SIMONE DE BRU VAL
On voit par cette lettre, mieux que nous n'aurions pu le montrer par un commentaire, l'influence de l'amour, môme le moins poétique, sur Vàme loyale et indisciphnée de Simone. Pour la première fois, elle comprenait la vie, et le rêve qui égare le plus les imaginations de vingt ans, la ramenait, au contraire, dans le chemin pratique, dans la réalité. Ce cœur énergique et mal réglé trouvait presque dans son épanouissement la mesure, l'ordre, l'apaisement que l'éducation n'avait pas su lui donner. Son amour était son premier accès de sensibilité véritable. La tendresse inquiète et hésitante de la baronne était faite pour l'aigrir, pour la troubler; et Tinfluence ironique du baron s'était surtout appliquée à dessécher, à flétrir ce cœur, bon par instinct. L'amour pouvait la sauver, s'il ne la perdait pas; il ne devait point passer
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impunément sur sa vie. Serait-il assez fort pour tenir jusqu'au bout la vanité en échec, et pour l'empêcher de confondre jamais les triomphes du monde avec les triomphes de l'Ame? C'était là le seul péril qui parût à éviter.
L'amour de Simonie poussait vers une voie différente. On eût dit que ses instincts jaloux, haineux, trouvaient leur aliment naturel dans cette passion qui lui brûlait les veines. Son désir s'augmentait et s'irritait en secret. Mais en présence de M"^' Girod, il éprouvait un implacable emharras et n'osait rien laisser voir de ses sentiments. Alors, il fuyait avec des larmes de rage. M. Emmerie, qui voyait cette torture, ne faisait rien pour l'apaiser. 11 sentait trop que la verve et le fanatisme de son élève empruntaient quelque chose à ce désappointement de chaque jour. Toutes les fois que Simon essayait une plainte devant lui, l'académicien lui disait :
— Patience! triomphons! et le jour de la victoire vous aurez par surcroît ce bonheur qu'on vous refuserait aujourd'hui.
Mais Simon n'était pas dupe de celte promesse. Il comprenait que sa passion était fort indifférente à M. Emmerie, et tout en feignant de croire à celui-ci, il nourrissait l'espérance de trouver une occasion d'engager seul la lutte, et il s'appliquait à acquérir dans son journal et en dehors de son journal assez
d'influence pour se venger de M. Emmerie et le contraindre h l'aider au besoin.
Simon n'avait pas d'amis. Depuis qu'il se sentait un amour fatal dans le cœur, il n'osait le confesser à l'abbé Lemerle ; il avait peur que la Congrégation ne lui disputât ce sentiment profane. On lui permettait l'ambition , on ne lui permettrait pas l'amour ; et si amoureux qu'il fût, il n'était pas homme à entrer en rébellion contre l'abbé Lemerle et contre l'mvisible et toute-puissante société qui l'avait choisi et armé pour la bataille; il aima mieux dissimuler. Mais l'hypocrisie, qui lui était pourtant si familière, lui devenait pénible quand elle servait à cacher un sentiment qu'il eût voulu dévoiler, montrer à tous comme un défi , comme une menace. Il trouvait donc encore, dans l'obligation de se taire, un surcroît de ferment pour sa colère et pour son dépit. Toutefois, le besoin des contidences l'amena à rédiger une sorte de journal secret de ses imi)ressions. Depuis qu'il devenait un écrivain, la plume lui tenait lieu d'ami. Tous les soirs, retiré dans sa chambre, pendant que M™e de Bruval priait ou pleurait, que Simone souriait en écrivant à M. Valentin Girod, Simon prenait dans un tiroir dont il portait toujours la clef sur lui un manuscrit rempli de ses impressions, et se hâtait d'y enfouir le cri de fureur, la plainte, l'angoisse qu'il rapportait des salons où l'insensible M"e Girod se faisait
admirer. Quelquefois ses opinions vraies, sincères, sur les liommes et sur les choses, entrecoupaient ces expansions fébriles.
Nous ne songeons point à allonger ce récit par des emprunts nombreux au journal intime de Simon. 11 nous sera nécessaire pourtant d'y recourir pour éclairer facilement quelques points obscurs de celte étude et pour éviter les dissertations psychologiques qu'un aveu, recueilli, surpris à propos, peut avantageusement remplacer. Voici" donc quelques extraits de ce journal. Nous prenons dans toutes les pages et nous y puiserons toutes les fois que les nécessités de clarté et de précision nous en feront un devoir.
Fragments du journal intime de Simon.
« ... A quoi bon écrire mes impressions! L'iiomrne vraiment fort est celui qui ne laisse pas surprendre son secret. Confier au papier les mouvements de sa pensée, c'est créer des témoins, des accusateurs, |Mail-étre, hélas 1 aussi des défenseurs!
» ... Pourquoi suis-je né? pour souffrir, pour envier? A qui suis-je donc redevable de celte existence tourmentée qui m'oppresse ? Est-ce toi, pauvre femme, si faible, si soumise, si meurtrie, qui es ma mère'' Est-ce toi qui as conçu dans la honte cet enfant qui traverse la vie, inquiet et sombre comme un remords ? Mon père est-il cet homme de grand esprit et de grande ambition qu'on admire et que je méprise, qui se sert de moi et qui veut se servir de Simone ? ou bien le baron de Bruval, ce soldat sans idées, était-il bien mon père? je serais alors le fils d'un hasard ; ma mère serait peut-être une vivandière de la grande armée. Que m'importe après tout! ai-je besoin de savoir d'où je viens? le passé, la famille ont-ils besoin d'exister? Te sors de la nuit, je vais à la lumière; malheur à qui me barrerait la route!
)) Mais la lumière, quelle est-elle ? Ah ! misérable ambitieux, tu veux dominer les hommes et tu ne sais que ramper ; tu veux soumettre les passions des autres, et tu ne sais pas étouffer dans ton lâche cœur cette passion, cet amour, ce caprice, ce péché hideux qui t'a provoqué un jour!...
» Est-ce de l'amour ou de la haine que j'ai pour cette jeune fille? aimerais-je mieux la posséder que l'anéantir ? je sens qu'elle est un obstacle, une chute,
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une lionle dans ma vie ; je voudrais qu'elle ne fût pas, et pourtant je ne respire que quand je la vois ; je ne trouve de clarté dans le ciel que quand elle me sourit...
)) Je me demandais pourquoi j'étais pris de cette vanité puérile et dangereuse d'écrire mes impressions, de tenir un journal de mes combats intérieurs? Mais, fou que je suis! c'est cet amour damné qui me conseille, qui me pousse, qui crispe mes doigts autour de la plume, qui m'attire vers l'encre comme vers le bénitier de l'exorcisme. J'ai besoin de parler d'elle, d'écrire son nom. Il me semble qu'elle se fait visible alors, et si je mets les lèvres sur ce mot que j'écris, il me semble que j'entends frissonner les lettres comme deux lèvres qui me comprennent... — Sopliie! Sopliieî Sophie!...
«... J'ai le vertige et des éblouissements qui me foudroient quand je pense trop h cette jeune fille. Imbécile et plat amoureux ! pourquoi ne lui dirais-je pas que je l'aime ? Au lieu de creuser mon trou et de crier au papier que j'ai des oreilles d'Ane, pour- (pioi ne pas lui dire de la voix la plus douce, la plus persuasive que je pourrais ])rendre, du regard le plus attendri, avec la prière la plus ardente et la plus liuinble, que je l'aime, que je l'adorei que je donne-
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rais tout pour toucher sa main ? Est-ce que si je me débarrassais de ces façons confuses, est-ce que si j'avais l'audace démarcher, déparier, de me camper, comme ce petit fat de Valentin Girod, je ne le vaudrais pas, et je ne mériterais pas un regard, un sourire d'une femme? mais je n'oserais jamais. J'ai horreur de ces fadaises, de ces phrases mondaines qui peindraient mal ce que j'éprouve. Je n'aurais rien à lui dire, je n'aurais qu'à la regarder, qu'à lui tendre les bras, qu'à l'emporter avec moi !...
»... Voilà pourquoi je souffre, voilà pourquoi je me ronge en secret, voilà pourquoi je prends sur mes nuits pour raconter à cette feuille de papier, moins blême que moi, les angoisses et les fureurs d'un sentiment qu'il faut deviner en moi, mais que je n'avouerai jamais à celle qui l'inspire !...
» ... M. Emmerie et Simone savent mon secret. Le premier en rit, la seconde n'en rit plus ; mais aucun des deux ne veut me servir. Je ne suis pourtant pas indigne d'elle ! n'ai-je pas la jeunesse c^mme elle ? suis-je donc un monstre ? et les élans de mon C(Bur sont-ils donc inférieurs à ces rêves de romance qu'elle raconte en vers?...
» Je n'ose plus me confesser. L'abbé Lemerle me parlerait de m'imraoler, il me condamnerait encore à
ces lectures, à ces méditations dont j'ai horreur... Prier ! j'y pense bien ! est-ce qu'il y a sous le ciel quelqu'un qui mérite une prière, si ce n'est elle? est-ce que Dieu est digne de plus d'Iiommages ? Dieu, quel mot ! quelle formule! M. Emmerie l'entend à sa façon, Simone à la sienne... Mais est-ce que Dieu n'est pas la jeunesse, la beauté, l'amour? n'est-ce pas lui qui met ce feu dans mes veines et qui m'envoie ces tortures ? il est le tentateur, il est le plaisir, il est l'assouvissement !
» Je blasphème ! j'ai de l'ambition, et je ne sais pas étouffer ces vapeurs des voluptés terrestres qui m'étourdissent le cerveau !
» En vérité, le monde est un enfer ridicule!... mais combien il est facile d'y surprendre l'estime, l'étonnement de ces pantins à tête de bois creux qu'on appelle les hommes î
)) Je ne sais rien, je ne veux rien de précis; je n'ai
ni expérience, ni idée préconçue ; je marche à tAtons
dans ma route; mais parce qu'il y a ({uelques éclairs
au bout de ma plume lorsque j'écris, parce que je
trompe ma fièvre par quelques articles de journal,
on crierait volontiers au i)rodige, et il y a des gens
qui se reposent sur moi de la fatigue d'avoir une
opinion et des principes. Les niais!
)i Us ne voient pas que mon enthousiasme pour la bonne cause, que ma haine du ministère, que mon zèle. pour l'Église, que mon culte littéraire, que tout ce que j'aime et tout ce que je hais, c'est l'expansion au dehors de cette colère, de cette rage, de cette passion, de cet amour.
» Ah! s'il était aussi facile d'avoir raison de cet te belle et imposante jeune fille que de tous ces hommes vaniteux et intrigants ! Mais qu'est-ce que le génie, la diplomatie, toutes les puissances terrestres, près du charme opiniâtre de ces deux grands yeux? Je briserais tout, je renverserais le trône, je pulvériserais l'autel si je voulais : je ne pourrai peut-être jamais obtenir qu'elle entr' ouvre ses lèvres pour me dire : Je t'aime !... »
» On parle d'une combinaison ministérielle qui ferait arriver M. Emmerie au pouvoir. Nous combattons dans le journal pour ce résultat merveilleux. Je serais alors secrétaire générai, clief du cabinet. . . Mais, d'autre part, la Congrégation n'a pas une confiance absolue dans ce nouveau converti. On lui demande des gages. J'ai été interrogé ; il m'a bien fallu avouer que M. Emmerie ne pratique pas beaucoup. On m'a questionné pour savoir si je l'abandonnerais: le puis-je? le journal n'est pas encore assez solide
pour se passer de son influence. Je ne crois pas, d'autre part, qu'il soit très-sensible à la menace que je lui ai faite un jour de dire tout haut ce que je pense tout bas des liens mystérieux qui nous unissent. J'ai besoin de lui... A moins d'y être contraint par ceux qui ont autorité sur ma conscience, je ne le trahirai pas...
)) J'ai demandé à Simone si elle avait parlé de moi à son amie; elle m'a avoué que non, ou plutôt elle m'a fait entendre que je n'avais rien à espérer. Rien? J'espère tout, au contraire. Il est impossible que Dieu ne fléchisse pas ce cœur! A quoi servirait donc la foi, si elle ne devait pas être récompensée ?
M Valenlin Girod m'accable de son amitié. Ce pauvre garçon n'est pas bête, mais il est sot. lia tout juste assez d'esprit pour être charmant; il n'en a point assez pour ne pas devenir fade et insu])portable à la longue. 11 me chante les louanges de Simone. S'il ne ménageait pas ma modestie fraternelle, il ne mettrait pas de bornes à ses confidences, à ses hyper])oles. Ce bonheur plat et partagé m'irrite. Oh, non! l'amour que je ressens n'est pas semblable à cette passion douce qui les béatifie et qui les transporte au septième ciel. Simone, jusqu'ici impérieuse, violente, sans i)itié et sans pudeur, devient soumise, paisible, pieuse et pudique. Elle trouve l'apaisement €t la perfection dans ce péclié d'intention qui m'ir-
rite, me trouble, me rend parjure à ma foi et me corrompt. D'où vient donc que l'amour qui me tue la fait vivre? Est-ce seulement parce que le sien est partagé, et que le mien, honteux et furtif, doit se consumer dans l'ombre? Non; car je sens que si cette belle et implacable jeune fille consentait à m'aimer, mon cœur se gonflerait de plus de passion et de plus décolère encore ; je délierais le monde et je me vengerais de mes tortures passées.
» ... Décidément, je suis une dupe. Je sers de marchepied à M. Emmerie et de complice à Simone. La baronne de Bruval ne sait rien. 11 me prend des fantaisies de bouleverser tout ce bonheur que je facilite et dans lequel on ne me fait pas ma part.
» Si, dans huit jours, Simone n'a pas usé de toute son amitié auprès de son amie, je cesserai d'être engagé par le pacte fraternel que nous avons conclu. Je me délierai de mon serment, et je leur prouverai qu'ils ont tort, ces charmants égoïstes, de trop compter sur moi, de ne pas compter assez avec moi.
» J'ai encore eu aujourd'hui une longue conférence avec M. Emmerie. Cet homm e veut me jouer. Je lui ai demandé quelques avances de bonheur ou d'am-
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bilionsur la destinée qu'il me promet, il m'a encore parlé de l'avenir. J'en ai peur, de l'avenir. Je veux des joies présentes. Depuis que j'ai perdu l'enthousiasme pour les seules faveurs du ciel, depuis que la tentation a pris une grande part dans ma vie, j'ai une impatience de désirs, un âpre besoin de satisfaire celte faim, celte soif, celte colère de mon cœur qui ne me permet pas d'attendre. Malheur à eux, si je ne puis parvenir à me faire aimer ! Je les empêcherai tous d'être heureux et d'atteindre à leur rêve!...
» Je n'aurais (jue bien peu de mots à dire pour faire vaciller l'ambition de M. Emmerie et chanceler le bonheur de Simone!
» C'est décidément dans huit jours que Simone est présentée au château. Ab ! si cette sotte tille pouvait me comprendre!... Elle ne se doute guère qu'elle a un ministère dans le pan de sa rolje et que le trône a besoin de son sourire!...
» Quelle comédie ! il me prend des envies de la siffler d'avance. »
Les divers fr.igments qui précèdent nous jiermettent de pénétrer les sentiments, les luttes, les agitations dont le cœur de Simon est le foyer. Nous ne cherchons pas l'antithèse ni la svmétrie dans le dé-
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veloppement des caractères; mais, en prenant ceuxci comme la passion les transforme, nous voyons Simone monter peu à peu vers des régions plus pures, à mesure, au contraire, que Simon devient sombre, farouclie et sent l'enfer au fond de son cœur.
Au milieu de ces rêves, de ces fièvres, la baronne de Bruval, qui avait commencé par espérer, par attendre la lumière, se sentait plus seule et plus abandonnée que jamais. Ses doutes s'étaient fortifiés par les renseignements contradictoires de M. Emmerie. Où était son enfant ? Simone, il est vrai, s'était sensiblement adoucie pour elle ; mais la folle jeune fille se sentait attirée vers le monde. Sa beauté, les hommages qu'elle recueillait, le complot dont elle était instrument h son insu, tout contribuait à lui montrer des visages souriants, parmi lesquels le visage de Valentin avait le plus beau sourire. Toujours en fête, en visite, officiellement patronée par M'^^ de Brignolles, Simone voyait à peine la baronne de Bruval, qui renonçait à la suivre dans son tourbillon. Une courte visite le matin avant la promenade, le soir un seul baiser, un peu plus attendri qu'autrefois il est vrai, c'étaient là tous les rapports entre la mère et la fille. Quant à Simon, on ne le voyait plus. Son journal, ses conférences avec les hommes politiques étaient les raisons de son absence. 11 ne consentait à
rester à la maison que quand il pouvait espérer y voir la belle Sopliie Girod.
Antonine souffrait de cette solitude.
— Il m'a j)ris mes enfants, il ne m'en donne aucun, disait la pauvre martyre à propos de M. Emmerie.
Celui-ci paraissait, en effet, devenu un centre d'attraction. Simon et Simone, introduits par lui, flattés par lui, le recherchaient sans l'aimer, et le mystère dont souffrait la baronne paraissait se compliquer au lieu de s'éclaircir.
L'abbé Marcellin se repentait de la démarche qu'il avait conseillée ; mais son âme était trop fortement trempée pour qu'il se résignât à déplorer en secret et en silence les douleurs de son amie, de sa pénitente.
— Puisque j'ai fait le mal, se disait avec une componction touchante le saint homme, c'est à moi de le réparer.
11 s'alarmait de l'esprit d'émancipation que la i)résence de M. Emmerie avait apporté dans la maison de la rue Taranne. Les gaietés de Simone, les allures de Simon lui faisaient pressentir des intrigues qu'il résolut de pénétrer. Four la première fois de saisie, il écoula les chucliotements de sacristie; quelque répugnance que son noble cœur éprouvât h descendre dans les hontes des manœuvres congréga-
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nistes, il parut complaisant pour des petitesses qui rinitièrent ; il lut et chercha à comprendre le journal auquel collaborait Simon ; il se rapproclia de l'abbé Lemerle, dont il se savait haï, et il espionna saintement au protit de la pauvre baronne.
Pour tout esprit familier avec l'ambition humaine, la découverte de la* vérité, c'est-à-dire des projets de M. Emmerie relativement à Simon et à Simone, n'était pas une œuvre bien difticile. Mais nous avons fait entendre que l'abbé Marcellin marchait davantage dans le bleu du ciel que dans les boues de la terre. Il fut lent à deviner, mais il devina. Il entendit faire des vœux pour que le roi fût sensible à la beauté de W^^ Simone -, les bruits de changement ministériel coïncidant avec les manœuvres dont M, Emmerie était le centre et le pivot, lui apprirent tout. On parlait aussi dans le monde de l'étrange et mystérieux testament de M. Quincy de Bruval, de la facilité probable avec laquelle ces dispositions, encore inconnues , seraient réformées. L'abbé eut peur des mécomptes terribles que tous ces calculs ménageaient à son amie , et il résolut de lutter.
Mais comment? sans force, sans moyen d'action, à qui devait-il s'adresser? Dire tout à la ])aronne, c'était écraser inutilement ce pauvre cœur déjà si meurtri! Fallait-il tâcher d'émouvoir Simon? espoir chimérique! Prévenir Simone, c'était peut-être,
au lieu de la sauver, acliever de la corrompre, si son esprit était perverti par la vanité et l'ambition. 11 fallait heurter de front M. Emmerie. En conséquence, l'abbé Marcellin se présenta chez l'académicien.
Ce dernier soupçonna le but de la visite. 11 reçut le vicaire avec une bienveillance discrète et un peu hautaine, et il se félicita de l'heureuse circonstance qui le rapprochait d'un iiomme si recommandable et si rarement entrevu.
L'abbé Marcellin ne fut troublé ni par le compliment ni par l'accent avec lequel il fut débité.
— Monsieur, répondit-il gravement, je ne sais pas si j'ai besoin de m'excuser d'une démarche que je considère comme un double devoir, et que j'accomplis comme ciirétien, comme ami de M"»« do Bruval.
— Ah! monsieur l'abbé, interrompit gracieusement M. Emmerie, ne justihez d'aucun titre pour venir me voir et pour me parler; le respect que j'ai pour votre caractère, l'estime que j'ai pour votre personne, me rendent d'avance docile à tout ce que vous pouvez me demander.
L'abbé Marcellin sourit faiblement. Malgré sa candeur, il c({mprenait (jue celte courtoisie dissimulait la (eriiie volonté de reconduire, et que M. Emmerie
promettait trop de l'entendre pour n'être pas disposé à ne point l'écouter.
— Je vous écoute, continua l'académicien en présentant un fauteuil au vicaire et en s'asseyant luimême.
— Monsieur, reprit l'abbé Marcellin, vous n'ignorez pas que c'est sur mon conseil, sur mon injonction paternelle que M™*" de Bruval a sollicité de vous une entrevue qui devait lui être bien pénible. J'avais pensé que vous pouviez être d'un grand secours à cette mère malheureuse et impuissante à diriger ses deux enfants. J'attends de votre loyauté quelques explications pour savoir si je dois me repentir de mon conseil et le mettre au nombre des fautes dont je demande le plus vivement pardon à Dieu.
— Je ne sais pas, monsieur l'abbé, répliqua M. Emnierie d'un ton légèrement ironique, à quelles conditions vous prétendiez me voir exercer la tutelle que M'iie de Bruval m'a remise. Je regrette de n'avoir pas reçu à cet égard vos instructions, je veux dire vos conseils.
— Mes conseils, monsieur, eussent été bien simples. Faites, vous aurais-je dit, que ces enfants soient dignes de leur mère; faites que celte pauvre martyre n'ait pas à rougir plus tard de celui des deux qu'elle devra presser sur son cœur.
— C'est-à-dire, répondit l'académicien, qu'on
m'a pris pour décliilïrer une énigme, et que je dois démêler un secret (jue laVoix du sang n'a pas*encoie livré. Je vous dirai, monsieur l'abbé, que je me suis 1res -scrupuleusement occupé du problème, et que le doute est plus violent que jamais. Quant à ces enfants, qui doivent être orphelins (et le prudent M. Emmerie appuya sur ce mot), quant à ces deux: jeunes gens qui n'auront jamais de père, je me suis efforcé de leur créer des relations, et de4es présenter dans un monde où ils pussent trouver un jour un appui solide, une protection certaine.
— Je sais, dit l'abbé en regardant l'académicien avec tristesse, que vous avez ajouté l'ambition à leurs défauts ; je sais que M. Simon embrasse une carrière qui n'adoucira pas l'àpreté de son humeur, et que M'>e Simone doit être présentée à la cour. Est-ce bien là, monsieur, ce que la tendresse alarmée de M^^ de Bruval attendait de vous, et crojez-vous que vous préparez ainsi le pardon et l'amour dans l'âme des enfants?
— Je croyais qu'en me faisant l'honneur de me prendre pour conlidont, dit avec fierté M. Emmerie, M'"^ de Bruval s'en rapportait entièrement à moi ; qu'en un mot, j'étais un tuteur, et non pas seulement uu j)récepteur obligé de rendre des comptes.
— Vous étiez i)lus que cela, monsieur : vous étiez et vous êtes un père responsable devant Dieu.
— EIi bien! j'ai agi comme un père. Si M. Simon est îrion fils, il n'aura pas à se plaindre de la carrière que je lui ai clioisie; si M^^^ Simone est ma fille, je la place dans un monde digne d'elle et de moi.
— Prenez garde, monsieur, dit l'abbé Marcellin avec sévérité, le monde qui peut apprendre un jour que vous êtes le père de M^'^ Simone, vous jugerait d'une façon bien implacable s'il savait dans quel but vous présentez cette jeune fille au cbâteau.
M. Emmerie, qui s'attendait à cette insinuation, ne broncba pas. Il se contenta de répondre en souriant :
— Je m'étonne, monsieur fabbé, que vous attachiez de l'importance aux propos du monde, vous un homme de Dieu!
— Les propos du monde, quand ils sont calomnieux, doivent être méprisés; mais quand ils témoignent d'une réprobation unanime pour un acte contraire à la morale et à la fami41e, il faut les écouter comme la voix de Dieu.
— Et que dirait cette voix infaillible?
— Elle dirait que vous avez sacrifié vos entants à votre ambition, et que vendant une jeune fille chaste et pure, vous en avez fait...
— Si le monde disait cela, interrompit brusquement M. Emmerie, le monde dirait une impertinence.
LA VOIX D13 SANCr 201
— Il le dira, n'en douiez pas, monsieur, continua avec fermelé M.Marcellin, et je suis honteux que vous me preniez pour un imperlinent, mais je l'ai déjà dit, moi !
M. Emmerie sourit et s'inclina, comme on fait devant un adversaire qu'on n'a aucun moyen poli de contredire^ puis il reprit, après un petit silence:
— Je vois, monsieur l'abbé, que nous ne sommes pas parfaitement d'accord sur la meilleure façon de diriger l'éducation de ces deux enfants. Mais vous me permettrez de préférer mes idées aux vôtres, et si je regrette de n'avoir pas votre assentiment, je me console en pensant que j'ai celui de quelques-uns de vos supérieurs ecclésiastiques, et celui d'un de vos éminents collègues, le judicieux abbé Lemerle.
— Monsieur, répliqua l'abbé, la conscience ne relève que de Dieu. Elle ne fait rien par ol)éissance et par discipline.
— Mais c'est presque de l'hérésie, cela! En tout cas, monsieur l'abhé, c'est l'épigramnio de la Congrégation.
— Je suis chrétien cl je suis prêtre, voilà les seuls titres qui m'imposent. Je ne connais pas d'autre contrôle extérieur pour mes actions.
— (>[[(' liorlé, inon^^ionr l'abbé, je veux dire colle rigueur (!<' [iiiiicipcs, pouira vous nuire.
— A mon âge, monsieur, on n'attend plus rien, H avec mon habit on ne doit rien craindre.
— Je suis désolé d'avoir à refuser quelque chose à un homme de votre caractère, monsieur l'abbé ; mais j'ai aussi mes principes et mon point d'honneur. Si M'"*' de Bru val ne veut plus de mon concours, je suis prêt à me retirer et à me démettre d'une tutelle que je n'ai pas sollicitée. Si vous voulez également consulter Simon et Simone, je m'en rapporte à eux, et je les abandonne s'ils renient ma protection. Que puis-je faire de plus? Ai-je demandé cette paternité périlleuse? Est-ce moi qui ai cherché à renouer les liens brisés depuis vingt ans? Croyez- vous que je ne préférerais pas le repos aux hasards de cette tutelle, qui peut me causer bien des ennuis?
— Ainsi, reprit l'abbé Marcellin, vous me refusez? M. Emmerie s'inclina sans répondre.
Le prêtre continua :
— Je vais alors essayer de lutter contre vous. Je ne sais pas comment, mais Dieu, qui vous donnera des remords un jour, me viendra en aide.
Et, saluant avec tristesse, M.. Marcellin sortit de l'appartement.
Resté seul, M. Emmerie fronça le sourcil. Cette conscience inilexible l'importunait.
— Qu'est-ce que ce brave homme fait donc à Paris?
se dit-il à lui-même; il serait bien mieux au fond d'une province.
Celte idée le fit sourire, le consola un peu et lui inspira une lettre qu'il tit porter immédiatement à l'abbé Lemerle.
XIY
M. Marcellin se rendit de la rue Jacob à la rue Taranne ; il avait annoncé le combat, il ne pouvait plus reculeroMais comment vaincre cette coalition d'ambitieux ? comment déterminer Simone à déjouer tous ces projets? Le saint homme se voyait obligé de mettre le pied dans des sentiers obscurs ; il avait affronté sans peur les bourreaux dans sa jeunesse, il se sentait amoindri et humilié d'affronter les intrigants dans sa vieillesse. La lutte ouverte n'était pas possible. Le prêtre ne devait pas découvrir l'Église. Il devinait que son pied, s'il soulevait les broussailles, courait le risque de faire surgir quelque vipère, comme l'abbé Lemerle. L'homme de Dieu redoutait le scandale. Tout en marchanl de son pas grave et
ferme, les mains croisées, le front baissé, l'abbé Marcellin se disait :
— 11 faudrait peut-être savoir tromper! J'ai eu tort de commencer par M. Emmerie. Le voilà prévenu; les autres le seront bientôt. Ils peuvent m'écraser, je ne puis pas les démasquer. Mon Dieu! voilà la plus rude épreuve de ma vie; comment vaincre le mensonge, sans mentir ou sans voiler un peu la vérité ? J'avais moins peur de Maillart que je n'ai peur de M. Emmerie, Mourir, c'est si peu de cbose ! mais dissimuler!...
Le pauvre vicaire se creusait la tête pour inventer les combinaisons les plus machiavéliques, et il n'arrivait qu'à imaginer des fourberies si élémentaires qu'elles avaient l'innocence de la vertu. Quand il fut devant la porte de M^e de Bruval, il se trouva aussi dépourvu qu'en sortant de chez M. Emmerie.
— Bah ! murmura-t-il avec un sourire de résolution gaie et vaillante, en agitant la sonnette, le bon Dieu m'inspirera ; cela vaut bien les inspirations du diable.
Et le saint homme entra chez la baronne en fredonnant un verset de psaume : c'était sa Marseillaise.
^mo de Bruval était au salon avec Simone. Elles examinaient précisément ensemble une robe magnifique, commandée pour la cérémonie de la présenta-
lion. La jeune fille s'extasiait avec un abandon sans arrière-pensée, quand elle songeait que cette jupe splendide traînerait sur ses talons, que ses épaules s'épanouiraient dans ce corsage, que cette ceinture élégante mesurerait sa taille ; elle sautait de joie et était presque tentée d'embrasser la robe. M. Marcellin sentit c^ue le combat serait violent. L'étoffe était un adversaire. Toutefois, décidé à tout et se jetant à corps perdu dans la bataille, il salua avec un sourire si complètement épanoui , que la baronne, peu babituée à celte belle bumeur, courut à lui en tendant les deux mains, comme pour recevoir un présent.
— Monsieur l'abbé, lui dit-elle, vous nous apportez une^ bonne nouvelle ; parlez vite!
— Oh! répondit M. Marcellin, qui profita finement de l'occasion, je n'ai pas besoin d'apporter delà joie, j'en trouve assez.
— Ne redoutez pas l'abondance, dit avec un accent mélancolique la pauvre baronne, et ne craignez pas de nous rendre trop beureux!
— C'est que je n'apporte aucune nouvelle, répondit l'abbé qui voulait faire le rusé et l'ironique. Je savais qu'on était ici en grande gaieté, je me suis mis d'avance à l'unisson, voilà tout !
Il est impossible de décrire le ton inoffensif avec
lequel fut débité ce petit sarcasme que M. Marcellin crut fort méchant.
La baronne, étonnée et désappointée, poussa un soupir; quant à Simone, qui avait à peine fait une révérence au vicaire et qui s'était remise à adorer sa robe, elle regarda l'abbé avec des yeux étincelants d'orgueil et les lèvres frémissantes d'un sourire triomphant.
— Est-ce que vous nous blâmez? demanda-t-elle.
— De quoi vous blâmerais -je? répliqua M. Marcellin, qui était enchanté du tour de la conversation. Les belles robes ne sont jamais trop belles pour parer les anges !
Simone contempla d'un air effaré l'al)bé pour bien s'assurer que c'était lui qui parlait, et, se retournant vers la baronne :
— Maman, dit-elle,voilà M. Marcellin qui me débite des galanteries... angéliques.
— Pourquoi pas , mademoiselle ? riposta le saint homme qui tâchait de grimacer un sourire profane. Pensez-vous qu'il serait plus à propos d'entamer un sermon devant ces brillants préparatifs?
— Tenez, monsieur l'abbé, vous envoûtez à ma robe, dit Simone en riant, vous machinez quelque anathème. Allons, parlez, tonnez, je suis brave, et je suis entêtée.
— Oh ! je me garderais bien de lancer l'anatheme
contre une si l)elle étoffe, répondit M. Marcellin en continuant son badinage, elle est innocente, et elle n'a pas de mauvais desseins!
— J'entends, reprit Simone avec un rire qui îit vibrer ses belles dents, c'est moi la coupable !
; — Vous, coupaijle ! s'écria l'abbé en protestant avec sincérité, et sans plaisanter celte fois. Non, mademoiselle ; victime ! peut-être.
— Ah! mon Dieu, cette robe aurait-elle des poisons, des philtres ?
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda avec inquiétude la baronne, qui étudiait, depuis son arrivée, l'accent persifleur de son vieil ami.
L'abbé garda un instant le silence ; il se demandait, avec un véritable battement de cœur, s'il devait dire tout ce qu'il savait, tout ce qu'il soupçonnait. L'instant était décisif. Ces petits propos étaient le cliquetis de la bataille^ fallait- il escarmoucher encore ou attaquer de front ?
— Bail ! en avant! et Dieu me soit en aide ! se dit mentalement le saint homme, qui reprit avec une dignité toute paternelle :
— Mademoiselle Simone, vous êtes fière et brave; si je vous demandais une grande preuve de courage qui fùl t*n même emps une action agréable à Dieu, me la donneriez-vous?
— Monsieur l'abbé, s'il n'y a pas de piège sous vos paroles, je vous réponds, oui!
— Eh bien, donnez-moi celte robe !
— Voyez-vous, le traîtrel s^écriala jeune fille. Qu'en feriez-YOUS de ma belle robe, monsieur l'abbé ? une chasuble ? une bannière ?
— Non, mademoiselle, je la suspendrais derrière l'autel de la Vierge, comme font les marins qui ont échappé à un naufrage.
— Quelle tempête me menace ?
— Ce n'est pas la tempête que je redoute pour vous ; vous avez dans l'àme quelque chose d'héroïque qui méprise le danger violent , apparent; mais, à votre âge, mon enfant, il y a des périls secrets, des dangers masqués par un plaisir. En un mot, je vous le demande avec l'autorité d'un ami qui ne s'est jamais senti mieux inspiré, n'allez pas à la cour !
La baronne avait pâli et regardait l'abbé avec terreur. Pour que M. Marcellin se prononçât avec cette décision, après avoir fait un violent effort sur luimôme en affectant une gaieté si étrangère à ses habitudes, il fallait qu'il y eût un péril réel, pressant. Quel était-il? qui l'avait révélé? Elle n'osa interroger et s'assit muette et tremblante.
— Comment, monsieur Marcellin, disait Simone avec un ton charmant de reproche, vous, un liomme d'expérience, vous, un sage, vous en êtes encore à ces
préjugés sur la cour? Mais c'est un endroit fort honnête ! On y fait son salut tout comme ailleurs. Ne craignez rien, monsieur l'abbé, et laissez-moi ma robe.
— Mademoiselle, je ne parle pas de dangers imaginaires. Je n'ai pas l'espril lugubre, j'ai vu trop de choses terribles pour cela. Je parle de dangers certains.
— Expliquez-vous alors. Quel danger me menace?
— Et si je ne pouvais pas m'expliquer, dit l'abbé en secouant tristement la tête.
— Vous voulez que je m'immole de confiance. Eh bien, non! Je sais ce que je suis, je sais ce que je veux, je ne crains pas la cour, et, pour quelques coquetteries, je ne serai pas perdue.
— Mais s'il suffisait de votre présentation seule pour qu'un scandale eût lieu?
— Que voulez-vous dire? Je ne comprends pas. Et Simone, naïvement étonnée, ouvrait de grands yeux.
— Ah ! ne me comprenez pas, car vous êtes dans votre brusquerie, pleine d'innocence ; et je ne vous fais pas l'injure, mon enfant, de vous accuser ni de vous soupçonner; mais l'ambition humaine a des ressources de perversité si étranges; mais il faut souvent à la politique de si singuliers, de si effroyables moyens pour arriver à son l)ut. On l'ait des calculs odieux sur la frivolité, sur la vanité d'une jeune fille. On croit qu'elle se laissera prendre aux étincelles des
2I0 LA VOIX DU sa:\g
diamants, comme les alouettes au miroir. Présenter à la cour la sœur d' un j ournaliste ! . . .
— Ah ! si mon frère est pour quelque chose dans ma présentation, dit Simone, en interrompant avec violence, vous avez raison, monsieur l'abbé, il doit s'y trouver quelque chose de funeste et de honteux.
— Je ne dis pas cela, mademoiselle, murmura M. Marcellin, dont le cœur palpitait d'espérance; M. Simon lui-même est un jeune homme inexpérimenté ; il ne sait pas les périls auxquels vous êtes exposée ; il obéit, comme vous obéissez.
— Je comprends tout , s'écria la baronne , à laquelle peut-être quelques soupçons étaient déjà venus et qui se défiait de la parole de M. Emmerie. Mon enfant, écoutez M. Marcellin, il vient vous sauver, je vous en prie, je vous en conjure, renoncez à cette idée.
— Je suis donc la seule à ne pas comprendre, dit Simone avec fermeté, ou plutôt, monsieur l'abbé, et vous, madame, sachez -le, je ne veux pas comprendre. J'irai à la cour et j'en reviendrai digne du respect des honnêtes gens.
— Il vaudrait mieux ne pas v aller, mon enfant, insinua doucement l'abbé Marcellin.
— Mais je ne puis pas reculer, répliqua Simone résolument. J'ai promis; tout le monde connaît mon violent désir à cet égard.
LA VOIX DU SANG 2il
— Eli bien ! ma lille , demanda avec hésitation M'û^ de Bruval, si je vous le défendais... ou plutôt si j'avais l'air de vous le défendre?
— Oq ne croirait pas à cette défense, madame. Les étrangers ont des droits sur moi , je m'en rapporte aux protecteurs que vous m'avez choisis ; d'ailleurs, ajouta la rieuse enfant, cette robe doit bien m'aller, je serai belle. Je ne veux pas manijuer d'égards à la couturière du château. Rassurez-vous, monsieur l'abbé ; quel qu'il soit , le sang que j'ai dans les veines me préservera toujours d'une infamie. Vous avez bien fait de me signaler un danger. Je veux le voir et lui faire honte. Je vous donnerai ma robe pour en faire une bannière, mais après le triomphe.
La baronne jeta un regard d'angoisse à l'abbé Marcellin ; elle s'alarmait de l'opiniâtreté de Simone. Le prêtre se sentait vaincu.
— Ce n'est pas à vous, mademoiselle, que Dieu reprochera le scandale, dit-il avec gravité ; mais souvenez-vous un jour que nous vous aurons avertie, si vous vous sentez jugée sévèrement, si ce monde qui vous flatte, qui vous pousse, qui vous perd aujourd'hui, vous al)andonne et vous déchire; si la calomnie, s'en tenant aux prétextes que vous aurez volontairement fournis, vous prive do toute amitié honorable.
— Ali! mon Dieu, répondit en riant M^i^ de Bruval, est-ce que je deviendrais laide et méchante à la cour?
— Pauvre enfant ! reprit l'abbé avec une commisération paternelle, vous que j'aurais voulu voir un jour sainte et chaste épouse, aimant mieux votre mère en acceptant des devoirs nouveaux, fière d'une union glorieuse...
— Est-ce que vous me condamnez au célibat? demanda Simone, qui se sentait toute remuée par la pensée de son amour.
L'abbé garda le silence; la baronne joignit les mains et se mit à prier Dieu.
— Répondez, monsieur, est-ce que sérieusement il y aurait danger pour moi de ne pas trouver de mari?
— Oh! des maris, on en trouve toujours, dit M. Marcellin avec une ironie qui ne lui était pas habituelle.
Simone fronça ses beaux sourcils et vint se poser devant le vicaire :
— Si j'aimais quelqu'un, croyez-vous donc que celui-là m'estimerait assez peu pour douter de moi?
— Si vous aimiez, mon enfant, il serait de votre devoir de fiancée chrétienne de ne pas exposer celui dont le nom deviendrait le vôtre à vous défendre
L4 YOlX DU SANG , 2{o
contre la malignité humaine. Si vous aimiez, vous ne seriez plus libre de braver l'opinion.
L'abbé Marcellin sentait confusément qu'il y avait plus que de la curiosité dans ces questions de Simone, et que le hasard allait le servir.
Simone pâlit, puis rougit; elle baissa la tête, réfléchit un peu et regarda le prêtre avec une expression de douceur et de soumission qu'on ne lui avait jamais vue.
— Eh bien! mon père, lui dit-elle en tremblant, j'aime et je suis aimée!
— Oh mon Dieu ! s'écria la baronne qui se leva épouvantée, est-ce un nouveau malheur?
— Non, madame, c'est le salut, répondit l'abbé Marcellin qui lisait dans les yeux de la jeune fille et qui voyait resplendir l'amour dans toute sa force juvénile, dans toute sa pureté.
— Oui, madame, oui, ma mère , dit Simone dont les beaux yeux s'emplirent de larmes, monsieur l'abbé dit vrai; si quelque chose peut répondre de moi, c'est cet amour que vous ignoriez, mais dont je n'ai pas à rougir. J'aime M. Yalentin Girod, j'en suis aimée; je me plaisais au mystère de notre petit roman, le voilà fini. Quand vous le voudrez, ma mère, il me demandera en mariage.
— Quoi qu'il arrive, Simone, (ht la pauvre baronne
en lui ouvrant les l)ras, je ne le renierai jamais, lu es bien ma fille par le cœur, par la lendresse.
— Dieu permellra que je ne le sois pas .par le malheur, n'esl-ce pas, ma mère? dit Simone, en présentant huml)lement son front à M^^^ de Bruval.
L'abbé Marcellin Iriompliait, Ce dénoùmenl inattendu, ce succès facile, dû à l'explosion d'un sentiment auquel il n'eût peut-être pas osé recourir, humiliait son éloquence, déjouait tout le machiavélisme de ses pauvres petites roueries, mais lui emplissait le cœur de joie et d'espérance. 11 faisait plus qu'éloigner un péril, il était en voie de conquérir une âme. Aussi, bénissant des yeux et de la main ce groupe de la mère et de la fille :
— Mon Dieu, dit-il à voix haute, je vous rends grâce ! Dieu d'amour, c'est souvent par l'amour terrestre que vous manifestez voire puissance î Qui m'eût dit que je trouverais un auxiliaire dans la passion qui ne sert ordinairement que la vanité?
— Vous croyez donc avoir vaincu, dit Simone qui s'était agenouillée devant M™^ de Bruval et qui se tourna à demi en le regardant avec un sourire.
— Oh ! mon enfant, dit l'abbé Marcelfin, vous avez déjà infligé un assez rude échec à mon éloquence, ne faites pas encore tort à la voix de votre cœur.
— Oui, je suis vaincue, reprit la jeune fille en se relevant ; c'est l'égoïsme qui a triomphé de mon or-
gueil, j'ai eu peur de n'être pas un jour la femme de M. Yalentin, voilà tout. Je me suis sentie faible, tremblante, quand j'ai mis en regard la gloriole de traîner mes falbalas à la cour avec la possibilité d'être méprisée par M. Yalentin. Mais la cour! Je n'y allais que pour lui ! s'il veut que j'y sois présentée, il m'y présentera lui-même, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? Cela vaudra mieux. Quant à monsieur mon frère, quant aux autres, ils seront désappointés. J'étais donc destinée à servir de pincettes pour tirer les marrons? Les misérables! Comme si j'avais besoin d'autre chose que de devenir sa femme. Car vous consentirez, n'est-ce pas, ma mère ?
— Quel cliangement! disait la baronne ravie. Oui, va ! je consens à ton bonheur qui te rend jjelle et sainte. Les autres perdent leurs enfants quand l'amour les prend; moi, j'y gagne une fille.
— C'est dommage pour la robe, dit Simone en riant, elle m'allait bien. Vous avez raison, monsieur l'abbé, cette étoffe était prédestinée. Faites-en un ornement pour la Vierge!
— Oh ! non pas, il faut la garder pour la corbeille, reprit le bon abbé, qui n'avait plus d'effort à faire pouf se mêler à la gaieté de Simone. Vous serez bien belle avec ces beaux atours , madame Girod !
— Je ne la suis pas encore, monsieur l'abbé!
— Mais me raconteras-tu comment cet amour,
dont je n'ose pas te gronder aujourd'hui, a pris naissance, demanda labaronne, en attirant à elle Simone, qu'elle baisa au front avec tendresse.
— Très- volontiers, ma mère. Écoutez, monsieur l'abbé, c'est une confession, et je vous la dois d'autant plus que vous vous êtes fait de confiance mon complice.
— C'est vrai ! Je suis votre complice; tachez de ne pas me faire faire de gros péchés, dit avec bonhomie l'excellent Jiomme en prenant place à côté delà baronne.
Alors, Simone raconta avec ingénuité, dans tous ses détails, l'origine et les divers incidents de son amour. Elle épancha doucement son cœur devant ces deux témoins, qui se regardaient avec un sourire et qui priaient Dieu de la bénir. On gagna mille lieues de terrain sur le chemin du paradis pendant cette conférence. Simone se révéla tout entière avec sa nature franclie et impétueuse. Elle fit pleurer des larmes de reconnaissance et de bonheur divin à la baronne, quand elle raconta comme l'amour la purifiait et la rendait meilleure.
— Ah ! si un pareil amour pouvait naître dans le cœur de Simon, s'écria la pauvre Antonine, je ferais la plus heureuse des mères, et je n'aurais besoin de personne!
Simone se mordit les lèvres et garda le secret de
Simon. Elle ne se croyait pas autorisée à une indiscrétion; d'ailleurs, elle savait si bien que l'amour de son frère n'était pas partagé, qu'elle jugeait inutile de révéler cette passion sans retour.
— Ma fille, reprit la baronne de Bruval, la main de Dieu est dans toute cette aventure ; sachons mériter qu'elle ne se retiré pas de nous. C'est votre intercession, monsieur l'abbé, qui nous vaut tout ce bonheur.
— Ce sont vos vertus, madame, répondit l'abbé.
— Je vais resserrer la robe et écrire à M'^^^ de BrignoUes, dit Simone avec mutinerie en prenant sa toilette de présentation et en la malmenant un peu.
— Prenez garde, mademoiselle, dit M. Marcellin, n'ayez pas trop de dépit : je croirais à des regrets. Les bonnes résolutions doivent rester calmes.
— Vous avez peur, monsieur l'abbé, que je ne décliire votre bannière.
— Non, mais votre robe do noces, répliqua le vicaire.
— Simone, reprit M'"^^ de Bruval, c'est à moi à prévenir la vicomtesse de ton refus. Puisque j'ai une fille, j'ai droit d'exercer les fonctions maternelles. Je vais écrire aussi à cet amoureux qui entre l'épée au poing dans ma famille. Je dois le remercier de ce qu'il ne t'a pas enlevée.
— Oui, remerciez -le, ma mère, puisque son amour m'a convertie.
— Quant à miss Simpson...,
— Oh ! grâce pour elle, elle aime tant la lecture ! D'ailleurs, vous n'aurez plus besoin de ses services; moi je serai longtemps encore avant d'y recourir. Laissez-la doucement prendre sa retraite. C'est bien assez de jouir de la stupeur qu'elle va montrer !
— Que dira Simon? ajouta la baronne en redevenant sérieuse.
— il ne dira pas ce qu'il pense, soyez-en certaine ; mais au fond, il ne sera pas fâché de ce dénoûment. Je le sers peut-être plus ainsi qu'en allant au château.
- — Que veux-tu dire?
— Rien î je fais des conjectures.
— Allons ! chacun à sa tâche, reprit l'abbé en se levant. Moi, je vais dire la messe.
— Vous prierez pour nous, dit la baronne.
— Je prie surtout pour les gens heureux, répondit l'abbé en souriant, car le bonheur éloigne et le malheur rapproche de Dieu.
— Ah! monsieur l'abbé, vous devriez me faire croire que vous n'avez pas beaucoup prié pour moi, dit M™e de Bruval avec mélancolie.
L'abbé ne répondit rien, mais un rire sHencieux et pourtant sublime comme le plus beau cantique d'ac-
lions de grâces illumina sa figure. 11 eut presque une auréole visible, tant son regard eut d'intini. Les deux femmes furent éblouies de celte transfiguration de la cliarilé , et Simone sentit son ame se fondre en prières et en adoration.
Comme l'abbé Marcellin entrait à Saint-Germain des Prés, on lui remit une lettre par laquelle on le priait de passer à la Grand e-Aumônerie.
— Déjà! dit le saint liomme en repliant cette lettre avec calme.
Et il monta à l'autel sans qu'aucune agitation extérieure trahît de l'amertume et du désappointement.
Cette lettre voulait êtie une précaution, elle ne fut qu'une vengeance. Quand il se présenta à la Grande- Aumônerie, M. l'abbé Marcellin y fut doucement et indirectement blâmé de ses tendances à s'introduire dans l'intérieur des familles ; on lui fit comprendre, à demi-mot, qu'il déplaisait à de hauts personnages, et que, dans son intérêt même, on croyait devoir lui conseiller d'accepter des offres pour une permutatir)n qui l'enverrait en province et appellerait à Paris un jeune prêtre dont le zèle pouvait être utile.
M. Marcellin accepta les remontrances avec la placidité d'un esprit supérieur aux railleries humaines ; il ne fit aucune objection et comprit fort bien que celte prière pour une permutation deviendrai l le len-
demain un ordre de cliangement, surtout quand ou apprendrait son triomphe.
En effet, le lendemain, l'abbé Marcellin fut informé qu'il devait quitter Paris. Cet homme, que les bourreaux et la tyrannie avaient respecté, était chassé par quelques brouillons de sacristie. Mais, comme nous l'avons dit, cette rigueur arrivait trop tard et manquait d'à-propos. Simone refusa absolument de se laisser présenter, et les càlineries de M™'' de BrignoUes, les pièges qu'essaya de lui tendre M. Emmerie furent impuissants devant sa résolution froide et arrêtée.
M. Valentin Girod vint faire sa cour en famille et fut officiellement accepté comme prétendu.
Que pensa Simon du refus de sa sœur ? nous ne pourrions le deviner au juste, si nous n'avions pas la ressource dont nous avons déjà usé de feuilleter les pages de son journal intime.
Voici ce qu'écrivait Simon de Bruval sut son journal intime :
« Je sors de chez M. Emmerie ; malgré son masque,
j'r.i lu sur son \isage; il est cruelleinenl désappointé (!u refus de Simone. La combinaison ministérielle dans laquelle il devait entrer est compromise par cet échec ; personne ne veut plus le soutenir, depuis qu'on sait que M™e du Cavla n'aura pas de rivales. Le salon de la vicomtesse de BrignoUes est en flammes; c'est un concert de malédictions contre l'académicien assez maladroit pour arranger cette intrigue qui échoue au moment décisif. La vicomtesse, qui devait présenter Simone, est furieuse; si l'on ne commençait pas à se dire à l'oreille que je ne suis pas le frère de ma stour, je crois que je serais enveloppé dans la
disgrâce.
)) ... Fragilité de l'ambition humaine! voilà un des hommes les plus habiles de ce temps-ci qui dresse des plans merveilleux ; il met tout en œuvre, il s'associe toute une coterie active, puissante, il l'intéresse à sa réussite, et il suffit de l'entêtement d'une jeune fille amoureuse et des scrupules d'un honnête homme pour que tout cet échafaudage s'écroule, pour que ces diplomates soient vaincus ! C'est risible, mais aussi c'est effrayant ! La vertu est décidément une force, et je comprends la politique de Mme (ie Maintenon.
))M. Emmerie s'est vengé en faisant éloigner l'abbé Marcellin. Il espère peut-être ainsi, en isolant la baronne de Bruval, avoir de nouveau raison de Simone ;
vain espoir! C'est moi, maintenant, qui l'exhorterais à la résistance.
» Cette aventure me tiendra lieu d'enseignement. Les femmes sont de mauvais auxiliaires ; on ne peut rien appuyer de sta])le sur l'éditîce de leur vanité. L'amour de l'Église est, au fond, la seule base inébranlable. M. Emmerie est tombé, mais le parti auquel il avait fait des promesses reste debout, je m'y attache plus que jamais. Ce pauvre M. Emmerie, avec son esprit, son audace, il fait pitié. J'ai trouvé le défaut de la cuirasse de cette morgue, de celte majestueuse suffisance : la peur du ridicule. Qu'importe à M. Emmerie qu'on l'estime peu, pourvu qu'on le trouve fort ! mais s'il devient ridicule, il est mort. Et je sens bien que cette crainte le tourmente. S'il avait réussi, tous les gens le proclamaient le rival heureux de M. de Talleyrand. La déconvenue de Simone l'expose à des reproches qu'on entend déjà siffler aux oreilles : « Ce pauvre M. Emmerie, dit-on tout bas, de façon à être entendu, depuis qu'il n'a plus l'échelle des grandes dames, il en est réduit à escompter le crédit des ingénues, mais les ingénues lui font banqueroute. »
» Je vois bien à sa pâleur que cet incident l'exaspère. Il ne remettra plus les pieds cliez la baronne de Bru val...
» Simone est radieuse, depuis que son amour a la
sanction de la baronne, depuis que le mariage est une chose officielle, elle éclate d'orgueil et de joie ; elle a des airs de bienveillance et même d'amitié pour moi; on dirait qu'elle me protège. Ce bonheur trivial ne me rend pas jaloux ; cette ambition de ménage me paraît plate, et quand je vois Simone sourire fmement à son Valenlin, qui lui sourit bêtement, je suis tenté de rire aux éclats.
» Car, je ris, je prends ma part extérieure de cette fête de famille ; mais je souffre ; Sophie ne fait pas attention à moi, elle me traite comme un être sans danger pour elle; quelquefois pourtant il me semble qu'elle lit ou qu'elle veut lire dans mon cœur. Alors elle se détourne, s'éloigne; je lui inspire de la peur ou de la répulsion. J'ai été tenté de lui écrire, de lui raconter mes tortures, mes rages, de lui dire : « Ayez pitié de moi ! je suis mauvais, vous me rendriez bon î » — Mais elle rirait de ma lettre ; c'est bien assez d'avoir la folie d'écrire ces confessions pour moi seul, sans courir le risque de me confesser encore à elle!
» Sophie vient presque tous les jours; elle cause avec Simone du trousseau, des apprêts du mariage. On fait devant moi mille projets, et jamais on ne m'y associe. Je suis Ta, j'écoule, je fais senil)lant de lire; quelquefois la patience m'échappe, je veux me mêler à ces jeunes filles, mon approche les glace. Simone
fai un effort visible pour ne pas s'en aller, et Soplde a une réserve dédaigneuse qui me remplit de colère. Je suis donc maudit ! j'ai donc en moi un signe fatal qui éloigne la confiance et l'affection ! Oh ! si je me venge jamais de ces moqueries, je les ferai trembler toutes deux ! Est-ce que Dieu, qui punit les fautes des pères dans leur postérité, frappe en moi l'enfant de l'amour auquel il refuse l'amour?...
)) ... Je viens de rencontrer Sophie et Simone se préparant à aller aux Tuileries ; elles étaient belles, et c'était vraiment un couple à ravir l'œil d'un peintre que ces deux jeunes filles éclatantes, Simone blonde,* Sophie brune, toutes les deux montrant leurs dents blanches à chaque mot, c'est-à-dire à chaque sourire, se serrant l'une contre l'autre, comme pour mieux faire ressortir le contraste de leurs charmes différents! J'ai offert de les accompagner. M^^^ Girod m'a refusé avec un grand sérieux, j'ai cru qu'elle tressaillait d'effroi sous mon regard. Simone m'a dit •
» — Nous ne voulons pas, mon cher, t'enlever à tes travaux; la conversation de deux jeunes folles comme nous ne serait d'aucun profit pour un liomme politique comme toi î
)) Et me disant adieu de la main, Simone a en-
traîné son amie. Miss Simpson m'a fait la révérence. Je suis resté debout, seul, les regardant fuir, en me laissant un parfum et un murmure de leurs robes de soie, qui me poursuivent encore. Le soleil les enveloppait; la brise faisait voler derrière elles le bout de leurs écharpes, qui semblaient des ailes.
» J'ai senti mon cœur se gonfler, déborder d'admiration et d'amour. J'ai pleuré, oui, j'ai pleuré des larmes qui me brûlaient les joues! Oh! je serai aimé ou je serai haï! mais je ne veux pas être indifférent à cette jeune fille. Ce soir, elle doit venir dîner à la maison, j'éloignerai bien Simone pendant un quart d'heure; je veux lui dire tout ce que j'ai dans l'Ame.
» M. de Nolac, qui doit trop à M. Emmerie pour ne pas le détester, m'a raconté sur mon protecteur des anecdotes, des bruits, des cancans qui sont la parodie de sa dignité extérieure. Il paraît que cet homme ne renonce pas à plaire; mais, hélas! à qui plaît-il? Et dans quel but? La galanterie appliquée à la politique est la plus cruelle, la plus dégradante, la plus lourde des épreuves. M. Emmerie est un faux homme supérieur; il a une théorie qu'il applique à toutes les femmes, et dont il prétend se faire un
moyen de parvenir. Cette débauche calculée et appropriée à l'ambition me fait pitié. Hypocrite envers les femmes pour les intéresser à sa vanité, M. Emmerie est obligé de se montrer encore une fois hypocrite envers le monde pour lui cacher ses désordres. Cette double hypocrisie trahit la faiblesse. L'homme véritablement habile n'a qu'un masque ; c'est l'intrigant qui en met plusieurs
Nous n'aurons plus besoin, sans doute, de faire des emprunts au journal intime de Simon, car désormais les événements vont se précipiter. Les conséquences de toutes ces passions en éveil vont se dégager des prémisses. Nous le répétons, on ferait injure au simple narrateur de cette histoire en s'offusquant des laideurs qu'il a dévoilées. Le monde est une vallée d'iiypocrisie ; ce n'est pas outrager Dieu que d'en être persuadé. L'immoralité consisterait à présenter celte liypocrisie comme nécessaire ; mais, en l'étudiant comme une maladie, on rend hommage à la vérité, à la franchise qui' est la santé de l'âme. Encore une fois, M. Emmerie, Simon et quelques autres sont les malades ; Simone est en voie de guérison; la baronne de Bruval vit déjà de
la vie immortelle; l'abbé Marcellin est le guérisseur : c'est lui mon héros.
Les deux jeunes tilles rentrèrent de cette promenade aux Tuileries dont parlait Simon , avec cette fleur de gaieté, avec cette bonne humeur souriante qu'elles apportaient depuis quelque temps à la pauvre Antonine, comme une espérance, comme une consolation. La baronne avait pleuré le départ de M. Marcellin ; elle lui écrivait. Mais ces lettres ne remplaçaient pas ces entretiens dans lesquels le saint homme la soutenait et la dirigeait. Isolée au milieu d'un bonheur si nouveau pour elle qu'elle n'osait y croire, jouissant de l'amitié de Simone, mais se demandant parfois avec terreur ce qu'elle deviendrait si elle découvrait un jour que Simon seul était son enfant, M™e de Bruval était inquiète et sentait le vide autour d'elle. Quand elle voyait Simone, quand .elle entendait ce ramage des amoureux, alors elle osait rêver à l'avenir ; mais la figure froide et pâle de Simon apparaissait-elle au milieu de ce tableau, la pauvre mère était reprise de ses effrois et se disait que le repos n'était pas fait pour elle.
Simone et Sophie passaient presque toutes les journées ensemble. Depuis surîout que M"'' de Bruval avait nettement annoncé son refus d'aller au château, M"« Sophie admirait et adorait son amie. L'une ne devait pas être plus j)résentée que l'autre : dès
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lors, ])lus de jalousie. Au retour de la promenade, les deux jeunes filles s'étaient installée dans le salon, et leur babil mordant et entrecoupé de beaux rires sonores abrégeait les instants. Sopbie, quand elle n'élail pas sur son trépied de pytbonisse, était une bonne et cliarmante jeune fille, La précocité de ses sensations et de ses analyses ne lui faisait tort que quand elle se trahissait en vers. Mais lorsqu'elle oubliait son esprit, pour laisser aller son cœur, cette enfant que la gloire n'avait pas encore gâtée était affectueuse et simple:
Simon rentra de meilleure iieure que de coutume ; il salua silencieusement les deux amies et s'installa dans un fauteuil. La gaieté se glaç-a tout à coup aux lèvres des deux jeunes filles. La phrase commencée fut interrompue.
— Je vous gène, dit Simon qui était plus pâle que d'habitude et qui baissait les yeux.
— Un peu, dit Simone.
— Fort peu, ajouta Sophie.
— Eh bien! je m'en vais, reprit le sournois qui ne lit aucun mouvement pour s'en aller.
On attendait. Après quelques minutes de silence, voyant que la promesse de Simon était une feinte, les deux amies se regardèrent eu soupirant; elles n'osaient reprendre devant lui le cours de leurs folles confidences. Sophie, dépitée, se leva, fit le tour du
salon, lieurla dans un angle une harpe qui poussa un soupir, et s'arrèlant aussitôt, elle se mit à tirer quelques sons de l'instrument, alors fort à la mode. Elle en jouait, sinon avec habileté, du moins avec
grâce.
— Tu as raison , dit Simone qui l'encouragea du regard .
Les doigts de la Muse parcouraient avec une vivacité qui tenait de la colère toutes les cordes, leur arrachant des cris plutôt que des sons, les irritant, pour ainsi dire, afm de les mettre de*^oitié dans sa mauvaise humeur.
Simon souriait de ce dépit ; il s'approcha de sa sœur, et, pendant que Sophie accumulait préludes sur préludes et cherchait une mélodie qui traduisît sa pensée, il dit à Simone:
— Je vous suis donc bien insupportable?
— Non, mais tu nous as surprises dans des caquelages qui ne méritent pas une oreille masculine.
— Écoute, Simone, si lu as quelque pitié des douleurs des autres, regarde-moi et écoule-moi.
Simone leva les yeux et vit du feu dans les prunelles de son frère.
— ITu aunes et cet amour h' rend indulgenle. Viens-moi en aide. Tu sais si ce que j'éprouve est un sentiment jirofondet sincère!
— Je sais, mon pauvre garçon, dit la jeune fille en lui pressant les mains, que tu n'es pas aimé, que tu ne le seras jamais.
— Te l'a-t-elle dit? demanda Simon dont la lèvre trembla, et pendant que Sophie pinçait avec fureur les cordes de la harpe.
— Est-ce que j'ai besoin de l'interroger ? reprit Simone avec un sourire tout féminin.
— Eh bien, dit Simon à l'oreille de sa sœur, je l'interrogerai, moi, aujourd'hui, ce soir. Après le dîner, la baronne a l'iiabitude d'aller à l'église, tu nous laisseras seuls un instant, je te le demande au nom de ton amour heureux et accepté ! Si je n'ai rien h attendre, c'est bien! je me résignerai.
Il y avait si peu de disposition à la résignation dans le regard animé de Simon, dans l'agitation fiévreuse de tout son corps, que Simone tressaiUit et eut peur.
— Prends garde! lui dit-elle, j'ai de mauvais pressentiments ; à quoi bon vouloir la contraindre à te dire de vive voix ce que je sais bien, ce qui est trop visible? Va, crois-moi, étouffe cet amour!
— Non, reprit Simon, c'est cet amour qui m'étouffera, si je ne puis rien obtenir. Promets-moi seulement de nous laisser seuls un instant. Je n'oserais pas devant toi lui rien dire.
— Je te le promets, dit avec tristesse Simone q le plaignait. Mais, je t'ai prévenu. Écoute, Simon, je ne sais pas si la douleur l'éclaire; mais moi je sens que mon bonheur m'illumine ; j'ai mal commencé la vie dans ma famille, je n'ai pas aimé ma mère (car c'est la seule mère que nous puissions connaître) et loi, je l'avoue, je t'ai haï. Aujourd'hui, je veux t'aimer comme un frère ; si tu souffres, je te consolerai; si tu espères, je t'aiderai ; mais, je t'en conjure, n'insiste pas. Sophie a de l'orgueil, un mot blessant vous ferait ennemis irréconciliables... Souviens-toi qu'elle va devenir ma sœur !
— Ennemis irréconciliables? oui, c'est ce que je veux ! dit Simon avec une énergie concentrée.
— Eh bien! alors, je resterai, si tu parles ainsi, répliqua Simone, je ne la laisserai pas insulter.
— Oli non ! lu as raison, je suis fou; mais je vais prier et je serai calme, je te le jure !
— A cette condition, je consens, dit Simone. Simon se leva, serra la main de sa sœur et sortit
brusquement. Sophie, qui le suivait du regard, fit vibrer un accord, passa son ongle sur les cordes et quitta la harpe.
— Enfin, dit-elle, il est [)arli ! Qu'a-t-il donc, ton frère ?
— Ce qu'il a, répondit Simone qui devenait rêveuse, il te le dira, sans doute ; mais moi, je me sens
triste, tu m'as iiorriblement agacé les nerfs avec tes gammes ; je voudrais pleurer, ma bonne Sophie, j'ai peur, il me semble que nous sommes en danger.
— Allons, lu es folle ; c'est quelque méchanceté que t'aura débitée ton aimable frère.
— Oli non ! reprit avec vivacité Simone, il se corrige bien, ce pauvre Simon, il fait de son mieux. Je suis convaincue qu'il a un cœur tout comme un autre.
— C'est possible, dit Sophie en faisant la moue, mais il ne l'a pas placé comme celui des autres.
— Tu le détestes donc?
— Moi !... Tu me fais des questions indiscrètes, ma chère Simone.
— Et tu me fais, toi, des réponses bien cruelles.
On passa dans la salle à manger. Simon vint s'asseoir avec la placidité ténébreuse qui était le signe habituel de son visage. Soit qu'il eût puisé du calme dans la prière, comme il l'avait dit, soit qu'il eût concentré toute sa puissance pour dominer le tumulte de son cœur, il fut triste, mais froid; personne n'eût soupçonné les fureurs qui couvaient dans ses veines. Simone, qui le guettait, ne surprit rien de suspect.
— 11 l'ennuiera, se dit-elle intérieurement, mais il ne l'irritera pas ; je puis les laisser ensemble.
Comme l'avait fait remarquer Simon, la Itaronne
de Bruval, en quittant la table, prit son livre d'iieures et annonça qu'elle allait à l'église. Elle avait lait un vœu qui devait durer jusqu'au mariage de sa fille. Simone offrit gaiement de faire les honneurs du salon à son amie et à son frère; puis, tout à coup, îeignant de se souvenir d'une lettre à écrire :
— Je vous laisse un instant, dit-elle à Simon et à Soplîie.
. — Je vais avec toi, se hâta de dire M'^^ Girod.
— Et moi, je ne veux pas de toi, répliqua la pauvre Simone, dont le cœur battait fort; je ne sais pas écrire devant un témoin; tu m'empêcherais de cliercher mes mots dans le dictionnaire.
Sophie se résigna et vint s'asseoir devant un guéridon chargé d'albums. Une lampe placée sur cette table la mettait en pleine lumière; Simon dans l'ombre, presque dans l'obscurité, la regardait avec ivresse. Elle lui semblait ainsi vêtue de clarté. Il se sentait presque défaillir au moment de tenter l'épreuve suprême.
— Si je n'allais pas pouvoir me lever ! se dit-il tout à coup en remarquant le tremblement de ses jambes. Si la voix allait me rester dans le gosier ! [)ensa-t-il en se trouvant la bouche amère et sans salive. 11 serra son front dans les deux mains, remua les lèvres comme s'il élisait une prière et api)elant tout son courage, tout son amour et toute sa haine à
son aide, il quitta sa cliaise et vint lentement se placer devant Sophie.
Celle-ci, qui avait entendu le mouvement régulier de ses pas, leva la tète et rencontra son regard. Ce qu'elle lut dans ses yeux lui parut sans doute effrayant, car elle poussa un petit cri et voulut sortir.
Simon s'empara doucement de la main de Sophie.
— Est-ce que je vous fais peur ? demanda-t-il avec une voix entrecoupée.
— Peut-être, répondit presque involontairement M»e Girod.
— Comment, moi le frère de votre amie, moi l'ami de votre frère, moi qui serai de votre famille par le mariage de ma sœur, je vous inspire de l'effroi! Et, en arrachant ces mots du fond de sa poitrine, Simon pâlissait encore.
— De l'effroi ? Non , monsieur, vous ne m'en inspirez pas , répondit Sophie qui reprenait son air de reine et de Muse ; je me suis mal expUquée, c'est de l'embarras que je voulais dire.
Il y eut un intervalle de silence.
— Pourquoi donc ètes-vous embarrassée devant moi? reprit au bout de quelques instants Simon qui étranglait.
— Parce que vous ne me traitez pas comme l'amie
de votre sœur, comme la sœur de voire ami , répondit Sophie avec un doux accent de reproche ; parce qu'au lieu d'être avec moi simple, franc, naturel , vous m'abordez avec la réserve d'un étranger, les réticences d'un ennemi.
— Un ennemi , moi ! s'écria Simon en joignant le mains.
— Oui, un ennemi, répéta Sophie Girod en le regardant en face ; on en a de plusieurs sortes; je sens que vous êtes le mien.
— Moi , reprit encore Simon, vous haïr ! Mais au contraire, si vous saviez, Sophie, quel secret m'étouffe, me torture et me donne cet air contraint que vous interprétez si mal...
— Votre secret, monsieur, je ne vous le demande pas, se hâta de dire Sophie qui voulut se retirer.
— 11 faut pourtant que vous le sachiez, continua résolument Simon en arrêtant ses regards grands ouverts et comme tout effarés sur M'^^^ Girod et en lui barrant le passage.
— Je le sais peut-être, répondit Sophie avec une expression de dédain qu'elle ne sut pas réprimer.
— Vous savez que je vous aime? demanda Simon qui assembla tout son courage.
— Oui, je le sais.
— Kt je vous fais horreur, n'est-ce pas?01i! ne
répondez rien, ajoula-t-il, un mol de mépris nie tuerait. Laissez-moi vous dire ce que j'ai souffert, ce que je souffre... Mais, puisque vous savez ^ue je vous aime, qu'ai-je besoin de rien ajouter? C'est Simone qui vous a prévenue?
— Simone ne m'a rien dit, répondit Sophie Girod , mais je vous ai deviné.
— Et... vous me liaïssez, vous! dit Simon en prenant les deux mains de Sophie dans les siennes.
— Pourquoi vous haïrais-je ? vous ne m'avez fait encore aucun mal. (Elle appuya sur le mot encore.) Je vous plains, voilà tout.
— Vous me plaignez! mais celui qu'il faut plaindre c'est celui qui passe indifférent auprès de vous. Ah î vous voir, vivre de l'air que vous respirez , presser votre main, c'est déjà une récompense; c'est, dans une torture inouïe, une joie suprême.
— Monsieur Simon, dit froidement la belle Sophie, laissez-moi me retirer; je regrette que vous ayez rompu un silence qui , en respectant nos sentiments réciproques, permettait des rapports de famille et d'amitié désormais impossibles.
— Oli! vous ne vous en irez pas sans m'avoir dit un mot, une parole d'espoir, de consolation.
— Je m'en irai sans avoir répondu à des confidences qui m'ont attristée d'abord , qui m'outrage-
LA V()ix DL SArsG 257
raient en se renouvelant i reprit Sophie avec hauteur.
— Je vous en conjure , dites-moi qu'un jour, force de sacrifices, d'amour, d'adoration et de larmes, j'aurai raison de cette froideur.
— Jamais! dit implacablement Sophie.
— Jamais!... répéta Simon dont l'œil brillait, dont le visage pAle s'animait, dont la fièvre envahissait le cerveau. Jamais!... C'est un mot impossible!... Je veux que vous m'aimiez, Sophie; vous m'aimerez!
— Prenez garde, monsieur ; au nom de vôtre sœur, de votre mère , de Dieu, de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous adjure de ne plus dire un mot, de sortir d'ici ou de me laisser libre d'en sortir.
— Prenez garde à votre tour de me braver ! reprit Simon dont famour furieux et provoqué brisait enfin toute entrave et qui arrivait à ce paroxysme de réaction violente qui est ledénoûment du Tartuffe. \\\\ vous invoquez ma sœur qui n'est peut-être pas ma sœur, et ma mère qui n'est peut-être pas ma mère! Est-ce que j'ai d'autres sentiments , d'autre amour, d'autre foi dans fume que votre pensée? Vous m'avez détourné de toutes mes résolutions, vous avez troublé ma piété , vous avez compromis mon salut éternel. Je veux du boniicur pour tout cela!
— Taisez-vous! taisez-vous, monsieur, dit Sophie avec indignation, vos propos sont des offenses ;
je ne faisais que vous plaindre, je vais vous mépriser!
— Eh bien ! méprisez-moi donc pour quelque chose , dit Simon hors de lui en essayant de prendre Sophie dans ses bras et de l'approcher de ses lèvres.
— Au secours! au secours! s'écria Sopliie qui se raidit contre l'étreinte de Simon et lui mit ses deux mains crispées sur le visage.
La porte s'ouvrit avec violence, Simone entra , et comme une lionne se jeta sur son frère, qu'elle s'efforça de repousser.
Simon lâcha prise en poussant un cri. 11 sentit une goutte de sang sur sa joue; les mains de Sophie l'avaient déchiré. L'excès de sa fureur le calma tout à coup. Il recula, regarda les deux jeunes filles qui se pressaient dans les bras l'une de l'autre et dont la sainte colère transfigurait la beauté ; il se sentit bas, misérable, écrasé devant cette douljle et resplendissante image de la jeunesse pudique.
— Oh ! je me vengerai! et vous me payerez cher cet affront, leur dit-il les dents serrées avec rage.
Puis, se cachant la ligure dans les mains, il sortit.
LA YOlX DU SANG 230
En se retrouvant seules, Simone et Sophie se regardèrent avec une sorte d'épouvante. Puis les larmes vinrent détendre leur courage.
— Oh ! le monstre ! s'écria Simone en sanglotant sur l'épaule de son amie; pardonne-moi.
— Pourquoi te pardonnerais-je ? répondit Sophie.
— Je vous avais laissés seuls, parce qu'il m'avait suppliée de lui permettre cet entre lien, .l'espérais que l'amour l'avait purifié, adouci. Mais non, Dieu n'accorde pas à tous ce miracle, j'aurais (h^i te prévenir.
— Me prévenir? Celait inutile. Je savais bien quel sentiment M. Simon avait pour moi. Quand tu nous as laissés, je m'attendais à ses paroles. Je ne t'en veux pas; je te plains d'avoir un tel frère.
— Ohî il n'est pas mon frère, dit Simone avec énergie, j'en atteste tous les élans de mon cœur qui* m'éloignent de lui! C'est une falalilé qui nous fait vivre sous le même toit.
— Qu'allons-nous devenir, ma pauvre Simone? Je ne peux, plus" m'exposer à le rencontrer. Tu viendras me voir. Le regard ([u'il nous a jeté en s'en allant m'a donné le frisson. Il se vengera.
— Ne crains rien, reprit Simone avec un mouvement de tête héroïque. Les iiypocrites n'ont plus d'armes quand ils sont démasqués. Nous avons pour nous défendre, toi ton frère, moi mon fiancé, et Dieu qui bénit la jeunesse et l'amour. Je ne le crains pas!
— Oh ! dit Sophie avec un air de doute, il nous sera fatal.
— Tais- toi, tu es folle, répondit Simone en essayant de sourire, mais en pâlissant; tu m'ôterais de mon courage, avec tes idées noires. Je me fais un plaisir de voir sa mine quand nous nous retrouverons en présence. Je crois que tu l'as un peu égratigué, et j'ai la preuve maintenant qu'il a un peu de sang dans les veines !
— Ne plaisante pas, Simone; ou plutôt ne cherche pas à me tromper ; au fond, tu as aussi peur que moi.
— Eh bien, c'est vrai ! reprit Simone en frappant du pied: je ne veux plus rester dans la même maison que lui ; je m'en vais avec toi.
Sophie réfléchissait.
— Écoute, dit-elle après quelques minutes de méditation, il y a peut-être un moyen de l'empêcher de nous nuire : c'est de paraître indifférentes à son injure. Si nous gardons un secret absolu sur ce qui s'est passé, si (u n'en parles pas à la baronne de
LA VOIX DU SANG 2-i i
Bruval,que ce récit affligerait bien inutilement ; si, quand tu le reverras, tu n'as ni raillerie cachée, ni mépris apparent dans tes paroles, peut-être bien que, se sentant moins embarrassé, moins liumilié, il préférera l'oubli à des menaces et à l'hostilité. Le ridicule peut le rendre impitoyable ; mais imposonsnous la contrainte de le traiter gravement, sérieusement : peut-être alors nous saura-t-il gré de notre réserve !
— Lui pardonner ! s'écria Simone dont les instincts fiers reprenaient le dessus ; trembler devanJt lui! moi qui le prenais en pitié et qui l'aimais presque î
— Il ne s'agit pas de lui pardonner, mais il s'agit de mettre un peu de prudence dans notre conduite. D'ailleurs, si mon frère savait ce qui s'est passé, crois-tu qu'il n'aurait pas le droit de s'offenser? Pense à ton amour, à ton mariage, ma chère Simone ; ne semons pas de haine entre nos deux familles. C'est bien assez des rancunes de M. Simon !
— Tu as raison, ma chère Sophie, tu es la sagesse dans toute sa beauté. C'est dommage. Il est bien dur de garder en soi tant de mépris. Mais, j'y pense : comment expliquera-t-il ses égratignures, car il est décidément l^alafré?
— Ne ris pas ainsi, dit Sophie, car je croirais que tu as toujours peur, et je tremblerais à mon tour.
— Pourquoi trembler ? Parce que tu as légèrement éraillé son masque béat ; ce sont les seules traces de la vertu qu'il puisse porter au visage ! Tu l'as décoré, ma cil ère.
— Cbère folle! tu es vaillante. Donne-moi de ta force, dit Sopbie en l'embrassant.
— Ma vaillance est peut-être de la poltronnerie, mais, à nous deux, nous saurons bien le vaincre.
Les deux amies se séparèrent, gardant cliacune au fond de l'âme une angoisse, une terreur. Elles sentaient bien que Simon était incapable de pardonner, et elles s'attendaient à quelque représaille sournoise ou violente.
Pourtant, les apparences semblèrent faites tout d'abord pour les rassurer. Le lendemain de la scène que nous venons de raconter, Simon écrivit à la baronne de Bruval que ses occupations nécessitaient une babitation temporaire de sa part au bureau du journal ; et buit jours après ce premier avis, il profita de l'absence de Simone pour venir annoncer respectueusement à la baronne qu'il quittait la France. M. Emmerie était cbargé d'une mission extraordinaire en Russie, et l'emmenait comme secrétaire.
M™e de Bruval dit à Simon, en lui tendant la main :
— Je vais prier Dieu, mon fils, pour qu'il veille sur vous.
— Et pour qu'il me tienno éloigne le plus longtemps possible, n'est-ce pas, madame? répondit Simon avec ironie.
— Si vous devez, en effet, n'avoir jamais pitié de moi, repartit la baronne avec une dignité triste, il vaut mieux, pour les lois sacrées de la famille offensée par vous, que vous restiez longtemps éloigné. La solitude ne fait souffrir que moi ; nos réunions sont des outrages à Dieu'.
— Je vous laisse Simone, qui charmera cette solitude.
— Simone est en effet ma seule joie, ma seule espérance, et je pourrais dire mon seul enfant, mon fils, si je n'étais disposée à vous aimer aussi, quand vous m'aimerez ; mais Simone va me quitter, elle se partagera entre deux familles ; elle aura d'autres devoirs. Je vais être bien seule. Pensez quelquefois à cette solitude. A distance, les torts s'amoindrissent et disparaissent ; vous me pardonnerez d'être votre mère, quand vous ne me verrez plus.
— Vous parlez toujours, madame, comme si nous pouvions être tous les deux vos enfants. Il me semble que Simone est trop visiblement reconnue pour que je sois autre chose qu'un étranger dans sa famille.
— Un étranger! vous, Simon? Ah! vous méconnaissez mon cœur. Par les larmes que vous m'avez.
coûtées, par le supplice dont vous avez été l'instrument providentiel, par les doutes que je n'ai pu dissiper, vous m'êtes cher, et si dans votre enfance j'ai eu des torts, si je n'ai pas, à force de tendresse, contraint votre affection , mon repentir, ma douleur devrait vous attendrir.
— C'est précisément par respect pour cette douleur que je m'éloigne. Je sens bien que je suis un embarras dans cet intérieur; quand Simone vous fait sourire, j'arrive comme une ombre lugubre, et j'efface la joie. Mon départ vous délivre. Je serais un épouvantait pendant la noce. D'ailleurs, vous avez voulu que j'eusse de l'ambition, j'en ai !
— Partez donc, mon enfant, et quelque sentiment que vous ayez dans l'âme, comme je ne puis être votre juge, je vous bénis du fond du cœur.
Simon s'inclina et baisa la main de la baronne. Comme il se relevait et se disposait à se retirer, M™e deBruval lui dit :
— Vous n'attendez pas Simone pour lui faire vos adieux ?
— Oh ! Simone ne me tiendra pas rigueur. Elle n'est pas trop exigeante sur les devoirs fraternels, répondit Simon avec un singulier sourire.
Mme de Bruval n'ajouta pas un mot. Elle le suivit du regard, se demandant tout bas si elle devait voir dans ce départ une menace ou un allégement à ses
LiV VOIX DU SANG 545
douleurs. Comme elle ignorait ce qui s'était passé, elle ne s'expliquait pas facilement que Simon, appuyé par une coterie puissante, pouvant faire son chemin sous l'habile direction de l'abbé Lemerle et du salon de M'"^ de BrignoUes, appartenant à la rédaction d'un journal qui comptait dans l'opinion, sacrifiât tous ses avantages pour suivre M. Emmerie en Russie. Elle ne savait pas non plus que Simon était une sorte de sentinelle placée auprès de l'académicien pour le surveiller, beaucoup plus que pour l'aider.
Quand Simone apprit que son frère partait le jour même, qu'il était parti et que son absence pouvait aussi bien durer quelques années que quelques mois, elle eut un soupir de satisfaction, un éclair de joie, un dégonflement du cœur qui se traduisit par des chants. Ainsi le mauvais génie était vaincu ! Il se relirait de la lutte; plus de crainte, plus de ces causes d'irritation qui aigrissaient à chaque instant sa belle humeur. Elle courut à la baronne, et lui embrassant les deux mains avec une vivacité enfantine :
— Oh! maman, lui dit-elle, comme nous allons être heureuses ! Je suis bien votre enfant, moi, toute seule! Simon n'est rien, il n'est pas votre tils, pas mon frère, c'était un étranger qui vous torturait. Il est parti. Bon voyage! nous pourrons nous aimer I
— Tais-toi, Simone, disait la pauvre Antonine
en souriant à demi, ne tente pas le malheur, et prends garde de dire des paroles téméraires; jusqu'à ce malheureux testament, il nous faut tout redouter.
— Oh ! pour ma part, je ne crains rien ! ïl ne sera donc pas là comme un témoin sinistre quand je me marierai! J'avais peur de sa présence. Je regrette que M. Emmerie soit absent; j'aurais eu du plaisir à l'offusquer de mon mariage ; nous ferons venir l'abbé MarceUin. Écrivez-lui, ma mère; moi je cours prévenir Sophie, et si je rencontre M. Valentin, je lui dirai que vous l'attendez, n'est-ce pas? pour tlxer définitivement le jour.
— Tu me donnerais confiance, si je pouvais espérer du bonheur, dit la baronne.
— Pourquoi ne pas espérer, ma mère ? L'espoir est une prière ; désespérer, c'est blasphémer !
Et Simone s'échappa du salon en appelant à grands cris miss Simpson, pour qu'elle l'accompagnât chez son amie. La pauvre miss Simpson, qui n'osait plus ouvrir un livre depuis qu'elle savait à quel point sa lecture lui avait fait oublier ses devoirs, était toujours préparée, équipée pour des promenades et des courses. Car Dieu sait si les préparatifs du mariage nécessitaient des sorties fréquentes !
Simone entra comme un tourbillon dans la chambre, dans le sanctuaire de la jeune Muse :
— Victoire ! victoire ! s'écria-t-elle, nous triomphons!...
Elle s'arrêta tout à coup. M*'<^ Sophie Girod, surprise, dans les larmes, se levait pâle et les traits contractés, pour lui tendre les mains, en essayant de cacher quelque chose.
— Qu'as-tu donc? demanda Simone alarmée.
— Rien, rien, tu le sauras plus tard! Mais que disais-tu donc en entrant, quelle est cette victoire?
— Oh! ma chère, plus de terreur! Simon est parti pour longtemps; il est en Russie, et ne reviendra peut-être pas avant un an.
— Il est parti, dis-tu? répliqua Sophie Girod avec précipitation. Oh! alors, je comprends tout, et je puis tout te dire! Le lâche! il s'est bien cruellement vengé !
— Mon Dieu! qu'est-il donc arrivé? Parle, parle vite !
— Tiens, regarde. Et Sophie prit sur une table, derrière elle, un journal froissé par ses mains convulsives.
— Qu'est-ce que c'est que cette feuille?
— Lis !
— Kst-ee que je peux lire? J'ai le sang à la lêle, des larmes dans les yeux; dis-moi ce qu'il y a l<i.
— Ce journal est celui auquel M. Simon travaille, et ce qu'il y a là sur cette page, qu'une main perfide
m'a adressée, c'est ma honte, c'est mon déshonneur, c'est mi article infâme qui calomnie toutes mes aspirations, qui interprète odieusement tous mes succès.
— Et c'est Simon ! Oh ! le lâche ! U part après la vengeance et avant le châtiment !
— Avais-je raison de trembler? demanda la pauvre Sophie en éclatant en sanglots et en tombant dans un fauteuil.
— Pardonne-moi, s'écria Simone en se jetant à ses genoux, c'est moi qui t'ai exposée à ses insultes; mais, va! je te vengerai.
— Ah! ne sois pas sa sœur et ne me venge pas, dit avec vivacité Sophie Girod; à quoi me servirait de l'humiher encore? La blessure en serait-elle moins reçue, et le monde en aura-t-il moins envenimé la plaie? S'il était resté, j'aurais fait tous mes eiforts pour te cacher ce nouveau chagrin. Moi , qu'une vocation fatale entraîne peut-être, je suis destinée à bien d'impudentes railleries. C'est là ma première épreuve. La gloire des femmes participe toujours du martyre, et je suis tentée de croire à mon avenir, puisque je commence à être outragée.
Sophie Girod, en parlant ainsi, était radieuse de défi, d'enthousiasme pour la souffrance. Simone l'embrassa en se relevant.
— Mais que faire? demanda-t-elle.
— Garder à nous deux ce secret que je voulais
d'abord garder seule. Puisque M. Simon est parti, je te le confie sans crainte. Tu ne compromettras pas ion bonlieur en cliercbant à me venger.
— Comment! c'est à moi que tu songes?
— Pour qui veux-tu donc, ma pauvre Simone, que j'aie des égards"? Nous serons sœurs dans quelques jours. Mais surtout que mon frère et ta mère ne saclientrien. Qu'il n'y ait pas entre Valentin et toi ce souvenir que ton frère a peut-être voulu laisser. La luronne n'a pas besoin de ce nouveau calice. Le mal est fait, empêchons qu'ilne se propage. J'ai un orgueil qui me guérira. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec tristesse, hors toi et mon frère, je n'aime personne et personne ne m'aime, .le ne suis pas fiancée, jene le serai peutêtre jamais. Une jeune fille poëte,celafait peur, quand cela ne fait pas pitié. Cette calomnie infernale ne bouleverse rien dans ma vie. Laissons-la tomber. J'ai ma conscience qui m'absout, ton amitié qui me venge, la vue de ton bonheur qui me consolera.
— Oh ! tu es un ange ! reprit Simone en lui baisant les mains. Je comprends qu'il n'ait pu te voir sans l'aimer; mais je ne comprends pas, si lâche, si misérable qu'il soit, qu'il ait cru t'aimer, sans se sentir transformé et sanctifié par toi !
Les deux jeunes filles continuèrent pendant quelque temps cet entretien, où les imprécations contre Simon se mêlaient à des rêves d'avenir. Wlesse sen-
talent l'une et l'autre atteintes d'une flèche empoisonnée, et elles s'efforçaient de l'aiTaclier ou de se persuader qu'elles n'en mourraient pas; mais, comme après la scène violente de la rue Taranne, elles gardaient bien des alarmes sous leur assurance de convention, et la vérité grondait, comme un pressentiment sinistre, sous le mensonge de leur confiance. On vint les prévenir que M. Valentin les attendait au salon.
— 11 sait tout, dit Simone, en se dressant pâle et tremblante. Il vient te jurer qu'il te vengera, c'en est fait de notre amour!
— Pourquoi cesserait-il de l'aimer pour un crime dont tu es la première victime? dit Sophie, qui commençait à trembler aussi -, allons, du courage ! A nous deux, nous viendrons à bout de sa colère. Et, d'abord, n'ayons pas l'air d'avoir pleuré. Sourions: tiens, remets tes cheveux en ordre ; prend ce bouquet, cela te donnera une contenance et cela te cachera le visage. Moi, je n'ai besoin de rien. Tu vas voir si je suis forte !
Et se tenant par la main, modulant un rire, comme une prima donna module une gamme avant d'entrer en scène, pour s'essayer et se préparer, les deux jeunes filles, les deux sœurs, allèrent au salon où M. Valentin les attendait. Elles firent à la porte une courte station, écliangèrent un regard, un baiser des yeux,
et elles entrèrent en riant. Ce fut en riant et en chantant aussi que M. Valentin les accueillit.
— 11 ne sait rien, se dirent les jeunes filles en échangeant un signe rapide.
— Elles ne savent rien, se dit Valentin qui leur serra la main avec transport.
Des deux parts, on se trompait avec tendresse.
— Qu'est-ce que j'apprends, s'écria le jeune officier, ce sournois de Simon, qui part sans me dire adieu! c'est mal. Aussi je vais lui écrire une grosse lettred'injures!
Et il riait plus fort, en pressant les mains de Simone. 11 ne mentait pas, d'ailleurs; il était résolu à souffleter de loin son futur beau-frère par une lettre : il venait d'apprendre qu'il était parti depuis trois heures.
— Qu'est-ce qui nous vaut ta visite? demanda Sophie avec une ombre de soupçon.
— Qu'y a-t-il d'étonnant dans la visite d'un frère? Et puis, je savais que tu n'étais pas seule; M^^ de Bruval, qui m'a envoyé un petit mot, m'a annoncé que M"'' tîimone était ici. Je ne suis pas de service aujourd'hui, je viens passer une heure' avec vous. Est-ce que je vous dérange ?
Tout en i)arlant ainsi, au Heu de s'asseoir, Valentin se promenait à grands pas, fredonnait tour à tour dix refrains différents, venait regarder l'heure à la peu-
dule, et tambourinait avec ses doigts sur le globe de verre.
— Si tu n'es pas de service, lui dit sa sœur, tu n'as pas besoin alors de faire tant d'exercice; ces marches et ces contre -marches nous étourdissent. Assieds-toi.
Valentin s'assit, joignit les mains, tit craquer ses jointures, bourdonna quelques notes, et se leva tout à coup, repris de sa tarentule.
— Décidément, dit Simone avec un effort, vous ne pouvez pas rester en place.
— C'est que j'ai trop de bonlieur, reprit Valentin. Vous savez que M'"^ de Bruval m'a écrit pour fixer le jour; je viens de lavoir, d'en causer avec elle, et je vais en parler à ma mère. Ah! je compte les minutes qui me rapprochent de ce moment tant désiré !
— Vous êtes bon de m'avoir choisie et aimée, dit Simone avec une câlinerie qui était un piège, moi qui n'ai pas de fortune, qui vis dans un mystère que je vous ai confié, moi qui n'ai peut-être pas le droit de porter le nom que je porte, moi qui suis une orpheline. Vous me donnez un nom, une famille, de la gloire... car vous en aurez !
— Moi, de la gloire ? répondit Valentin. Un militaire sait-il jamais si une balle ne fauchera pas demain ses lauriers! Il est vrai, se hâta-t-il d'ajouter, que nous sommes en paix, que la guerre est finie,,
et que j'ai toutes les facilités pour l'aire mon chemin... aux Tuileries. Cette gloire-là ne fera pas de jaloux.
— Eli bien ! je m'en contente, dit Simone qui cherchait à lire dans ses veux. Et je suis bien certaine que vous me sacrifieriez tout, si je vous le demandais: votre ambition aussi bien qu'autre chose, vos affections aussi bien que vos haines.
— Que dites-vous là, ma chère Simone? je n'ai pas de haine dans le cœur, puisque votre amour n'v teisse plus de place.
Valentin, en achevant ces mots, dits avec une galanterie qui était une précaution, se dirigea vers la porte.
— Tu pars déjà! s'écria sa sœur en courant à lui, où vas-tu ?
— Je vais chez ma mère.
— Tu avais une heure à nous donner et tu nous redois cinquante minutes.
-—Ah! c'est que le temps passe vite auprès de vous.
— Valentin, tu es trop galant aujourd'hui pour ne pas vouloir nous tromper. Tu nous caches quelque chose ?
— Moi ! Ah rà, je vous trouve d'une curiosité bien extraordinaire! C'est vous qui avez un secret.
— Nous! (lit Simone; vous faites bien de l'honneur
25i LA VOIX DU SANG
à notre sexe de croire que nous ne vous l'aurions pas livré, ce secret, s'il existait!
— Te reverra-t-on ce soir? demanda Sophie.
— Ce soir, je ne crois pas, mais demain matin, si je puis, je viendrai vous serrer la main.
Et Yalentin ouvrit la porte.
— C'est sans doute pour cela que tu ne nous serres pas la main aujourd'hui?
— Ah! pardonnez-moi. Et le pauvre Yalentin prit les jolis doigts que Simone lui tendit, fut tenté de les manger de baisers, mais se contenta de les serrer un peu, afin de ne pas éveiller de soupçons.
Sophie lui tendit le front; mais il l'attira à lui, la serra deux fois dans ses bras et sortit. Mii^ Girod porta la main à sa joue •
— 11 a pleuré, s'écria-t-elle. Voilà une larme! Ah! ma chère, il se passe quelque chose !
— il t'a embrassée pour moi, reprit Simone. Je l'ai l)ien vu! J'aurais dû me jeter à son cou. Il nous disait adieu!
— Courons chez ma mère, il y est encore !
Les deux jeunes filles allèrent à l'appartement de Mme Girod. Yalentin n'y était pas venu.
— Tu vois, il nous trempe ! s'écria Simone.
— Le courage lui a manqué pour tromper sa mère, répliqua Sopiiie en remuant la tête.
— Mais Simon est parti!
— Il peut courir après lui.
— Oh ! je n'y peux plus tenir, reprit M"^ Girocl. Je suis sa sœur, tu es sa fiancée: nous no pouvons pas être compromises en allant chez lui ; il faut à tout prix savoir ce qui se passe.
Et appelant miss Simpson qui attendait dans la salle à manger avec la docilité d'un automate, les deux jeunes filles s'élancèrent dans l'escalier.
— Où courez-vous donc comme" cela, mesdemoiselles? dit la pauvre Anglaise effarée.
— A la caserne du quai d'Orsay, crièrent à la fois Soplùe et Simone en se jetant dans un fiacre.
— A la caserne ! balbutia pleine d'horreur miss Simpson, qui n'avait jamais vu clans les romans de ^ime Goltin un incident pareil.
Un quart d'iieure après, le portier-consigne de la caserne répondait à ces trois dames que le lieutenant Girod était tout récemment rentré, puis sorti à cheval pour une promenade.
— Ne pouvons-nous l'attendre chez lui? demanda
Soi)hie.
— Mais... dit le portier.
— Je suis sa sa?ur, interrompit-elle avec fierté.
Le soldat s'inclina et conduisit ces trois dames à la chambre de Yalenlin Girod.
Simone et Sophie trouvèrent le soldat d'ordonnance de Valentin qui mettait en ordre son ménage; les deux jeunes tilles s'informèrent avec empressement des instructions données par le lieutenant, de son retour probable. Qu'avait-il dit? qu'avait-il fait? Rien n'annonçait-il un projet de départ?
Le soldat répondait avec le laconisme réglementaire. Les valets de caserne sont discrets, surtout quand ils ont affaire à des dames; il n'y a pas de parenté pour eux ; il n'y a que le sexe. Entrej dans des détails, c'est s'exposer à trahir l'officier. Aussi, le soldat en question, tout en souriant de l'œil plutôt que de la lèvre, se renfermait-il dans des monosyllabes et avait-il peur d'en trop dire. Quand il eut fini de donner à la petite chambre une propreté relative, il salua ces dames et se retira.
— Que faut-il croire ? dit Sophie en s'asseyant sur le bord de la petite coucliette de son frère et en dénouant son chapeau.
— Nous avons peut-être eu tort devenir, répondit doucement Simone, qui se sentait au contraire aussi ravie qu'elle pouvait l'être au milieu de ses inquié-
tucles, et qui furetait des yeux dans chaque coin de a cliambre.
Miss Simpson ne dit rien ; mais elle soupira en remarquant d'énormes pipes appliquées au mur. Ces instruments la choquaient beaucoup plus que les pistolets et les épées qui formaient un trophée audessus de la cheminée.
— Si nous nous étions alarmées inutilement '^ dit Sophie qui voj'ait toutes les armes en place.
— Mais tu m'as dit toi-même qu'il avait pleuré en t'embrassant, reprit Simone.
— C'est vrai ! p:t son inquiétude? et cette activité tiévreuse? Où peut-il être? Il est sorti à clieval, seul ; on ne part pas ainsi en voyage.
— Oh! ma bonne Sophie, s'il allait simplement rentrer d'une promenade, que dirait -il en nous voyant ici ? C'est lui, à son tour, qui se douterait de quelque chose.
— Nous inventerions quelque l)onne histoire de surprise. Tu as voulu voir sa chambre de garçon ; d'ailleurs, miss Simpson et moi, nous otons toute inconvenance à ta visite.
— Mais, s'il ne rentre pas seul?
— Kli bien! il nous présentera à ses amis; nous sommes présentables.
Les deux jeunes filles, rassurées j)<jr l'ordre de la petite chambre, commençaient à sourire et à ne })lus
voir que le côté aventureux de leur escapade. Simone, avec la curiosité un peu jalouse d'une fiancée, faisait l'inventaire.
— Quel est ce portrait-là? dit- elle en apercevant de loin une miniature.
— C'est le mien, ma chère, reprit Sophie.
— Ah ! comme j'ai eu peur!
Elle s'arrêta devant un angle c[ui paraissait être le sanctuaire du jeune ofticier : une petite table, avec un tapis qui avait été autrefois un châle sur les épaules de sa sœur ; un encrier, des plumes, du beau papier satiné dont la vue rappela à Simone ses billets des Tuileries; quelques livres *de théorie militaire mêlés à quelques Almanachs des jMuses ; un roman de cabinet de lecture; des petits cohfichets de toilette, et, au-dessus, tout un musée de fétiches, de fleurs desséchées, accrochées au mur avec des épingles ; des bouts de ruban, un petit sachet, je devrais dire un reliquaire, renfermant quelques cheveux dont la nuance ne devait pas éveiller la jalousie de Simone ; toutes les sublimes niaiseries de l'amour, toutes ses superstitions, tous ses ex-voto étaient là.
Simone regardait, dévorait, faisait l'inspection; rien ne manquait à l'appel.
— Voilà le ruban que je lui ai donné, murmuraitelle avec des tentations de le reprendre pour s'en
faire à son tour un souvenir. Gomment! il a gardé aussi les fleurs ! Le pauvre garçon î Va ! il est temps qu'on nous marie, car sa chambre deviendrait une boutique d'herboriste.
Et elle riait doucement... pour ne pas pleurer.
Soi^liie, rêveuse, la contemplait avec mélancohe. Ce bonlieur selon le monde et selon Dieu la rendait saintement jalouse. Serait-elle jamais aimée ainsi ? Avec sa beauté, son esprit, pouvait-elle trouver dans le mariage cet idéal poétique qui l'entraînait par l'imagination à travers des régions plus tumulteuses? La visite commencée sous des appréhensions sinistres prenait un tour charmant. Ces belles jeunes hlles que tous ces objets, témoignages d'amitié fraternelle ou d'amour béni, encourageaient à la curiosité, ouvraient tous les tiroirs. Qui sait si une secrète envie de provoquer un désappointement, si le sentiment (|ui pousse toute créature humaine à gâter sa joie n'éveillait pas en elles cet âpre besoin d3 tout connaître ? Une chambre de caserne habitée par un frère et un fiancé, c'est bien tentant pourl'inquisition féminine! Mais Yalentin était en règle avec son devoir. Aucune trace n'était visible. A peine si l'on retrouvait dans ses armoires quelques-unes de ces broderies emblématiques : bonnets, pantoufles, bourses, etc., (jui sont (k' temps immémorial les gages donnés aux chevaliers français. Et encore ces témoignages, par
leur abandon et leur vétusté, étaient-ils surtout la preuve de son amour nouveau et fidèle.
Sophie et Simone ne songeaient plus à s'en aller.
— Attendons-le, se disaient-elles, nous saurons ])ien ce qui le préoccupe.
Mais ce n'était là qu'un prétexte pour rester^ Elles n'étaient plus inquiètes. 11 était impossible qu'on fût sorti d'une chamb cette si galamment ornée pour courir à de sombres vengeances. L'amour, le boniieur, la vie respiraient là, et les armes elles-mêmes, arrangées avec coquetterie, paraissaient un trophée sentimental, et n'avaient pas l'air de vouloir servir à autre chose qu'à figurer dans les dépouilles opimes du mariage.
Pendant que Sophie et Simone se rassurent et échangent des commentaires ou des confidences à chaque amulette de la chambre de Valentin qu'elles découvrent, disons le vrai motif de la promenade du jeune officier. Une main inconnue lui avait également fait parvenir le numéro du journal où sa sœur était insultée. Valentin n'était pas sûr que le coup partît de Simon. Il ignorait la scène violente des derniers jours; toutefois, sachant bien que Simon était un des rédacteurs de la Charte catholique, il courut chez lui pour solhciter des explications. Simon était parti depuis trois heures environ. 11 ne fallait pas songer à le rejoindre. Le plus pressé pour
Yalentin, c'était d'empêclier que cette làclie calomnie ne se renouvelât, et c'était tout d'abord de la venger.
11 alla donc au bureau du journal, et demanda le rédacteur en chef. M. de Nolac le reçut.
— Monsieur, lui dit Valentin, je suis le frère de M^ie Girod, que votre dernier numéro a indignement .nsultée.
M. de Nolac ne broncha pas ; ses joues en avaient reçu bien d'autres. On n'a pas une femme et une conscience cotées sur les marchés pour sourciller au premier mot. Le pAle ambitieux sourit, salua et attendit.
— Je viens, monsieur, continua Valentin, vous demander le nom de Fauteur de cet article ; pour le reste, c'est à lui-même que je m'adresserai.
— Vous me demandez précisément l'impossible, répondit M. de Nolac avec cette politesse visqueuse des scélérats du meilleur monde. Aucune loi ne nous oblige à signer. La responsabilité de cet article [)èse ^ur toute la rédaction.
— Alors, monsieur, je me suis bien adressé, reprit le jeune lieutenant avec une colère mal contenue ; t'est vous ()ui, coniiuc rédacteur en chef, me donnerez l:i sati^r.iftion que j'attends.
— C'est eiicoi'e là uiic erreur, monsieur, réi)liqua
M. de Nolac ; je rédige le journal, mais je ne le signe pas.
— 11 n'y a donc personne alors pour répondre de vos crimes et de vos basses actions?
VA Valentin s'avançait comme pour forcer le blême écrivain à se redresser sous sa provocation.
— Vous allez être satisfait, monsieur, reprit celuici avec son même sourire et en s'inclinant.
Tisonna. Le sacristain de l'anticliambre enlrci)ailia la porte.
— Faites venir M. Briet, dit M. de Nolac.
Le colosse, qu'on venait tirer sans doute de quelque méditation profonde comme un sommeil, fit son entrée.
— Monsieur Briet, dit M. de Nolac en se levant pour se retirer, voici M. Girod qui a quelques réclamations à vous adresser à propos d'un article du dernier numéro. 11 paraît que vous avez signé des offenses envers une personne qui lui est chère. Veuillez vous entendre à ce sujet.
— Quelle est cette comédie, monsieur? demanda Valentin, en pâlissant de colère et en mettant la main sur le bras de M. de Nolac. Je n'ai pas affaire à cet homme, mais à vous. C'est assez d'ironie comme cela; je ne sors pas d'ici que vous ne m'ayez rendu raison!
— Monsieur, je vous ai déjà dit quelle était la
règle du journal, répondit M. de Nolac. Nous nous •conformons à la charte qui est notre principe et notre devise. Nous régnons, mais nous ne sommes pas responsables.
— Mais, dit le jeune liomme qui perdait patience, si je me moquais de cette fiction. Vos joues, monsieur, sont bien à vous, et quand on les soufilète, est-ce aussi monsieur qui les venge ?
— Peut-être, dit avec humilité M. de Nolac, qui (il un signe au gérant.
M. Briet, spectateur impassible jusque-là, frappa sur l'épaule de Yalentin. On lui disait d'agir, son rôle commençait.
— Vos armes, jeune homme? demanda-l-il.
Yalentin eut un sourire de mépris.
— Eh bien ! soit, dil-il à M. de Nolac, commençons par cet imbécile. Mais quand je l'aurai tué, monsieur, je viendrai vous retrouver.
— J'espère que les exphcations de M. Briet vous ôteront toute envie de revenir, dit avec un sourire atroce le rédacteur en clief.
— Vous êtes de lùdies gredins! s'écria le jeune officier, vous déshonorez le nom de Français! Voilà un ancien soldat dont vous avez fait un l)ravo. Allons, brute, si tu as tenu un sabre dans ta vie avant de porter un cierge ou un balai , dis-moi à quelle
heure je puis te couper les oreilles avant de couper celles de monsieur ?
— Tantôt, cinq heures, bois de Yincennes, porte de Saint-Mandé, à l'arme que vous voudrez, répondit le gérant qui ne parut pas ému.
— Sôit ! j'aurai mes témoins, tâche d'en trouver pour ton compte qui n'aient pas été aux galères; nous nous battrons à l'épée.
Et Valentin, passant devant M. de Nolac qui n'était pas encore sorti, lui dit en ouvrant violemment la porte :
-7 Au revoir, monsieur.
— Adieu, monsieur, dit le journaliste.
C'était une heure après cette visite que Yalenlin était entré chez sa sœur. On comprend dès lors son émotion et cette feinte promenade pendant laquelle les deux jeunes filles, de plus en plus rassurées par leur besoin de bonheur, causaient et fouillaient dans sa chambre, ne se doutant pas, ne voulant pas se clouter du danger que pouvait courir leur frère et leur fiancé.
Le jour baissait et Valentin nç rentrait pas.
— Allons, dit Simone avec tristesse, il nous faut partir. Adieu ! pauvre petite chambre où j'ai retrouvé ses rêves de bonheur et d'union... je ne t'oublierai jamais I
LA VOIX DU SANG 20r»
— Quel dommage qu'il ne nous ait pas surprises, répondit Sophie.
— Laissons-lui nos noms, ajouta Simone.
Et les deux jeunes filles griffonnèrent sur une belle feuille de son plus beau papier quelques doux reproches pour son absence prolongée ; puis, au grand contentement de miss Simpson, elles se disposèrent à partir.
Le soldat de Yalentin parut sur le seuil de la chambre. 11 était ému et cherchait à cacher son embarras.
— Mesdames, dit-il, je crois que le heutenant ne rentrera pas ce soir.
— Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda Simone toute frissonnante devant le trouble du soldai.
Ce dernier hocha la tête.
— Où est-il? s'écrièrent les' deux jeunes filles, devinant tout à coup qu'un malheur, le menaçait et que leurs pressentiments ne les avaient pas trompées.
— .le ne sais pas, murmura le soldat, mais le chirurgien est en bas qui va partir à cheval.
En une minute Simone et Sophie eurent descendu rcscalior. Sous la i)orte cochère de la caserne, un groupe était formé. Des officiers causaient entre eux,
et on sortait des écuries un cheval pour le ciiirurgien. L'aspect des deux jeunes filles qui accouraient pâles et gémissantes interrompit l'entretien. On s'écarta avec respect.
— Il est mort? balioutia Sophie en interrogeant rapidement du regard les officiers présents.
Simone était presque évanouie et se cramponnait au bras de miss Simpson.
— Grâce au ciel, non ! répondit le chiruf'gien, qui se prépara à monter à clieval.
Simone se redressa.
— Emmenez-nous, monsieur, dit-elle d'une voix brisée. Voici sa sœur, je suis sa fiancée.
— C'est que... l'émotion!
— Courez! nous vous suivrons, interrompit énergiquement Sopliie; oii est-il?
— Dans le premier pavillon du bois de Yincennes, à droite, après la porte de Sainf-Mandé, répondit le chirurgien, qui étai't en selle et qui n'avait pas le temps de discuter l'opportunité de leur présence.
il partit au grand galop.
— Une voiture, par pitié! demandèrent les deux jeunes filles.
Le soldat d'ordonnance de Yalentin s'élança sur le quai; quelques minutes après, il ramenait un fiacre dans lequel se jetèrent Sophie, Simone et miss Simpson.
— Nous arriverons tro[) tard! s'écria Sophie avec des sanglots.
— Ne craignez rien, mademoiselle, reprit le soldat en grimpant sur le siège, à côté du cocher, je suis là. Et, en effet, par un hasard qui donna raison aux promesses audacieuses de cet homme, le liacre partit avec rapidité.
Sophie et Simone se jetèrent dans les ijras l'une de l'autre, ne trouvant pas un mot à se dire, craignant d'échanger leurs terreurs et pleurant, invoquant Dieu par des supplications entrecoupées. La route parut bien longue. Il était nuit close quand le fiacre s'arrêta à la porte du bois ; le garde, prévenu par le chirurgien, attendait. Les jeunes filles n'osèrent pas l'interroger. 11 salua, et, ramassant la lanterne qu'il avait posée dans l'herbe, à ses pieds, il prit une allée à droite et les conduisit vers le pavillon où le blessé avait été transporté.
La nuit était obscure, l'ombre du bois l'épaississait encore. Se serrant l'une contre l'autre, mais n'ayant plus de larmes dans les yeux, tant l'épouvante les comprimait, arrivées à ce point de douleur et d'effroi 011 la raison a franchi les bornes humaines et retrouve une lucidité sinistre et calme dans une sorte de vision de rinllni, Sophie et Simone marchaient la tête baissée, d'un pas ferme, comme les martyrs qui vont au supplice. Le garde les précédait; et sa lanterne,
Jjalancée par le rliytbme de ses bras, semblait secouer la silliouelte des arl)res qui menaçaient de tomber sur eux. Miss Simpson suivait avec le soldat.
On arriva au pavillon. Le cbeval du cbirurgien, tout fumant d'une course rapide, était attaché à un arbre.
— J'ai peur! souffla Sophie à l'oreille de Simone au moment où le garde poussait la porte.
— Moi je n'ai plus peur, répondit la pauvre Simone d'une voix étrange qui sifflait entre ses dents.
Tl fallut monter un petit escalier encombré de fagots et de feuilles sèches. Dans la seule cliambre du premier étage, sur un lit, auquel on avait mis des draps à la hâte, Yalentin était couché. Le chirurgien, debout à son clievet, lui tenait la main. Un médecin, amené sur le terrain par M. Briet, venait de se retirer. Deux jeunes officiers, dont l'un avait été témoin du duel, étaient à quelques pas du lit, absorbés dans une contemplation muette.
A genoux, devant une chandelle placée sur une lable boiteuse, un prêtre, le curé de Saint-Mandé, vieillard à clieveux blancs, priait dans un gros livre d'heures, à tranche rouge, qui semblait avoir pris du sang aux linges jetés dans un coin.
Quand Sophie et Simone parurent, le chirurgien fit un geste pour recommander le silence. Le blessé pa-
laissait assoupi. Mais la recommandation était inutile. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent au milieu de la cliambre, dans une rigidité de statue. Leur âme oppressée était atteinte de cette catalepsie des premières heures de deuil qui étonne parfois le vulgaire, et passe pour de l'indifférence. Elles voyaient tout, elles se rendaient compte de tout. Le prêtre qui attendait une agonie ; les amis qui n'attendaient plus rien; le chirurgien qui faisait son devoir jusqu'à la fin, rien ne leur échappa ; l'une et l'autre elles senlirent que tout était dit, que la mort était venue avant elles, que la lutte était impossible, et l'angoisse qui glaçait leur sang dans leurs veines leur donnait en même temps une perception nette et distinctede tout ce qui se passait dans la chaml)re.
— Mon Dieu! pensa Simone, mourra-t-il sans m'avoir vue ?
On eût dit que ce vœu avait une force attractive, Yalentin souleva sa paupière, fit un mouvement pour se tourner de coté et aperçut les deux jeunes filles.
— Simone! Sophie! murmura-t-il, et, dégageant sa main que le chirurgien avait prise, il la leur tendit en essayant de sourire.
Les purs sentiments sont toujours héroïques. Les deux jeunes filles s'avancèrent avec la résolution (je lui cacher sa propre agonie.
270 LA. VOIX DL SANCr
— Sois calme, dit Sophie ; monsieur assure qu'il n'y a pas de danger.
— Menteuse, dit avec un reproche attendri Valentin en lui caressant les cheveux. Dites-lui donc, major, que je suis un soldat.
Simone agenouillée regardait Valentin avec des yeux agrandis et fixes qui eussent voulu lui communiquer la vie. Son désespoir participait d'une sorte de jalousie. Elle enviait la mort qui lui prenait son fiancé, son mari. Quant à Yalentin, il avait peur de mourir s'il la regardait, et il ferma les yeux.
— Simone, lui dit-il, vous ne serez pas veuve.
— Non, répondit-elle, car vous ne mourrez pas.
— C'est, au contraire, parce que je meurs avant le mariage.
Simone eut la tentation de se jeter à son cou, de l'étouffer dans un dernier baiser, et de demander à Dieu la mort dans ses bras. Mais cette pensée lui sembla un sacrilège, elle joignit ses mains avec piété et s'approchant sur les genoux du pauvre mourant :
— Valentin, lui dit-elle, regardez-moi.
Le blessé comprit au son de celte voix qu'il y avait dans le cœur de Simone une vaillance sublime et qu'il pouvait lavoir sans faiblir, il ouvrit les yeux, fit un effort pour s'accouder.
— Comment avez- vous su?... lui demanda-t-il.
— Est-ce que vous pouviez nous tromper ? répondit Simone qui frissonna en voyant blêmir les lèvres de Valentin.
— El) bien! j'aime mieux: cela, reprit-il; j'aurais trop souffert de ne pas vous voir.
— Ne parlez pas, dit le chirurgien.
— 01 1 î je n'ai rien à lui dire, major, je veux, seulement la regarder, vous ne me le défendez pas.
Un spasme fit tressaillir les muscles de son visage. Simone crut que le moment était venu.
— Mon père, dit-elle en se retournant vers le pièlre, ne ix'uvez-vous pas nous unir?
— Ma fille, je puis vous bénir, dit le saint homme qui s'a{)procha du lit.
Simone colla sa lèvre à la main moite de Yaleutin. Le curé murmura une prière. Un peu de force rentra dans la poitrine déchirée du mourant.
— Ah! que la mort est douce, balbulia-t-il. Sol)hie, lu me pardonnes d'avoir voulu te venger. Tu diras à ma mère que je n'ai pas osé lui dire adieu... .l'avais pour moi la justice; c'est ce qui m'a donné trop de confiance, je me suis mal défendu... D'ailleurs, je ne lui en voulais pas, à cet homme... 11 a pleuré quand je suis tombé... Vous écrirez à Simon que je ne le maudis pas.
Ce non), à ce moment su]>réme, fit tressaillir les deu.v jeunes filles.
Yalentin était épuisé par ces quelques paroles, il laissa retomber sa tête sur l'oreiller. Un peu de sang lui vint aux lèvres.
— Mesdames, éloignez-vous, dit le chirurgien.
— Ne craignez rien, monsieur, dit Simone, nous sommes dignes de rester. Et, se raidissant contre la douleur, l'iiéroïque enfant regarda avec une avidité fiévreuse le beau visage de Yalentin qui se décolorait.
Le râle commençait. Le prêtre lut les prières de l'agonie. Sa voix tremblotante, entrecoupée par la respiration haletante du moribond, troublait seule le silence de cette veillée solennelle. Le chirurgien, qui avait sans sourciller pansé bien des blessés et vu bien des morts sur les champs de bataille de l'Empire, mordait ses moustaches, et deux grosses larmes coulaient le long de ses joues.
Tout à coup, Yalentin parut vouloir se dresser, son souffle s'arrêta, ses mains s'étendirent, cherchant dans le vide, ses yeux tournèrent dans leur orbite, une grimace, l'empreinte formidable de la mort qui prend possession de la vie périssable du corps, tordit sa bouche, il retomba, un peu d'écume lui vint aux lèvres. Tout était fini, Simone était veuve.
Alors, par un phénomène assez ordinaire, la stupeur qui enchaînait les larmes disparut. On eût dit que les jeunes filles ne redoutaient plus de scandaliser l'àme éternelle qui avait pris son vol. L'horrible
vision de ce cher cadavre leur arraclia tout à coup des transports d'épouvante; elles poussèrent des cris et tombèrent sur le lit, se débattant, appelant, invoquant, se disputant les mains et le front de Valentin. Simone eut «ne crise nerveuse dont on eut beaucoup de peine à la faire sortir. On ouvrit la fenêtre et on y porta la jeune fille pour que le vent de la nuit la calmât. Elle eut peur de celte obscurité qui s'étendait devant elle comme un gouffre. Elle se débattit en poussant des clameurs qui se prolongèrent dans les avenues désertes, et auxquelles les aboiements des chiens de garde répondirent. La brise faisait vaciller la ilamme de la chandelle et menaçait de l'éteindre... Sophie était évanouie. .
On porta les deux jeunes filles dans le fiacre. Miss Simpson et le chirurgien se ciiargèrent de les ramener à Paris. Le prêtre resta avec le soldat et un des officiers pour veiller le mort.
M. Briet, qui croyait en conscience avoir fait son devoir, dormit pourtant mal cette nuit-là. Le lendemain, il alla trouver M. de Nolac, essaya de lui traduire ses scrupules et ne s'apaisa que devant une promesse d'augmentation do traitoment.
Simone fut quinze jours en danger de mort ou de folie. Elle essaya de se tuer; elle voulut se laisser mourir de faim ; puis, elle sortait de ces désespoirs par des explosions terribles de colère, d'insatiable appétit de vengeance. La l)aronne de Bruval, que ce malheur avait frappée dans ses rêves de paix et de famille, veillait sa fille avec une sollicitude humble et repentante.
— C'est moi qui t'ai porté malheur, lui disait-elle.
Et Simone ne protestait pas, au contraire. N'étaitce pas Simon qui avait tout fait, tout préparé? N'était-ce pas son infernale méchanceté qui avait creusé la tombe sanglante oii dormait son cher Yalentin? Et la baronne ne pouvait-elle pas être la mère de Simon? Simone se considérait comme veuve; la bénédiction du prêtre lui paraissait avoir été un sacrement. Aussi voulut-elle porter le deuil des veuves. L'abbé Marcellin, prévenu du malheur, accourut à Paris. Simone lui dit :
— Vous voyez bien, monsieur l'abbé, que j'avais raisoR de déchirer ma robe de noces.
— Ma fille, repondit le bon prêtre, les noces de la
terre ne sont que des fiançailles ; les véritables unions se font au ciel, dans le sein de Dieu.
La pauvre enfant éprouvait une répugnance qu'elle essayait parfois, mais en vain, de dissimuler, pour demeurer chez la baronne. 11 lui semblait voir un abîme entre elle et M'"e cie Bruval, qu'elle ne pouvait se résoudre à séparer de Simon. L'abbé Marcellin, qui surprit ces mouvements du cœur, en parla courageusement à son amie.
— Laissez faire le temps, lui dil-il, la douleur, en la purifiant, la mènera à Dieu et la ramènera à vous; il faut passer quelque chose à l'égoïsme d'un premier désespoir.
Antonine, qui n'en était plus, hélas! à discuter avec son calice, consentit au départ de Simone qui voulut aller vivre avec Sophie. Cette cohabitation des deux jeunes filles eut un effet salutaire. A force de s'épancher tour à tour de l'une à l'autre, la douleur finit, sinon par s'apaiser, du moins, si j'ose ainsi dire, jiar se clarifier et par devenir transparente. Simone appelait M"^« Girod sa mère, elle vivait au milieu des objets familiers de Valentin, avec son portrait en face d'elle. La ]ionsée constante de son ami invisible, mais présent, l'obligeait à celte contemplation intérieure delà mélancolie; et puis, par moments, il lui venait des pudeurs féminines; en présence du morne chagrin de la mère et du deuil de la
276 LA VOIX DU SAx\G
sœur, elle se demandait si elle avait bien le droit d'être ^ussi désespérée ; elle les consolait alors, ou se laissait un peu consoler. Elle avait des jours de remords véritable pendant lesquels elle s'accusait de cette catastrophe. N'avait-elle pas été cause de l'entretien de Simon et de Soplne? Les mois s'écoulèrent ; du monde , de ses intrigues, du salon de M"ie de Brignoles, de M. Emmerie, de Simon, il n'était jamais question. La baronne de Bru val avait écrit en Russie, lors de la mort de Yalentin. Celte lettre était restée sans réponse. Simon n'avait pas même joué la comédie d'un peu de douleur. A dislance, il ne trouvait plus nécessaire d'être hypocrite.
Sophie Girod s'accusait également. Pendant un mois, elle eut horreur d'elle-même, les livres lui faisaient peur, la poésie lui semblait un sacrilège. Sa vocation ne lui apparaissait plus que travestie par cet odieux article de journal, ou bien ensanglantée par le cadavre de son frère. Mais, pourquoi ne pourrionsnous pas le constater sans faire injure à cette pure jeune fille? les poêles qui meurent de faim, ou qui meurent de dépit, ne meurent jamais des suites d'un deuil. Le sentiment de leur personnalité finit toujours, à un moment donné, par faire équilibre au poids du corps qui les attire vers la tombe. Le malheur est un fonds de poésie. Il y a dans toutes les afflictions humaines, j'entends parler des plus sin-
cères, la lenlalion d'une allilude à prendre , d'une confidence publique à faire. Les poètes ne résistent pas toujours à cette coquetterie du désespoir. Sophie était, à coup sûr, une Ame loyale et sainte; mais, un jour, elle fit une élégie sur la mort de son frère; elle crut l'avoir improvisée, il lui sembla que ces strophes^ qu'elle avait pourtant scandées, s'étaient échappées., comme un soupir, du fond de son cœur; mais, le lendemain, elle ajouta un agrément littéraire à cette larme; le surlendemain, elle lui donna un numéro d'ordre pour son futur volume.
Ne blasphémons pas contre cette exploitation. Dieu a voulu que l'homme apprît à boire ses larmes. Les livres sont des herbiers, et les fleurs les plus chères à ceux qui les cueillent et à ceux qui les admirent sont les fleurs trouvées sur les tombes. L'homme est un échappé de la mort que celle-ci rattrape; et pendant cette escapade qu'on appelle la vie, l'écolier aime à tourner souvent la tête et à narguer celle qui le poursuit. Sophie ne se douta pas qu'elle profanait sa douleur en la mettant en poésie ; elle crut l'embaumer, elle ne comprit pas qu'elle en faisait un au omate.
Simone, moins délicate en apparence, eut pourtant un scrupule à cet égard ; elle ne voulut pas lire ces vers, et elle pleura moins souvent devant Sopliie, redoutant que ses larmes ne fussent également l'oc-
casion d'une élégie. Ce petit désappointement lui fit faire un peu plus tôt le pas que fabbé Marcellin avait prévu, sur le chemin de Dieu; elle s'échappait souvent pour aller à l'égiise, et plus d'une fois elle y rencontra M™^ cle Bru val, qui lui faisait une place à C(Mé d'elle pour prier. Mais la mère et la fille se séparaient en sortant ; elles échangeaient un serrement de main, un baiser, puis la pauvre Antonine rentrait toute seule chez elle.
L'année qui se passa ainsi fut la plus lourde à porter de toutes celles qui meurtrirent M^^<^ de Bruval. Elle voyait approcher avec effroi fouverture de ce testament qui lui donnerait pour enfant ou Simone, qui n'osait plus habiter avec elle, ou Simon, qu'elle ne pourrait jamais estimer. La tendresse maternelle , attisée par ses doutes, la consumait, sans qu'il lui fût possible de -la satisfaire. Le remords se mêlait à ses angoisses. Elle aussi, elle surtout, se reprochait le malheur de sa maison. Si elle avait été assez forte, assez pieuse, assez digne du ciel pour trouver dans son cœur les moyens de se faire aimer de ces deux enfants et de les faire s'aimer réciproquement, ces jalousies funestes, cette guerre intestine n'auraient pas assombri leur avenir.
— Je les ai mal élevés, se disait-elle, j'ai aggravé
ma première faute, et je n'ai pas su puritierla maternité que le ciel m'imposait !
L'abbé Marcellin faisait de fréquents voyages à Paris. 11 trouvait le moyen d'avoir aussi sa part dans les remords distribués à chacun. Il s'en voulait d'avoir conseillé le recours à M. Emmerie, d'avoir été malhabile, de n'avoir rien compris à Simon.
— Je ne me préoccupais que de la besogne du ciel, se disait-il; mais, hélas! le scandale de la terre, je n'ai pas su l'éviter.
Une année environ après les événements que nous venons de raconter, Mi"« de Bruval reçut une lettre de M. Emmerie. L'académicien annonçait son retour à Paris; il prévenait en même temps la baronne que, fidèle à sa promesse, il avait étudié Simon, et qu'aucun doute ne lui paraissait plus possible : leur enfant, c'était bien ce jeune iionnne grave, méditatif, dont il avait pu constater la haute et froide raison. Cette évaporée de Simone était l'étrangère. Quant a lui, toute sa confiance était acquise à son jeune ami, il l'avait vu à l'œuvre et il ne voulait i)lus s'en séparer. Revenu en France, pour entrer probablement dans une pro( haine combinaison ministérielle, il voulait faire la fortune de Simon. Mais il avait bien l)esoin d'être
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maître absolu de ce jeune homme; il priait donc en conséquence la baronne de vouloir bien, par tendresse même pour leur enfant, |)araUre lui abandonner à lui, M. Emmerie, des droits dont il serait digne.
La baronne ne vit qu'une chose dans cette lettre, c'est que Simon n'allait pas revenir chez elle ; il lui semblait que, malgré l'assurance de M. Emmerie, cet hypocrite ne pouvait pas être son fils. Le revoir, vivre avec lui, paraissait un supplice au-dessus de ses forces. Elle répondit que Simon était libre. Ce dernier n'avait pas attendu l'autorisation de la baronne pour s'installer chez M. Emmerie, dans l'intimité duquel il était, en effet, profondément entré. Ces deux ambitieux se haïssaient trop pour ne pas juger indispensable de vivre unis.
Simone apprit le retour de Simon par M. Marcellin, qui, désappointé, mais non vaincu, poursuivait son œuvre ou plutôt son rêve ; il crut le moment favorable pour triomplier des résistances de Simone , et pour la ramener, fille aimante et dévouée, dans les bras de la baronne.
— Que m'importent les conjectures? se disait le saint homme. Simon peut être le fils de M. Emmerie, mais Simone doit être la fille de M'"^' de Bruval !
Il emporta la lettre de l'académicien, et la lut à la jeune fille.
— Mademoiselle, lui dil-il, vous avez été éprouvée l>ar une grande douleur, c'est la marque que le ciel distribue à ses élus. Vous ne seriez pas digne d'avoir été désignée pour souffrir, si vous ne saviez pas compatir aux saintes tortures de M"^^ de Bruval. Vous avez un avenir que le ciel a déshérité d'avance des amours humaines : car je crois que vous resterez fidèle au souvenir de M. Valentin.
— Oh ! oui, interrompit Simone en sanglotant.
— Mais il vous reste à aimer cette mère sans enfants, cette pauvre àme dans laquelle s'égoultent toutes vos larmes. Vous n'êtes peut-être pas sa fille par les liens du sang, mais où donc est votre mère ? Quant à la baronne, je ne crois pas offenser les droits sacrés de la nature en affirmant qu'elle ne peut pas avoir M. Simon pour fils, à la condition de vous faire orpheline. Revenez dans cette maison où l'on pleure votre absence , et où ce sera presque du bonheur de pleurer avec vous.
Simone promit de retourner chez la baronne, mais elle demanda quelques semaines encore, pour bien s'assurer que M'^^ de Bruval ne recevrait pas de visites de Simon, et pour se préparer à rentrer dans cette maison dont elle était sortie si lière et si triomphante !
L'abbé emporta cette promesse avec l'empresse-
ment d'un avare qui va enfouir les premières pièces d'un trésor.
— Enfin, voilà un succès! se disait-il. Hélas! ajoutait avec mélancolie l'athlète éprouvé, je croyais avoir vaincu le démon le jour où j'ai décidé M^^^ Simione à ne pas aller au ciiâteau ; il paraît que je n'avais fait que le défier.
La baronne pleura des larmes de joie en apprenant le retour prochain de Simone.
— N'est-ce pas, dit-elle à l'abbé, que M. Emmerie se trompe? Voilà bien mon enfant, mon seul enfant, puisque celle-ci est ma récompense et que l'autre est mon châtiment !
La veille du jour choisi pour la rentrée de Simone à la maison maternelle, l'abbé Marceliin, qui n'avait pas quitté Paris, reçut un billet dont la lecture sem])la l'émouvoir; il se rendit en toute hâte chez j\l'«e de Bruval.
— Dieu veut nous .éprouver encore, madame, lui dit-il en l'abordant; il va rappeler à lui le protecteur de M. Simon. J'apprends à l'instant, de la part de ce dernier, que M. Emmerie est très-malade; on désespère de le sauver.
La baronne leva les yeux au ciel.
— Que la volonté de Dieu soit faite, dit-elle , et puisse- t-il envoyer à cet homme la pensée du repentir î
— Mais qu'allons-nous faire de Simon? demanda l'abbé.
— Je n'ai pas le droit de le chasser, répondit Antonine. Celle maison est la sienne. Qu'il y rentre.
— Mais Mi'e Simone?
— Puisqu'il me faut clioisir, reprit M'"e de Bruval avec résignation, je ne puis pas chasser l'enfant ingrat que j'ai besoin de ramener à l'amour. Simone était une consolation, je n'en étais pas encore digne. Priez-la de m'aimer toujours. Nous nous rencontrions au pied des autels, dites-lui que je lui assigne toujours ce rendez-vous. Peut-être que Simon finira par nous faire grâce. Peut-être que M. Emmerie lui facilitera l'indépendance, et que son ambition l' éloignera d'ici. Jusqu'à ce testament qui nous dira la vérité dans quelques mois, je ne suis pas libre, j'appartiens au doute; quand je saurai mon devoir, tout s'arrangera... Que vous écrit Simon?
— La maladie de M. Emmerie et le désir de ce dernier de s'entretenir avec moi.
— M. Emmerie a eu des torts envers vous, peutêtre veut-il s'en excuser... S'il vous parlait do moi, dites-lui que je lui ai pardonné... ou [)lutot, comme je fus sa complice, dites-lui qu'il me [)ardonne... Moi, je vais prier.
L'abbé Marcellin trouva le salon de M. Emmerie occupé j)ar des visiteurs. Un journal, [)eut-être la
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Charte catholique , avait annoncé la maladie de l'académicien, et de toutes parts arrivaient les demandes de nouvelles. Les membres de l'Institut s'inquiétaient de la santé de leur collègue, les uns y voyant un fâcheux pronostic pour eux-mêmes (chaque décès est une sommation faite aux survivants), et les autres ayant promis leur voix à tel ou tel candidat , en prévision d'une vacance. On savait aussi que M. Emmerie, honoré d'une mission politique en Russie, était en passe d'entrer dans un ministère ; il était alors de bon goCit pour certains solliciteurs de se faire inscrire chez lui; à son rétablissement, il aurait bonne mémoire de ces inquiétudes. Les vanités à satisfaire et les clients de toiite célébrité venaient ou envoyaient savoir comment l'illustre écrivain avait passé la nuit. Quant aux amis , il eût été bien difticile de les démêler parmi ces courtisans ; peut-être attendaientils tranquillement chez eux l'annonce de la mort pour figurer au convoi, dans l'attitude désolée si convenable et si bien constatée par les journaux en toute circonstance solennelle !
31. Marcellin, en regardant autour de lui, pensait à la vanité de l'orgueil ; il donna son nom et fit demander M. Simon de Bruval.
Celui-ci s'empressa d'accourir, il avait une gravité mystérieuse. On eCit dit un nouvel initié qui craint de trahir les secrets que son cœur vient de recevoir.
— Ali î monsieur, dil-il à l'abbé, quelle belle intelligence va s'éteindre !
— Est-il donc si mal? demanda le vicaire, intérieurement clioqué de l'exclamation du jeunehomme qui pouvait croire à la mort d'un père.
— Les médecins laissent peu d'espoir, reprit Simon; la dernière consultation est fort alarmante.
— Il est ]3ien certain qu'il m'a fait demander, n'est-ce pas? dit l'abbé.
— Je n'aurais pas osé , monsieur, vous faire venir sans sa volonté expresse. Il a reçu déjà la visite de M. Lemcrle; aussi ai-je lieu de penser que les intérêts dont il veut vous entretenir sont moins ceux du ciel que ceux de la terre.
— Les uns sont parfois solidaires des autres, dit «-'ravcuîcnt ral)l)é. Veuillez le prévenir que je suis
là...
— Entrez dans son cabinet. Il a auprès de lui M. le duc de H... qui vient de la part du roi. Mais dès qu'il sera sorti...
— ()!i ! Dieu peut attendre que le roi ait lini ! Allez, monsieur.
Simon s'inclina et ouvrit la porte du cabinet de M. Emmcrie. L'abbé Marcellin entra dans le sanctuaire i\o l'acndémicien. Ce cabinet était luxueux. Ln oiiln' admirable faisait une place à chaque objet
d'ajt, à chaque livre , et si un grain de poussière était tombé par mégarde sur les meubles , il eût trouvé à coup sûr un socle doré pour servir à lui seul. Un Christ en croix par Prudhon, un portrait de M. Emmerie peint par Gérard ; une magnifique gravure représentant S. A. R. le comte d'Artois et tenant juste la place qu'avait occupée sous l'Empire l'image de Napoléon; une bibliothèque où pas un roman ne venait trahir que le maître avait fait des romans ; un bureau d'Jiomme d'État, où tout était discrètement serré,- rangé, casé ; cette splendeur académique qui ne dit rien au cœur et qui ne parlait ni d'amour, ni de gloire, ni de poésie, dans cet appartement d'un homme célèbre qui avait, dit-on, aimé souvent et fait des livres d'amour, cette étiquette de l'acajou, de la dorure et du bronze, cette dignité des meubles, tout respirait un contentement de soi, un culte de sa personnalité dont le vulgaire était dupe, mais auquel un observateur ne se fût pas trompé. Ce cabinet était un mensonge ; mensonge poli , courtois , qui semblait faire accueil à tout le monde, mais qui en réalité ne disait rien, et servait à dissimuler la physionomie véritable du maître.
M. Marcellin n'était pas un observateur bien subtil ; pourtant, il sentait, dans la bonne grâce sévère de cet ameublement, une fausse majesté. Il n'eut pas , au surplus, le temps de s livrer à de longues médita-
lions sur ce sujet; Simon vintlc'préveiiir que M. Emmerie était seul, et il entra dans la chambre du malade.
Cette pièce, interdite ordinairement aux visiteurs et aux parasites, mentait raoins , ou, pour mieux dire, ne mentait plus. En dépit de son ambition, M. Emmerie n'avait pu se résoudre à ne pas être installé selon ses goûts dans le retrait le plus intime de son temple. Aussi la chambre à coucher ressemblaitelle fort peu au cabinet. L'homme d'État faisait peau neuve, en franchissant le seuil et devenait l'homme des romans licencieux du Directoire. Des rideaux de soie rose tamisaient le jour. Des tapis rap])ortés d'Orient par un collègue do l'Institut, mais que n'avaient jamais foulé des pieds d'académicien; une pendule sur laquelle le Zéphire le plus galant du monde embrassait une Flore passablement émue, tenait le milieu d'une cheminée encombrée de petits tlacons dans des gaines d'or, de cliandeliers mythologiques, de baguiers surchargés de bagues; dfe chaque côté e la glace pendaient des miniatures d'isabey, qui étaient autant do Irojjhées indiscrets. ïouu s les muses dont s'était in3[)iré M. Emmerie étaient là dans le plus souriant négligé. Quelques pcliies fadaises se mêlaient à ces souvenirs. Là, une boucle de cheveuv sur un fond de salin blanc, ici un ciiiffre tracé en perles. Les fauteuils, avec des bras 1er-
minés en COUS de cygne de cuivre doré, étaient recouverts de soie rose galonnée; le lit, en acajou, avec des incrustations de cuivre, avait plus de dentelles que les falbalas d'une douairière ; la courtepointe était de satin ; l'oreiller était brodé. Une glace occupait le fond de l'alcôve, et, à la tête ainsi qu'au pied du lit, les rideaux relevés permettaient d'admirer deux pastels du dix-liuitième siècle qui ne pouvaient être des portraits de famille qu'à la condition d'outrager la mémoire de ces parentes de M. Emcrie, tant le costume et l'attitude étaient profanes. Une psyché, bien nécessaire à un homme qui avait endossé tant d'uniformes, était dressée dans un angle de cette chambre. Une petite porte donnait accès dans un boudoir d'oi^i s'échappait un vague parfum. C'était la sacristie.
J'allais oublier, sur une commode, parmi des boîtes du plus beau travail, un buste en marbre de M. Emmerie. Hélas! l'image sculptée était d'un Apollon triomphant, et la réalité faisait de l'original un masque endolori qui ne symbolisait plus que les der nières défaites. L'académicien était bien cltangé Comme tous les voluptueux vernis de stoïcisme . M. Emmerie, àla première contraction de la douleur, avait fait craqueler et tomber en écailles cette dignité de sa physionomie. On voyait dans ses yeux, qui interrogeaient les visiteurs, une inquiétude croissante.
La bouche essayait de rattraper un sourire dont le secret lui échappait; de temps en temps, il se tournait péniblement sur son oreiller , et se regardait dans la glace placée au fond de l'alcôve.
Quand M. Marcellin entra, M. Emmerie sortit de ses couvertures sa main longue et décharnée, et la tendit au vicaire. L'abbé serra cette main dans les siennes avec bonhomie.
— Je vous ai prié de venir, monsieur l'abbé, dit d'une voix à peine distincte l'académicien, parce que vous êtes l'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés... peut-être le seul, et que je suis bien aise de ne pas quitter ce monde en le méprisant trop. Votre vue me donnera des illusions et des regrets; asseyez-vous, monsieur.
L'abbé roula un fauteuil au pied du lit, tout en se demandant ce qu'il fallait comprendre, et ce que signifiaient ces étranges paroles. Simon, grave et immobile, était debout à l'angle de l'alcôve -, il étudiait, il apprenait comment un liypocrile doit mourir.
— Vous excusez, n'est-ce pas, monsieur, cette fantaisie d'un mourant? reprit M. Emmerie.
— D'autant plus volontiers, monsieur, répondit Tabbé Marcellin, que je suis convaincu qu'il y a une autre curiosité encore dans votre démarche.
— Et laquelle? demanda M. Emmerie en s'accoudant.
— Celle de savoir, par exemple, les consolations el les espérances que nous pouvons donner à la dernière heure.
M. Emmerie eut un petit tressaillement ; il regarda l'abbé qui souriait avec encouragement, il regarda Simon, qui s'empêchait de sourire avec ironie, puis il dit :
— Est-ce que vous croyez que vous allez me confesser, par hasard ?
— Je ne suis guère bon à autre chose, répondit M. Marcellin devenant grave.
Un silence suivit ces paroles. M. Emmerie ramena sa couverture sur sa poitrine, comme si le souffle de l'abbé pouvait le refroidir.
— Si je vous gêne, monsieur, demanda Simon, je vais me retirer.
— Oh ! vous ne me gênez pas , mon ami , dit M. Emmerie, mais si vous voulez bien nous laisser seuls...
Shnon salua et sortit de la chambre.
— Monsieur l'abbé, reprit le malade, j'avais des excuses à vous faire ; je suis pour quelque cfiose dans votre exil ; mais hâtez-vous de me demander une réparation. Sa Majesté veut bien envoyer prendre de mes nouvelles. Le duc de B... m'a tâté le pouls ; peutêtre bien espérait-il ne plus le sentir battre î..o on
n'attend que ma guérison pour refaire un minisliTe, et si j'y tenais absolument, on me nommerait ministre in extremis... Vous le voyez donc bien, monsieur l'abbé, demandez-moi quelque chose. Je suis au mieux avecle roi; il est ^rai que je suis également au mieux avec la mort : aujourd'hui en faveur, demain je serai forcément disgracié!
M. Eramerie avait la fièvre et parlait avec vivacité, comme un homme qui cherche à enfouir une idée importune sous l'amoncellement des mots. L'abbé Marcellin le regardait avec l'attention persistante d'un juge qui ne se satisfait pas de premiers balbuliemenls et qui attend un aveu suprême.
Les deux yeux ouverts de l'abbé Marcellin, inllexibles dans leur douce fermeté, pesaient sur le moril)ond. M. Emmerie seml)lait souffrir davantage, depuis que cet honnête homme était là; il regrettait de l'avoir fait venir, et ])Ourlant il avait peur de le voir s'en aller.
— Vous savez sans doule, monsieur l'abbé, dit-il e^i cherchant à dominer son oppression, pourquoi je suis dans mon lit? Ah! la pohtique! nous croyons que c'est une science ; ce n'est souvent qu'une question d'hygiène. Un ambitieux qui se laisse enrhumer est un sot. Je voulais être ministre et je n'ai pas su me préserver d'un refroidissement. J'étais, il y a six jours, à la grande procession du Vœu de Louis XllI. Tout le monde devait s'y trouver, et moi, avant tout le monde. Il faisait une température du Sénégal ; nos éghses sont si froides l'été, que je suis passé brusquement de l'Afrique au Groenland, et que j'ai attrapé une fluxion de poitrine. 11 paraît qu'elle s'est compliquée d'autre chose... et malgré les mensonges du docteur, je sens bien que je vais mourir pour ma foi. C'est un dénoûment que je n,' avais pas prévu... L'abbé Lemerle m'assure que cela me sera compté là haut; je ferais bien volontiers crédit.
L'abbé MarceUin, si sévère qu'il fut pour M. Emmerie, n'avait pas pu s'attendre à ce persiflage, contraire aux habitudes calmes, réfléchies, précautionneuses de l'académicien. Il fallait qu'il fût bien troublé pour ôter ainsi son masque; il fallait qu'il eût bien peur pour s'efforcer de railler ainsi.
Le prêtre gardait le silence, le malade reprit :
— C'est peut-être une fin ridicule que de mourir d'une mauvaise procession! Cherchez donc la gloire,
écrivez donc des livres, ayez donc de l'ambition, pour être emporté par un rlmme de marguillier! Aîi ! j'en rirais, si je devais en guérir. Mais je connais quelqu'un qui en rira bien, c'est ce diabolique Simon.
L'abbé pensa que peut-être ce nom ainsi amené était une avance, une offre de transition ; il voulut venir en aide.
— M. Simon, dit-il, ne rit pas des devoirs religieux.
— Oh! dites seulement qu'il ne rit pas... A propos, je lui laisserai ma fortune, à ce garçon! 11 a de l'intelligence, du savoir ; je ne sais pas si j'aurais fini par l'aimer, mais nous nous entendions. C'est une nature âpre sous son velours. Il lui manque un peu de mépris pour lui-même: il sera charmant, après sa première bassesse. Je veux qu'il arrange son avenir à sa fantaisie : je veux aussi faire quelque chose pour justifier la confiance de M'"^ (\ç Bruval. Vous lui direz, n'est-ce pas, qu'elle n'ait rien à craindre ; son fils sera moins tenté de la torturer. 11 aura mon duvet et un nid trop beau pour lui. il ne retournera |»as au pigeonnier... N'aUez pas croire, monsieur l'abbé, que ce soit une faiblesse paternelle qui m'ait fait faire ce testament. Non, j'ai pensé surtout à la l)aronne; pauvre Antonine ! je n'ai pas son portrait ; mais j'ai son tils. Je ne saurais mieux employer ma fortune
qu'à réparer ce qui est réparable. Elle m'avait chargé d^ lui trouver un enfant. Je fais plus que de le trouver, je l'en débarrasse. ^
— Monsieur, dit rabl)é Marcellin d'une voix grave et en se levant, je reporterai vos paroles à M">e de Bruval. N'avez- vous rien de plus à me dire?
— Ob ! ne partez pas! dit M. Emmerie en dégageant ses mains de la couverture... causons encore...
L'abbé se rassit et resta muet, regardant toujours M. Emmerie du même regard bienveillant et intrépide. Le malade sou ffrajt beaucoup, des rougeurs lui montaient au front : il se retourna pendant quelques minutes et parut disposé à s'assoupir.
M. Marcellin lit un mouvement, M. Emmerie se rejeta brusquement de son côté.
— Ne partez pas! répéta-t-il avec force.
— Alors, mon frère, ayez le courage d'être humble, répondit M. Marcellin d'une voix caressante, et confessez-vous !
— Je vous y prends, monsieur l'abbé! vous aussi, vous voulez me forcer à des indiscrétions! Me confesser ! par exemple ! il ne me manquerait plus que cela pour achever la fin du marguillierî
— C'est pourtant pour vous confesser que vous m'avez fait venir, reprit avec hardiesse le vicaire en regardant M. Emmerie bien en face.
Le mourant pâlit, une lueur passa devant ses yeux, il abaissa ses paupières, parut ,se recueillir, se consulter, et dit enfin :
— Je n'ai plus d'intérêt, monsieur l'abbé, à faire des politesses à l'Église. Elle m'enterrera bien sans cela ! à quoi bon me confesser ?
— A quoi l)on se mettre en règle avec Dieu? s'écria le i)rêtre.
— On ne nous écoute pas, monsieur l'abbé, dit l'académicien avec un sourire, ne parlez pas si
fort. •
— Monsieur, reprit M. Marcellin en se penchant avec sollicitude sur le lit du malade, vous souffrez (l'une fausse honte, vous luttez contre une pensée de repentir et de salut. Ayez le courage de m'ouvrir votre cœur.
-- Mon cœur, je l'ai mis en volume, dit-on ; c'est mon cœur qui m'a fait entrer à l'Académie ; s'il faut le même pour entrer au ciel, tant pis pour le ciel! je vous en avertis.
— Comme vous devez souffrir, pour blasphémer ainsi , dit le prêtre en haussant doucement les épaules.
— Souffrir? oui, je souffre, mais c'est de me sentir niais, ridicule et poltron, réijliqua l'académicien en se soulevant sur son séant. C'est d'être placé dans
cette alternative, ou bien de continuer Ja comédie que j'ai jouée de mon vivant, à une lieure où j'aurais envie d'être sincère, c'est-à-dire de me dégrader encore par des petites hypocrisies ; ou bien de vous montrer l'ignorance et la puérile obscurité d'un esprit qui a tant joué à la dévotion, qui s'est tant habitué aux sentences officielles, au cérémonial de la foi , qu'il n'ose ni consentir à des grimaces qui lui répugnent, ni se passer de ce qui lui semble l'indispensable accompagnement d'une mort de bonne compagnie.
— Comment! monsieur, c'est à ces petits combats qu'une inteUigence comme la vôtre peut s'arrêter?
— 11 s'agit bien ici de mon intelligence, et que me parlez-vous de petits combats? demain, je ne serai plus un grand homme que sur l'épitaplie de mon tombeau, et, ma foi, si immortel qu'on ait tâché de devenir, on y regarde à la façon de franchir le pas; surtout quand on a si bien mêlé dans la vie le réel au factice, l'ambition à la conscience, qu'on ne trouve plus que le vide dans son cerveau, que la nuit devant ses yeux. Vous croyez peut-être que je voudrais être un béat, et que je serais ravi de mourir confessé, absous et pardonné, dorloté dans votre, absolution? Non, ce calme me semblerait humiliant pour un homme comme moi. Ce que j'envie, ce qui
me rendrait heureux et fier, ce serait la certitude absolue dans la négation. Dites-moi donc quelque bonne folie qui m'irrite, parlez-moi d'un mystère qui me révolte, pour que je puisse faire illusion à ce doute absurde qui m'étrangle, et pour que je puisse nier sans mentir, moi qui ai tant menti quand je feignais de croire.
M. Emmerie , en parlant ainsi d'un ton amer , où le rire se mêlait à une sorte de fureur froide, était effrayant à voir. L'abbé, qui sattristait, lui répondit :
— Un mystère! vous voulez que je vous parle d'un mystère? Vous en toucliez un qui est incompréhensible, c'est la mort. Essayez donc de vous en moquer !
— Ah ! reprit l'académicien en secouant sa tête inondée de sueur, j'ai vu mourir pendant la Révolution, sur la guillotine et ailleurs, bien des gens qui n'étaient pas membres de la Congrégation et qui mouraient sans se confesser, l'espérance aux yeux, le sourire aux lèvres. Ils invoquaient la patrie , la liberté. D'autres, des savants, se sont endormis en niant l'Évangile avec une douceur et une sérénité admirables. C'est celte mort-là que je veux ; elle est la seule digne d'un homme d'intelligence ; elle vous laisse libre jusque dans le tombeau.
— Pourquoi donc no la trouvez- vous pas, cette
29a LA VOIX DU ^ SANG
sérénité? dit l'abbé Marcellin; je vais vous le dire, moi. L'homme qui touche gravement, sérieusement aux problèmes éternels, peut rencontrer le doute sans s'y blesser, s'il ne cherche pas par ignorance, par vanité, par futihlé ; si sa conscience droite et pure le conduit; s'il nie avec la conviction qu'il mettrait à prier; le sentiment du devoir rempli donne à sa mort la sérénité de la foi. Dieu est derrière tout ; il ne s'irrite d'aucune question loyale -, voilà pourquoi des faux chrétiens pourraient envier la mort des vrais savants. Apprendre, chercher, sont des actes de désir et d'amour. La conscience est la premiière Église; arrêtez-vous à ce seuil-là : si vous vous en relevez absous, je réponds du reste. Oui, croire à un drapeau, à une idée, à un principe, c'est se fortifier d'une essence divine, et l'on peut regarder la mort en face. Mais ceux qui ont joué avec tout, qui ont ri de tout, qui ont fait de la piété un costume et du doute une nudité, les hypocrites qui ont nié par orgueil et cru par faiblesse, ceux-là, monsieur, ont peur de mourir, et avec raison. Allons! du courage, mon frère, que je ne sois pas venu pour assister à votre dernière ironie! Cette agitation est un l)on symptôme ; n'essayez pas de vous rappeler la vie ; vous ne l'emportez pas dans la mort. Faites-vous ]iuml)le et repentant. Le repos viendra.
— Mais, après tout, jo puis guérir, reprit M. Eaimerio... Je me sens mieux que ce matin... rien ne me force b vous donner déjà cette satisfaction... Plus tard, vous reviendrez, nous en reparlerons.
— Ne me laissez pas sortir, mon frère, dit l'abbé Marcellin en insistant ; que" vous guérissiez ou non, peu importe à votre éternité! quelques jours de plus ou de moins ne changent rien à l'immuable.
— :Mon éternité ! reprit M. Emmerie , dont la tièvre augmentait, el en ricanant; vous voulez parler de mon titre d'académicien? Aliî monsieur l'abbé, ne nous y fions pas ; j'en ai bien vu mourir, des immorlels!
— Mon frère , remettez-vous ! iNe clierchez pas à vous étourdir par de vaines et sacrilèges paroles. Au nom du Dieu vivant, voulez-vous faire un acte de foi?
— Parbleu! s'il ne s'agissait que d'un acte, monsieur l'abbé, nous serions d'accord. J'ai été à la procession et j'en meurs! c'est une preuve, colle-là. Débitez-moi, si vous le voulez, quelques patenôtres, je dirai amen, cela suffit.
M. Marcellin fronça le sourcil; cette résistance désespérée et de mauvaise foi le navrait.
— Pourquoi m'avez-vous fait venir? deraanda-t-il
avec sévérité. Était-ce pour insulter en moi le vieillard et le prêtre? Adieu, monsieur.
Et il fit un mouvement pour se retirer. M. Emmerie sortit à moitié du lit avec un véritable effroi :
— Restez! restez! s'écria-t-il.
— Je reste si vous voulez vous soumettre.
Le mourant laissa retomber sa tête sur son oreiller.
— OIj! vous êtes cruel, murmura-t-il en serrant les dents. Vous voulez me contraindre à me moquer de moi. Est-ce que je puis mentir encore? Et, pour être sincère, est-ce que j'ai une opinion assez ferme? Oh ! ce.doute, ce doute absurde! dire que je ne sais ni croire, ni nier! Voyons, convertissez-moi : faites -moi prendre au sérieux ce que j'ai bafoué; vous ne pouvez pas me laisser mourir bêlement comme un homme qui n'a jamais réfléchi! Je redoutais ce moment-ci. Ah! que je voudrais être athée!... Mais ce trouble qui vient de l'esprit gâté, du cœur obscurci qui ne trouve pas un argument, voilà le comble de la folie et du mal.
L'abbé vit une larme dans les yeux de l'académicien, il espéra la victoire.
— Mon fils, dit-il avec une voix caressante , ne tremblez pas et ne vous irritez pas contre vousmême. Je sais bien que cette colère est une première
LÀ VOIX DU SANG 50 i
contrition. Ne cherchez pas de formule. Offrez votre cœur simplement. Oubliez ma robe et mon caractère; je ne suis pas un prêtre, je suis votre ami. Eli bien! faites un acte d'amitié.
Les forces de M. Emmerie commençaient à s'épuiser. Son inteUigence , qui se raidissait contre la fièvre, se lassait enfin; il regarda le prêtre avec des yeux qui se troublaient, un étouffement lui imposa silence; lorsqu'il put murmurer quelques mots :
— Allez-vous-en, dit-il à l'abbé Marcellin, je veux du repos... j'ai peur de vous... Qu'on m'envoie chercher l'abbé Lemerle, je m'entends mieux avec lui... il me comprend... Partez, partez...
L'abbé ne bougea pas, il prit la main du moribond dans les siennes et attendit un réveil de ses forces. Mais la fatigue de cet entretien parut avoir hâté l'heure de la mort. xM. Emmerie tomba dans une sorte d'engourdissement qui pouvait n'être qu'une |)hase de l'agonie.
L'abbé comprit que sa tache était interroni[)ue, il courut à la sonnette et l'agita.
— Un médecin! s'écria-t-il, «juand on entr'ouvril la porte.
Presque aussitôt, le médecin, ([ui allendait avec assez de mauvaise humeur dans le salon la (in de ce lêle-à-lête, entra avec Simon ; il alla droit au malade, lui tàta le pouls, écouta sa respiration.
502 LxV VOIX DU SANG
— Vous lui avez fait bien du mal, monsieur, dit-il au prêtre.
L'abbé ne répliqua pas et resta immobile.
— Votre ministère n'a plus rien à tenter ici pour 1« moment, continua aigrement le médecin... S'il retrouve sa connaissance et s'il veut yous revoir, nous vous appellerons.
L'abbé hésita à sortir de la chambre ; mais l'accablement du malade était si profond, que tout effort religieux était en ce'moment inutile.
— Monsieur, dit-il à Simon, je ne quitte pas cette maison, où je suis entré par la volonté de M. Emmerie; je vais demander à Dieu la grâce de l'entretenir encore; s'il retrouve sa connaissance, vous m'appellerez.
Simon s'inclina avec respect, sans répondre. L'abbé Marcellin alla dans le salon, s'agenouilla dans un coin, prit son livre d'heures et se mit à prier. Plusieurs fois il entendit les sonnettes retentir, on allait et venait ; les personnes qui attendaient des nouvelles chuchotaient à voix basse. L'abbé craignit qu'on no voulût plus le rappeler dans la chaml3re, ou qu'on ne l'y rappelât que quand il serait trop tard. Au bout d'une grande lieure, il se décidait à j rentrer, quand la porte de cette chambre s'ouvrit et quand l'ablié Lemerle en sortit.
— Vous ici! dit ral)bé 3[arcclhn avec surprise.
LA VOIX DU SAî^G Ô05
— M. Emmcrie m'a l'ait demander en toule hâte, je suis accouru, répondit M. Lemerle.
— Mais je ne vous ai pas vu entrer, fit le vieillard.
— J'ai passé par le cabinet.
Un petit silence suivit ces paroles; les deux prêtres se regardcaient.
L'abbé Marcelliri, dont le cœur était incapable de mêler le moindre levain de rancune ou de dépit à la pensée de son devoir, sourit avec douceur.
— Je me félicite du renfort que vous m'apportez, dit-il à son ennemi; à nous deux, nous triompherons.
Et il fit un pas pour entrer. L'abbé Lemerle lui barra presque le passage.
— Il n'y a plus rien à faire, dit ce dernier avec componction.
— Quoi î vous vous rebutez ! demanda M. Marcellin.
— De quoi me rcl)utcrais-je? M. Emmerie a reçu ma parole en chrétien, en (ils soumis.
— C'est impossible! s'écria à son oreille le pauvre abbé Marcellin.
— Impossible, qu'un bomnie de cette piété ail couronné sa vie par un acte de foi? Vous doutez do ma pa !()!(,'?
504 LA VOIX DU SÂiNG
— Mais pourtant...
— Prenez garde au secret de la confession, inlerrompit M. Lemerle avec un sourire ironique.
— Monsieur, dit l'abbé Marcellin en relevant la tête avec une dignité simple, je suis heureux d'apprendre que votre conscience est satisfaite de votre entretien avec M.Emmerie; la mienne a besoin de ce même bonheur. Permettez-moi d'entrer.
— Mais c'est inutne, monsieur, dit l'abbé Lemerle en le retenant un peu par la manche. M. Emmerie est mort.
— 11 est mort! s'écria tout liautM. MarcelUn, qui sentit un frisson le glacer des pieds à la tête.
Le saint homme se demandait tout bas avec épouvante ce qui avait pu se passer, et qui des deux, du mourant ou du prêtre, avait cédé.
— Vous ne me refuserez pas au moins la grâce de prier pour le mort, dit-il en cherchant à dominer son émotion.
L'abbé Lemerle s'effaça pour laisser passer son rival. M. Marcellin entra dans la chambre et alla droit au ht. Le visage de M. Emmerie n'était pas changé. Sur ses lèvres, serrées avec force, le sourire dédaigneux avait persisté, mais il semblait qu'il fût plus profond, plus sarcastique que pendant la vie.
— 0 masque indéchiffrable! se dit le vieillard en
conleniplant celle figure, lu ne me diras pas Ion secret, Dieu seul le sait.
Et, s'agenouillanl devant le cadavre, l'abbé pria du fond du cœur pour le grand hypocrite qu'il n'avait pu amener à la franchise.
Quand il revint dans le salon, M. Marcellin fut étonné de le trouver désert. Les courtisans de la dernière heure étaient partis. Simon s'entretenait des obsèques avec M. Lemerle. Le vieux prêtre sortit de la maison avec un deuil véritable; il pleurait l'homme qu'il avait méprisé.
La baronne de Bruval attendait son retour avec une grande anxiété :
— Eh bien?... lui dit-elle en l'apercevant et en essayant de déchiffrer sa pâleur.
— Prions pour lui, madame, répondit l'abbé. Antonine fondit en larmes.
— Je ne rougis pas devant vous, mon père ; vous savez si le repentir a laissé place dans mon âme à un autre sentiment; et pourtant il me semble que j'avais gardé tout au fond quelque racine de ce premier et coupable amour. Je n'ai jamais [)u le liaïr; je respectais malgré moi l'illusion (pii me l'avait fait choisir... Que vous a-l-il dil j)()ur mes enfants et pour moi?
M. Marcelhn ne raconta ([ue la partie de l'entretien
ÔOG LA VOIX DU SAÎSO
qui concernait Simon ; il exp.liqua les intention^ de M. Emmerie relativement à sa fortune.
— Il connaît bien Simon, dit la pauvre Automne. Hélas! faut-il le remercier de ce qu'il a songé à m'épargner la présence de ce malheureux enfant... de mon fils peut-être î
Le lendemain, tous les journaux racontaient les derniers moments de M. Emmerie. Voici l'entrefilet qui parut dans la Charte catholique:
(( La littérature vient de perdre un de ses chefs les » plus glorieux, la France un de ses plus nobles en- )) fants, le roi un de ses plus fidèles sujets, et la re- » ligion une de ses plus chères conquêtes.
» M. Félix Emmerie, membre de finstitut, clie- » valier des ordres, etc., etc., est décédé hier, dans » son domicile, rue Jacob, 46, après une douloureuse » et courte maladie. L'illustre académicien, dont le » zèle pour les intérêts du trône et de fautelne con- )) naissait point d'empêchements, avait voulu, malgré » un commencement d'irritation de poitrine, prendre » part à la procession du Vœu de Louis XIIL
» On sait quelle magnifique journée ajouta aux )) splendeurs de cette cérémonie. Mais la température » extraordinaire de ce jour-là devait être funeste à )) M. Emmerie, à cause de la brusque transition
» du soleil à la fraîcheur de l'église. Un frisson le )) saisit et il ne quitta le cortège que vaincu par le » mal.
» Le lendemain, les nombreux amis de M. Emmerîe » apprenaient par les médecins le peu d'espoir qui » leur restait, et, depuis ce moment, tous les efforts » tentés pour faire mentir la science furent infruc- » tueux. M. Emmerie est mort dans la maturité de » son talent, dans tout l'éclat de sa gloire Sa Majesté, » qui l'avait fait venir plusieurs fois pour s'entretenir » avec lui de diverses combinaisons ministérielles, w n'a cessé d'envoyer demander de ses nouvelles. » M. Emmerie, que les derniers représentants de la » littérature impie et sensuelle dudix-liuitième siècle » s'étaient flattés de compter dans leurs rangs, avait » formellement désavoué les œuvres un peu légères » de sa première jeunesse ; il a nommé M. Simon » de Bruval son exécuteur testamentaire, sous la con- » dition de retrancher de tousses livres ce qui ne )) serait pas strictement conforme au dogme et à l'es- » prit de notre sainte mère l'Eglise ; il est mort dans » les sentiments d'une piété exemplaire, bénissant » Dieu avec humilité de ce qu'il avait bien voulu » choisir une occasion solennelle comme la procession » du Vti'U de Louis XIII pour le rappeler à lui. » M. Emmerie a fait, (ht-on, des legs considérables à » diverses fondations pieuses.
» La mort de ce grand homme de bien, de ce roya- )) liste fidèle, de ce iils soumis de l'Église, laisse à » l'Académie et dans les conseils du roi un vide qui ne )) sera pas comblé, et dans tous les cœurs un deuil » qui ne s'effacera pas. »
Huit jours après celte mort, personne dans le monde n'y songeait plus. On fit d'ailleurs des obsèques magnifiques. Toutes les palmes de l'Institut ombrageaient le cortège. Une voiture de la cour suivit les voitures de location. Quelques paroles trempées de ces larmes qui menacent toujours et qui ne coulent jamais furent répandues sur sa tombe. Mais le lendemain on s'occupa d'un remplaçant pour le fauteuil et pour le portefeuille.
M. Emmerie, bien et dûment empaqueté dans ses oraisons funèbres, expédié vers le paradis avec les recommandations de l'abbé Lemerle et de toute la Congrégation, arriva-t-jl à son adresse? Personne, au fond, ne s'en inquiéta. L'essentiel était fait, puisque les convenances avaient été observées et que cette mort, loin d'être un scandale, était une édification.
Seuls, fabbé Marcellin et M'"e de Bruval s'alarmèrent. Se comprenant et s'unissant dans le même doute, ils allèrent prier tout bas et souvent, dans les églises, pour le salut de cet orgueilleux liypocrite et
LA VOIX DU SANG oOO
(le ce faux homme supérieur dont la tin resta pour eu\ un douloureux mystère.
Antonine ressentit de cette mort un redou])lGment de honte pour sa faute passée, un redoublement d'ardeur pour le pardon du ciel. Le moment approchait d'ailleurs qui devait dénouer l'énigme de sa vie. La mort de M. Emmerie ne précéda que de quelques mois l'ouverture du testament du colonel Ouincy.
Simon et Simone avaient atteint leur vingt et unième année. Le jour de celte date solennelle, M'"e ele Bru val reçut la visite de M« Germanet. Il venait annoncer à la baronne l'heure et le lieu de la réunion. L'honnête notaire avait une physionomie compatissante ; il semblait embarrassé du nMe que la vengeance posthume de M. Quincy lui avait as-
signe.
\;e puis-je me dispenser d'être là, demanda
M'"^' de Bruval, et ne pouvcz-vous me communiquer
l'arrêt, sans m'exposer à rougir devanl... mes deux enfants ?
— La volonté du testateur est formelle, dit M*' Germanet ; toutefois, madame, il est des moyens de vous épargner laprem^ière émotion do cette lecture.
— Non, reprit Antonine avec courage, j'aurais tort d'éloigner ce 'dernier calice ; je l'ai attendu pendant bien longtemps, ce n'est pas pour le redouter au-
'jourd'ljui. J'irai, monsieur, je serai ponctuelle ; prévenez Simon et Simone; car, vous le voyez, je suis seule, abandonnée, et je tremble en pensant que le fils ou la fille qui me sera donné demain ne voudra peut-être pas m'accepter pour mère C'est ma dernière épreuve en ce monde ^ je la subirai fermement, courageusement... Me sera-t-il permis de me faire accompagner par M. l'abbé Marcellin ? c'est plus qu'un ami ; il m'a exhortée à la résignation, je veux qu'il soit témoin de son succès.
Me Germanet assura M^^ de Bruval que rien ne s'opposait à la présence de l'abbé. Au delà des assistants essentiels, la famille était libre.
Le vieux notaire prit congé de la baronne, en lui rappelant que le rendez-vous était fixé au- lendemain, pour deux heures précises dans son cajjinet.
• Enfm ce grand jour se leva ; la nuit fut une lente insomnie pour M^^e de Bruval ; aux premières lueurs,
elle se mit en prières, et elle alla entendre la messe à sa paroisse. Elle ne demandait rien à Dieu, s'en rapportant à sa décision ; elle eût craint d'outrager la nature, en fixant ses espérances sar Simone ou sur Simon. Elle s'interrogea seulement avec anxiété; elle repassa sa vie dans une heure, faisant appel à tous ses souvenirs, et cliercliant à surprendre un indice qui pût la guider, la préparer à la découverte qui l'attendait. Tache douloureuse et inutile! Le doute s'augmentait de la peur secrète, qu'elle n'osait s'avouer à elle-même, d'être obligée de repousser Simone pour reconnaître Simon. Mais si elle ne trouva dans la méditation aucun élément de découverte, elle y puisa du moins la force, et quand elle se leva (le sa chaise pour quitter l'éghse, il y avait presque un sourire sur ses lèvres.
Simone était venue .prier aussi; elle vil M^^e Je Bru val.
— Ma mère, lui dit-elle en lui tendant la main auprès du bénitier, dans quelques heures, je serai peut-être une orpheline ; bénissez- moi, si je ne dois plus vous revoir.
Simone était pâle; elle n'avait pas quitté ses iiabils de deuil ; elle iiabitait toujours avec Sophie (iirod, n'ayant pas osé retourner chez la.baronrie avant l'ouverture du testament, et redoutant toujours d'y rencontrer Simon.
3i2 LA VOIX DU SANG
M^^ de Bruval regarda la jeune tille avec un sentiment d'cimour et de reconnaissance qu'elle semblait vouloir comprimer; elle lui prit les mains, et, l'attirant tout près de son visage, comme pour lui parler dans un baiser :
— Tu me dis adieu, Simone... déjà ?
— Oh! ma mère, vous savez bien que si je ne suis pas votre fille, je ne puis m'exposer à retourner chez vous, à y rencontrer le meurtrier de Valentin !
— Tais-toi, reprit la baronne ; ne maudissons personne dans la maison de Dieu. Hélas! c'est surtout si tu n'es pas ma fille qne j'aurai besoin de te voir, de t'embrasser, de prendre courage.
Simone saisit les deux mains de M^^e cle Bruval et les baisa avec tendresse.
— Me pardonnerez-vous, dit-elle, de ne pas vous avoir rendue heureuse pendant vingt ans que vous m'avez aimée?
— Te pardonner, mon enfant ! mais c'est moi qui par mes doutes et mon malheur ai contristé et aigri votre enfance! Te pardonner! mais es-tu coupable de mes fautes ? Oh ! je prends Dieu à témoin que je te bénis et que jf^ te proclame mia fille. Il se peut que mon affection soit une méprise de la voix du sang ; elle n'en est pas une de mon cœur.
Simone se jeta dans les bras de la baronne. Quel-
ques instants après, fortifiée par la prière, le cœur affermi, les yeux animés d'une résolution héroïque, elles sortaient ensemble de l'église.
— A bientôt, ma mère, dit Simone en tâchant de sourire.
— A bientôt, ma fille, répondit la baronne, qui sourit tout à fait.
— Surtout pas de faiblesse, reprit la jeune fille avec un accent résolu.
— J'aurai du courage, tu verras !
Et, s'embrassant une dernière fois, elles se séparèrent pour se retrouver bientôt.
A deux heures très-précises, la baronne, accompagnée de l'abbé Marcellin, fut introduite dans le salon de Me Germanet; le notaire terminait quelques affaires et n'était pas là.
— Je suis fière d'être arrivée avant tout le monde, (lit la baronne, qui suffoquait un peu.
Le salon était rangé pour la circonstance , les fauteuils étaient mis en cercle. Une table recouverte d'un tapis était au centre. Cette symétrie froide avait sa solennité. Cette pièce resscml)iait à un tribunal.
ol4 LA VOTX DU SANG
— On attend donc bien du monde ? demanda la baronne d'une voix un peu émue.
— Tous les parents de M. de Bruval, sans doute, répondit l'abbé Marcellin.
— Quand je pense que ma vie va se dénouer ici, reprit la baronne en secouant la tête.
— Vous vous trompez, madame, c'est ici qu'elle va commencer.
— Oh! je n'ai pas besoin que vous me rassuriez, monsieur l'abbé. Laissez-moi seulement examiner mon Calvaire -, je n'oublierai jamais ce salon.
Un coup de sonnette retentit.
— Déjà! murmura la baronne, qui tressaillit.
La porte s'ouvrit pour donner passage à une sorte de paysan, cousin germain du colonel Quincy.
— Salut, madame et la compagnie, dit le rustre en éraillant le parquet de ses gros souliers; c'est bien ici qu'a lieu l'ouverture du testament? Enfin, on va donc connaître ses idées, au cousin!
Et après avoir cherclié du regard, par un sentiment d'humilité instinctive , quelque siège moins effrayant qu'un des beaux fauteuils de velours du salon, le marchand de bestiaux ( car c'était sa profession ) se résigna à s'asseoir, plaça son chapeau entre * ses deux genoux et se mit à examiner les splendeurs de l'appartement, tout en marmottant :
— Ça n'est jamais exact, les notaires de Paris! ra
lait des em])arras ! Je ne pourrai pas repartir pour me retrouver demain aumarclié de Nogent.
11 suffisait d'un regard pour s'apercevoir que ce parent n'était pas venu dans une autre espérance que celle de recevoir sa part de succession. La lecture d'un testament ne pouvait signifier autre chose pour lui que la délivrance d'un legs; il était à cent lieues de croire qu'il ne s'agissait dans la circonstance que d'une énigme de famille. D'autres tintements de la sonnette précédèrent l'entrée de quelques autres parents, tous de la même allure, tous venus du même pays et tous venus dans la même pensée. Les femmes avaient voulu accompagner leurs maris pour voir un peu Paris aux dépens de l'héritage. Ils regardaient la baronne avec un respect mêlé d'envie. Cette belle dame était leur cousine, après tout, ce qui les flattait; mais elle était la veuve du défunt et avait droit à l'héritage, ce qui les chagrinait. Quant à Antonine, elle ne comprenait pas cette convocation universelle.
— Le colonel n'eût voulu pour rien au monde se trouver en face de tous ces gens-là, dit-elle à voix basse h Marcellin ; mais il a été content de les envoj^er comme témoins de mon humiliation. Ce sont mes juges... mais je les défie bien d'être mes bourreaux, ajouta-t-elle avec un ])etit sourire de défi.
A peine achevait-elle ces mots, que la porte s'ouvrit et que Simon entra. 11 avait si doucement sonné
que son arrivée n'avait pas été annoncée ; il avait si doucement poussé la porte qu'il semblait avoir passé à travers les murailles, et il marchait si doucement qu'on ne l'entendait pas venir. 11 était d'une tenue irréprochable, en grand -deuil, comme s'il eût voulu, en affectant de regretter M. Emmerie, jeter une dernière injure à la baronne de Bruval et la contraindre à s'avouer sa mère. Sans qu'il fût mis avec luxe, on sentait dans son costume une certaine affectation décente à l'autorité de l'argent ; et le sentiment de cette supériorité, sans rien éclaircir dans son visage, lui donnait plus de décision. Depuis son héritage, il ouvrait davantage les yeux, mais son regard n'y gagnait pas. Sa pâleur était aussi plus habituelle ; il semblait queses passions secrètes, mieux compriméesou mieux satisfaites, fissent monter moins souvent des rougeurs fugitives à ses joues. Le diplomate avait gagné, le séminariste avait perdu. Supposez Tartuffe, héritier de M. Orgon, ayant maison à lui et vaisselle plate, et dites si V Imposteur ne relèvera pas la tête d'un cran ; sans compter qu'Elmire l'effarouchera moins et qu'il aura des facilités ailleurs pour tromper sa passion.
Les parents de M. Quincy, en voyant entrer ce monsieur si noir de costume et si blême de visage, furent pris tous de ce respect qu'on refuse aux tempéraments sanguins; ils crurent que c'était un magistrat et se levèrent en faisant de grands saints.
Simon vint droit à la baronne et lui baisa la main. Ce geste parut fort étonner 1^ parents de M. Quincy, qui n'avaient jamais rien fait de semblable ; puis, le jeune homme salua M. Marcellin et s'assit à côté de lui.
Quelques instants après, Simone entra à son tour. Elle était pâle aussi, mais sa pâleur n'avait rien de sinistre. Ses yeux, qui ne semblaient pas faits pour la mélancolie, avaient une langueur maladive; elle était en grand deuil comme son frère, mais quel deuil différent! Sa beauté empruntait un éclat nouveau à cette tristesse du costume, à cette douleur du visage. Elle parut surprise de ce nombreux auditoire, et regarda la baronne pour la rassurer et lui promettre un intrépide auxiliaire ; mais en même temps elle aperçut Simon et tressaillit. La haine ou plutôt le mépris qui couvait en elle parut vouloir faire explosion. Sa nature violente, que l'amour et la douleur avaient domptée, essaya de se révolter ; elle rouvrit les yeux, qu'elle avait fermés, et regarda Simon avec un éclair de provocation et de menace. Celui-ci, qui s'attendait à cet accueil, était superbe d'indifférence et d'ironie; il salua presque avec galanterie et attendit. Mais Simone n'était plus la jeune fille indisciplinée que nous avons rencontrée au début de cette histoire ; la tendresse avait exhaussé tous les foyers de son cœur, et son âme ne s'échauffait que pour rayon-
ner. Elle eut honte de lutter avec cet h^^ocrite ; elle eut pitié de la baronne; elle dédaigaa ces témoins grossiers, et, répondant à la politesse insolente de Simon par un mouvement dédaigneux des lèvres, elle détourna la tête et alla s'asseoir à côté de M^^e ^\Q Bruval, qui la baisa au front en lui disant tout bas : — Merci !
Me Germanet fit enfin son entrée. 11 salua le cercle, s'inclina plus particulièrement devant M™^ de Bruval, alla à la table et y déposa un large pli cacheté : c'était le testament. La chute du papier sur le tapis donna une commotion électrique à l'assistance. Tous les yeux convergèrent vers cette enveloppe. Voilà la fortune! se disaient les parents de M. Quincy. Voilà mon arrêt! se disait la baronne. Simon lui-même était ému. L'abbé MarceUin remua les lèvres, il priait. Antonine, pâle et sentant son cœur battre à coups redoublés, eut peur de mourir au premier mot; elle cherciia la main de Simone, et, l'ayant rencontrée, n'osa pas la prendre, tant elle la trouva froide.
Un petit bruit sec, qui n'était pas sans analogie avec le bruit d'un pistolet qu'on arme, troubla le silence. C'était un des grands cachets de l'enveloppe que Me Germanet brisait en le froissant. La baronne abaissa les paupières, comme si de ce papier sinistre allait s'échapper quelque vision, quelqu'un de ces génies que les contes orientaux enferment sous enve-
loppe; les parents de M. Quincy, au contraire, ouvrirent les yeux, écarquillèrent leurs prunelles, comme si le Pactole allait ruisseler en s' élançant de ce pli. Mais le notaire ne retira pas le testament de l'enveloppe, il reposa le paquet sur la table, regarda encore une fois autour de lui, parut faire le compte des assistants et dit :
— Il nous manque quelqu'un!
— Ob ! de notre côté, nous y sommes tous, dit le marcband de bestiaux.
La baronne, étonnée, dressa la tête. Quel était ce témoin attendu ? M^ Germanet ne se tourna pas de son côté, de peur d'avoir à répondre à une question qu'il pressentait; il posa gravement les deux mains sur la table et se mit à tambouriner légèrement.
— Est-ce que c'est un héritier... essentiel? demanda le marcband de bestiaux, qui paraissait être le chef ou du moins le pasteur de la famille.
M« Germanet sourit de cette dénomination d'iiéiitier, mais ne répondit rien. On attendit un quart d'beure, et Dieu sait quelle agonie ce fut pour M™e (ie Bruval! quel supplice différent pour les parents de M. Quincy! Le grotesque et le terril)le étaient en présence; dans ses combinaisons sournoises, le colonel avait été dramaturge habile. Toutes les passions étaient là, contenues, enchaînées, prêtes à éclater; tous les sentiments nobles, odieux ou ridi-
cules, l'amour dans ce qu'il a de plus sacré, l'ambition, la convoitise de l'or, la sottise, la prière et la liaine, tous les ressorts de l'humanité étaient là tendus ; et, arbitre suprême, providence triviale, dominant ces intérêts divins et terrestres, le notaire, M^ Germanet, n'avait que quelques pages* à lire pour déchaîner, irriter ou satisfaire toutes ces passions.
Au bout d'un quart d'heure, la sonnette fut violemment agitée. On entendit l'échange de quelques mots dans l'anticliambre, la porte s'ouvrit, et une vieille femme ronde, rougeaude et d'une allure délibérée, entra en laissant de profondes révérences sur chacun de ses pas.
— Nous n'attendions plus que vous, madame, dit Me Germanet, en désignant un fauteuil à la nouvelle venue.
Celle-ci se confondit en excuses : elle ne connaissait pas Paris, elle n'y était que depuis une heure; le tiacre s'était trompé de rue et de numéro. Mais le vrai motif de ce retard s'étalait à tous les regards dans une toilette extraordinaire, dans une robe de couleur changeante, dans un bonnet où les nœuds de rubans s'efforçaient d'escalader les barricades de dentelles ; dans une chaîne d'or qui aurait pu, au propre, enci laîner quelqu'un ; dans un châle qui était un problème de cacophonie. Quant aux mains, elles avaient
des bagues énormes à chaque doigt, et elles s'étalaient en se croisant sur son estomac.
Les parents regardaient cette dame avec le sourire hargneux des cohéritiers. Simone et Simon étaient fort surpris ; quant à An ton i ne, elle la contemplait en tremblant, cherchant à la reconnaître et interrogeant tout bas ses souvenirs.
L'inconnue, pour aller s'asseoir au fauteuil qui lui était désigné, passa devant M»"*' de Bruval. Elle ne manqua pas l'occasion d'une flexion profonde des jarrets et baissa un peu la tête. La baronne, dont la mémoire avait enfin trouvé la trace qu'elle cherchait, poussa un petit cri :
— Madame Renaud! dit-elle en se rejetant en arrière; car l'iiorrible scène de la petite maison du faubourg de Trojes lui apparaissait tout à coup.
— Moi-même, madame, pour vous servir, répondit avec un sourire atrocement gracieux la vieille femme, ravie ^e n'avoir pas assez changé pour n'être pas reconnue... Et les enfants? ajouta-t-elle en regardant Simone et Simon. Ah ! ils ont tenu tout ce qu'ils promettaient, charmants tous les deux !
— Efi bien, voyons, j sommes-nous enfin? demanda le marchand de bestiaux.
— Du courage, madame, murmura l'abbé Marcellin à l'oreille de la baronne.
Mme de Bruval fit un effort; elle écarta un peu son
voile ; elle Youlait recevoir le coup en face, comme mie martyre au mJlieu du cirque. Hélas! les bêtes n'étaient pas loin.
Simone vit ce mouvement ; elle admira" sa mère, et lui prenant la main avec vivacité , elle y déposa un ardent et pieux baiser, qui était à la fois une exhortation et une promesse.
M® Germanet déplia lentement le testament, secoua quelques grains de poussière qui s'étaient détachés de l'encre et entassés dans les plis, et commença la lecture d'une voix lente et grave, qui s'efforçait de ne pas laisser paraître son émotion.
Voici dans quels termes était conçu ce singulier et brutal monument de la vengeance du colonel :
« Paris, le ... 182..
)> Je soussigné Jean-François Quincy de Bruval, » colonel , officier de la Légion d'honneur et des » ordres de..., me sentant près de mourir, mais ayant » encore assez de sang-froid et de raison pour écrire )j ou dicter mes dernières volontés, je déclare avoir » fait en pleine liberté ce testament, qui ne contient » que la plus exacte vérité et qui devra être lu à la » majorité de Simon et de Simone, mes prétendus » héritiers, en présence :
» lo De ces deux e«fants;
LA VOIX DU SANG Z^ù
» 2o De tous mes parents de Champagne que je ne » connais pas, et dont M^ Germanet devra faire dres- » ser la liste un mois avant la lecture ;
» 30 De M"ie veuve Quincy, baronne de Bru val, si, » au jour de la lecture, cette veuve éplorée n'a pas « succombé à la douleur ou à la joie de mon décès ;
» 40 Et enfin, de M^e Renaud, sage-femme, de- » mourant à Troyes, où elle vit de mes rentes de- » puis dix-sept ans ; laquelle devra attester sur son » honneur, si elle en a, sur son salut éternel, si elle )) y compte, sur ce qu'elle a de plus sacré enfin, la » parfaite authenticité des faits que j'avance.
» Les précédentes dispositions que je répète ici )) figurent déjà dans un acte séparé, remis à mon no- » taire pour qu'il ait d'avance à y satisfaire, n
M® Germanet s'arrêta, après ce singulier préam- Jjule, promena un regard circulaire qui fut une dernière vérification de l'assistance, toussa un peu et reprit la lecture de ce testament ironique:
« Je demande pardon à Dieu d'avoir eu la folie de )) m'imaginer qu'une fille d'aristocrate valait mieux, )) pour être la femme d'un soldat, qu'une bonne » grosse paysanne bien simple et bien fidèle. Je me » repens de ma faute, comme mon empereur se re- » pent de la sienne, là-bas, sur son lit de douleur de
)) Sainte-Hélène. Il a voulu une fille d'empereur, » comme j'ai voulu une fille noble. Nous en sommes » punis. Mais, plus heureux que le grand homme, » j'ai pris ma revanclie, et c'est parce que je la tiens, » excellente et infaillible, que j'ai convoqué tous mes » parents, afin de leur apprendre à ne pas trop m'en- » vier. »
Ici, Me Gennanet baissa un peu la voix et hésita, honteux de ce qu'il allait lire et prenant en pitié la pauvre baronne. Mais Antonine,le sourire sur les lèvres et plus impatiente de découvrir la vérité qui lui importait qu'humiliée de ces injures, lui dit avec calme :
— Continuez, monsieur, et parlez haut.
Le marchand de bestiaux et sa famille écoutaient de toutes leurs oreilles, ne comprenant qu'une cliose, c'est que les enfants et leur mère allaient être déshérités. Me Germanet reprit :
« Quand je m'^erçus que M^ie la baronne me » traitait comme un 6i -devant et m'était infidèle, j'aw voue que je me trouvai un peu embarrassé; mais D le hasard avait mis le châtiment dans la faute. Vou- » tant tout d'abord éviter le scandale, j'emmenai ma- » dame dans son vieux château. Puis, quand l'heure » de me donner des héritiers que je n'attendais pas
» parut prêle à sonner, je la plaçai cliez M'^e Uenaud, » brave sage-femme qui a été discrète et qui ne m'a )) pas volé mon argent; aussi, espérant que cette lion- » nête praticienne vit encore et qu'elle assistera à la lecture de ce testament, je prie M^ Germanet de » lui témoigner toute ma reconnaissance, et je dirai » plus loin le dernier prix que j'entends mettre à ses » services. »
— Le brave homme! murmura M™e Renaud, qui essuya une larme.
Me Germanet continua la lecture :
« J'avais pris mes précautions pour que l'enfant de ,) M'Be de Bruval [)ût être facilement enlevé et élevé à )) l'écart, loin d'elle, ou pour qu'on lui substituât le » premier enfant trouvé, me réservant d'abandonner » à la charité publique celui qui allait venir, et de » faire de cette substitution tout le piquant de ma » vengeance. »
iVntonine, en entendant ces horribles paroles, jeta un regard effaré sur Simone.
i< Mais, disait M. Ouincy, le hasard me servit au » delà de mes souhaits. M'»*' la baronne est généreuse, » elle me fit beau jeu. Tandis que j'attendais le dé- » noûment, M'"« Renaud vint toute bouleversée m'ap-
o26 LÀ VOIX DU SANG
» prendre que ce n'était pas un enfant qu'il fallait » dianger contre un autre, mais bien deux enfants: » la baronne accouchait de deux jumeaux. »
— Est-ce possible? s'écria Antonine en se levant tout à coup.
— C'est la yérité, je le jure, dit la sage-femme avec une solennité qui n'était pas absolument grotesque.
— Achevez, de grâce! reprit la baronne enjoignant les mains et dans une violente agitation,
M*' Germanet poursuivit :
(( J'enîrevis soudain le plan d'une vengeance toute » originale. Je fis jurer le secret àM^^ Renaud, je lui » mis d'ailleurs un cadenas doré sur les lèvres, et je » persuadai très- facilement à la malade , qui était » lo^in de soupçonner sa double maternité, qu'un seul » de ces deux enfants était à elle, et qu elle devait » s'appliquer à le deviner; depuis, j'eus lieu de me » féliciter de cette invention. Simon et Simone, éle- » vés avec des réticences, mis en perpétuelle riva- )) liié, ne se doutèrent jamais qu'ils étaient réelle- » ment frère et sœur, et je su{3pose qu'au moment y> où ce testament sera lu, quelque bonne haine est y-y parvenue à les diviser. Voilà ma vengeance. J'ai )> voulu empoisonner les joies maternelles de la ba- )' ronne. C'est à mes parents, qui auront sous les
» yeux la mère et les enfants, à décider si j'ai )) réussi. »
M'- Germanet, Ibrl ému, s'interrompit et laissa tomber le testament sur la table. La baronne, écrasée de cette découverte, plus douloureuse pour elle que toute autre supposition, s'était renversée dans son lauteuilet sanglotait. L'abbé Marcellin levait les yeux au ciel dans une invocation muette; quant a Simone, elle n'avait entendu, elle n'avait conipris qu'une chose, c'est qu'elle n'était plus orpheline, c'estqu'elle avait une mère, et elle dévorait de baisers les mains delà baronne. 31"»^ Renaud, un peu confuse de la complicité que le testament lui attribuait, baissait la tète. Les parents écoutaient, pour ainsi dire, avec leurs yeux écarquillés. Une seule personne souriait, c'était Simon. Mais quel sourire! on eût dil que le colonel lui avait légué sa vengeance, et l'ironie qui l»lissait ses lèvres pûtes était le triomphe posthume de M. Quincy. L'abbé Marcellin vit cette altitude, en comprit le sarcasme, et se penchant vers le jeune homme :
— N'avez-vous doue rien à dire à voire mère? monsieur? lui demanda-t-il sévèrement.
— Je ne puis pas lui dire ([ue je ne suis pas son (ils. Ce serait la seule consolation à lui donner.
Un éclair d'indignation illumina les yeux de l'abbé.
Celle froideur sacrilège lui parut mériter un cliàtiment public.
— Quoi! s'écria-t-il en se levant et en attirant par un geste énergique Simon qui restait accoudé dans son fauteuil, votre conscience ne vous reproche rien? A genoux, monsieur, devant cette mère dont vous êtes le cliatiment! Fils clirélien, à genoux devant cette martyre !
Simon résistait en riant d'un rire qui sifflait à travers ses dents, et murmurait :
— Monsieur l'aljbé, pas de scènes de famille ridicules!
— A genoux, monsieur, répéta le vieux prêtre en frappant le parquet et en crispant sa main sur l'épaule de Simon.
Ce dernier comprit qu'une plus longue résistance serait odieuse, il fléchit le genou devant la baronne et lui dit:
-. — Je ne pensais pas, madame, que M. l'abbé entendît quelque chose aux effets de théâtre ; je voulais réserver pour l'intimité les reconnaissances dramatiques... mais M. Marcellin me croirait ingrat si je refusais plus longtemps.
El, sans ajouter un mot, Simon prit la main de la baronne et la baisa.
Antonine le regarda avec plus de compassion que de colère.
LA VOIX DU SAiXG 3 -29
— Mon fils, lui dil-elle, c'est moi qui devrais lom • ber à vos genoux et vous demander pardon de n'avoir mérité ni votre confiance ni votre amour; j'ai usé ma vie dans une vaine curiosité; le plus court et le meilleur eût été de me faire aimer. Aidez-moi à tout réparer.
Et la pauvre femme essaya d'attirer la main de Simone pour la confondre dans la sienne avec la' main de Simon. Mais la jeune tille s'était détournée avec liorreur et elle se dégagea brusquement quand elle comprit l'intention de la baronne.
— Ma fille ! murmura celle ci en suppliant.
— Non, non! jamais! répondit Simone avec énergie et en se couvrant le visage; il y a du sang après ses mains.
— Je crois que M. Ouincy a, en effet, atteint son but, dit Simon en se levant. Eh bien! monsieur fabbé, ne direz-vous rien à ma sœur qui refuse de m'eml)rasser?
L'abbé garda le silence; mais Simon lut dans ses yeux, tant de mépris uni à tant de douleur, qu'il rougit et alla s'asseoir. Simone, ne le sentant plus jirrs d'elle, toiiii)a dans les bras de la baronne.
— Oli! lui (bt-elli' \(m[ \n\s en l'étouffant de caresses, je vous aimerai bien, ma mère; mais ne me faites pas souvenir (pi'ii est mon frère.
La baronne ne put que lundre en larmes ei lelenir sa fille sur son cœur.
M^ Germanet penchait la lête sur le testament, qu'il semblait relire avec attention. Quant au marchand de bestiaux et h ses parents, ils ne comprenaient pas trop ce qu'ils avaient à faire devant celle reconnaissance ; les femmes se sentaient un peu touchées, les hommes attendaient qu'on lût les articles essentiels.
— Eh bien! est-ce que c'est Uni? demanda l'un d'eux.
Le notaire passa un mouchoir sur ses yeux, toussa et reprit le testament ; mais avant d'en poursuivre la lecture, il regarda la sage-femme, qui ne savait quelle contenance garder et qui faisait tourner ses grosses bagues autour de ses gros doigts.
— 3Jadame Renaud, lui dit-il, ce que je viens de lire est-il l'exacte vérité ?
— Ahî monsieur le notaire, et vous, ma bonne dame, je le jure par le nom de notre Sauveur : aussi vrai que je suis là, tout s'est passé comme l'a écrit le colonel. Ce beau monsieur et cette belle demoiselle sont bien réellement le frère et la sœur. Après l'accouchement, le colonel me donna une jolie petite rente en m'engageant à aller la manger ailleurs, sans laisser d'adresse. Vous savez? nous autres , dans notre état, nous n'aimons pas à être mêlées à des
querelles d'intérieur. On chicane si volontiers les sages-femmes, que, pour éviter tout désagrément, je me suis tenue tranquille dans mon coin, ayant peur que quelque procès ne fût entamé tôt ou tard à l'occasion de cette naissance. Aujourd'hui, j'ai pensé qu'il y avait prescription. D'ailleurs, on n'a rien à me reproclier, n'est-ce pas? J'ai bien soigné madame, et je me flatte de n'avoir pas estropié ces enfants. La feinte du colonel ne me regarde pas, dès lors...
— C'est bien, fit M® Germanet, qui avait recouvré son sang-froid et qui prit un air imposant ; vous jurez devant Dieu, qui vous entend, devant M. l'abbé, qui le représente, devant la famille de M. Quincy, que ces deux enfants sont bien les deux enfants de la baronne.
— Oh! j'en lève les deux mains, dit avec impétuosité M'ïie Renaud.
M« Germanet reprit sa lecture :
« Je voulais bien me venger, mais je ne voulais pas » mettre le public dans la contidence de mes affaires.
» A'oilà pourquoi je me suis empressé de reconnaître y) les deux enfants, de les faire inscrire sous mon w nom. »
— C'est ce que nous verrons! dit le marchand de bestiaux , commençant à craindre de ne point hériter , et en regardant ses parents , pour les ameuter.
— Oui, oui, il faudra voir! ajoutèrent les autres.
M^ Germanet continua :
« J'ai tenu à ce que la lecture de ce testament se » fît en présence de mes parents, afin qu'ils m'ai- » dassent, comme je n'en doute pas, à consacrer ma » vengeance. J'ai pensé qu'en leur disant que je » possédais, à la veille de ma mort, en rentes sur » l'État et en immeubles, la valeur de deux mil- » hons, et que si cette fortune était retrouvée, elle » reviendrait à M. Simon et à M»e Simone, qui ne )) sont pas mes enfants; j'ai pensé qu'ils ne se tien- » draient pas facilement pour battus et qu'ils en- )) tameraient quelque procès , d'autant plus scan- » daleux qu'il serait mauvais. J'ai voulu d'ailleurs » que la fille noble fût jugée par des paysans; voilà » pourquoi j'ai dérangé mes très-chers parents, qui » rempliront tout à fait mes vues en se moquant de
)) moi comme je me moque d'eux, mais en ne se » moquant pas de mes millions.
» Quant à ma fortune, on en trouvera l'état bien » détaillé dans les pièces jointes à ce testament. Je » l'ai liquidée et dispersée; mais j'ai eu soin de » prendre des reçus de toutes mes ventes, et si mes » héritiers légitimes, c'est-à-dire mes enfants, qui » ne sont pas mes enfants, veulent la réclamer, ils » auront toutes les facilités possibles. J'ai attendu » leur majorité pour les rendre maîtres d'agir ; je » les avertis seulement que ce procès, qui donnerait « lieu à des scandales, ferait probablement mourir )) leur mère de chagrin. »
— Quel scélérat que notre cousin! interrompit le marchand de bestiaux.
M'"c de Bruval n'écoutait plus ; elle regardait Simone, qu'elle semblait voir pour la première fois. Mais Simon ne perdait pas un mot de ces détails, et gardait cet odieux sourire qui avait si fort indigné le bon abbé Marcellin.
« En conséquence de ce qui précède, lut M^ Ger- )) manet à la dernière page du testament, je donne » et lègue h M"'^' Renaud, en toute propriété, le ca- » pilai dont je lui servais la rente ; elle peut le ré- » clamer immédiatement ; je ne veux pas la priver
?,54 LA YOlX DU SANG
» du plaisir de mettre à la loterie et de placer son » argent à sa façon. Je laisse les fonds nécessaires » entre les mains de M*^ Germanet.
» 2» Je tiens à ce que mes chers parents soient » exactement remboursés de tous leurs frais de » voyage ; et, s'ils étaient tentés d'un procès, je ne )) veux point leur refuser ce plaisir, et je mets en » conséquence à leur disposition l'argent nécessaire » aux frais de la procédure.
» Je ne lègue rien à M™^ de Bruval, qui ne vou- » drait d'ailleurs rien de moi. 11 est vrai qu'en vertu » de son contrat elle a droit à une reprise de » 100,000 francs, qu'elle exercera sans doute ; il est » bien entendu que je rendrai ainsi 100,000 francs » que je n'ai jamais reçus, les parents de ma femme » n'ayant rapporté de l'émigration d'autre écu que » celui de leurs armes.
» Quant à Simon et à Simone , recevant de moi » une mère et l'assurance qu'ils sont frère et sœur, » j'espère bien qu'ils n'auront rien de plus à souliai- » 1er. Je leur ai prêté mon nom, qu'ils le gardent, » qu'ils s'en servent même pour protester contre » mes arrangements. Je le souhaite, m'étant assuré » que leur vanité, que leurs instincts violents, sen- » suels, ne se satisferont pas d'une position médio- » cre, et sauront ménager à la pauvre baronne des » chagrins de plus d'une sorte. »
— Il lueiil, ma mère, dit loul ]3as Simone à rorcilie <le M'Mede Bruval.
— Il ne t'a pas connue, répondit la baronne; il n'a vu que Simon.
(f Je n'ai rien de plus à ajouter, disait en finissant » ce singulier testament ; je trouve mon œuvre com- » plète, et, si l'on peut rire dans le monde oii je vais, » je rirai bien le jour oii ces dispositions seront con- » nues. »
M^ Germanet avait fini.
— Est-ce que c'esttout? demanda le marchand de bestiaux.
— Absolument tout, répondit le notaire.
— C'était bien la peine de nous faire faire cent lieues !
— Il s'est moqué de ses parents, le cousin! dit un autre.
— Mais tout n'est pas fini, reprit le chef des héritiers déshérités.
— Oh non! ajouta le chœur des paysans.
Alors, un murmure grossissant de commentaires, de paroles de dépit, de menaces même, donna satisfaction à la colère de tous. Des allusions dont la délicatesse n'était pas le [)rcmier mérite, furent faites à la naissance des deux enfants. Des mots d'une
o5G LÀ VOIX DU SANG
crudité terrible siltlèrent au\ oreilles de la baronne, Le notaire s'efforçait vainement de calmer ce brouhaha; on n'apaise pas une tempête de collatéraux déçus, aussi facilement que Neptune apaisait les Ilots, etM^ Germanet, eût-il pensé h Virgile, y aurait perdu tout son latin. Heureusement qu'il s'avisa d'un moyen plus efficace : il passa dans son élude, tira un sac d'argent de sa caisse , et donna ordre à ses clercs de compter, en les remuant avec affectation, les pièces de cinq francs. Cette musique sonna comme une fanfare. Tous les Champenois se précipitèrent, comme des moutons, vers la porte de l'étude, et M™^ de Bruval resta seule avec ses deux enfants et l'abbé Marcellin. M^^ Renaud avait disparu.
— Eh bien, monsieur l'abbé, dit la pauvre femme avec un sourire mélancolique, nous nous effrayions à tort.
Simone tomba aux: genoux de sa mère :
— Pardon encore une fois, lui dit- elle. Laissezmoi vous admirer, vous supplier, vous adorer. 11 me semble que ce nom de « ma mère, » je ne vous l'ai jamais donné, tant il a de charmes nouveaux pour mes oreilles et pour mon cœur : Ma mère! ma mère! ma mère !
— Laisse-moi donc la force d'être heureuse, ré- [)ondit la baronne en pleurant et en regardant d^
cùlé Simon , comme pour rcxhorler à se laisser émouvoir.
Mais Simon ne paraissait pas disposé aux épancliements.
— Monsieur, lui dit gravement l'abbé, ne ferezvous pas mentir, à votre tour, le testament du colonel?
— Demandez à Simone ce qu'elle en pense, répliqua Simon, et ilemandez à ma mère si Dieu n'eût pas été plus indulgent pour elle en ne lui donnant qu'une fille !
— Vous avez tort, mon fds, dit la baronne qui avait entendu , et avec une navrante expression de tendresse, vou§ avez tort de parler ainsi. Votre place est aussi dans mes bras, comme elle est déjà dans mon cœur.
Simone tressaillit, ei craignant que Simon ne fit un [)as vers la baronne, elle se leva précipitammeni et se recula, pour n'élre point lieurtée par lui.
Précaution inutile, mais que Simon comprit.
— Vous voyez, monsieur l'abbé, dit-il avec ironie, ma mère doit choisir.
— Simone, reprit M'"^ de Bruval à demi-voix, ne scras-lu qu'à moitié généreuse? Tu as beaucoup souffert, mon enfant ! prends garde de perdre auprès de Dieu le bénélicc de la douleur en te monlranl implacable.
— Lui tendre la main! à luil répondit avec trouble la fière jeune fille, lui pardonner son lâche crime! c'est impossible. Ne peut-il vous aimer comme un fils sans me contraindre à l'aimer comme une sœur?
— Pardonne -lui, répéta la baronne, ou plutôt pardonne-moi les fautes de mon fils; et M^^ ûô Bruval prenait les mains de Simone avec un geste de supplication.
— Ëli bien! reprit Simone avec courage, je veux être digne de vous, ma mère. Simon, ajouta-t-elle en regardant son frère, je ne pensais pas avoir la force de te voir en face. Tu as brisé ma vie, tu as fait à mon cœur une blessure qui ne se cicatrisera jamais : tu sais si tu m'as aimée, et je suis sûre, moi, que tu ne m'aimeras jamais. Dieu qui nous juge me verrait faire un mensonge et commettre un
, sacrilège, si je te disais que j'oublie tout et que je te pardonne; mais tu n'entendras jamais un reproche de ma bouche; jamais un mot amer qui renouvelle nos disputes passées. Tiens, voilà ma main, prendsla sans haine, je te la donne sans arrière-pensée.
Simone, en parlant ainsi, avait une beauté surnaturelle. Elle était bien réellement et bien idéalement la fille de la baronne, et l'auréole de sa mère passait sur son front.
Simon lui-même parut surpris de cet héroïsme ; le
mauvais rôle alîail lui rosier; il sentit qu'une ironie de plus le rendrait ridi<^:ule; il s'exécuta de bonne jj;râce et prenant I3 main que sa sœur lui tendait :
— Oublions le passé, dit-il; si tu as souffert, j'ai ou aussi, tu le sais, ma torture, et ce n'est pas moi qui ai commencé à être cruel! Ensevelissons tous ces mauvais rêves, j'y consens.
Simone frissonna en sentant la main de Simon loucher la sienne; mais elle fit bonne contenance et regarda la baronne en souriant.
— Oh! je vous bénis, mes enfants, dit Antonine avec un sublime mouvement d'effusion, et en approchant de ses lèvres le frère et la sœur qu'elle entoura de ses deux bras. Cette journée- devait être mou supphce, vous en faites ma récompense.
Simon se dégagea doucement de cette étreinte, eut quelques paroles courtoises qui lui servirent de transition vers un adieu, et sortit du salon, laissant Simone et M'»'' de Bruval dans des épanchements que l'abbé Marcellin savourait du regard et offrait tout bas à Dieu.
Avons-nous besoin d'ajouter que la réconcihation entre Simon et Simone ne se (it jamais. L'héritier de M. Emmerie ne retourna pas iiai)iter ruelaranne; ses rapports avec la baronne se bornèrent à de trèsrares visites, pendant la durée desquelles Simone trouvait un prétexte pour s'absenter; puis, ces visites
cessèrent. Antonine ne s'était pas trompée en n'attendant qu'en enfant; jamais elle n'eut la tendresse de deux jumeaux.
Cette étude peut se terminer ici. L'énigme est résolue. D'ailleurs , où donc trouver un dénoûment dans la vie? La mort elle-même n'est pas une fin; c'est un cliangement de costume. Molière, dans Ja Critique de VÉcoie des femmes , ne sachant par quel incident achever sa comédie , fait annoncer par Galopin (jiCon a servi sur /a6/e; c'est un dénoûment. La nature n'en veut pas d'autres. Mais au rebours de la pièce, c'est en desservant qu'elle conclut; elle Ole le vin des lèvres, tire la nappe et en fait un linceul pour le convive qui va se rasseoir ailleurs.
Le drame intime que nous avons suivi dans toutes ses péripéties a sa fin logique à la lecture du testament. La voix du sang avait été une voix menteuse et impuissante. Les événements qui suivirent ne sont qu'un épilogue.
Simon donna raison aux injurieuses conjectures de M. Quincy : il osa se mettre à la recherclie de la fortune du colonel, et entama un procès à la suite duquel les ventes spoliatrices, conclues au lit de mort,
LA VOIX DU SANG 5 il
furent annulées; et il enlia en possession de l'iiéritage. Celte conquête ne fut pas obtenue sans de douloureux scandales. Simon dut faire discuter par des avocats la faute de sa mère. Il est bien vrai qu'il la nia; mais on l'affirma devant lui. Les parents de Champagne, de leur côté , ne restèrent pas inactifs et se ruèrent avec acliarnement contre les millions. En dépit de leurs fureurs , de leurs aboiements , ils s'y brisèrent les dents. Simon eut tout. Quant à Simone, elle rejeta fièrement cette part d'une fortune atteinte à travers le déshonneur de sa mère ; elle fit don aux. pauvres de ce qui lui revenait.
Antonine, blessée au cœur par cette dernière infamie de Simon, languit encore quelques années; elle eut bien voulu se retirer, s'ensevelir dans un couvent; mais Simone s'y opposa; et ces deux femmes vécurent ensemble tristes et calmes, portant l'une et l'autre le deuil de leurs amours, et ne craignant plus rien de la vie dont elles avaient épuisé l'amertume.
La mort d'Antoninc fut un évanouissement dans le sein de Dieu. L'abbé Marcellin lui ferma les yeux. Simone [)leura sa mère, comme elle avait pleuré Valenlin. Elle relor-iui vivre avec Sophie Girod, (pji se lîiaria quelques années après.
La jeune Muse perdit ses ailes en signant au contrat. La p0('sie hemx'usement pour elle et sans doute
pour son mari ) ne survécut pas au mariage. Elle épousa un emplové de ministère , deyint ime trèsbelle et très-imposante épouse de fonctionnaire, et ne putjamais assembler deux rimes, quand elle sentit un enfant lui presser le sein. Le bonlieur, les succès du monde la consolèrent. Elle n'eut ['as la gloire; mais elle eut le crédit et l'importance, ce qui lui sembla meilleur.
Simone souriait de cet envahissement de la belle prose, et résignée au célibat, elle mit tant de cliarmes dans sa tristesse , elle songea si peu à se venger par le malheur des autres de son bonlieur perdu, qu'elle vieillit fille, sans devenir vieille fille. Prenant soin des enfants de Sophie Girod , elle fut leur marraine, leur tante , leur institutrice ; elle leur apprit à lire, à penser, à aimer, à prier. Quant à elle, résohie, pnr une invincible volonté, à ne plus demander à ce monde d'autres amours, gardant au fond d'elle-même le parfum de son premier et dernier sentiment, elle chercha dans la lecture, dans l'élude, dans la méditation, un aliment à l'activité de son esprit. Ce fut elle qui devint poëte. Elle en avait bien le droit, ayant tant pleuré! mais elle n'écrivit jamais une ligne, elle n'eut jamais la faiblesse d'aucun hémisticiie. Elle fut poêle, ]>our rêver le bien, pour aspirer à la contemplation du beau. L'histoire lui parut un sanctuaire oi^i les tendresses refoulées pouvaient s'é-
panouir entre l'humanité et Dieu. Elle ne devint pas dévote; je crois même qu'elle alla beaucoup moins aux églises ; mais elle acquit cette piété pratique qui est la hauteur de tous les sacrifices, de tous les dévouements.
Simone n'est pas morte. Elle a pris des années, sans rien leur donner en retour de sa beauté et de sa grâce ; elle a un petit salon où des amis, hors de tout soupçon de galanterie, se réunissent chaque soir; elle ne se plaint pas, elle ne médit pas, elle ne sourit pas : elle console et elle conseille. Au risque de lui faire tort dans l'esprit de certaines lectrices et de certains lecteurs, mais pour rester fidèle à la vérité, je dois dire que les tartuferies de Simon et les intrigues dont elle fut témoin dans le salon de M^e de Brignolles l'ont éloignée de-certains prêtres et de certaines opinions. En 1848, elle eut un réveil, un élan, une espérance; elle crut avecardeurà un sursaut de l'humanité. Elle ouvrit l'espace à son anie; et jamais ses beaux yeux ne rayonnèrent de plus de flammes, de plus d'héroïsme. Mais cette fois encore on lui in.i son beau Valentin ; et Simon, son frère, fiTl encore pour quelque chose flans ce meurtre. Simone quitta la France; elle voyage en ce moment, et dans ses dernières lettres elln ne parle pas encore de son retour,
Simon est tonjfairs dévot, ce qui ne l'empêche
})as d'être trois ou quatre fois millionnaire. Il joua un rôle politique assez considérable sous Louis-Philippe ; il a même été ministre pendant quinze jours. En 1848, il dépouilla une de ses terres pour doter son département d'une multitude d'arbres de la liberté. 11 fut républicain pendant huit jours; ce fut la seule occasion qui lui fut jamais donnée de penser comme sa sœur. En 1849 , il redevint légitimiste. Je ne sais pas trop quelle opinion il a aujourd'hui ; il est abonné à F Univers , il le lit même , et on dirait par fois qu'il y écrit. J'ai entendu dire qu'il voulait être de l'Académie française; quelques petites biographies de saints et de saintes lui suffiront sans doute [lOLir cela. Il a d'ailleurs des infirmités; il est goutteux, et il vient de faire venir deux caisses de Veau de la Sale t te pour se frictionner.
Son amour pour Sophie Girod lui est-il resté? je ne le crois pas. A-t-il recommencé l'épreuve auprès de quelque autre ? j'en doute encore. Le sang de ses veines est refroidi ; c'est un tempérament calmé ; el avec sa fortune les calmants ne lui ont pas manqué. Il a eu des intrigues ; il n'a i)as eu de maîtresses. Avec une intelligence peu commune, avec une merveilleuse aptitude pour comprendre les hommes, il touche à tout et ne garde rien ; sa finesse semble lui faire tort; il croit que la société, vivant d'hypocrisie, n'a besoin que d'hypocrites, il ne sent pas qu'elle
l.V VOIX DL SANG ùA^}
compte surtout sur des dupes, et qu'il lui faut, de temps à autre, des lionnèles gens qu'elle proclame, pour faire croire à sa bonne foi. Simon craint de paraître sot en ne paraissant qu'honnête. 11 a peur de la trivialité de la vertu; c'est là sa faiblesse et la cause de son impuissance. 11 est vrai qu'il se console en se mettant pieusement à la tète de grandes enreprises; et sa fortune l'empèclie de dégringoler jamais jusqu'en bas. 11 dit ])artout qu'il est le fils de M. Emmerie, ce i\u\ ne l'a pas empêché de démontrer en justice qu'il était l'héritier légitime de M. de * Quincy. Mais il est bon d'avoir le choix en fait d'origine -, cela permet de varier les conséquences, selon l'opinion du moment. Simon ne tient plus de registre de ses sentiments, il n'écrit plus de mémoires intimes; homme respectable, membre influent de quelques coteries, il a ra[)loml: que donne la conscience équilibrée ou sujtprimée. Il soupire quand on parle devant lui des opinions avancées de M"« de Bru val ; il la |)laint, mais il n'ose pas la mépriseï' tout haut; (piehpjes gens pourraient le convaincre d'appliquer la loi du talion.
L'al)l)é Marcellin est mort en odeur de sainteté; cela 1^ veut pas dire qu'il ait été (•nonisé. Bien au contraire, les disgrâces |)erpétuelies dont il était victime avaient habitué les sacristies à le considf'ir'r comme un pauvre liommo. Sa candeur i)assa [jouido
la maladresse, sa l'ermelé pour de l'insensibilité ; Si- . raoneet quelques pauvres honteux ont seuls prié pour lui. Mais les gens qu'il ne devait plus troubler de soîi regard honnête se sont sentis allégés d'un far- (!eau.
L'abbé Lemerle laissa au contraire, quand il mourut, des regrets unanimes, et une trace lumineuse qui ressemblerait à de la gloire dans le monde profane. A son convoi, oij figurèrent des pairs de France et des sommités ecclésiastiques, on remarqua plusieurs communautés de femmes dont il était le pieux fondaleur. Nul n'était plus ingénieux à inventer un ordre nouveau, avec un costume qui n'eût pas encore été porté, et sa mémoire restera à jamais bénie dans de saintes maisons, célèbres, indépendamment de leurs vertus, par les excellentes gimblettes qu'on y fabrique et par la spéciaHlé d'un remède traditionnel contre les engelures ou la maladie des yeux. M. l'abbé Lemerle n'avait pas fait de miracles de son vivant ; mais on croit s'apercevoir que, depuis sa mort, il a des vertus curatives, et je ne serais pas étonné d'apprendre que f Univers propose sa béatification, il est apparu, dit-on, dernièrement, à un rédacteur de ce journal, et il lui a annoncé que la récolte du jin serait nulle et que les vers se mettraient dans le fromage, parce que le zèle des abonnés était refroidi. Mais des voUairiens prétendent que cette apparition
LA VOIX DU .SAN(; oiT
n'est qu'une réclame de journalisle. 11 laul laisser dire ce qu'on ne peut empêcher.
Je ne sais pas si M. de Nolac est mort ; mais je sais qu'il fut toujours à la poursuite d'une influence. Ses opinions politiques n'ont pas varié, il est resté inébranlablement et successivement l'ami du pouvoir. Après 1830, il vendit au ministère son journal (a Charte catholique; les légitimistes prétendirent bien (jue c'était abuser de ses principes, et qu'il avait tiré beaucoup d'argent d'une propriété qui lui avait été donnée pour rien, à condition qu'il la maintiendrait dans la ligne de l'orthodoxie religieuse et politique. Mais M. de Nolac a répondu qu'il fallait être de son temps, à tout prix. Dans les dernières années du rogne de Louis-Philippe, il fut mêlé à de scandaleux procès : il avait trafiqué des privilèges de théâtre et acheté des voix pour le compte du ministère ; les élcteurs se trouvèrent volés et réclamèrent. 11 fut démontré alors par les journaux de l'opfiosition que -M. de Nolac touchait une fort belle subvention du l)Ouvoir et dédaignait de payer l'imprimeur de son journal ; mais celte imputation fut traitée de calomnie en })leine tribune, et le lendemain M. de Nolac était décoré. Sa femme est morte, ce qui lui enlève niio grosse partie de son revenu ; et l'amertume de c<^!le pensée l'empêche d'api)récier l'avantage d'être veuf. Mais on ne i)eut pas avoir tous les bonheurs à la lois.
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Pourquoi ne dirions-nous pas, en finissant, un mol (le l'ancien gérant de la Charte catholique, M. Briet ? il a joué un rôle assez décisif dans ce drame pour èlre rappelé à la fm de la pièce. Cet homme liéroïque resta conséquent aveclui-même. Après 1830, il abandonna sa position littéraire. LaCharte catholique é\ai{ devenue un journal tellement religieux, qu'an y insultait tout le monde sans rendre raison à personne. Dès lors, un gérant responsable était inutile. Mais Briet avait consacré pour toujours son épée à la défense de la charte et de la religion; il ne voulut pas en avoir le démenti, et il fut tué dans une des émeutes du règne de Louis-Pliilippe. Il était sergent de ville.