‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 39 sur 192 · L'EUROPE DÉFINITIVE · texte numérisé non relu

L'EUROPE DÉFINITIVE

petite territorialeQient ; or la Russie n'a pas d*intérét à ce qne la France , son alliée naiarelle et éventuelle , soit trop petite. La Russie ne prenant pas parti pour la Prusse , l'Angleterre imitera la Russie, elle restera neutre. Alors, soit diplomatiquement, soit militairement, la question se restreindra entre TAUemagne et la France, car on ne saurait supposer que le gouvernement français commettrait la faute de ne pa& faire le nécessaire pour désarmer en Italie le parti d'action et lui ôter tout moyen de contraindre le roi Victor- Emmanuel à prendre parti pour la Prusse contre la France, comme en 1866 il a pris parti pour la Prusse contre VAutriche.

Prétendre, ainsi que le prétend la brochure allemande traduite par M. de la Madeleine, que la Prusse est l'ennemie héréditaire de l'Allemagne, c'est méconnaître la vérité des faits, c'est oublier que, le 28 mars 1849, l'assemblée nationale constituante de l'Allemagne siégeant à Francfort a proclamé, dans sa 196* séance, le roi de Prusse « empereur des Allemands ii^ et que cette couronne qui lui était offerte, c'est le roi Frédéric-Guillaume IV qui l'a refusée le 3 avril

Il n'y a jamais rien à gagner à mettre le mensonge à la place de la vérité et la haine à la place de la justice.

Si la Prusse refuse d'être notre partenaire, elle deviendra uotre adversaire ; mais on peut être temporairement adversaires, et le lendemain de la bataille décisive n'être plus ennemis et se tendre cordialement la main comme après uu dnel.

C'est ce qui a eu lien entre l'Autriche et la Prusse ; c'est ce qui aurait lieu entre la Prusse et la France.

Quant à la difficulté de nous assimiler les pays rhénans, Vauteur de l'écrit allemand qui nous appelle aux armes permettra que cette difficulté, nous ne la considérions pas comme durable, car ils auraient tout à gagner à l'émulation qui

s'établirait forcément entre la France et la Prusse ; ce serait nécessairement à laquelle de ces deux puissances donnerait à ses provinces annexées le plus de liberté et le plus de bien-être !

Sur les deux rives du Rhin, le militarisme n*est à craindre que sjil s*y perpétue par la paix armée.

Paix armée et liberté durable sont incompatibles. En quels pays a-t-on jamais vu vivre longtemps d^accord armées permanentes et liberté ?

2 septembre 1868.

S'il nous fallait une preuve que les ministres qui inspirent «n France la presse officieuse n*ont aucune politique et ne sont pas des hommes d'État, cette preuve, nous la trouverions dans l'article que le Constitutionnel publie en tête de sa première page, article dans lequel il reproche à }a Ztberté, après avoir tour à tour, premièrement, prêché l'alliance de l'Autriche , de l'Italie et de la France contre la Prusse; deuxièmement, de la France, de Fltalie et de la Prusse contre l'Autriche; troisièmement, de la France, de l'Italie et de la Prusse contre l'Europe, de pousser finalement à la guerre de la France contre la Prusse, à moins que cette dernière puissance ne consente à concourir à la formation soit d'un seul État neutralisé, qui comprendrait la Belgique et les pays rhénans, et se composerait de dix millions d'habitants, soit de deux États neutralisés de cinq millions d'habitants chacun , Tun gardant son nom de royaume de

Belgique, Tautre prenant le nom de royaume des Pays- Rhénans, sous la réservf expresse, dans la première comme dans la seconde combinaison, du rasement de tous les forts enclavés entre nos frontières actuelles et nos frontières naturelles.

Si le Constitutionnel confond sciemment la fin avec les moyens de l'atteindre, cela fait peu d'honneur à sa bonne foi.

Si de la part du Constitutionnel cette confusion a eu lieu sans qu'il s'en rendit compte , cela fait peu d'honneur à son bon sens.

Oui, cela est vrai, en 1866, avant que la guerre éclatât entre l'Autriche et la Prusse et après qu'elle eut éclaté, nous avons successivement cherché et indiqué, selon leur opportunité, toutes les combinaisons possibles pour que l'agrandissement territorial de Tune ou de l'autre de ces deux puissances n'eût pas lieu sans qu'il profitât à la France dans la mesure que déterminerait l'équité prévoyante et qu'exigerait le désarmement européen.

Cest là une peine que nous n'eussions pas eu besoin de prendre si la France avait eu le bonheur de posséder dans les conseils de son gouvernement un ministre qu'elle pût opposer au comte de Bismark, et qui, étant son rival, fût son égal. Cette peine, il nous l'eût épargnée, car nous n'avons cherché que parce que personne ne cherchait et ne trouvait : M. le marquis de Moustier moins encore que son prédécesseur M. Drouyn de Lhuys.

Lorsque, le 28 avril 1866, soixante-six jours avant la bataille de Sadovi^a, nous mettions dans la bouche de la France le langage qu'il suffisait qu'elle tint pour qu'elle empêchât la guerre de s'allumer entre l'Autriche et la Prusse , est-ce que nous n'avions pas raison? Est-ce qu'il était trop lard?

Lorsque, le 11 mai suivant, revenant à la charge sur ce

que nous avions dit le 21 avril , nous insistions pour que TAutriche consentit à Tabandon volontaire de laVénétie, moyennant que le gouvernement autrichien rentrât victorieusement dans la possession de la Silésie et s^assurât pleinement rhégémonie de l'Allemagne, est-ce que nous n'avions pas raison? Est-ce qu'il était trop tard?

Lorsque, le 10 septembre 1866, avant que Tesprit de rivalité et de défiance s'allumât entre la France et la Prusse , nous pressions la France, Tltalie et la Prusse de nouer entre elles la triple alliance qui eût fait de ces trois puissances les trois arbitres suprêmes de la paix en Europe, est-ce que nous n'avions pas raison? Est-ce qu'il était trop tard?

Après les sentiments d'hostilité qui se sont fait jour entre la France et la Prusse, en avril 1867,. à l'occasion de la malencontreuse acquisition de la province de Luxembourg et de sa forteresse, clandestinement négocié entre la France et la Hollande , hostilité que la conTérence de Londres et le traité du 11 mai 1867 ont apaisée, mais qu^ils n'ont point éteinte, reste-t-il un autre parti à prendre, une autre politique à suivre que la mise en demeure que nous avons proposé d'adresser à la Prusse, avec la guerre le lendemain en cas de refus? S'il y a une autre politique à suivre, que les hauts inspirateurs du Constitutionnel la lui tracent donc! Nous l'avouons, nous serions curieux de la connaître, car nous ne saurions appeler une politic^ue ce qui est l'absence de toute politique, à moins que ce ne soit la politique d'abdication.

La guerre que nous paraissons prêcher n'est pas un cri que jettent nos passions, c'est tout simplement une conséquence que tire notre logique d'une situation qui n'est pas notre œuvre; car cette conséquence, nous avons tout tenté pour l'ctouffer clans son germe, et, n'y ayant pas réussi, nous avons tout h\i pour qu'elle ne donnât point naissance

à une rivalité ombrageuse , mais qu'elle donnât naissance à une alliance durable.

La guerre n*a pas d*ennenii plus déclaré que nous ; elle n*a pas cessé d'être, à nos yeuï, la bêtise humaine élevée à sa plus haute puissance; mais telle qu'elle résulte des fautes commises» ce n'est pins entre la guerre et la paix qu'est posée la question (autrement, nous serions énergiquement poor la paix contre la guerre), c'est entre la guerre avec ses chances favorables pour que la France soit victorieuse, et la guerre avec ses chances contraires pour que la France ait le sort de TAutriche.

La lettre de l'impératrice Marie -Thérèse, écrite en 1778(1), et la fameuse note de M. Usedom du 17 juin 18G6, sont des avertissements qui ne doivent s'effacer de la mé-

(]) Z«ttr€ de Marie-Thérèa.

■ Chacon sait qael cif on ptat faire da roi de PmsM et de ta parole. La France Ta appris dans bien des circonstances; aacnn prince d'Eorope n*a échappé à ses perfidies , et e*est on tel roi qni s*est érigé en dietatenr, en pro- Icetew de F Allemagne! liais le pins étonnant, c*ea( que tontes les puissances ne longent point à se donner la main ponr éloigner un pareil malheur, qui doit lit on tard retomber snr elles. Depuis trente-sept ans cet homme, avec sa ttonarchie et son despotisme militaire, avec ses méfaits et ta' violence, est le véritable fiénn de TEnrope. Il s'est départi de tons les principes reconnus du droit et de la vérité ; il se rit des traités et des alliances.

* C*est nous qui sommes le pins exposés à ses coups, et Ton nous abandonne! Nous nous en tirerons pourtant encore cette fois tant bien que mal.

• le ne parle point ponr TAntriche en particulier ; ce que je dis s'adresse à tontes les puissances de TEurope.

> L'avenir ne me semble pas riant. Ma vie ne se prolongera pas jnsqne-làf lenli, mes enfants et mes arrière-neveux, notre sainte religion et mon cher penple, auront à subir de tristes épreuves. Nous sentons nons-méme déjà les premières atteinteii de ce despotisme insolent, mais plein de force, qui ne connaît d'antre règle, d'antre mobile que son intérêt. Si on Uitte cette poUtiqme pnutienne gagner encore dn terrain , qmeUe pertpective t'offrira à cens qui 9iemirm après nota ? Car, il ne font pa» te faire iUmeiou^ ce tyttime grandit chaque

■ Qu'on ne se laisse point tromper par les flatteries de la politique prussienne. Le roi vous cajole ponr atteindre son but ; mais dès qu'il j aura réussi , il l'empreisera de fairf le contraire de ce qu'il aura promis. C'est ainsi qu'il

moire d'aucun Français qui a lu ces paroles de Montesquieu :

Comme toutes les choses humaines ont une fin , FÉtat dont nous parlons perdra sa liberté ; il périra. Rome , Lacédémone et Garthage ont bien péri.

Au dedans et au dehors, il y a des complications graves que nous pressentons ; la prévoyance et la prudence commandent de ne pas les attendre les bras croisés et les yeux fermés. Mais si les fautes commises en 1859, aggravées en 1863, accumulées en 1866, ne peuvent se réparer que par une guerre résolument entreprise, rapidement conduite, heureusement terminée, est-ce à dire que la guerre soit notre politique? Non, jamais la guerre n'a été et ne sera la politique de nos sympathies et de nos préférences, de nos études ^et de nos idées. Nous haïssons la guerre, nous la méprisons , mais il y a des non-sens dans lesquels il faudrait pour tomber avoir perdu la vue ou la raison. En 1860, après la conclusion du traité de commerce signé avec TAnglcterre, que disions-nous que devait chercher la France? Nous disions qu'elle devait chercher parmi ses ministres, ses diplomates, ses 'conseillers d'État, ses députés, ses financiers, ses économistes, ses publicistes, un Cobden français à opposer au Cobden anglais.

agit avec font le monde, excepté avec la leule puiuaoce qn'il redoute , c'est-àdire la Russie.

I • La Russie suit les mêmes principes politiques que la Prusse, et l'intérêt réciproque unit toujours étroitement ces deux puissances, alors même qu elles n'ont point conclu d'alliance verbale et formelle. Elles se tiennent ^ar la main parce quelles ont la même tendance à s'agrandir, bien que cette tendance n*ait point le même objet chei chacune d'elles. Voilà pourquoi je considère la Russie et la Prusse comme formant une seule et unique puissance.

• l\ ne faut plus songer aux vieux préjugés qui devraient être ensevelis depuis longtemps , à celte ancienne rivalité entre nous et la France. H s*agît maintenant de nos biens les plus précieux, de nos intérêts les plus chers. A^ous terons renversés , icratis Cun après l'autre ^ si nous ne nous unUsons dans la dé/enu, >

En 1868, après Funification mililaire de rAIIemagne, alignée sous le commandement du roi de Prusse, que disonsnous que doit chercher la France? Nous disons qu'elle doit chercher à opposer au Bismark prussien un Bismark français.

En admettant même que le Cobden français existât dans la personne de M. Rouher, tenter d'opposer un Cobden français à un Bismark prussien ne serait-ce pas aussi insensé que de prétendre jeter l'épouvante dans les rangs de nos soldats armés de fusils Chassepot et les mettre en fuite en déployant devant eux des bannières sur lesquelles seraient peints les monstres les plus hideux qu'auraient pu inventer l'imagination et le pinceau des Chinois?

Toujours notre politique a été la politique de la paix et du désarmement européen ; elle l'est encore : la politique opposée, celle de la guerre et des armements excessifs, n'est pas la nôtre ; c'est celle des hauts inspirateurs du ConstitU" tionnel^ car ce sont eux qui l'ont rendue nécessaire» fatale, inévitable..., presque désirable, afin d'en finir avec ce que le gouverneur de la Banque de France, M. Rouland, a si jus» tement appelé a le pauchemar de Vincertilude n .

En septembre 1866, il y ajuste deux ans, nous voulions que la France tendit cordialement la main à Tltalie et à la Prusse et donnât à l'Europe l'exemple du désarmement. Qui à cette époque a combattu cette politique ? N'est»ce pas le Constitutionnel et toute la presse officieuse, soutenant que sept années de service obligatoire ne suffisaient plus, qu'il fallait les porter à neuf années, et qu'il fallait ajouter à une armée effective de 900,000 hommes une armée éventuelle de 500,000 gardes nationaux mobiles?

Maintenant, de quoi s'agit-il entre le Constitutionnel et la Liberté? S'agit-il de prévenir la guerre? S'agil-il de l'écarter? Non, ce n'est plus possible ; il ne s'agit donc qqe de savoir sur quel prétexte et quel jour elle éclatera. Ce

i62 LA GUERRE FATALE.

jour, doit^û le bâter afin de le choisir, ou doit-on Tatfendre aa risque de le subir?

Ce n'est, comme on le voit, qu'une question de jour.

Insouciant, le Constitutionnel reste fidèle à ses habitudes, se résumant dans ces deux mots :

Imprévoyance y indécision. ^

Vigilante, la Liberté reste fidèle à sa politique , se caractérisant ainsi :

Prévoyance, décision.

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