tltalie a voulu être l'Italie et que TAllemagne veut être r Allemagne. Le partage de la Pologne entre T Autriche, la Prusse et la Russie est un fait accompli, sur lequel il est aussi insensé de vouloir revenir qu'il serait stupide de vouloir rendre la vie au corps d'un homme dont la tête aurait été séparée du tronc et le tronc séparé des membres. La Pologne a eu sa raison d'être au temps où la Turquie était une puissance redoutable , ce que l'empire ottoman n'est plus , il s'en faut. « La Pologne, boulevard de la France contre la Russie » , est un vieux cliché ; si la France a besoin d*un boulevard contre la Russie, la France n'a qu'à Tagréer, il existe; ce boulevard se nomme la Prusse. En 1866, les deux gouvernements, gouvernement français et gouvernement prussien, n'avaient qu'à s'entendre avant ou après le 4 juillet, cela était simple et facile! Le gouvernement français n'avait qu'à oser dire franchement le fond de sa pensée ; il n'avait qu'à oser dire au gouvernement prussien : a Vous ne voulez pas rendre aux Polonais du duché de Posen leur autonomie , et vous venez d'enlever la leur aux Danois du Slesvig. Laissons donc à l'écart la vieille rengaine des nationalités, qui n'est bonne qu'à entretenir en Europe l'esprit de rivalité et le régime des armées permanentes poussées jusqu'à Texagération la plus monstrueuse et la plus folle ! Ce que vous voulez, vous, c'est TUnilé géographique de l'Allemagne : faites-la aussi largement, aussi complètement, aussi rapidement qu'il est nécessaire. Ce que je veux, moi, c'est l'unité géographique de la France la plus stricte, sans un ponce de terrain qui l'excède. Si vous y perdez trois millions d'Allemands du côté méridional du Rhin, vous y gagnerez neuf millions d'Allemands et peut-être seize du côté septentrional. Donc, le marché le plus avantageux, ce sera vous qui le ferez. Conjointement avec l'Italie, arborons le même drapeau, sur lequel seront inscrits ces mots : llNnri

GÉOGRAPHIQUE DES ÉtATS DE L^EUROPE. — LIBERTÉ UNIVERSELLE

DES MRRS. Ce drapeau étant celui de la France, de ritalie et de la Prusse, ne tardera pas à devenir le drapeau constellé de r Union européenne, caria Russie n'aura aucune objection à Tadopter, puisqu'il relèvera spontanément la mer Noire de Tinlerdiction humiliante qui la frappe, et qu*il assurera au pavillon russe le libre passage dans la Méditerranée, en même temps qu'il ouvrira à la Russie une seconde route conduisant aux Indes. Aussitôt que TEurope aura une politique commune, les conséquences de cette politique commune seront le désarmement européen, le dégrèvement des peuples et la puissance de la production succédant à la puissance de la destruction. Cela vous va-t-il? Oui ou non. Ce que je vous demande uniquement, c'est une réponse péremptoire, qui ait immédiatement les actes pour garantie des paroles, d

Admettons que la Prusse, où il faut que le chancelier de Bismark compte avec le roi Guillaume et de vieilles idées, ait répondu non; alors la France, qui avait stipulé pour la Russie, se retournait sans aucun embarras du côté de l'empereur Alexandre et du chancelier de l'empire, le prince Gortschakoff, et leur tenait le langage que tient le Golos dans l'article sur lequel nous venons d'appeler la plus sérieuse attention de nos lecteurs. Les Russes rectifiaient leurs frontières en toute liberté. Ils exerçaient en Orient sur leurs coreligionnaires le patronage le plus étendu sans qu'il fût contesté ni . marchandé. Les Italiens s'établissaient à Rome, le Pape transportait sa souveraineté locale soit à Jérusalem, d'accord avec la Russie, soit à l'Ile d'Elbe, d*accord avec l'Italie, cette île étant offerte et donnée au Pape en toute propriété, après expropriation avec indemnité préalable aux habitants actuels, pour cause d'utilité européenne, et cette ile prenant le nom d'Ile de Saint-Pierre. Les Prussiens, se voyant pris comme dans un étau entre la France et

la Rassfe» changeaient de langage ; ils rëlraefaient le non qu'As avaient laissé inconsidérément échapper, et le changeaient en un oui mûrement délibéré.

Ce que la France n'a pas su faire en 1866 ni sons une forme ni sous une autre, peut-elle le faire encore en 1868? Oui,

Hais à la condition de ministres qui ne ressemblent pas à des chevaux dans une écurie en proie à Tincendie, qu'il est impossible d'en faire sortir pour les sauver. Oui,

Mais à la condition de ministres qui ne consument pas dans l'essai infructueux des plus petits moyens les forces d'un grand pays tel que la France.

Oui,

Mais à la condition de ministres que le génie national in* spire, éclaire, dirige, soutienne.

Oui,

Mais à la condition de ministres qui ne cachent pas impertinemment l'indigence des idées sous le mépris des idées. ^

Oui,

Mais à la condition de ministres qui ne poussent pas l'aveuglement jnsques à croire que c'est une grande route qu'ils ont devant eux, lorsqu'ils n'ont devant eux qu'une impasse. Oui,

Uais à la condition de ministres qui ne s'exténuent pas à chercher des prétextes futiles décorés du nom de plausibles lorsqu'ils n'ont que l'embarras du choix entre les motifs les plus légitimes et les plus sérieux.

Nous venons de citer l'article du journal russe le Golos; citons maintenant l'article plus significatif encore de la Ga^ zette de Moscou :

Plus d^une fois déjà nous avons exprimé en termes citfirs et qui 1 ne sauraient donner lieu à Féquivoque toute notre pensée sur nos relations avec la France. Plus d*une fois déjà nous avons formulé de la manière la plus précise les conditions auxquelles, selon notre opinion personnelle et indépendante , le cabinet des Tuileries peut compter sur un concours sérieux et désintéressé de la Russie. Il n*est pas vrai qu*au nombre de ces conditions se trouvent des acquisitions territoriales pour la Russie, qui n*en a nul besoin.

Comme on ne cesse de dénaturer notre pensée et qu'on n*a pas l*air de nous comprendre, nous nous voyons forcé de donner de nouveaux éclaircissements, dussions-nous, pour cela, nous répéter.

Il nous est d*autant plus facile de donner toutes ces explications, que nous n* avons rien à cacher, notre politique étant de celles qui gagnent à être mises en pleine lumière.

Les intérêts véritables et bien entendus de la France et de la Russie ne sont nullement contraires les uns aux autres, et il n'est pas un seul point sur le globe terrestre où ces intérêts ne puissent être d'accord et où ces deux puissances ne soient en état de se prêter un concours réciproque. L'entente de la France et de la Russie serait la meilleure garantie de l'équilibre européen et de la tranquillité générale. Mais pour que cette entente puisse s'établir d'une manière solide et durable , deux conditions sont nécessaires :

La première , c'est que la France écarte de ses yeux le fantôme d*une prétendue résurrection de la Pologne. Pour cela il faut qu'à Paris on tâche de comprendre enfin que ce qu'on appelle la Pologne n'est pas un peuple , mais une caste féodale qui s'est détachée du peuple, [et que depuis près d'un demi -siècle une poignée de féodaux anarchistes a abusé la nation française et tous les gouvernements qui se sont succédé aux Tuileries en leur faisant croire que le rétablissement de la Pologne était possible, et que la France élait intéressée par ses traditions et ses principes à ce rétablissement.

Sans doute , si une telle assertion était vraie , si la France , pour repousser le fantôme de la résurrection de la Pologne , devait sacrifier même le moindre de ses intérêts , et s'il lui fallait pour cela se mettre en contradiction avec des exigences nationales, nous ne songerions pas un seul instant à modifier sa manière de voir et son attitude actuelles ; il n'y aurait plus lieu à lui parler d'entente avec la Russie, et nous n'aurions plus qu'à nous mettre sur la défensive. Mais par bonheur il n'en est pas ainsi, et c'est le contraire qui est vrai.

La France progressiste et libérale, la France de 1789 ne saurait avoir rien de commun avec Taristocratie polonaise , et il n*est pas une seule des traditions de la France , pas un seul de ses intérêts nationaux qui puissent rengager à replacer sous le joug de la noblesse polonaise, qu*eUes abhorrent, les populations qui habitent les rives de la Vistule. ( Nous ne parlons pas des provinces occidentales de ta Russie, où le peuple n*a jamais parlé la langue polonaise. )

La France renierait les plus belles pages de son histoire si elle essayait de revenir sur des faits accomplis pour toujours, à savoir la ruine de Taristocratie polonaise, et la régénération du peuple polonais fondu dans la nation russe.

Pour ce qui est de la question orientale, nous demandons seule* ment que la France ne se mette pas en contradiction avec ellemême , et qu'elle ne songe pas uniquement à ses propres intérêts. En Orient, comme partout, nous ne demandons à la France que de faire ce qu'elle se doit à elle-même.

Nous ne voulons ni la détourner du soin de ses intérêts ni la tromper ; nous voulons seulement qu'elle reprenne la voie dont elle n'eût jamais dû s'écarter, et sur laquelle nous sommes prêts à l'accompagner en amis fidèles , pourvu qu'elle marche vers ce but qui est le* nôtre , à savoir : le développement pacifique et libéral des populations chrétiennes de la Turquie, garanties contre toute intervention étrangère.

Ah! 8*il y avait au ministère des affaires étrangères un hoomie qui inspirât tonte confiance à la Russie, notre alliée naturelle, quatre questions qui n^en font qu'une se dénoueraient tontes seules :

La question de Tunité géographique de la France;

La question de la neutralisation du détroit des Dardanelles ;

La question du développement pacifique et libéral des populations chrétiennes de la Turquie ;

Et enfin la question du désarmement européen.

.C» 00 Mwt pw !•• grandet wnif qsl jfigneBt les baUillet; ee Mat !«• boonei.

MabAchal m Sa».

En France, on fnit h outrne, on eoort an eamp.

GÉniBAt FoT.

L*arm4o eit ono ^poag* plo* on moint loogoa à l'imbiber d'opinion, nuit qui, one foie utorée, exprima k réf olution à le moiodie preeiioe.

En 1860, il n* était question dans tous les journaux que du libre échange et des grands travaux publics appelés à développer toutes nos forces productives, nécessité impérieuse du régime nouveau, où le poids d* un centime est décisif.

En 1868, il n*est plus question, dans tous les pouvoirs, que d'une augmentation de nos forces destructives, augmentation qui aura pour inévitable conséquence un surcroit dans les frais généraux de la fabrication et dans le prix de la main-d*œuvre.

Telle est la France !

Aucun esprit de suite.

Il s'agit bien en ce moment de son industrie, de son commerce, de sa marine; il s'agit de se prémunir contre le risque de guerre, égal à ce que serait le risque d'incendie sur un champ où il n'y aurait ni récolte ni arbres. Au feu I au feul Vite! vite! des pompiers!

L'homme vigilant et prévoyant a déjà assez de l'étude des probabilités et de leur calcul, sans s'égarer à la recherche des improbabilités.

La sagesse humaine consiste précisément à distinguer i^e

qui est improbable de ce qui est probable , et à ne pas les eonfondre.

Or, est-il probable qu'ayant changé de drapeau, ayant relégué aux Invalides le drapeau de la politique territoriale de 1812 pour arborer le drapeau de la politique économique de 1860; ayant renoncé à la politique dlntervention , qui a tons les dangers de la politique de conquête, sans en avoir les profits et la gloire; n*ayant plus d*autre ambition que d*étre Tégale des puissances les plus laborieuses , les plus prospères, les plus libres, la France désarmée soit attaquée? Est-il à craindre que « ses voisins se jettent sur elle comme ane avalanche? »

Quels voisins?

L'Angleterre? — Non.

La Belgique? — Non.

La Suisse? — Non.

L'Italie? — Non.

L*Espagne? — Non.

L'Allemagne prussifiée?...

La Prusse eût-elle cessé d'exister nominativement pour devenir réellement l'Allemagne, la Prusse eût-elle achevé d'absorber l'Union du Nord et l'Union du Sud, la Prusse, ne disons plus la Prusse, disons l'Allemagne, comptât-elle enfin '37,000,000 d'habitants (1), quelle serait la puissance .. que le nouvel empire germanique aurait à redouter?

Serait-ce la France, n'ayant qu'une population égale , 37 millions contre 37 millions d'habitants?

Ne serait-ce pas la Russie, ayant une population double , ayant 76 millions contre 37 millions d'habitants?

(1) Nouveau ro|aiimè de PiHtie; . . . ^ . . ^ . 2d,8l0,t4â

Union du Nord 5^405,788

Union du Sud. 7,990,52^

37,207,0da

Nier cela, ce serait nier rarithmétique.

Si c*est la Russie, et non la France, qui est Tennemie probable et redoutable de Tempire allemand, alors à quoi bon 8*occuper de réorganiser notre armée , au lieu de s^occaper de rédiger et de signer un contrat d'assurance, nous nous trompons, un traité d'alliance oflensif et défensif entre la France, l'Italie et la Prusse?

En faveur du rétablissement de la Pologne , que disait-on ? On disait, on répétait que la Pologne était aie boulevard » de l'Europe civilisée contre la Russie barbare.

Partagée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, la Pologne a cessé à jamais d'exister; l'empire allemand va prendre sa place; ce sera lui qui sera naturellement « le BOULEVARD » de l'Europe contre la Russie, si jamais la Russie menace l'Europe.

Donc, loin de nous toute méprise funeste! Cessons de prendre le port pour l'écueil.

Or, c'est ce que ferait l'Empire français si, au lieu de s'attirer à lui l'Empire allemand, il le jetait, par la maladresse de ses défiances, dans les bras de l'Empire russe.

Au point de vue français , le projet de loi des neuf années de service est la condamnation matérielle, non-seulement de l'unification de l'Italie , laquelle a engendré l'unification de l'Allemagne , puisque sans cette double unification le chifire de l'armée française fût resté ce qu'il était en 1858, mais encore de toute guerre d'intervention et de toute expédition lointaine.

Si ce n'est l'honneur d'avoir donné à l'un de nos boulevards le nom de boulevard de Sébastopol et à l'une de nos avenues le nom d'avenue de F Aima, *il serait malaisé de dire ce que nous a rapporté notre expédition de Crimée ; ce qu'elle nous a coûté en tués, en blessés et en argent, on le sait. De l'admirable ouvrage du docteur Chenu : Rapport au

conseil de santé des armées sur les résultats du service médico-chirurgical aux ambulances de Crimée et aux Aopitaux militaires français en Turquie pendant la cam" pagne d'Orient en 1854, 1855 et 1856, vol. în-4* de 730 pages , il résulte que cette expédition a coiité la vie à 785,000 hommes, dont 95,615 français. Cette expédition a ajoaté à notre dette inscrite le poids de trois emprunts contractés à 65 fr. 25 : le premier, en 1854, de 250 millions; le second, en 1855, de 500 millions, et le troisième, égaiBment en 1855, de 750 millions : ensemble 1,500 millions. Ce n*est pas tout; c*est d'elle, c'est de 1854 que date Taugmentation annuelle de nos contingents, portés de 80,000 à 100,000 hommes. Or, 20,000 hommes multipliés par le chiffre de 13 années représentent 260,000 fils de famille enlevés à leurs parents, à leur commune, à leur profession.

Sans conseiller qa*on les Ht, — notre politique étant celle de Turgot et de Cobden, et n'étant pas celle de Richelieu et du comte de Bismark, — nous eussions compris tous ces sacrifices résolument imposés à la France s'ils avaient eu pour objet et pour efiet de changer en victoire le désastre de Waterloo, d'anéantir les traités de 1815 sans qu'il en restât une seule clause , et de restituer à la France la ligne de démarcation que la nature lui a tracée : montagnes, mers et fleuve, et que lui avaient rendue les traités de Campo- Formio (27 octobre 1797) et de Rastadt (16 mars 1801), cette ligne que Vauban appelait « le Pré carré » . Oui , ces sacrifices, nous eussions compris que la France, aux mains de l'héritier de Napoléon I'% les fît, en 1852, sans hésiter, parce que c'était la paix par la victoire et la liberté par la paix.

Il y avait à opter entre ces deux politiques, aboutissant Tune et l'autre à la liberté : soit la paix désarmée par la victoire, soit la paix fécondée par le crédit. C'est une troi-

sième politique qui a prévalu, celle-ci n'étant ni la guerre avec ses conquêtes pour compensation , ni la paix avec ses bienfaits pour consolation ; celle-ci étant la guerre d'immixtion : guerre d'immixtion entre la Russie et la Turquie, guerre d'immixtion entre l'Autriche et l'Italie, guerre d'immixtion entre les Mexicains et leur gouvernement.

Le sang de la France appartient à la France est une règle que nous n'avons jamais cessé de recommander. Quand donc sera-t-elle adoptée d'une manière absolue? .

L'empereur Napoléon III se propose-t-il de faire pour la rectification des frontières de la France ce que le roi Guillaume I*' a fait pour la rectification des frontières de la Prusse, en afirontant les mêmes périls? Eh bien! que M. Rouher ait la franchise et le courage de M. de Bismark ; notre nationalisme , imposant silence à notre rationalisme , appuiera le projet de loi, quoiqu'il augmente*encore l'impôt corporel , déjà beaucoup trop lourd ; mais si ce projet de loi a uniquement pour but de protéger la France contre un danger imaginaire, — le danger d'une agression de la Prusse revendiquant l'Alsace et la Lorraine, — nous le combattrons, parce qu'il va directement contre son but, car il tend à faire d'un danger imaginaire un..danger réel. Au lieu d'éteindre la guerre, il la souffle et l'allume.

En d'autres termes, s'agit-il de constituer à court terme une force active, ou s'agit-il de constituer à perpétuité une force passive?

S'il s'agit de constituer à court terme une force active en vue d'un but devenant la pensée fixe et commune de la France, devenant l'objectif de sa politique extérieure, comiûe l'unité de l'Italie a été l'objectif de la politique du Piémont et du comte de Cavour, comme l'unité de l'Alleinagne a été l'objectif de la politique de la Prusse et du comte de Bismark, le projet de loi sur l'armée aura notre appui; mais s'il s'agit de constituer à perpétuité une force

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