‹ La Voix du Bon-PasteurChapitre 54 sur 88 · I. — Il a souffert plus que nous · texte numérisé non relu

I. — Il a souffert plus que nous

mifP0TRE Ima8e (lue ïai devant les yeux, ô Jésus, porte l’empreinte d’une douleur poignante. D’ordinaire, lorsque notre âme est dans la détresse, la vue d’un visage marqué par la souffrance nous est presque blessante ; car notre douleur à nous est parfois orgueilleuse ; elle s’offense de l’usurpation d’un privilège ; elle se juge la plus profonde qui soit, et ne reconnaît à personne, en quelque sorte, le droit de souffrir autour d’elle.

Mais la vue de votre souffrance, à vous, ô mon Dieu, me fait honte, car au prix de la vôtre, la mienne n’est qu’une ombre !

Ah ! nos douleurs, nous les connaissons bien moins par leur morsure que par la fixité de notre contemplation. Nous repaissons nos yeux de leurs aspects multiples et nous les enflons démesurément.

A certaines heures, elles nous apparaissent innombrables et violentes ; tous les maux de la terre semblent s’être abattus sur nous comme une nuée de vautours.

Et pourtant, alors que notre épreuve est véritable et lourde, nous avons tort de nous imaginer cela, car nous n’avons pas tant de misères à endurer à la fois ni de si grandes. Mais vous, mon Dieu, vous pouvez dire qu’un océan de douleurs vous a submergé ; car je lis sur votre visage la marque de toutes les tortures possibles. Vous l’aviez dit, du reste, il y a longtemps, par la bouche de vos prophètes : « Depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, il n’y a plus une place saine en moi. » C’est vrai, rien qu’à voir cette Face meurtrie, on se rend compte qu’aucune douleur ne vous a été épargnée. Il y a du sang sur votre front ; il y en a sur vos yeux, sur vos joues, sur votre bouche ; le sang a plaqué votre barbe et vos cheveux. Les crachats ont couvert cette figure labourée. La haine, on le voit, s’est acharnée sur vous pour vous abreuver de toutes les tortures physiques.

Mais les souffrances morales, elles aussi, ont laissé leur empreinte. Que votre bouche et que vos yeux sont douloureux ! Pour y laisser cette expression de lassitude et d’amertume, qu’il a fallu d’insultes, de calomnies, d’abandons, d’ingratitudes, de trahisons ! Vous avez souffert dans votre corps et dans votre âme, par vos ennemis et par vos amis, par ceux de votre maison, par ceux de votre sang.

Non, jamais personne n’a été victime de tant de souffrances à la fois ! Et aucune de ces tortures n’a effacé ou atténué l’autre ; car toutes

et chacune vous les avez éprouvées avec une sensibilité aiguë. Pour nous, il n’en est pas de même ; la médiocrité de nos sensations nous sauve de l’excès dans la violence et dans la multiplicité.

L’organisme humain est incapable de trop sentir et de tout souffrir. Vous, au contraire, vous n’avez rien perdu de cet océan de douleur; chacune de ses gouttes avait son amertume, et vous les avez toutes savourées, jusqu’à la dernière, sans qu’elles se confondissent ou s’adoucissent l’une l’autre. Chacune des fibres de votre organisme délicat a vibré sous la douleur sans gêner la fibre voisine, et toutes se sont brisées ensemble sous une tension trop violente.

Nous avons l’avantage d’être versatiles et changeants ; la moindre chose nous distrait de nos soucis ; et, pareils à des enfants, le sourire s’épanouit sous des larmes à demi-séchées. Un rien suffit à nous faire oublier ; nous nous raccrochons dans le naufrage aux touffes d’herbe de la rive. Nous trouvons dans la pitié des êtres et des choses, dans les caprices de notre humeur un divertissement et une détente. La vie nous réserve des revanches ; nous ne sommes jamais abandonnés de tous ; il n’est aucun misérable à qui toute espérance soit à jamais interdite.

Vous, au contraire, vous avez été le paria, l’abandonné, le maudit. Au jardin de l’agonie vous avez vu fondre sur vous tout à la fois les supplices de la Passion, le torrent des péchés du monde et la malédiç-

REVUE DE LA SAINTE-FACE

tion de votre Père. Terrifié, abattu dans cette lutte contre votre nature humaine qui se dérobait sous votre volonté divine, vous alliez chercher un peu de réconfort auprès des trois disciples préférés que vous aviez amenés avec vous.... Ils dormaient !....

Après la flagellation, on vous expose comme un fou au choix de la populace, en face d’un bandit. La foule hurle à mort contre vous. Vous cherchez dans cette multitude un visage connu, un de ces hommes qui avaient mangé votre pain miraculeux, ouvert les yeux à la lumière sous

votre main bienfaisante, . rien que des figures contractées par la

haine. Pas une voix pour vous défendre, pas un regard de pitié. Vos apôtres eux-mêmes se cachaient, fun vous avait vendu, un autre vous reniait, tous avaient fui.

Et lorsque vous fûtes cloué à la croix, sans défense, vous vous sentiez abandonné même de votre Père !

Oh ! le terrible abandon ! Vous si bon et si saint, vous la sainteté même, rejeté par votre Père ! C’était la lie qu’il fallait boire, cette malédiction de Celui qui jamais ne délaisse ni les plus scélérats des hommes ni les plus infortunés. Ce n’était pas assez d’avoir essuyé toutes les haines et tous les délaissements : vous ne deviez être mûr pour la mort qu’aprés avoir vu se fermer pour vous le cœur du Père qui est aux cieux. Comme vos paupières écrasées et votre lèvre alourdie portent le poids de cette amertume suprême !

Maître de la douleur, vous l’êtes, ô mon Jésus ; car le Maître, c’est celui qui sait davantage et mieux. La douleur, vous la connaissez tout entière : Vis dolorum , sciens infirmitatem. Aucune créature n’a jamais enduré à la fois tant de tortures comparables aux vôtres. Et pourtant je vois que sur votre visage horriblement dévasté une beauté palpite encore. Sous les plaies, sous le sang, il conserve une noblesse, une majesté, une sérénité qui étonnent. Et la mort a eu beau passer sur ces traits après les insultes et les confusions, elle n’a pas réussi à en effacer l’harmonie surhumaine.

Enseignez-nous, ô doux Maître, le secret de votre force. Notre courage s’effondre au moindre choc ; nous sommes affolés, désespérés, notre bouche ne s’ouvre que pour des reproches et des plaintes amères. Enseignez-nous à dominer notre douleur. Le spectacle de la vôtre nous fait rougir de notre faiblesse ; oh ! par pitié, laissez-nous puiser à la source de votre énergie et de votre sérénité. (A suivre.)

Celui qui pense aux plaies de Jésus-Christ, et qui se ressouvient des douleurs et des tourments qu’il a soufferts, n’oserait se plaindre de ce qu’il endure ; car nos douleurs et nos afflictions ne sont rien en raison des siennes.

Sainte Thérèse

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