‹ La voix du sangChapitre 2 sur 13 · LOUIS ULBACH · texte numérisé non relu

LOUIS ULBACH

Paris, ce lOjanyier 1858

La baronne de Bruval était veuve du colonel Quincy de Bruval, un des meilleurs soldats de l'Empire, mort de chagrin de n'avoir pas obtenu le grade de général de la bienveillance de S. M. Louis XVllI, auquel il s'était complètement dévoué, vers l'époque de la condamnation du maréchal ISev.

On attribuait h un deuil assez récent, en 1821, la solitude absolue dans laquelle s'enfermait la baronne. Mais, pour qui connaissait un peu l'existence de Mrac de Bruval, le deuil remontait à une époque beaucoup plus ancienne, et le veuvage datait de son mariage.

Anlonine de Bruval était le dernier rejeton d'une vieille famille de Champagne. Son père avait eu l'honneur d'émigrcr. Au retour de Coblentz, M. de Bruval

s'était bien juré de ne plus repasser la frontière : il était rassasié d'exil. Le Consulat lui parut avoir des chances de durée immortelle, qui augmentèrent encore à la proclamation de l'Empire ; en conséquence, il ne bouda pas trop le gouvernement qui lui permettait ses digestions, et, bien certain d'être en règle par l'émigration avec les héritiers de saint Louis, si jamais, par impossible, ceux-ci revenaient en France, il résolut de se garantir aussi du côté du gouvernement imipérial.

Précisément à la même époque, le commandant Quincy se trouvait avoir assez d'embonpoint pour se donner le luxe de quelques méditations; et le résultat du travail intellectuel du brave officier paraissait être un grave scepticisme à propos de la vitalité du régime nouveau. Fils de paysan, Quincy était fort content de ses belles épaulettes, de ses bottes, de son grand sabre et de la perspective qui s'allongeait devant lui. Mais la graine d'épinards pouvait, hélas! être dispersée au vent d'une révolution. Un changement soudain pouvait tout compromettre, et notre héros était trop prudent pour ne pas s'assurer contre les éventualités d'une rentrée des Bourbons. Les deux précautions s'entendirent et s'arrangèrent. M. de Bruval fut ravi de donner sa tille à un soldat victorieux de Bonaparte. Le paysan décrassé fut ébloui par la petite main qui pouvait le présenter au roi de

France, en cas de retour. Les doux calculs étaient prudents. L'Empire dura c)ssoz pourjuslirier M. de Bruval, et il tomba assez tôt pour prouver la sagacité de Quincy.

Quant à Antonine, elle n'avait pas d'opinion. Elle aimait les violettes pour les respirer, les lis pour y voir l'emblème de sa vie de couvent. Peut-être cacliait-elle sous le triste sourire q,u'elle porta à l'autel le deuil d'une illusion, d'une espérance morte; mais elle se résigna par soumission, par faiblesse filiale pour les tyrannies paternelles. Sa mère était incapable de la défendre; elle avait trop peur des soldats de M. de Buonaparte, pour oser disputer sa fille à l'un d'eux. Le mariage fut donc rapidement conclu. M. de Bruval n'était pas riche. Il disait bien que la Révolulion l'avait ruiné, mais il ne disait pas qu'il avait fait de son mieux pour préparer cette ruine. Le commandant Quincy se souciait médiocrement d'une dot, non pas qu'il méprisât absolument l'argent. Il était de son temps; et s'il ne rapportait pas des tableaux de ses expéditions, il savait faire des placements avantageux et ne dédaignait pas de spéculer. C'était même son bonlieur au commerce qui paralysait désormais son avancement dans les bauts grades. Napoléon n'aimait pas les agioteurs. Il savait que la gloire ne suflisait pas aux appétits de ses compagnons; mais en leur constituant des rentes et des majorais, il leur

(léfeiKlail les Iripotages, et Quincy niellail son iiiclépendance dans des infractions clandestines , mais soupçonnées; il était riche, il le devenait de plus en plus. Quelques héros du sabre recherchaient volontiers dans ce temps-là une étape à Cokhos. L'Espagne, en faisant de la Toison d'or une décoration, en a fait une épigramme.

Le commandant voulait se marier par spéculation de vanité, et il prenait volontiers des airs de désintéressement. 11 accepta Antonine sans un sou ; mais il ajouta un peu de clinquant à son nom et s'appela le Jjaron Quincy de Bruval. Son beau-père vit dans la soudure de ces deux noms une garantie et un certilicat de civisme pour lui-même; le nouvel époux y trouvait le petit coup de savonnette que Napoléon recommandait à ses paysans parvenus. Je crois même que deux lignes, dans un coin du Moniteur, consacrèrent cet alliage. Ce fut la question la plus sérieuse du contrat. Ne recevant rien, Quincy ne reconnut rien ; et sa veuve se trouvait en 18*21 dans une position fort modeste, bien que le colonel eût laissé une fortune considérable dont l'iieureux légataire ne nous est pas encore connu, au commencement de ce récit.

Un pareil mariage fut ce qu'il devait être. Le commandant installa sa femme dans un élégant hôtel du quai Malaquais, et continua de courir les champs de bataille. Après deux ou trois années, Antonine

pâlit et s'enferma dans une solitude prc^sque absolue. A la seconde Restauration, la baronne de Bruval parut à la messe des Tuileries avec son époux, dont la ferveur fit sourire Sa Majesté. Le colonel figura aux processions, avec une ponctualité exemplaire. 11 avait deux enfants, un fils et une fille, dont il n'avait jamais parlé et dont il parla tout à coup avec abandon, la fille étant assez belle pour mériter les regards de quelque gentilhomme de la Chambre, et le fils avant toutes les qualités qu'on peut souhaiter dans un apprenti diplomate. Antonine paraissait avoir une tendresse pleine de réserve pour ces deux enfants.

Le colonel de Bruval avait son dernier grade depuis fort longtemps; mais sa fortune, considérable à la chute de FEmpire et heureusement augmentée par le coup de bourse de Waterloo, semblait avoir stérilisé sa gloire. Le millionnaire n'aurait pourtant pas été fâché de s'entendre appeler général; il pensa <iue la Restauration lui devait ce complément de félicité. Il allégua les terreurs subies jadis par son beau-père et sa belle-mère, heureusement décédés ; il invoqua l'émigration, dont il pouvait témoigner mieux que personne, puisqu'à cette époque il s'était enrôlé dans l'armée de la République marchant <;ontre l'armée de Condé.

Louis XVIIÏ fut insonsible à ces raisons. Il traita le

baron de Bruval avec légèreté et ne voulut pas lui accroclier aux épaules ces é})aulettes tant enviées. Un jour même, que le colonel Quincy s'était appliqué à faire le signe de la croix avec une componction fort apparente au seuil de la chapelle des Tuileries, le roi se mit à rire d'une façon si dédaigneuse, que le baron secoua l'eau bénite et [)orta la main à son front, que le vertige frappait. Il eut un coup de sang et mourut, comme Racine, d'un regard sévère de son roi. Singulière destinée pour un soldat des grandes guerres, mais fm providentielle et tout à fait conforme à la logique de son ambition ! On remarqua que la baronne et ses deux enfanls n'entrèrent pas dans la chambre du baron pendant les dernières heures de son agonie. Le notaire seul remplaça le médecin à son chevet , et quand maître Germanet prit congé de son client, il sembla emporter l'âme du guerrier. 11 emportait, il est vrai, son testament et Tétat de ses valeurs, ce qui était bien le foyer de sa vie. Le baron mourut après un gros juron fort injurieux pour la majesté royale , et qui rachetait la comédie inutile de l'eau bénite du malin ; il rétracta toutes ses déférences pour les Bourbons, et jamais il n'aima tant l'empereur que pendant les quelques minutes de parfaite lucidité qui lui servirent à maudire la Restauration, les nobles, sa femme, toute sa famille et lui-même.

11 eut des obsèques magnifiques, dont son pauvre père eût été bien ravi, s'il avait pu être donné à ce vieux paysan, endormi depuis longtemps dans la terre crayeuse de la Gliampagne, de voir avec quel somptueux attirail on conduisait vers la demeure commune les fils des champs arrivés à Paris avec de gros sabots.

Quelques jours après la mort du baron, sa veuve quitta le splendide liùtcl du quai Malaquais , et alla vivre , des cinq mille livres de rente qui lui restaient de sa fortune personnelle, dans un petit appartement de la rue Taranne. Nous expliquerons pourquoi M"™^ de Bruval n'avait pas même l'usufruit de la grande fortune de son époux, et comment ses enfants s'en trouvaient également dépossédés.

Cinq mille francs de rente , c'était bien peu de chose pour aider au complément de l'éducation d'un fils de dix-huit ans, et d'une belle jeune fille qui ne semblait pas faite pour coudre ses robes elle-même. Aussi les gens qui connaissaient, sans en savoir les détails et les motifs, les singulières dispositions testamentaires du baron de Bruval, n'étaient-ils pas étonnés de la profonde mélancolie qui se lisait sur le beau visage d'Antonine. Mais la douleur de celle-ci ne tenait pas à la médiocrité de sa [)osition. Elle avait traversé le luxe sans s'y habituer et sans lui faire l'honneur d'un sourire; elle l'avait quitté sans regret.

C'était véritableiDent son cœur qui souffrait, qui saignait, qui s'égouttait au dedans d'elle-même. Ce n'était pas sa vanité. 11 nous suffira d'assister aux dernières paroles de la conversation qu'elle avait, un matin du mois de mai 1821, avec son contident, son confesseur, son ami, l'abbé xMarcellin, attaché à la paroisse de Saint-Germain des Prés , pour n'avoir plus d'incertitude a ce sujet.

Antonine a quarante ans, mais paraît en avoir cinquante. Ses beaux yeux bleus, sans cesse purifiés par les larmes, ont des profondeurs élhérées; mais les orbites semblent creusés par les doigts, qui s'y posent souvent pour cacher la douleur. Son front, dont les lignes correctes eussent tenté jadis la statuaire, se ride légèrement aux tempes; le nez est aminci; la bouche a toujours sa grâce, mais les deux extrémités se terminent brusquement par un ph; c'est là que se cache l'amertume. Les cheveux ont blanchi; ils étaient blonds , ils ont maintenant une couleur qui fait ressembler leurs bandeaux et leurs boucles à des bandelettes de toile bise, autour du visage d'une nonne. Le teint a pris cette pâleur jaune de l'ivoire, et quand le feu si courageusement enfermé dans le sein s'en échappe cependant par bouffées et monte jusqu'aux joues, on voit celles-ci se colorer faiblement et arriver même à un éclat qui émeut comme une plainte. Les mains sont maigres, elles n'ont point d'anneaux, pas

même cette bague de convention que le commandant O^ïJiicy passa d'une manière si triomphante au doigt aristocratique de M^'« de Bruval. La taille n*a rien perdu, mais voit-on bien la taille dans les robes dont les femmes croient s'habiller en 1821? Antonine est grande; le deuil lui sied comme une parure nécessaire. Ce n'est pas une femme, une mère, c'est une veuve. Non point seulement la veuve du baron, mais la veuve de tous les espoirs de sa jeunesse et de la jeunesse elle-même. On sent bien que cette créature douce et tendre est consacrée par une tristesse qui ne finira plus.

Elle est assise, les mains sur ses genoux, un peu renversée dans son fauteuil, regardant le parquet et écoutant la voix grave et ferme de l'abbé Marcellin. Nous profiterons de l'explication commencée pour dire ce qu'est l'abbé Marcellin, et pour faire pressentir le rôle qu'il jouera dans cette histoire.

Grand, maigre, ne fléchissant pas l'épaule sous le fardeau des années, ni sous la croix mystérieuse d'un«» existence éprouvée, l'abbé Marcellin a dépassé la soixantaine; et il atteste, pc«r la douceur résolue de son regard et de sa parole, ce courage du martyr modeste qui ne dit pas ce qu'il a souffert et qui ne s'en vonge pas. Sans rancune et sans illusions, ce vieillard n'a jamais quitté la France ni la place Saint- Germain des Prés. Il a éU' ér-laboussé par le sang des

victimes de septembre. Maillard, en voyant passer devant sa table ce fier et placide visage de prêtre, demanda pour lui grâce au peuple. L'abbé Marcellin ne trembla pas avant le salut et ne s'humilia pas après la grâce. 11 donna tranquillement l'absolution à ceux qui allaient mourir, et, poussé par les épaules hors du cercle des travailleurs sinistres, il ne songea pas à fuir. 11 empêcha quelques prêtres d'émigrer, il en em[)êcha quelques autres de conspirer. Quand son église fut fermée, il dit chez lui la messe; emprisonné deux fois sous la Terreur, il sauva plus tard la vie aux deux voisins qui l'avaient dénoncé. Fidèle à sa conscience, il ne fut jamais d'aucun parti ; il eniportait toujours avec lui l'ombre du sanctuaire, et sa gravité pacitiait les petits conciliabules de sacristie que les nécessités de ses fonctions le contraignaient de traverser. C'était enfin l'homme du devoir, le soldat stoique; on l'estimait trop pour l'aimer beaucoup. Le clergé réfractaire lui en voulait de la simplicité de sa résignation ; les prêtres compromis par des adhésions trop chaleureuses à la Révolution et à l'Empire lui en voulaient davantage encore. Quant à lui, il ne savait pas haïr, mais il avouait avec candeur qu'il ne savait que plaindre, conseiller, guérir, et qu'il ne savait plus aimer. Sa foi prenait en pitié les misères humaines, mais n'en éiait plus dupe.

Il était debout et résumait, avant de se retirer, la longue conférence qu'il venait d'avoir avec la baronne.

— Du courage, madame, lui disaii-il, faites cette démarche , puisque vous crovez n'avoir pas d'autre moyen de percer cet étrange mystère.

— Hélas ! monsieur l'abbé, répliquait d'une voix tremblante la pauvre veuve, j'éprouve un sentiment que je ne puis définir, à la pensée de le revoir et de lui parler du passé.

— Je vous absous d'avance des petits regrets qui pourront troubler votre repentir, dit le vieux prêtre en souriant et avec une paternelle ironie.

— Oh ! monsieur l'abbé, vous êtes cruel...

— Non; je veux vous prouver, madame, mon estime et ma confiance, et je vous raille pour défier votre grand cœur.

— Si j'ai un peu de force, dit avec un soupir jyfme (je Bru val, c'est que vous me soutenez, c'est que vous m'encouragez ; c'est surtout que vous me pardonnez. Mais je sens bien que voici ma dernière épreuve. Si j'échouais, je n'aurais plus rien à faire en ce monde.

— On a toujours une tâche, madame, reprit le bon prêtre. L'exemple n'est jamais absolument inutile. Il y a, à Saint-Germain des Prés, un vieux donneur d'eau bénite qui m'a connu dès l'enfance. Eh bien,

le pauvre homme vit, espère et pense par moi; c'est peut-être la seule âme au monde sur laquelle j'exerce une influence réelle et continue. Je désespérerais de tous mes pénitents, que je demanderais encore à Dieu de vivre pour celui-là.

— Je suis jalouse de ce donneur d'eau bénite, moi, dit la baronne avec tendresse.

— Oh ! vous n'avez pas tant besoin de mes conseils que vous le croyez, repartit l'abbé Marcellin en hochant la tète. Je ratifie presque toujours vos résolutions ; je n'ai pas l'orgueil de vous en suggérer une seule.

— Sans vous pourtant, monsieur l'abbé, je n'aurais jamais osé tenter la démarche que je vais entreprendre.

— A ce propos, madame , êtes-vous bien certaine que vos enfants ne pourraient vous aider en rien?

— Mes enfants! s'écria avec un peu plus de vivacité M^ne de Bru val en joignant les mains. Pourquoi me meurtrir avec ces mots? Suis-je mère ? Ai-je été épouse? Oh! ce supplice est terrible, cette incertitude est épouvantable. Vous ne savez pas, mon père, que je porte envie aux malheureuses mères qui voient mourir leur fils ou leur fille ! Pleurer, se désespérer , se tordre de douleur devant un cadavre qu'on a le droit d'embrasser, c'est une torture ; mais c'est une certitude. Tandis que moi, si je voyais

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lomber ici, devant mes yeux, Simon et Simone, ceux que le monde appelle mon fils et ma fille, je ne saurais sur lequel des deux je devrais me précipiter. Rien ne me dirait : Mère, voilà ton fils! Mère, voilà ta fille!... Voilà bientôt dix-neuf ans que j'interroge mon cœur, et que rien ne tressaille en moi et ne m'éclaire! •

— Madame, ces souffrances vous seront comptées.

— Et si vous saviez par- dessus tout mon grand effroi, continua la baronne. Je meurs du doute, et je serais peut-être tuée par une certitude. Ces deux enfants , quand je les interroge , m'épouvantent. Simon est une àme ténébreuse; Simone est une nature indomptable. Je serais peut-être réduite à mépriser celui des deux que je devrais aimer.

— Vous vous exagérez des défauts de jeurxesse, le résultat de quelques méchantes insinuations de M. de Bruval. M. Simon me semble abandonné à la piété. M*'*-' Simone est une enfant insoucieuse ; mais qui vous dit que quand ce testament aura constaté la vérité, il ne s'ouvrira pas dans le cœur des deux jeunes gens des sources de tendresse qui vous récompenseront.

— Non , je suis i)ien certaine de n'être jamais aimée d'eux. C'est là mon cliAtiment, mon expiation. Quant à ce testament, je ne veux pas f attendre ; je veux être certaine d'avance de ce qu'il amènera.

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Comprenez-vous, mon père, que je ne puis pas être là, devant toute la famille, attendant que le notaire me dise : Voici votre enfant! et comme celui-là, d'ailleurs, sera le déshérité, je veux le prémunir, le préparer d'avance.

— Allons, madame, tentez cette démarche; si elle échoue, élevez voire cœur si haut sur le calvaire, que les déceptions humaines ne puissent pas envenimer ses saintes blessures. Toutes les douleurs sont bonnes pour arriver à Dieu ; et les larmes maternelles sont particuhèrement puissantes. Je reviendrai vous voir demain... quand vous aurez reçu cette visite...

— S'il ne venait pas, s'il refusait de me revoir?

— Eh bien! vous n'auriez pas à rougir devant lui.

L'abbé Marcellin saluait pour se retirer et posait la main sur le bouton de la porte, quand cette porte même fut doucement poussée et M. Simon de Bruval entra dans le salon.

C'était un grand jeune homme au teint pâle, aux. paupières baissées, à la démarche ecclésiastique. Il était difficile de préciser le timbre exact de sa voix et la couleur de ses yeux. 11 parlait toujours avec des inflexions doucereuses et ne regardait jamais en face. Il salua profondément l'abbé MarceUin, comme s'il se fût incliné devant sa bénédiction, et il alla baiser

la main de la baronne du bout des lèvres, comme s'il eût baisé une patène. Un sourire passa sur la bouche du vieillard. Le vrai saint prenait en pitié le faux béat ; mais cette muette ironie ne fut remarquée de personne. L'abbé Marcellin allait franchir le seuil, quand le jeune homme se retourna.

— Monsieur l'abbé, demanda- t-il de la même manière qu'il eût entonné un cantique, savez-vous à quelle heure aura lieu demain l'office pour l'œuvre des missions?

— A neuf heures, je crois.

— C'est une œuvre bien méritoire que celle de réveiller la foi dans ce malheureux pays à l'aide de missions!

— C'est encore moins la foi qui manque que la concorde, fit l'abbé en se retirant à demi.

— Pensez-vous donc que la paix ne soit pas la conséquence des prières et des prédications? dit avec une certaine allure provocante le jeune homme, jaloux de faire acte d'apôtre.

— Je pense , monsieur, que la première offrande agréable à Dieu, c'est l'amour. L'amour dans la cité, d'abord, et l'amour dans les familles.

Simon rougit un peu; la baronne pAlit davantage. Ces derniers mots avaient été accentués avec une intention visible à laquelle on ne i)ouvait se nié-

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{)rendre. 11 v eut un intervalle de silence. L'abbé Marcellin en profila pour achever sa retraite, et la mère et le fils restèrent seuls.

— Vous avez entendu ? reprit avec une tristesse un peu sévère la baronne de Bruval.

Simon souleva sa paupière et laissa glisser une lueur froide.

— J'ai bien entendu, et j'ai parfaitement compris, madame, répondit-il d'une voix railleuse. C'était un reproche indirect ([ue m'adressait l'abbé. Vous lui aviez sans doute parlé encore de l'ingratitude de vos enfants. Pour une m.ère clirétienne, vous aimez bien la médisance !

— Pour un fils chrétien, vous avez bien peu de respect !

— ]\lais suis-je votre fils, moi, madame ?

— Qu'osez-vous dire? s'écria la baronne, se dressant debout et frémissante.

— Je dis, continua Simon avec une humilité feinte, que votre sévérité pour moi semble me renier.

— C'est là tout ce que vous vouliez dire ? demanda

LÀ VOIX DC SANG t->

la baronne en regardant avec anxiété le visage de son (ils et en retombant épuisée.

— Tout, madame ! Aurais-je donc pu vouloir dire autre chose ?

— Non ! non ! reprit avec vivacité M^"^ de Bruval, vous avez raison. Tenez, venez là, près de moi, Simon, que je vous parle à cœur ouvert. Voire reproclie m'a touchée. Mais il ne faut pas me condamner sur les apparences... Je suis bien malheureuse... Un fils, d'ailleurs, ne doit jamais juger sa mère...

— Un fils! répéta sans ouvrir les yeux, et avec une vibration sarcastique, Simon qui s'était approché cl qui dominait la baronne.

— Oui, un tils, répéta en tremblant la pauvre femme qui n'osa pas le regarder.

— Je ne vous juge pas, madame, reprit le jeune liomme ; je souffre comme vous souffrez ; je m'imagine que je suis un orplielin et que l'Église est ma seule mère.

— Oh ! vous êtes cruel, mon enfant ; et pourtant, si vous saviez, si vous pouviez comprendre !... Ali ! Simon, ne m'accuse pas de ne point i'aimer! Tout mon cœur se répandrait dans le lien, si tu avais un JOUI-, un seul jour quelque pitié pour moi.

Ces mots furent dits avec entrauremcnt ; la bariMuic avait ouvcil ses bras cl h.-s tendait. Simon

resta froid et immobile. A peine si quelques filn-es tressaillirent autour de sa bouclie.

— Écoute : tu as des griefs, des soupçons, quelque chose enfin contre moi ; il faut me le dire, mon enfant, continua Mme ^e Bruval d'un ton suppliant. Sur ton salut, sur le mien, je. t'assure que je meurs de votre indifférence à tous les deux. Pourquoi cette froideur de ta part? Pourquoi, quand je te tends la main, et le cœur et les lèvres, quelque chose se dresse-t-il entre nous, et pourquoi ne viens-tu pas à moi? Dis, réponds?

— Madame, repartit Simon, êtes-vous bien stjre que cette froideur va de mon cœur au vôtre? Êtesvous bien sûre de n'avoir jamais détourné la main, le cœur, les lèvres, quand, tout petit, je courais à vous? Je ne fais peut-être que me souvenir, et je vous rends peut-être vos caresses maternelles!

— Ne parlons pas de cela, Simon. Viens m'embrasser.

Le jeune homme s'inclina automatiquement; la baronne posa les lèvres sur son front et les retira avec effroi, comme si elle eût touché un marbre. Ce mouvement fit sourire étrangement son fils.

— Vous aimez mieux ma sœur, dit-il d'un ton amer oii pourtant on ne sentait pas beaucoup de jalousie.

— Ta sœur me fait souffrir comme toi, mais je

l'aime comme toi.

Simon ouvrit pour la première fois ses yeux gris et regarda le plafond avec un mouvement d'épaules assez équivoque, qu'on pouvait interpréter en geste de mépris ou en témoignage de supplication, d'invocation.

La baronne allait prolester contre l'un ou l'autre de ces signes, quand on entendit un frôlement de robe et un bruit de pas dans la pièce attenante au

salon.

— Voici justement Simone, murmura Simon de Bruval. Voulez-vous que j'en appelle à son témoignage, ma mère, et que je lui demande ce qu'elle pense, elle aussi, de votre tendresse?

— Oit ! vous me tuerez... Tais- toi... je t'en conjure î

Au même instant la porte s'ouvrit avec fracas, et . une belle jeune fille entra dans le salon.

Elle faisait avec son frère le contraste le plus étrange qU'on put imaginer. Ses yeux bleife, démesurément ouverts, paraissaient altérés d'une inextinguible curiosité ; brillants, rarement voilés, ils étaient faits pour l'audace et la provocation. La bouche, grande, bien dessinée, avec des lèvres un peu epais5.es, était la poésie luxurieuse dont les yeux étaient la prose. Simone était admirablement faite.

Ses cheveux, d'un blond un peu exagéré, relevés à la chinoise, découvraient des tempes d'une suavité de teint à désespérer un peintre. Son nez, droit, aux narines retroussées, aspirait l'air. Mais un attrait manquait à cette statue : la grâce, la pudeur. Simone était de ces fenimô.5 qui semblent n'avoir pas de paupières et dont le cœur n'a pas de voiles ; h chaque mot elle riait ; c'était sa façon de prendre haleine.

— Bonjour, maman, dit-elle d'un ton léger, en secouant la tète et en achevant de boucler une ceinture grise sur sa robe de demi-deuil... Ah! c'est toi, l'abbé! tu n'es pas encore à confesse ce matin?

— J'irais peut-être moins à l'église, si tu y allais davantage, répondit avec une voix aiguë Simon, qui paraissait aimer peu les plaisanteries de sa sœur.

— Ah bah! tu te confesses pour n:ioi. Tu devrais me communiquer l'absolution. Tu sais donc mes péchés ?

— Simone! Simone! fit U^*^ de Bruval en liochant la tête, ne plaisante pas avec un sacrement.

— Tieiîs! est-ce que monsieur est un sacrement? repartit la jeune fille avec des fous rires. Tu ne sais pas, Simon, avec tes airs affectifs, tu ressembles à un dévot, comme un mouchard ressemble à un juge. Tu te crois de la maison du bon Dieu, tu n'es que de sa police. Bonjour, monsieur l'espion!

Simon se mordit la \h\Te et laissa glisser de côté un

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regard serpentin qui lit le leur du cou de sa sœur^ comme s'il eût voulu l'étrangler, mais il ne répliqua pas.

— Oh ! tu peux me dire ce que lu veux, el même ce que lu penses, quoique cela ne t'arrive guère, je n'en ai pas peur, va î

— Ce que je pense, tu le sais, reprit avec un Ion sentencieux le bon apôtre. On ne dirait pas que tu es la fille de M»"f de Bruval, à l'entendre parler comme une femme de chambre.

Simone devint pourpre, ses mains tremblèrent et ses beaux ongles se rapproclièrent pour se préparer à des égratignures. La baronne était presque évanouie de douleur.

— Oh! je voudrais bien u*être pas ta sœur, s'écria la jeune fille, je pourrais te haïr tout à mon aise!

— C'est là ce qui te gène ? dit Simon avec un ])clit rire hargneux.

— Et toi, te crois-tu donc digne de ton nom et de la famille, avec tes airs de séminariste? Dites-lui donc, maman, qu'il ne me vaut pas!

— Taisez-vous, taisez- vous... murmura M"«^' de Bruval en sanglotant. A qui penses-tu donc, quand tu i)ries Dieu, mon fils? VA toi, ma lille, ne le prierastu jamais?

— Le môme Dieu que Simon! dame! ce n'est pas

tentant, dit avec une forfanterie cynique l'impitoyable jeune fille.

Simon s'approcha de la baronne :

— Je vous laisse avec votre enfant, ma mère !

— Mais tu es mon enfant aussi, dit la pauvre femme qui devenait folle de douleur.

Simon ne répliqua rien; il rit, tourna le dos à sa mère et sortit.

— 0 mon Dieu! murmura tout bas au dedans d'elle-même la baronne, faites que celui-là ne soit pas mon lils !

Simone debout, au milieu du salon, les bras croisés et battant le parquet de son pied, regardait son frère s'éloigner. Quand il eut refermé la porte :

— Le lâche ! dit- elle; si j'étais un homme, je cravacherais ce visage blême !

— Ma fille! ma fille! peux-tu parler ainsi?

— Vous savez bien pourquoi je dis cela, maman! Ce n'est pas pour ses hypocrisies. Si le bon Dieu s'accommode de ces grimaciers-là, c'est son affaire. Mais il vous insulte; ce mot qu'il vous a jeté en partant, il le redit tous les jours.

— Quel mot? demanda en tremblant la baronne.

— Ne parlons plus de cela. M. de Bruval, dont nous portons le nom, ne nous aimait pas et ne vous aimait guère; il nous a fait entendre souvent, à Simon et à moi, des choses que j'aurais mieux aim.é ignorer tou-

jours. Maife enfin nous saurons à quoi nous en tenir un jour ou l'aulre. A quoi bon se chamailler, se quereller, se haïr jusque-là? Vous me rendrez cette justice à moi, maman, si je ne suis pas bien tendre, je ne suis pas mauvaise ; et jamais je ne vous ai fait de ces reprociies cruels qui remuent vos douleurs, vos angoisses, vos doutes! Mais lui!

— Ahl tes paroles me navrent et pourtant me font du bien, dit la baronne en prenant la main de Simone. C'est bien toi qui es véritablement mon enfant.

— De cela, je ne sais rien, ni vous non plus, n'est-ce pas, maman? continua Simone en fronçant le sourcil.

— Mais enfin, écoute ton cœur, ma fille, quête dit-il? Voyons! je te presse les mains, je te les embrasse. Ne sens-tu pas en toi une voix qui s'éveille, quelque chose qui tressaille et qui t'avertit ? Qu'éprouves-tu? Parle!

— H me semble, maman, que votre cœur devrait en savoir plus long que le mien. Je n'éprouve ni entraînement, ni répulsion. Cette vie de mystère m'ennuie ; cette fraternité avec Simon m'est odieuse; j'ai soif de clarté, de liberté, d'affranchissement. Je ne vous hais pas, je vous i)lains. Voilà, sur riionneur, ce que j'éprouve. Je vous le dis loyalement.

— Mais entin, voudrais-tu, dis-moi^ être ma fille?

— Oh ! je suis bien grande pour désirer une mère. J'aimerais peut-être mieux un mari... et puis, sans reproche, maman, vous nous avez un peu troublé les g'entiments, dans notre enfance. Je me rappelle que vous nous embrassiez quelquefois avec terreur ! /

— Tais-toi ! tais-toi ! tu me parles comme Simon. Ya ! tu es bien sa sœur pour me torturer.

— Eh bien ! n'en parlons plus. D'ailleurs, j'aurais tort d'être méchante. Je me sens en gaieté ce matin.

— Tu Tes toujours !

— Me reprocheriez- vous ma joie ? Aimeriez- vous mieux que je fusse toute confite, comme Simon, en hypocrisie ! Ah î il me fait frissonner quand je le vois ; il apporte l'humidité, il m'enrhume Tesprit. Moi, j'aime le grand air î Tenez, maman, il fait un beau soleil, allons aux Tuileries.

— Je ne puis sortir ce matin, j'attends quelqu'un ; mais on peut t'accompagner.

— Oui, toujours cette gouvernante ! Quelle mode insensée ! Ne dirait-on pas qu'on peut m'enlever en route !

— Simone ! Simone ! il n'est pas convenable qu'une jeune fille de ton âge...

L\ VOiX DU SAxNG 27

— Ah ! voilà encore, il n'est pas convenable! On a tout dit avec ce mot-là. Il est donc convenable de s'ennuyer, de périr dans l'ombre, de n'avoir qu'une maison maussade, une mère loujotirs triste, un };lus triste frère?... Ah! qu'il me tarde de vieillir, pour avoir le droit d'être jeune !

La baronne ne répondit rien. Elle fit un signe pour indiquer à Simone qu'elle avait besoin de ne plus poursuivre cette conversation et de rester seule. La belle jeune fdle se retourna brusquement, vint se regarder dans la glace, ajusta les plis de sa robe, s'assura que ses cheveux étaient symétriquement relevés, se lança quelques œillades, modula une phrase de romance et sortit, sans prendre congé autrement de sa mère que par un petit hochement de tête fort impertinent.

Quand M^^e de Bruval eut quitté le salon, la baronne laissa échapper les larmes qu'elle avait eu l)eaucoup de peine à contenir.

— Mon Dieu, s'écria-t-elle en joignant les mains et en tombant à genoux, est-ce assez de souffrance, et n'ai-je pas expié?

Elle resta longtemps ainsi, |)riant, pleurant, répandant toute son àme, s'excitant au courage et se sentant brisée. Enfin, elle se leva un peu {)lus calme et alla écrire dans sa chambre de billet sui-

2a LA VOIX DU SANG

vant, qu'elle envoya porter immédiatement à son adresse.

A Monsieur Emmerie ^ membre de V Institut^ rue Jacob, 4ô.

« M"ip la baronne de Bruval prie instamment M. Emmerië de vouloir bien lui faire l'honneur de passer chez elle. 11 s'agit d'une communication importante qui ne peut être confiée à un tiers, ni à une lettre. »

Ce billet parti, Antonine de Bruval attendit avec anxiété la réponse. Deux heures après, M. Emmerie envoyait annoncer sa visite pour le jour même. En apprenant le premier résultat de sa démarche, la l)aronne fut reprise d'hésitation et de terreur.

— Qu'ai-je fait? se disait-elle. Le revoir, n'est-ce pas offenser Dieu? Non, l'abbé Marcellin m'y autorise; mais Simon et Simone, s'ils apprenaient... que diraient-ils? Et lui, me comprendra-t-il ? saura-t-il me plaindre? pourra-t-il m'aider?

Pendant que ces appréhensions s'ajoutaient aux épines dont la pauvre femme se sentait déchirée, M. Emmerie tournait et retournait entre ses doigts le laconique billet de la baronne, et se demandait à quel motif il devait attribuer cette démarche, et ce que pouvait désirer de lui la veuve du colonel de

Bruval, qu'il n'avait pas vue depuis dix-neuf ans environ.

Mais comme il est du devoir d'un savant d'aller partout à la recherche de la vérité, et du devoir d'un philosophe de ne pas s'émouvoir, M. Emmerie, en qualité de membre de l'institut, se croyant savant et sage, n'hésita pas à se rendre à l'appel d'une femme qui, après tout, avait été fort jolie autrefois, et qui avait peut-être conservé autant d'attraits qu'il s'en attribuait modestement à lui-même.

M. Emmerie, on le voit, n'était pas dépourvu de toute coquetterie, et quand j'aurai dit qu'il procéda à une minutieuse toilette, on comprendra que ce n'était pas un savant comme les autres !

M. Félix Emmerie avait à peu près cinquante ans. Grand, chauve, le visage orné de cette dignité de convention qui est l'effigie des fonctionnaires, il n'inspirait pas l'émotion respectueuse qui se dégage d'un homme de génie ; mais il embarrassait toujours par l'ironie de ce masque sévère. Quoiqu'il fût doué d'une ambition dont nous constaterons les efforts, et qu'il ne dédaignât pas des moyens vulgaires, mais habiles, pour la satisfaire, il n'était pas sans talenL Quelques-uns même croyaient de fort bon goût de se servir de lui pour réagir contre l'entliousiasme mélancolique suscité par les premières œuvres de Chateaubriand. M. Enmjcrie était l'inventeur d'une

sorte de style froid, sec, qu'on trouvait simple parce qu'il était nu, et beau parce qu'il était clair. 11 racontait des histoires d'amour, comme il eût raconté le budget ; ses livres étaient des procès-verbaux d'émotion ; il constatait les catastrophes. Sans imagination, empruntant des sujets à toutes les httératures, il s'était fait une sorte d'originalité par l'absence absolue de qualités originales ; et cet artiste parlant et écrivant comme un diplomate passait pour un personnage sérieux, à ses propres yeux même.

Aujourd'hui, le temps, qu'on ne trompe pas, l'a remis à sa place, et M. Félix Emmerie, s'il vivait, devrait demander à d'autres moyens qu'à ses titres littéraires le piédestal de sa gloire. Déjà, d'ailleurs, en 1821, par précaution et par scepticisme, il s'était fait des auxiliaires de sa vanité en dehors du travail, et l'on racontait en souriant que quelques amours placées avec adresse et en bon Heu n'étaient pas étrangères 5 son rapide avancement; il y avait des branches de myrte dans ses palmes académiques. Quelques muses du Directoire, de l'Empire et de la Restauration lui avaient tour à tour aplani les obstacles; on allait même jusqu'à attribuer à des relations diplomatiques avec une noble Anglaise la pubUcation de traductions d'ouvrages anglais auxquels M. Emmerie avait mis son nom.

LA VOl.V DU SAISG 51

Le bagage de cet heureux immortel, parfaitement enterré aujourd'hui, était léger et discret. Des petits romans, des études philosopiiiques peu étendues, quelques pièces de théâtres, c'était tout.

Ai-je besoin d'ajouter qu'en 1821, M. Emmerie, hésitant d'abord sur les intentions de Louis XVIll et sur l'allure que la société allait prendre, s'était enfin décidé pour la morale et la refigion. C'était le suprême effort de son habileté ; car, profondément athée, se moquant du bon Dieu comme il s'était moqué de la République, de l'Empire et des femmes, il ne croyait qu'à lui seul, et n'admettait aucune autre distinction entre le bien et le mai que l'avantage matériel qui pouvait en résulter. Sous le Directoire, il avait eu l'imprudence (il était si jeune alors ! ) de publier une brochure fort immorale, dans laquelle il exposait ses théories sur Dieu et sur l'amour. Cet opuscule serait illisible aujourd'hui; mais les dames ne le dédaignaient pas alors : il est vrai qu'on les y insultait à chaque page.

Cette profession de foi, échappée à l'entraînement d'une société de ribauds à cravates blanches, fut la seule maladresse de M. Emmerie. L'empereur, qui se sentait quelque sympathie pour ce personnage grave et sententieux sans idées, ne lui pardonna pas cette obscénité; et il fallut, à la rentrée des Bourbons, bien des med cuîpd^ bien des fréquentation

pieuses pour qu'on feignît d'oublier cette boutade impie. Mais la grande force de M. Emmerie tenait à ses influences. Deux ou trois dames faisaient contrepoids à son petit livre ; et à l'heure où M™^ de Bruval songe à en appeler à l'aide de cet homme tout - puissant , il est aussi Jieureux qu'un athée peut l'être, et si une superstition pouvait effleurer cette âme, il devrait, en allant à l'Institut, jeter son anneau dans la Seine, car son bonheur est complet.

Tout en rasant son menton de diplomate, M. Emmerie interrogeait ses souvenirs sur U^^ de Bruval. 11 se rappelait une femme blonde, douce, une sorte de la Vallière qu'il avait brusquement laissée aux Carmélites; il se demandait si la veuve pouvait valoir encore les chances d'une campagne. Un général, comme il l'était, n'avait pas de temps à perdre en stratégie inutile. Quel avantage pouvait-il retirer de la baronne de Bruval? A tout hasard, cependant, il soigna sa toilette et médita pendant quelques minutes sur la meilleure façon d'aborder Antonine. Un homme comme lui ne devait jamais être pris au dépourvu.

Mme de Bruval attendait cette visite comme une sentence. Je profanerais la pureté de cette âme maternelle en disant même qu'elle ne mêlait aucune pensée mondaine à ses anxiétés. Je veux qu'on admire et qu'on plaigne cette vertu qui est un re-

pentir. J'ai besoin que le rayonnement de celte victime purifie par intervalles l'atmosphère dans laquelle cette étude nous contraint d'entrer. Ce roman n'est pas un blasphème; s'il louche à des souillures, c'est qu'il veut glorifier la sainteté. L'abbé Marcellin et M^e de Bruval rachèteront peut-être, dans la conscience de nos lecteurs, M. Kmmerie, Simon et Simone.

x\ntonine est dans une de ces situations étranges et complexes qui permettent d'étudier le cœur, le dévouement, la foi de la femme el de la mère, sous ses aspects multiples. Elle est prise en des rouages qui la broieront pour la terre en l'idéalisant pour le ciel; et l'agonie de cette tendresse sera l'hommage le plus vrai, le plus humain à l'immorlalilé du dévouement.

ouaud la sonnette de l'appartement annonça, par^ un coup sec, discret, académique en quelque sorte,' la venue de M. Emmeric, M'"e de Bruval se sentit prise d'un mouvement nerveux ; elle faillit donner

r>i LA VOIX DU SANG

l'ordre de ne [las recevoir celui dont elle avait tant souhaité la présence. Mais la pensée de l'abbé Marcellin traversa son esprit et jeta sur la flamme qui la brûlait une goutte de rosée céleste. Il fallait bien s'exposer au supplice de celte entrevue pour souffrir suffisamment, pour expier, pour être pardonnée, et pour achever l'enquête effroyable commencée par un dévouement maternel dont nous allons expliquer les complications énigmatiques.

M. Emmerie entra avec la solennité souriante d'un grand homme qui fait visite à un rêve de jeunesse. Il comprit, au premier coup d'œil jeté sur la baronne, que l'entretien ne lui demanderait aucun effort de stratégie, et que le temps de la guerre était passé. ]\]ais si la coquetterie devenait sans but, elle n'était pas cependant sans quelque cliarme pour un artiste : un soldat fanatique trouve dans une simple parade l'attrait d'une bataille.

Antonine devint blême, puis cramoisie ; elle essaj^a de sourire et faillit éclater en sanglots. Elle voulut se lever, aller au-devant de M. Emmerie^ ses jambes refusèrent de la soutenir, elle no put que baisser la tête et faire signe au visiteur de prendre un fauteuil tout près d'elle.

• — A quelle heureuse circonstance, madame, doisje l'honneur que vous avez bien voulu me faire? demanda M. Emmerie par une formule qui semblait

LA VOIX DU SA^■G oC-

banale, qui l'était en effet, mais au fond de laquelle gisait une ironie.

— Monsieur, balbutia avec confusion la baronne, il a fallu, croyez-le, de bien graves motifs pour que j'osasse vous prier... de venir me voir.

— 11 y a un reproche fort dur pour le passé dans cette réponse, madame, répliqua le savant avec une douceur un peu railleuse. Peut-être autrefois ma fatuité y eût-elle trouvé un aveu!

Antonine reprit tout à coup la force qui lui faisait défaut quelques minutes auparavant ; elle regarda son interlocuteur en face, et lui répondit avec l'assurance d'une chrétienne héroïque qui porte le pardon de son Dieu comme une cuirasse :

— Je n'ai pas de reproche à vous faire? monsieur, et à mon âge on n'a plus de coquetterie. Si j'hésitais à vous revoir, c'était pour vous ; il me semi.)lait que ma vue pouvait vous toucher comme un remords.

— Un remords! ahî vous vous calomniez, madame, reprit le galantin de l'institut.

— Vous oubliez que je suis une vieille femme, continua Antonine avec un léger mouvement de tête qui semblait reprocher les fadaises de celte conversation, et je veux vousapjirendre que je suis aussi une bien malheureuse femme î

— Pardonncz-Hjoi de n'avoir^ vu t|ue la femme, r 'partit avec obstination M. Emmorir.

La baronne se recueillit. Ce début d'un entretien si grave pour elle la choquait et l'épouvantait ; elle se sentait serrée, étouffée par un pressentiment. La honte qu'elle voulait affronter pour cherclier une issue à la situation étrange dans laquelb elle se trouvait, menaçait d'être inutile. M. Emraerie ne la comprenait peut-être pas, et pourtant elle s'était trop avancée pour reculer; elle ne pouvait pas l'avoir fait venir pour rien. Puisqu'il était là, il fallait parler, il fallait tout dire, tout essayer, et, avec l'aide de Dieu, s'efforcer d'émouvoir et d'amener au^i idées sérieuses cet honame qui n'avait encore trouvé que des formules galantes pour lui répondre.

M. Emmerie, de son côté, la contemplait en coqnaisseur. 11 était frappé de la beauté de cette créature voilée de mélancolie ; bien qu'il fût d'un âge à ne plus aimer ses contemporaines, et bien que son scepticisme lui défendît de se comparer à Louis XIV, il se disait que sa la Vallière était devenue une attrayante Mainlenon.

— Monsieur, reprit avec une fermeté dont elle se fût sans doute crue incapable une demi-heure auparavant la baronne de Bruval, joignant ses deux mains sur sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur, l'enlretien que j'ai sollicité de vous est connu et approuvé du vénérable ecclésiastique auquel j'ai besoin de demander souvent des conseils et des con-

solations; c'est vous dire que je considère notre entrevue comme un acte religieux. Soyez donc compatissant pour les scrupules d'une pécheresse repentie, et si je suis forcée de parler du passé, soyez assez généreux pour vous rappeler qu'il est bien mort, et que nous ferions injure à tous deux en essayant de croire qu'il a survécu.

M. Emmerie s'inclina sous la leçon avec la politesse d'un iiomrae du monde enchanté d'être grondé pour sa galanterie, mais incorrigible.

— Madame, dit-il, excusez-moi; ce n'est pas le ^passé que j'évoquais en admirant en vous des grâces

nouvelles, c'est l'avenir.

— Occupons-nous du présent, qui est pour moi plein de larmes et d'angoisses, repartit Antoine avec une voix sévère et triste ; quant à l'avenir, il sera ce qiie Dieu voudra!

— Je vous écoule, madame, avec une attention profonde, répliqua M. Emmerie, réduit à la discrétion, et se résignant à subir les doléances d'une dévote.

— Monsieur, reprit la baronne en baissant les yeux, vous savez les circonstances qui nous ont rendus autrefois et pour jamais étrangers l'un à l'autre.

— Je sais, madame, interrompit l'académicien , qu'après avoir i)ien voulu acce[)ter l'hommage d'uD

sentiment sincère, vous m'avez un beau jour interdit

l'entrée de voire maison.

— Oh! parlons plus gravement de ce malheur, monsieur. Cette maison dont le seuil vous fut interdit n'était pas la mienne, et si vous ne deviez plus y rentrer, c'est que vous l'aviez profanée.

— Quoi ! après vingt ans bientôt, nous en sommes encore aux reproches! dit en riant M. Emmerie.

— Je ne vous fait pas de reproche, monsieur ; vous ne m'avez pas séduite, puisque je vous ai aimé. Oh oui, je vous ai ardemment et foUemen^ aimé!

— Et moi donc, madame ! dit bêtement l'iiomme d'esprit, qui ne comprenait rien à la simplicilé chrétienne de cet aveu.

— Si je vous parle ainsi, monsieur, continua M"^" de Bruval, c'est que cet amour est anéanti, c'est que j'en ai offert depuis longtemps à Dieu toutes les joies amères et toutes les larmes. Dispensez-vous donc, je vous en conjure , de me parler du votre.

— Ah çà ! est-ce pour me convertir qu'elle m'a envoyé chercher? se demanda tout bas M. Emmerie.

— Je vous ai vu pour la première fois, monsieur, aune époque où mon cœur était hbre, où ma main rélait aussi. Mes parents m'accordaient une con-

LA VOIX DU SAMV TiO

liancc qui me livra au danger, je veux dire au charme de vos paroles. Je vous écoutai , je vous admirai ; vous m'apparûtes à moi, pauvre enfant que des lectures mal dirigées avaient prédisposée à toutes les impressions romanesques, comme unfrère, comme- un époux prédestiné. J'étais presque seule au monde. Mon père et ma mère m'avaient ramenée de l'émigration avec une mélancolie qui devait peut-être quelque chose aux inlluences de l'Allemagne. Je me complus à lier par l'esprit mon sort au votre. Je compris la gloire, la poésie; mais un jour tout ce rêve fut cruellement déchiré. On m'apprit que le commandant Quincy demandait ma main. Je voulus protester ; mon père pleura , ma mère s'évanouit. Ces pauvres vieillards redoutaient la Révolution et s'imaginaient qu'un gendre commandant garantissait de tout péril. J'étouffai mon àme, je crus l'étouffer du moins, et je devins la femme de M. Quincy.

— de soldat ne vous aima jamais , interrompit

M. Emmerie.

~ 11 ne me demanda pas non plus de l'aimer, monsieur; mais il me lit jurer de respecter son nom, ou plutôt le mi<>n qu'il avait ajouté au sien. Je prêtai le serment, et je ne sus pas me préserver du parjure. Pourtant, j'en atteste Te ciel, je m'ap[)li(piai à ne plus penser à vous, j'essayai d'aimer cet lionime, je

concentrai toutes mes idées sur le devoir ; mais M. Quincy ne m'aidait pas et me rendait cette tâche pénible. Combien de fois, découragée, refusant l'entrée de mon cœur à des illusions, à des rêves d'autrefois qui venaient le heurter de l'aile, j'allai me prosterner dans les églises , priant , pleurant , me meurtrissant ! Mais le soir, je devais me couvrir de diamants et paraître au bras de mon mari dans les salons officiels ; là, je voyais toutes les femmes encensées, courtisées, aimées, et moi seule, dans cette foule, je passais sans amour, fidèle aux hens que la mode allégeait pour tout le monde et que mes scrupules alourdissaient pour moi. Ce ne fut cependant pas la 'tentation d'imiter la foule qui me corrompit ; j'aurais eu le courage de mépriser cette société qui raillait ma vertu, si M. Quincy ne m'avait pas laissée seule à Paris, et surtout si je ne vous avais pas revu. Mon mari était à l'armée, j'avais de ses nouvelles par le Moniteur ; je savais qu'il ne songeait guère à moi. Il avait repris, avecl'habilude des camps, les allures de sa vie de garçon. Le veuvage commençait, triste, intini , sans enfants. Je vous rencontrai. Toute ma sagesse s'envola au premier souffle de vos lèvres. Je me crus encore libre, jeune fiDe; vous me parliez si tendrement de votre amour, de l'absence, de mon esclavage ! Je me crus plus malheureuse que je ne l'étais. Je ne songeai

pas que ma parole de {ille noble était engagée. Je vous écoutai enfin, et je n écoutai plus que vous. Ah ! je vous le répète, je n'ai pas de reproche à vous faire. La faute est toute à moi; c'était peutêtre votre rôle de me tenter, c'était le mien de résister. Je vous aimais trop; je ne sus pas me défendre, moins de vos paroles peut-être que des secrets murmures de mon cœur. Je me sentais isolée, perdue, sans conseils; je voulais une affection : je devins votre maîtresse , pour trouver en vous un ami...

— Cet ami, madame, ne vous aurait pas manqué, si vous-même...

— Ohl ne me dites rien, monsieur, encore une fois: puisque j'envisage aujourd'hui dans toute sa honte la faute que j'ai commise, c'est que je m'en suis bien repentie et que je ne veux pas d'excuse pour elle. Ce n'est pas le commandant Quincy que j'ai trahi, que j'ai déshonoré; c'est moi-même qui avais juré et qui fus h\che. Mais je fus bien punie, et peut-être que mon expiation finira par apaiser la juslice de Dieu... l)'al)ord, permettez-moi de vous le dire, non pas comme un reproclie, mais connue une preuve de la malédiction (jui s'attache à ces passions coupables, vous-même, uionsieur, quoi que vous en disiez aujourd'hui, vous ne m'aimiez guère, vous ne m'aimiez plus autres ma chute.

42 LÀ VOIX I)L: sang

M. Emœerie fit un inouvemenl pour protester; la baronne continua en souriant, avec une amertume touchante:

— N'essayez pas démentir! à quoi bon? .l'aime à penser, au contraire, que je fus maudite et qu'il ne me restait pas même l'illusion de votre tendresse pour dissimuler l'horreur de ma chute. Car vous ne savez pas tout, et c'est le moment de vous révéler un secret qui m'accable et que je suis seule à porter. Dieu, qui m'avait refusé la consolation d'une maternité légitime, dans mes cliagrins, m'infligea la fécondité, comme un premier châtiment. Un jour, j'appris le retour de M. Qiiincy et je reconnus en même temps que j'étais mère.

— Gomment! s'écria M. Emmerie, dissimulant à grand'peine la contrariété que cette confidence lui causait. Vos enfants?...

— Mes enfants! Vous croyez comme tout le monde, n'est-ce pas, que Simon et Simone sont jumeaux"^ Hélas! ils sont peut-être nés le même jour, mais l'un d'eux seul est à moi, et, fruits tous les deux de l'adultère, ils sont complètement étrangers l'un à l'autre. Voilà ce que le monde ignore, ce qu'il apprendra bientôt, et ce que j'ai voulu vous dire ; car il est juste que vous m'aidiez, ou plutôt, non, je n'ai pas le droit de réclamer votre aide, vos conseils; je ne dois pas repousser le fardeau parce qu'il m.'accal)le; mais.

dans l'inlérêt des deux enfants dont l'un est le vôtre, j'ai pensé que je vous devais la vérité.

M. Emmerie eût bien voulu répondre: Vous ne mo devez rien! mais il fut, malgré lui, intimidé par l'accent, par le regard, par la simplicité de M^e de Bruval. Au fond, il se considérait comme dupé, comme pris au piège. Cet enfant dont on lui révélait la naissance pouvait l'astreindre à quelques devoirs, du moins à quelques grimaces. 11 avait si bien arrangé sa vie jusque-là, il avait eu4ant de bonheur, que jamais une de ces paternités de hasard n'avait mêlé d'épines trop apparentes aux roses qu'il avait cueillies. Et il était bien fâcheux de se trouver mêlé, après dix-neuf ans, à un sot mystère de roman qui pouvait gâter la placidité de son repos académique. Ah! s'il avait su, comme il eût décliné l'honneur de cette entrevue ! C'était bien la peine de partir en guerre et de prendre des airs conquérants pour revenir chez lui en père nourricier? Quel rôle allait-on exiger de sa dignité? Bien décidé à refuser toute espèce de reconnaissance scabreuse, d'engagement trop tendre, il dit à la baronne avec une froideur polie dont celle-ci se

sentit atteinte :

— Pourquoi attendre si longtemps, madame, et m'avoir privé jusqu'ici de la tendresse d'un tils ou d'une tille; car je ne sais jias encore de qui je suis père.

— Ni moi non plus, monsieur, repartit avec douleur la pauvre baronne, je ne sais pas qui vous devez aimer.

— Quelle raillerie! s'écria M. Emmerie en regardant M°ïe (\q Bruval, sans rien dissimuler, cette fois, de sa mauvaise humeur.

— Ai-je l'air de railler, monsieur? reprit sévèrement la l)aronne. Je ne veux pas vous contraindre à entrer dans mes doutes. Depuis si longtemps nous sommes étrangers l'un à l'autre, que vous avez peut-être raison de refuser votre part de l'expiation. Je souffre pour deux, je me repentirai pour deux. Je croyais ma honte complète; il y manquait un surcroît que vous m'apportez. Mon mari m'a torturée, vous refusez de soulever un peu ma chaîne. N'en parlons plus, et excusez-moi de vous avoir dérangé de vos graves occupations pour un enfantillage, après tout, n'est-ce pas? puisqu'il s'agit de votre enfant.

Antonine s'était levée. Elle avait une dignité dont M. Emmerie sentit peser sur lui toute l'ironie. L'égoïste recula pour faire place à l'homme de bonne compagnie qui n'aimait pas à être vaincu.

— Excusez-moi, madame, répondit-il avec une courtoisie parfaite. Je ne décline aucune obligation. J'ai hâte de pénétrer l'étrange mystère que vous m'annoncez; et n'attribuez qu'à l'impatience de connaître toutes vos douleurs et tous mes devoirs le

Ll VOIX DU SANG 45

mouvement que votre délicatesse a interprété d'une façoQ si sévère pour moi.

Yi. Emmerie avait fermé à demi les yeux pour donner plus d'onction à ses paroles. Antonine put le regarder tout à son aise, et elle le jugea : un sourire passa sur les lèvres de la pauvre femme, sourire amer, découragé; c'était donc là le héros de ses premiers rêves, Tiiomme pour qui elie était tombée, celui qu'elle redoutait de revoir ! Elle hésitait à poursuivre ses confidences ; mais la vanité de cet homme pouvait être moins implacable que son cœur. Ce (juo la pitié ne pouvait le contraindre de faire, une sorte de point d'honneur, de respect immain pouvait l'obtenir; elle se résolut donc à aller jusqu'au bout, quoi qu'il dût en résulter encore pour elle.

— .Monsieur, dil-elle, je n'ai pas à vous excuser; je me su';s méj)rise sans doute, et je suis excusable, ayant tant souffert, d'être exigeante sur les sym[)athies. Vous êtes un homme d'honneur : c'est à ce tilrc, au défaut d'autre, que je vous confie le secret do ma vie. Écoutez-moi donc, et sachez la vengeance inouïe que le ressentiment de M. Quincy sut imaginer.

Ai) LA VOIX DU SANG

— Quand je m'aperçus, continua M"^^ de Bru val, que j'étais mère, un combat étrange se livra en moi. Je ressentis des joies désordonnées, une espérance qui me transportait au delà du monde. Ce tressaillement, qui m'avertissait qu'un être allait me devoir la vie, me présageait aussi des consolations. Un enfant n'est jamais coupable, on peut toujours l'aimer. La pensée que j'aurais un but, une tàciie, une famille, me donnait la force d'affronter M. de Bruval. D'un autre côté, j'étais tourmentée de remords. Ce pauvre enfant, qui l'accueillerait ? qui lui donnerait un nom ? Témoignage vivant- de ma faute, ne serait-il pas jeté liors de la maison, et ne devrais-je pas fuir avec lui, publiquement frappée de réprobation par mon mari ! Quelle agonie fut cette grossesse? Je n'eus pas un instant la pensée du mensonge, du subterfuge. J'aurais pu abuser de la liberté absolue qui m'était laissée, pour devenir mère, à l'insu de tout le monde; j'aurais pu élever en secret cette ])reuve de l'adultère, accommoder les joies mystérieuses de la maternité avec mon rôle apparent de femme délaissée ; mais la tentation de cette infamie ne me vint même pas.

LA VOIX nr sANd ài

— Beaucoup de femmes pourle^nt y succombent, interrompit avec un sourire mauvais M. Emmerie, intérieurement flatté de la résolution de M'»^ de Bruval, qui lui avait épargné une complicité embarrassante.

— Je n'ai consulté personne, reprit Antonine; il m'apparut, au premier soupçon de ma prochaine maternité, que le seul moyen de faire rentrer la dignité et l'honneur dans ma vie, c'était de me soumettre au jugement de mon mari : ma conscience m'avait déjà jngée. L^ monde m'importait peu; il conseille toujours la chute, il ne donne jamais les vrais moyens de salut. .Te m'armai de courage : c'est alors que je trouvai un prétexte pour m'absenter pendant quelques jours, et pour vous éloigner, en vous laissant entendre que notre liaision était devenue un fardeau réciproque, dont votre politesse n'osait se débarrasser.

— A^ous étiez cruelle, mais excusable, murmura M. Emmerie, qui perdait toute intelligence et que ce récit déconcertait.

— Je ne faisais pas un grand sacritico, continua Mn^e f]e Bruval en secouant doucement la tête, et vous-même vous commenciez, n'est-ce pas, à ne plus savoir m'entir à cette liaison qui nous avait trompés tous d'eux? J'allai m'enfermer à la campagne, dan'^ le chAteau do Bruval, que M. Quincy avait racheté.

4s LA VOIX DU SANG

Quel'.{iîGS jours après, le commandaiit, de retour, venait m'y rejoindre. Je ne vous dirai pas que j'eus peur en entendant la grille s'ouvrir pour laisser entrer la voiture ; je n'avais pas encore souffert beaucoup. Les ennuis, les désillusions de ma jeunesse, les mécomptes de mon mariage ne méritaient pas d'être offerts à Dieu comme une expiation ; mais la pensée que ma vie et celle de mon enfant dépendaient de ce soldat violent, me donnait un frisson qui n'était pas sans une joie secrète et réelle. Je me disais: « Voilà donc la souffrance, le martyre? Non, le châtiment! » Gomme un joueur qui palpite et va au-devant du coup de dés auquel sa fortune est attachée, j'étais impatiente de voir mon juge, bien résolue toutefois à défendre mon enfant, et persuadée 'connaissant mon mari' que j'aurais assez d'énergie pour contraindre sa colère à ne frapper que moi.

» Le* commandant me trouva dans ma chambre; je gardais le lit, non pas par faiblesse ni par honte, mais pour mieux dissimuler, jusqu'à l'arrêt de M. de Bruval , le témoignage de son déshonneur. Il me salua avec son indifférence ordinaire.

» Je crois que M. Quincy avait épuisé dès lors toutes les joies que pouvait donner à sa vanité de paysan le nom de la terre de Bruval, qu'il avait ajouté au sien. Je n'étais donc plus pour lui qu'un embar-

ras, qu'un en cas, qu'il ménageait à peine. L'Empire paraissait solide. La s{)éculation prudente de mon mari pouvait devenir inutile; j'étais donc de jour en jour plus étrangère au commandant, et c'était en étrangère qu'il me traitait.

); Cette situation eut créé pour d'autres peui-cMro des droits apparents au désordre; pour moi, je m.e croyais plus obligée encore à l'honneur du nom, je me reconnaissais d'autant plus coupable que j'étais moins aimée.

))Jc vois encore le commandant comme si c'était aujourd'hui : il entra en secouant ses bottes sur le lapis, c'était une manie, il paraissait avoir toujours besoin de se dél)arrasser de la poussière des champs de bataille. .

,) Yous êtes donc malade? me demanda-t-il d'un ton indifférent.

» — Oui , monsieur, murmurai-je en palissant beaucoup, mais résolue à tout lui dire.

» — Kh l)icn î d faut vous soigner... VA il rtic tourna le dos [)Our sortir.

,) — Monsieur, dis-je à mon mari on me dressant sur mon séant, j'ai à vous parler; c'est un entretien sérieux d'où dépendent la vie et l'iionneur; voulezvous m'en tendre?

,) — [^a vie de qui? l'honneur de (jui? (iemanda .•ivec un Ion un pou railleur le commandant, (pii \m\-

raissait peu disposé à écouter des doléances de femme.

» — Ma vie et votre honneur, répliquai -je avec fermeté , en mettant les deux mains sur ma poitrine 011 je sentais mon cœur secoué par le soulèvement de mes entrailles.

» Quelque chose comme un nuage passa sur le front de Quincy. Ce n'était pas un soupron, mais c'était la crainte d'un ennui.

» — Je vous écoute, madame, dit-il en venant se placer au pied de mon lit.

» — Monsieur, commençai-je en tremhlant, j'ai à vous faire un aveu. J'ai manqué à la foi que j'avais jurée ; je me suis crue lihre par votre a])andon, et j'ai fait de cette liherté un usage dont je vous dois compte.

» — Tous ai-je jamais dem.andé des comptes? répondit, avec toute la politesse dont il pouvait être capahle, le commandant, qui parut disposé à rompre l'entretien.

» — Non, repartis-je avec confusion; mais il ne nie convient pas, après m'êlre avilie à mes yeux par une faute, de m'avilir encore par un mensonge et par une indigne comédie. La loi vous fait mon juge , je me soumets d'avance : que décidez-vous de moi, monsieur, je suis mère î

LV VOiX DU SANG 51

» Je m'étais presque levée en disant ces derniers mois, et je regardais le visage du commandant pour y lire mon sort.

«M. de Bruval fut tout d'abord étourdi, et son premier sentiment fut moins de la colère qu'un naïf étonnemenl. 11 ne me croyait pas capable d'avoir un amant. Puis la réflexion vint; la pensée qu'on l'avait trompé, qu'on avait peut-être ri de son absence, que je pouvais le rendre ridicule , que cet enfant serait une taclie à son nom s'il le désavouait, une raillerie s'il le reconnaissait, et aussi une charge nouvelle, un [)arasite; cette pensée le fit pâlir, puis rougir; une colère haineuse, c'est-à-dire réfléchie, s'empara do lui ; il s'avança, les yeux flamboyants :

» — Misérable! s'écria-t-il en levant le poing, je devrais vous écraser. Les voilà bien, ces filles d'aristocrates ! sans vertu, sans pudeur, elles ne savent que tromper un honnête liomme qui leur a donné du pain et qui les a empêchées de traîner leurs guenilles dans le ruisseau î

» Pendant un quart-d'heure, le torrent se déchaîna ; les injures les plus brutales, les plus soldatesques, me furent prodiguées; mais cette façon d'^iccueillir mon aveu, cette indignation verbeuse me ]Kirut une nouvelle souilhn-e. Je regardai cet homme qui n'av.iit pas assez d'f'nergie ])nur nie tuer et qui itréférait l'injure; je compris «pie j'allais êlre bien maliieu-

reuse ; la bassesse de M. de Bravai ne m'inspira pas de sentiment de révolte ; mais elle me parut la plus horrible vengeance de la loi sociale outragée.

» Oi^iaii^i il G^^t é[)uisé toutes les formules qu'un vocabulaire de raserne peut fournir, le commandant s'aperçut qu'il ne m'avait pas demandé le nom de mon conîplice ; il vint en serrant les poings jusqu'à mon oreiller, oî^i j'avais enfoui ma tète pour ne plus entendre ses grossièretés dont mes oreilles et mon esprit étaient meurtris, et il me somma avec force imprécations de lui nommer mon amant. Vous l'avouerai-je? j'eus pendant une minute la tentation de lui livrer mon secret. »

A ce passage d'une narration qui ne l'intéressait que médiocrement, M. Emmerie fit un léger mouvement sur son siège, comme si le commandant Quincv de Bruval pouvait entrer tout à coup et lui demander raison.

M^s cle Bruval saisit et comprit ce mouvement ; elle continua avec un peu de raillerie :

— llassurez-vous, je sus résister à cette tentation. Je voulais faire honte à ce soldat qui m'avait abandonnée, moi, jeune, aijnanle, soumise ; je voulais le contraindre à comparer son dédain au choix d'un homme déjà célèbre, à pâlir d'envie devant votre nom glorieux ; mais je senlis intérieurement que je n'avais plus assez de foi en voire amour, et que cette

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bravade manquerait peul-ètred'fiéroïsme, à cause du caractère étrange de mon mari.

M. Emmerie eut un soupir d'allégement; et il reprit sa pose d'auditeur compatissant, un peu alarmé des dimensions que prenait le récit qu'il eût, lui, s'il avait voulu l'écrire et, en vertu de ses procédés littéraires, considérablement écourté.

— Je déclarai donc à mon mari, dit la baronne, qu'il me tuerait plutôt que de m'arracher ce nom. M. Quincv ne voulait ni me tuer, ni me l'arraciier. Il se remit à arpenter la cliambre en rêvant au meilleur moyen de satisfaire la haine qu'il me portait et son désir de n'être pas ridicule.

)) — Madame, vint-il me dire, en se donnant des airs de majesté, je déciderai de votre sort et de celui de votre enfant plus tard, quand je le jugerai à propos. Mais vous allez faire serment sur votre tête de ne rien faire pour vous soustraire à mon ressentiment?

)) Je vous jure d'être toujours à votre discrétion, s'il vous i^laît de ne pas tuer mon enfant, répondis-je.

)) Me prenez-vou;^> pour un mari Barbe-Bleue? hurla le commandant. Il ne me manipicrait [)lus, cijK-èsm'avoirsi profondément outragé, que d'essayer do me rendre ridicule! Mais vous n'y réussirez ])os, je vous en avertis. D'abord, j'exige que vous ne quit-

tiez ni ce cliàtcau, ni cette clianil)re, ni ce lit ; je n' publierai pas votre déshonneur, je ne provoquerai ni séparation, ni désaveu ; je consentirai même à ce que le bâtard que vous allez introduire dansiP.a famille porte mon nom. En retour, vous me jurez sur ce que vous avez de plus sacré, s'il vous reste quelque cliose de sacré après avoir tralii votre mari, d'accepter sans protestation, sans murmure, moi vivant ou moi mort, la sentence que je porterai?

» Gomme j'hésitais, M. dcBruval reprit :

» — Oh! il n'y aura ni sang ni scandale; ne craignez rien pour votre enfant.

)) Mon enfant... c'était là, en effet, ma seule pensée et désormais le seul but de ma vie. Je jurai, et ce serment-là, par lequel j'attestai Dieu du fond de l'àme, je sentis que j'aurais la force de le tenir. Si je semble aujourd'hui m'en délier un peu, c'est que Dieu lui-même me l'a permis, me l'a prescrit par la bouche d'un de ses plus dignes ministres. D'ailleurs, en vous faisant participer aux étranges mystères de ma position, je ne manque pas au vœu de soumission que j'ai fait. J'ai des devoirs à remplir envers ces... enfants, et n'esl-il pas juste que vous m'aidiez... au moins de vos conseils. »

M. Emmerie fit un mouvement. La formule était un peu pressante et la sommation un peu brutale. Au fond du co'ur, il ne trouvait pas juste qu'on lui fît

perdre deux heures à entendre les détails d'une vengeance maritale. Si toutes les femmes qu'il avait daigné trahir l'avaient pris ainsi successivement à partie, ses journées n'auraient pu lui sufiire. Lui aussi se trouvait puni par ces confidences, et il se promettait bien de ne plus tomber dans le piège de ces invitations recommandées par des souvenirs. Il regardait le moins possible M'»'^ de.Bruval,.et contemplait le parquet ou le bout de ses bottes avec une concentration affectée.

« M. de Bruval, continua la baronne, sortit de ma chamjjre et fut plusieurs jours sans v rentrer. Quand il revint chez moi, il feignit, devant les gens de la maison, une intimité dont je sentis la cruelle hypocrisie. J'étais prisonnière. Je crois que je l'étais en réalité aussi bien que sur ma parole, et que si j'avais essayé de sortir, je me serais heurtée à quelque verrou, à quelque précaution injurieuse; mais j'étais loin d'y songer. Cette retraite me plaisait. Je sentis venir l'époque de la délivrance avec une anxiété que j'avais peine à dissimuler. M. de Bruval, me voyant pâlir, me disait toujours :

» — Je vous ai promis que l'enfant vivrait, il vivra.

» Mais celte assurance m'épouvantait. Quelle vengeance implacable et sournoise se cachait derrière < rth^ douceur? Su|)j)oser le pardon, la générosité, c'é-

tait supposer l'impossible ! Je me surprenais parfois, dans mes nuits désolées, à souhaiter que Dieu l'rappAt de mort dans mes entrailles cet être innocent auquel on ferait expier ma faute ; vœu sacrilège, dont je fus sans doute, et par surcroît, encore punie !

» Un jour, M. de Bruval m'annonça que j'allais partir; il craignait, disait-il, que je ne manquasse de soins dans le château. Je le regardai ; il me répéta que je pouvais me fier à sa parole. Je montai en voiture, me confiant à Dieu qui voit les cœurs et qui protège les mères.

» La voiture me conduisit dans ;in des faubourgs de la ville de ïroyes, près de laquelle se trouve située la propriété de Bruval, le faubourg de Cronccls. On me fit descendre dans une maison fort modeste; une chambre avait été préparée pour moi, elle donnait sur des jardins. *

» — Oii suis-je? demandai-je à M. de Bruval qui m'accompagnait.

« — Ne craignez donc rien, me répondit en souriant le commandant, vous êtes chez une habile praticienne, M"»« Renaud, une sage-femme qui répond sur son honneur et sur sa vie de votre existence et de celle de ce cher enfant. Fiez-vous à elle, ne craignez rien ; je reviendrai vous voir dès que j'apprendrai que je suis père.

j) i'^l nie baisant la main pour la première fois peut-

LA VOIX DU SANG hl

être dc})uis notre mariage, mon mari partit et me laissa seule.

)) M'"« Renaud était une créature vulgaire, fort liabile, trop habile peut-être, et c'était clans sa maison que bien des mystères venaient se dénouer ou se compliquer. Je savais que quelques femmes, dans des chambres voisines, attendaient comme moi. Pendant la nuit, j'entendais' des cris, des appels au secours, puis des voix d'enfants. Un malin, M'^^ Renaud m'annonça que je devais prendre des forces et que je serais mère av/mt la fin de la journée.

u Cet avertissement me fit trembler; mais je priai Dieu, je m'armai de courage, j'essayai de concentrer toutes mes pensées sur l'enfant que j'allais embrasser, auquel je tendrais mon sein. Je m'exhoriai aux joies de la maternité; je pris quelques aliments et j'attendis.

» Mais en même temps que les douleurs se déclarèrent, je me sentis, dans les intervalles, accablée, engourdie et prise de vertige. M"»^ Renaud, qui nie veillait, paraissait un jieu inquiète. J'observais ses gros yeux et j'y lisais une anxiété sordide, la crainte que quelque circonstance ne vhit déranger une s{)éculation i)ien fuite. ^lais je n'avais plus assez conscience de moi-même pour avoir peur; le sommeil m'envahissait; j'é|)rouvai une sensation de bien être qui me défendit de lutter, et laissant aller ma tête

sur l'oreiller, je m'endormis, tout en sentant au fea de mes entrailles que l'IiGure de ma vie nouvelle avait sonné pour moi...

5) Quand je sortis de ce sommeil, je compris à ma faiblesse que tout était tini^ j'essayai de me soulever, mais je reloml)ai sans force ; et , me tournant vers j\Ime Renaud :

» — Mon enfant? balbutiai-je.

» — Là! me répondit la sage-femme, en me montrant à quelque distance de mon lit un berceau dont es rideaux étaient fermés.

»Unc émotion que vous ne pouvez comprendre, une sorte de pincement aigu au sein, me révéla le premier sentiment maternel; je fondis en larmes, faisant un effort pour tendre mes bras vers cet enfant mystérieux, mon cliâliment et ma consolation.

)) — Je veux le voir, l'embrasser! dis-je à M'"^ Renaud.

)) — Plus tard, i)lus tard, me lépondit-elle.

» Je n'osai insister, j'eus peur. La crainte qu'on ne

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l'eût lue, enlevé, me saisit tout à coup. Je regardai la sage-femme avec toute la ion e dont mes yeux encore engourdis étaient capables. Je voulais lire, pénétrer, deviner la vérité.

»M. de Bruval entra, il souriait; il tenait sans doute sa vengeance. Il s'approcha de moi avec une feinte compassion :

)) Gomment se trouve-t-elle? demanda-t-il en me désignant.

» Mnie Renaud me saisit la main, me tàta le pouls et répondit :

)) __ Bien !

„ __Puis-je lui parler affaires, sans danger? » — Je le crois, répondit la sage-femme, qui sortit sur ce mot. Je me trouvai seule avec mon mari.

„ . Madame , me dit-il en venant s'asseoir près de moi, vous avez eu des torts, j'ai eu sans doute aussi les miens. Pour être aimé, il faut être aimable; j'ai négligé de le paraître à vos yeux, vous m'en avez puni, j'accepte la leçon. Par mallieur, ellcvient tard, et nous ne sommes plus tentés de racheter lt3 passé. )) — Monsieur... essayai-je de lui dire, et mon en^ tant?

;) — Je vous ai promis qu'aucun scandale extérkiur ne trahirait, ne révélerait mes infortunes, continua gravement M. de Hruval. Je suis un soldat; je n'ai

peur que du ridicule, mais j'avoue que j'en ai peur. On peut me Iromper, mais un ne rit pas de moi. Excusez-moi donc d'avoir pris des précautions pour qu'on ignorât, jusqu'à une époque qui rendît ma paternité probable, votre grossesse et votre délivrance, et excusez -moi aussi de m'être arrangé de façon à vous prémunir contre les entraînements indiscrets de votre tendresse maternelle.

» — Qu'avez-vous fait de mon enfant ? répétai-je.

)) — Eli ! parbleu ! madam.e , votre enfant est là dans un berceau ; il dort ; et si vous vous agitez ainsi le sang, vous troublerez le "premier lait qu'il doit boire.

» — Oh ! merci , merci! balbutiai -je , acceptant tout d'avance puisqu'on me laissait mon enfant.

)) — Attendez pour me remercier, reprit en souriant M. de Bruval, que vous connaissiez bien toute l'élendue de ma générosilé. Je dois à mon tour, madame, vous faire un aveu. Une étrange coïncidence, une de ces fatalités inouïes dont les faiseurs de romans aimeraient à tirer parti, m'a permis de prendre une décision qui concilie nos deux sentiments, ma vengeance et votre amour.

)) Pendant que vous remplissiez le vide de l'absence par des distractions dont je n'étais pas informé, moi, madame, il faut que je vous le dise, je prenais ma

LA VOIX DU SANG Ci

revanche par iiislincl, et («o mon côté je manquais aussi à la foi conjugale...»

» .Je voulus interrompre M. de Bruval, et protester contre les confidences que je redoutais ; il me comprit et se liàta de dire avec une joie brutale :

,) — >s'e craignez rien . je np. vous scandaliserai pas; mais il faut bien que j'établisse notre compte et que j'équilibre la-l)udget de notre honneur. Pendant qu'un accident fAcheux compliquait ici vos * amours, un accident de même nature compliquait les miennes. Vous aUiez être mère, et quelqu'un làbas, une pauvre fille qui n'a trahi personne pour m'aimer, allait le devenir aussi. Mon retour avait précisément pour but de prendre mes précautions, car je suis bon père, comme je vous- le prouverai; je désirais m'entendro avec quoique brave femme, avec M"'e Renaud que je ne connaissais pas encore, mais que je devinai. Votre confidence compliqua, puis facilitâmes combinaisons. Je vous amenai ici, où j'avais déjà amené cette personne. Elle fut délivrée un jour avant vous, et voici ce que ma sollicitudea décidé.

)) Mon enfant sera élevé avec le vôtre. Pour qu'ils soient mieux confondus dans votre tendresse, j'ai voulu que le même jour, ils fussent confondus dans leurborceau. Vous désiriez un enfant, madame, soyez heureuse, vous en avez deux.

» Et en achevant ces mots, avec une gaieté railleuse qui me perça le C(rur, le coDimandant alla

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prendre dans la barcelonnelle deux enfants qu'il apporta et qu'il déposa sur mon lit.

» — Il y a là, à ce qu'il paraît, continua M. de Bruval, un garçon et une fille. J'ai appelé l'un Simon, l'autre Simone, ce sont des noms simples et qui concourent à les rapproclier; vous les nommerez aussi de Bruval, car, en vérité, ce nom est encore plus h vous qu'à moi. ♦

» — ?>[ais, demandai-je en dévorant du regard ces deux petites créatures dans lesquelles je ne pouvais saisir aucune différence sensible, lequel des deux, monsieur, est mon enfant ?

» — Cela, madame, repartit mon mari, est mon secret. C'est à votre cœur à le deviner. J'ai voulu que vous fussiez contrainte à les aimer tous deux également. Qui sait ? en grandissant, ils se trahiront peutèlre ; j'ai pris mes précautions. M»"f Benaud ne dira lien; d'ailleurs, je reste là, et je vous garde jusqu'au départ.

» — Mais c'est horrible ! m'écriai-je, épouvantée de cette énigme que la vengeance île M. Bruval m'imposait.

» — Vous trouvez? reparlil railleusement mon mari, moi je me disais que cela est simplement ingénieux. Tenez, les voilà qui s'éveillent ; allons, bonne mère, donnez-leur le sein.

» En effet, les deux enfants s'éveillaient. Je les

pris dans mes bras et je les considérai avec une angoisse qui dure, hélas ! depuis bienlôl vingt ans. Je priai tout bas le ciel de m'illuminer, de me faire connaître par un mouvement du cœur, par quelque révélation, celui de ces deux enfants qui était à moi ; mais mon cœur ne put répondre. Je crus, j'espérai que j'allai devenir folle ; la fièvre me saisit. Je repoussai ces deux innocentes victimes, et retombant sur mon oreiller :

» — Tuez-moi, monsieur, m'écriai-je en sanglotant, mais ne me torturez pas ainsi !

» — Vous tuer? reprit le commandant ; pour qui me prenez-vous? Vous êtes ingrate, madame. Puisqu'un de ces enfants est incontestablement le vc)tre, dans le doute, aimez-les tous les deux; soignez l'un pour l'amour de l'autre.

» Je découvris mon sein et je fis un effort pour en approcher l'un des deux enfants ; mais la douleur brisa mon courage.

» — Jamais je n'en aurai la force, murmurai-je.

» — Alors je vais les envoyer en nourrice, repartit M. de Bruval, qui sonna et qui remit à une servante le berceau dans lequel le couple était replacé.

)) Je m'évanouis.

j) Commencez -vous à comprendre, monsieur, le supplice que j'ai enduré et que j'endure encore? »

M. Emmerie était réellement embarrassé. Certes,

il se rendait cette justice à lui-même, qu'il n'était pas ému ; mais jI avait une sorte de pitié calme, de commisération mondaine pour cette pauvre femme, victime de ce macliiavélisme l)rut(jl ; et s'il y trouvait le compte de son indifférence pour les joies paternelles, il ne pouvait s'empêcher de regretter qu'une intrigue dont il était le héros principal etit abouti à un dénoûment si odieux. S'il eût suffi d'un bon conseil pour tirer M*"*^ de Bruval de son embarras, il l'eût volontiers donné. A tout hasard, il essaya de le trouver.

— Croyez, madame, dit-il avec toute la gravité d'un juge auquel on soumet un cas embarrassant, que je prends une part I)ien vive à vos souffrances ; mais avez-vous bien fait tout ce qui était possible pour que la vérité fut découverte ?

— Hélas ! monsieur, dans les premières années, surveillée, espionnée par mon mari, je n'osai guère tenter de démarches ; pourtant j'en essayai une : je m'informai, par l'entremise d'un prêtre, des déclarations de naissance faites pendant la semaine à l'officier de l'état civil de Troyes.

» On trouva les noms de Simon et Simone inscrits le même jour, comme enfants légitimes de M. et de M'ne (le Bruval. M'"^' Renaud, assez ])ien rétribuée sans doute pour quitter son commerce, ne reparut plus. Je me fis tout d'abord illusion; j'avais une si

grande ardeur maternelle, que je comptais sur ce sentiment pour m'éclairer, mais je renonçai bien vile à cette espérance.

» Les enfants furent envoyés en nourrice. Je les revis au bout d'un an. Ils étaient beaux et forts, mais avec des différences absolues qui pourtant ne me servaient d'aucun indice. Cette première enfance de Simon et Simone fut un supplice de toutes les heures, de toutes les minutes; quand il m'arrivait d'en prendre un sur mes genoux et de cherclier en le caressant à éveiller en lui ou en moi quelque tendresse, le sourire de M. de Bruval me glaçait tout à coup. D'ailleurs, dès qu'elle put agir, l'influence de mon mari sur ces deux malheureux enfants se fit sentir contre moi. Tout jeunes, il les excita à la rébellion; plus tard, à une sorte de mépris respectueux. Lui aussi, cet impiloyable juge, je l'espionnais, je le guettais pour le prendre en flagrant délit de préférence paternelle. Son cœur, s'il se fût éveillé, eut éclairé le mien ; mais son cœur était fermé à tout autre sentiment qu'à l'ambition.

)) Vous avez maintenant une idée de ma vie. Vous le dirai-je? j'essayai, je tentai d'aimer ces deux enfants, de rendre la vengeance de mon mari iiiulile |)récisémenl [)ar le point môme qui devait me la rendre plus odieuse. Je voulus imposer silence à toutes ces curiosités, je les traitai d'inutiles, de fri-

GG LÀ VOiX DU SANG

voles, je me persuadai qu'une volonté ferme remplacerait le sentiment de la maternité. Puisque cet amour était si peu instinctif qu'il ne savait pas me désigner la cimir de ma cliair, le sang de mon sang, il était sans doute possible de le diriger et de lai donner un but. Je m'applic[.uai à cette tâche. Je me dis que, puisqu'ils étaient chez moi, ils étaient tons deux véritablement à moi, et que je devais les aimer. Mais le doute poignant, incurable, me mordait à chaque instant au cœur. Si j'embrassais Simon, je me disais que Simone avait peut-être le droit d'être jalouse, et que c'était elle que je devais exclusivement serrer dans mes bras. Je contraignis souvent ma fierté, et j'osai demander grâce à M. de Bruval; mais ces humiliations dont m,on mari abusait pour des tortures nouvelles, ne servirent qu'à m'ôter de mes forces.

» Je sentais bien que mes incertitudes influaient sur l'éducation des enfants et que je ne savais pas m'en faire aimer. Ils devinaient, avecuneinteUigence dont j'étais épouvantée, mes doutes à leur égard. Ces caresses fiévreuses les faisaient sourire méchamment, et les commentaires secrets de M. de Bruval contribuaient encore à les éloigner de moi. J'ai bien souffert, je vous le répète. Mais je sens bien que Dieu, en ne me retirant pas de ce monde, m'y laisse pour des douleurs plus fortes encore, et sans refuser

le cliâliment, je m'adresse à vous comme à un confesseur nécessaire, pour vous supplier de m'éclairer, et de m'aider un peu à soulever ma croix.

— Madame... balbutia, poliment M. Emmerie, qui eût préféré en ce moment une séance académique à cette entrevue émouvante, croyez que je ferai mon possible...

— Permettez- moi, monsieur, de vous dire, sans que je songe à vous offenser, que c'est moins à d'anciens souvenirs bien effacés qu'à votre baute raison que j'en appelle. Vous seriez étranger au mystère dont je souffre depuis si longtemps, que j'aurais encore été sans doute vous demander un conseil. Vous connuissezle cœur Immain mieux qu'une pauvre femme qui a vécu loin du monde, mieux qu'un prêtre qui vit déjà à moitié dans le ciel. Vous êtes, par vos études , par vos œuvres glorieuses , un médecin de l'esprit. Eh bien ! jamais étude ne s'offrit avec plus de séductions. Voilà un drame dont j'attends de vous le dénoûment.

M. Emmerie regarda en face M^^^ de lîruval jtour s'assurer que celle-ci ne raillait pas en parlant ainsi. L'argument tiré de sa position littéraire semblait une ironie à ce père égoïste ; mais Antonine ne songeait pas à railler. La pauvre femme épuisait tous les moyens, elle se disait que cet auditeur impassible n'accéderait pas à des raisons de sentiment, et qu'il

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fallait appuyer sur sa vhnité. Les plus adroits et les plus fatigués de louanges se laissent toujours persuader par la flatterie; celle-ci est la plus banale et la plus puissante des forces d'ici-bas.

M. Emmerie n'en était plus à suffoquer pour un compliment. Et pourtant, si naïve ou plutôt si peu naïve que fût celte louange, il se sentit flatté de la nécessité qui contraignait M'"*^ de Bruval à la lui adresser. Le père était resté froid et ennuyé devant ses confidences maternelles ; le faux homme de génie s'épanouit en respirant ce grain d'encens.

On n'essayait plus de l'amoindrir par quelques complicités sentimentales et niaises ; on s'en rapportait à lui, comme à un oracle infaillible dans les questions morales et dans les problèmes du cœur humain. Sincère ou non, cette déférence attestait pour lui sa force.

Il apporta donc désormais une certaine attention au récit d'Antonine et il commença à s'y intéresser comme à un sujet d'études psychologiques.

« M. de Bruval , continua la baronne, me tint enfermée jusqu'à une époque qui rendit sans danger pour son lionneur l'annonce de ma délivrance. Les deux enfants étaient mis en nourrice ; jusqu'à douze ans, ils furent élevés à la campagne. M. de Bruval s'en occupait peu. A douze ans, un précepteur de son choix, un prêtre dont la piété n'éclairait pas l'esprit, et qui inculquait à Simon les principes d'une étrange dévotion, fut introduit dans la maison, .l'ai toujours pensé que cet liom.me savait, au moins, une partie de mon secret, et que M. de Bruval Favait associé, dans l'inlérèt de la morale sans doute, aux cruautés dont les enfants étaient chaque jour les instruments.

n Simon est une nature étrange, profonde. Il y a dans ce jeune homme une ambition effrénée , mais sans audace. Kst-il sincère dans sa dévotion? je le crois; mais il semble puiser dans ses prières des haines mystérieuses, oA non |)as de l'amour. Il me -lace, il me fait peur. Je n'ose vous dire jusqu'à ({iicl point je le redoute. Il a des façons de me re- "imU:v (jui me reprociienl si impilovablement ma

maternité douteuse, que je suis tenté de lui demander pardon.

» Ohî ce n'est pas là mon fils, n'est-ce pas , monsieur? ce ne peut pas être le vôtre? Vous le verrez, vous l'étudierez ; certes , il a une aptitude singulière pour apprendre ; mais les livres creusent en lui un abîme. Je ne sais quel est son but. .l'ai pensé que les ordres pouvaient le tenter ; mais il a refusé avec opiniâtreté d'entrer au séminaire : il attend, dit-il. Qu'atîend-il? La lecture du testament qui doit résoudre la douloureuse énigme de sa naissance. Mais que veut-il faire à ce moment? voilà ce que j'ignore et ce que je n'ose même pas cbercher , tant j'ai d'épouvante quand je m'efforce de regarder dans cette âme ténébreuse. »

M. Emmerie parut étonné du portrait que faisait M"ie de Bruval avec un tremblement dans la voix. Ce jeune liOQime mystique et sombre ne lui déplaisait pas trop ; il y avait quelque attrait pbilosopbiquo à l'étudier, quelque utilité pratique peut-être à le diriger. On comm.ençait à parler beaucoup, en 18*21. des progrès de la congrégation.

M. Emmerie était trop ambitieux pour ne pas être alors fort dévot. 11 soupçonna dans Simon une liypocrisie adroite, et ne fut pas éloigné de se flatter intérieurement d'être le père d'un jeune homme qui promettait tant.

— Quant à Simone, poursuivil M'»"" deBruval, qui ne se doutait guère des réflexions de son auditeur, elle est bien véritablement étrangère à Simon! C'est une Ame hardie que le plaisir enivrerait , que l'orgueil pousserait à toutes les Jolies. M. de Bruval, en racontant toujours devant elle les fêtes de l'Empire, des histoires scandaleuses de grandes dames, s'est plu à éveiller des appétits qui s'affranchiront bientôt de ma chétive autorité. Simone n'a pas le cœur mauvais, mais elle n'a pas le temps d'écouter le sien ; je l'ennuie -, elle déteste son prétendu frère. La voix du sang, qui ne sait pas m'avertir, les prévient secrètement. J'ai toujours peur que cette enfant n'ajoute une honte à celle qui m'accable déjà. Elle aussi doute de mes droits sur elle , mais elle ne me torture pas comme Simon. Elle vaut mieux que lui. Ces deux p'auvros enfants, gâtés par M. de Bruval, qui les a laissés à mes cotés comme des gardiens de sa vengeance, mal élevés par moi qui n'osais ni les aimer ni les réprimander, sont sur uno pente fatale. Je vous demande, monsieur, d'essayer de votre expérience pour les retenir; un de ces deux êtres n'a pas le (boit de porter votre nom, mais il est bien véritciblement à vous.

Il me reste à vous expliquer la circonstance qui m'a plus parlicuhèremcnt déterminée à vous faire <je récil.

— Mi'<' Simone est-elle belle? demanda M. Emmerie.

]\lme (ie Bruval parut fort surprise et fort affectée de cette question, qui lui semblait au moins inutile. Elle répondit pourtant : ,

— Simone est fort belle ; toutes les grâces sont en elle, moins la grâce.

— C'est bien, ajouta M. Emmerie en souriant et en remuant la tête, comme s'il eût salué au passage une secrète pensée.

' M^^^ de Bruval le regarda , ne comprit rien à ce geste, pas plus qu'elle n'avait compris la question, et, faisant un prodigieux effort sur elle-même pour terminer cet entretien qui la brisait, elle continua :

— Vous pouvez peser maintenant la chaîne que j'ai portée. Je ne sais pas s'il est un supplice comparable cl ce doute qui empoisonnait toutes mes espérances maternelles, qui brisait tous mes élans de tendresse. Dans ces dernières années, je m'aperçus que M. de Bruval, sans aimer davantage les deux enfants et sans en être plus aimé, prenait sur eux un grand empire. 11 éveillaitleurs convoitises, il avait le secret de leurs vices ; il leur a légué, à eux aussi, des doutes que ces malheureux enfants ne savent pas accepter avec un courage tranquille. La mort de mon mari, loin d'être une délivrance, compliqua cruellement cette douloureuse situation. Quand il

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>cnlit qu'il n'avait plus le droit d'avoir d'anibilioa sur la terre, M. de Bruvnl nie lit appeler et resta seul avec moi.

(( .le vais vous faire veuve, madame, me dit- il en suffoquant. C'est le premier plaisir que je vous aurai causé ; mais croyez qu'il est bien involontaire et que je n'y suis ])Our ri»}n. Ne vous étonnez ])as si j'ai pris mes précautions pour que rien ne soit brusquement dérangé apr^s ma mort. Vous m'avez juré autrefois de respecter toujours , jusqu'au I)out, ma volonté, de courber la tète sous elle. Je vous rappelle ce serment, madame. Une tiUc noble se parjure-l-elle plus d'une fois?

» — Monsieur, lui dis-je, la faute que j'ai commise a été cruellement expiée. S'il est vrai que vous alliez bientôt à Dieu, craignez de paraître devant lui avec la responsabilité d'une justice trop cruelle. Faites-moi grâce; et dites-moi enfin ce secret, qui restera dans mon cœur, mais qui me permettra du moins d'être mère !

» — Madame, répliqua M. de Bruval, vous saurez la vérité à la majorité des deux enfants. J'ai fait un testament qui ne peut être ouvert qu'à cette épo(nie. J'ai d'ailleurs, depuis ce matin, vendu, liquiijc lout ce (pii m'aj^parlenait, (ît, si je meurs ce soir ou demain, vous ne trouverez plus que cent mille francs, leconnus par vf,tre contrat. Tout ]o re^!e est dépî;v-;'

entre des mains sûres, qui en feront l'usage que j'ai fixé dans le testament.

» — Monsieur, dis-je encore à M. de Bruval en m'agenouillant, je ne vous demande pas la fortune pour moi ni pour mon enfant ; mais, bien que vous m'ayez rendu sans doute son cour ennemi, c'est cet enfant, monsieur, que je vous réckime.

» — Attendez jusqu'à leur vingt et unième année. Alors celui des deux que vous n'aurez pas le droit de retenir vous demandera peut-être par tendresse de rester avec vous, et, au lieu d'un enfant, vous en aurez deux.

» — Oh ! si près de Dieu, ne raillez pas, monsieur! m'écriai-je en conjurant cet liomme implacable.

Mais M. de Bruval, qui souffrait, me fit signe d'écouter et se hâta d'achever fentreîien.

» — Ce que j'ai fait, vous jurez de le respecter, n'est-ce pas? Si mon procédé n'est pas légal, vous promettez de ne rien entreprendre contre mon œuvre ?

» Je jurai.

» — Quand les enfants seront majeurs, s'il leur plaît de nous déshonorer, ils seront libres... »

— En effet, interrompit M. Emmerio, il doit y avoir quelque nullité dans ce testament.

— Pourvu qu'il m'éclaire enfin sur fénigme de mu vie, le reste m'importe peu, reprit avec tristesse

M""" de Bruval. Je le redoute, ce teslaitient, comme un nouveau supplice, il est impossible qu'il ne renferme pas une dernière raillerie , une dernière cruauté. Mais ce n'est pas seulement pour que vous m'aidiez à adoucir cette torture , à éloigner ce nouveau calice, que je vous ai prié de venir et que je vous ai fait tette révélation. Monsieur, un de ces deux enfants est le votre, vous avez un devoir de père à accomplir. Je suis trop faible, trop brisée pour diriger ces deux êtres qui ne m'aiment pas ; ils peuvent se perdre. L'un d'euv doit nous être cher, et de celui-là nous répondrons plus directement encore devant Dieu. Vous êtes illustre, vous avez une autorité sur les esprits, vous avez une expérience que je réclame, prenez de ma tàclie, monsieiu-, la portion qui peut satisfaire vos éludes. Je ne vous demande pas devons révéler à eux, de vou» agenouiller avec moi sous le fardeau de cette honte. Mais il me semble 'que si notre enfant se trompait de route, il aurait le droit plus tard de nous maudire tous les deux; il me demanderait pourquoi, n'nyani ni l)on conseil, ni ferme ajtpui à lui donner, j»- n'ai pas appelé à mon aide. Soyez cet aide, monsieur. D'ailleurs, je n'ai pas longtemps à rester dans le monde. Si Dieu ne me fail pas la grâce de m'appelei à lui, j'irai m'enlermer dans une retraile : j'irai pleurer l'enfant que je n'ai {)as su devinei.

)) Nous avons encore près de trois ans à attendre ce testament qui m'épouvante. Je voudrais connaître mon sort avant ce terme fatal, je suis à bout de forces et de patience. J'ai besoin de me prémunir, et peut-être que si nous découvrions la vérité, nous pourrions amener doucement l'enfant qui est le mien à ne pas me repousser, à ne pas me maudire.

» Voila, monsieur, le service que j'attends de vous. Voilà pourquoi je vous ai prié de venir. Répondez-moi avec une franchise entière, absolue. Voulezvous m'aider ? »

M. Emmerie avait pris son parti. Sa vanité de savant, de diplomate, était désormais en jeu. D'ailleurs, il y avait dans ces deux jeunes gens plus qu'uno étude à faire. Un garçon retors comme Simon, une belle fille comme Simone valaient peut-être la peine qu'ofi s'occupât de les diriger. La question de paternité ou de maternité était, bien entendu, un accessoire ; et si l'académicien donnait place dans son esprit à cette niaiserie, c'était tout simplement pour conserver un prétexte aux yeux de M«^^ de Eruval.

— Madame, répondit-il avec une componction magistrale, vous pouvez compter sur tout l'effort de mon dévouement. Je n'ose vous promettre de réussir à pénétrer un mystère que vos yeux et vos instincts de mère n'ont pas pu découvrir; mais en intervenant discrètement dans l'avenir de ces enfants, je m'ap-

j)iiquerai aies diriger vers un but qui vous rassure. Du courage, madame! Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu plus tôt ?

— J'étais liée par un serment, je n'avais pas encore obtenu de Dieu le droit de tout vous dire.

— Permettez-moi, madame, une question que ce mystère douloureux ne rend pas indiscrète... Quel est le vénérable prêtre qui vous conseille?

— C'est l'abbé Marcellin, monsieur, un vicaire de Saint-Germain des Prés, une Ame pure et selon Dieu.

— Oui, oui, c'est un honnête homme, murmura M. lùnmerie qui réfléchissait; mais il ne nous servira guère. Kst-il aussi le directeur de M. Simon?

— Non, monsieur ; je vous avouerai même qu'un sentiment que je n'ose appeler une antipathie réciproque (à cause de M. MarceUin qui ne peut pas liaïr' les éloigne l'un de l'autre.

— Ah ! dit M. Emmerie qui i)arut enclianté de cette découverte, il faudrait me faire connaître les amis, les conseils de M. Simon. Je voudrais qu'unn intervention étrangère, qu'un iiasard habile me mît en rapport avec ces deux jeunes gens. Us se défieraient d'une présentation faite par vous. Je vais songera la douloureuse contidence dont vous m'avez honoré , et croyez bien (jue si je ne réussis pas à alléger ce

in LA ^01X 1)1 SANG

fardeau sous iequel \ous pliez, c'est que Dieu se sera réservé jusqu'au bout ce secret fatal.

A l'occasion, M. Emmerie parlait du l^on Dieu tout eomme un autre; cela n'engage à rien et cela produit toujours son effet.

11 se leva pour prendre congé de la baronne. L'entretien avait trop duré et le prudent académicien ne conservait l'iieureux équilibre de sa santé que par des promenades quotidiennes et régulières ; celle de ce jour- là était un peu retardée. Antonine fut tentée de le supplier de ne plus revenir, de lui dire d'emporter son secret, de le garder, de l'enfouir; mais puisqu'elle avait commencé, elle devait aller jusqu'au bout ; elle salua l'homme qui l'avait perdue , en souriant avec une tristesse navrante.

M. Emmerie osa baiser le bout des doigts tremblants de la baronne ; et il sortit avec ce soupir discret d'un homme de bonne compagnie qui vient de subir deux heures d'ennui.

11 avait promis d'écrire et de se concerter par correspondance avec M'«^ de Bru val, sur la meilleure façon de circonvenir les deux jeunes gens.

Quand il fut parti, Antonine se laissa retomber dans son fauteuil et pleura des larmes chaudes. Elle sentait bien que cet homme s'intéressait à ce problème par curiosité, par calcul ; mais la sécheresse de cette Ame l'épouvantait. Jamais la honte, le dégoût de sa

LA VOIX DU SAîSG 79

faute, de ses ilUisions de jeune fille et de jeune femme ne monta à ses lèvres avec plus d'amertume. Elle se dit qu'elle avait mérité le mépris, même de son époux, en aimant cet homme méprisable.

Elle attendit avec une anxiété terrible l'abbé Marcellin qui devait venir savoir l'issue de cette entrevue. Quand le vénérable prêtre se présenta, M^^^ de Bruval lui lendit les deux mains.

— Oh ! monsieur, lui dit-elle, j'ai bien besoin ■d'être b;'nie par vous, car j'ai peur d'être maudite par le ciul.

— Est-ce que Dieu vous honore encore d'une nouvelle épreuve? répondit le prêtre en souriant.

L'abbé Marcellin se fit tout raconter; il écouta gravement, i)ieusement. Son âme simple n'avait pas les subtilités , les multiplicités d'intuition nécessaires pour démêler les nœuds obscurs qui s'enroulaient devant lui. Mais sa conscience infailUble était une lumière qui lui montrait les hommes et les actes dans leur jour vrai. Il ne devina pas tous les calculs de M.^^mmerie ; mais il comprit tout d'abord que «et allié pourrait être plus dangereux que l'ennemi.

— -Madame, dit-il avec une gravité ferme, vous avez fait votre (hi\ù\r. Ne regrettez rien. Uésignonsnous à des épreuves nouvelles. Si cet appui vous manque, il y en a un qui ne vous manquera jamais. Le pardon de Dieu pour le passé, la promesse du

ciel pour l'avenir. Ne craignez pas les meurtrissures du monde ; les plaies ouvertes ici-bas se referment là-haut. Celles, au contraire, qu'on s'efforce de guérir, de cicatriser à la hàle, de cacher sous des mensonges, saignent éternellement plus tard sous le doigt (ie Dieu. Ne vous croyez pas perdue, madame. Quoi qu'il arrive, vous êtes sauvée.

— Et vous, mon père, mon ami, reprit M™^' de Bruval en souriant à travers ses larmes, vous êtes mon sauveur.

— Moi, je ne sauve personne, répondit avec humilité le bon prêtre. C'est à peine si je me sauverai moi-même ! Il n'y a qu'un sauveur, madame, c'est la croix du Calvaire, qui porte bonheur à toutes les croix humaines.

L'entretien se continua ainsi, et M"»*^ de Bruval atteignit à une sorte d'extase douloureuse qui lui tit voir les tortures nouvelles qu'elle redoutait quelques heures auparavant, comme un surcroît de bénédictions qui allait achever de la consacrer pour le ciel.

Nous verrons toutefois si l'armure dont la couvrait la piété de l'abbé Marcellin était assez solide pour résister aux coups, et si nul passage ne restait qui pût laisser la pointe du glaive pénétrer jusqu'à son cœur.

La voix du san'u ai

A quelques jours de l'entretien que nous venons de raconter, M. Emmerie se trouvait, par hasard, chez M'»^' la vicomtesse de Brignolles , quand on annonça l'abbé Lemerle et M. Quincv de Bruval.

Celte rencontre fortuite fut le premier résultat des combinaisons de l'ingénieux académicien. L'abbé Lemerle était le directeur de Simon, et le salon de M'»f de Brignolles était un prolongement de sacristie <{ui servait d'antichambre au château. Là, les caquetages commençaient à devenir des intrigues. Derrière le paravent de la vicomtesse, on faisait des évèques, on défaisait des ministres. Des diplomates y coudoyaient des marguilliers. M'"^ de Brignolles était vieille ; mais elle était fort riclic et avait été fort jolie. On l'avait aimée jadis, on la flattait maintenant. Puissante par ses relations, ayant promis tout son bien à l'Eglise, et donnant tout son temps à la politique , elle avait un entourage d'hommes sérieux, d'arnbiîieux confits en béatitude, et l'on se croyait arrivé à presque tout quand on était parveuu jus(prà elle.

L'abl)é Lemerle, «pii était aussi souple, aussi pénétrant , aussi jaloux d'innuonre (jue l'abbé Mar-

<.ellin était droit, simple et modeste, n'avait pas demandé mieux, sur certaines avances de M. Emmerie, que d'être introduit dans ce salon envié ; et quand on lui fît comprendre que son élève, son pénitent, M. Simon de Bruval, était désigné d'avance pour une bienveillante protection, il sut inspirera celuici le désir d'être présenté à la vicomtesse.

L'abbé Lemerle était un fils de paysan ; élevé par charité, il avait suivi ses protecteurs dans l'émigration, et la reconnaissance servant de prétexte à sa vanité et à son ambition, il ajoutait une quatrième personne à la Divinité, la Noblesse. Tout dévoué à l'œuvre des missions, il n'était attaché exclusivement à aucune paroisse; mais il était un peu le maître partout. Beau causeur, moraliste souriant, il confessait les jeunes gens de la Société des bons livres. Simon l'aimait presque : en tout cas, il l'écoutait volontiers.

La vicomtesse de Brignolles était assise dans une bergère au coin du feu. 11 n'y avait plus de printemps pour elle; et, malgré la verdure des arbres, on se chauffait toujours dans son salon. Mais, par un miracle de température que les vieillards semblent produire, on n'étouffait jamais, malgré la tlamnie du foyer, même au mois d'août. Elle tenait sur ses genoux un petit chien, gros et fourré comme un manchon, et elle avait à sa portée un éventail qui lui

était aussi nécessaire que le feu. Elle sourit à l'abbé Lemerle, en lui désignant un fauteuil tout près d'elle. Quant à ^imon, elle le regarda avec attention. C'était un débutant, un néophyte ; il s'agissait de le juger et de savoir si le nouveau présenté était présentable.

Cette inspection, faite sans impertinence, fut favorable à Simon. La sévérité de son costume, son attitude recueillie garantissaient au moins un comparse sérieux, si on ne devait pas trouver, après expérience, un premier sujet intéressant.

— Eh! monsieur Quinc}^ dit la vicomtesse, j'ai beaucoup connu votre grand-père, M. de Bruval, à Coblentz. Vous lui ressemblez.

Simon, qui était pâle, se sentit rougir. Ce compliment lui enlevait la roture des épaules, bien qu'il eût remarqué le soin avec lequel la vicomtesse l'appelciit seulement Quincy.

— Et votre mère, cette bonne Antonineî Nous l'avions surnommée là-bas l'Ange oc la patrie, quoiqu'elle eût l'air d'une petite Allemande avec ses beaux cheveux blonds. Rappelez-lui, monsieur, que je suis une vieille amie; elle m'a oubliée, mais je me souviens d'elle et je se^'ais heureuse de la revoir, ainsi que mademoiselle votre sœur.

— Je transmettrai , madame, à M"'<^ de Bruval les sentiments que vous voulez bien ni'exprimer. Je

crains seulement qu'elle ne puisse se résoudre à quitter sa retraite.

— Il le faudra pourtant, dit avec une aimable insistance la vicomtesse ; je n'ai pas le temps d'attendre que M^^p Quincy soit mariée pour la recevoir, et j'ai ])âte de voir ici la sœur à côté du frère.

Simon s'inclina, fit deux pas de retraite sur un signe de tête de la vicomtesse qui lui rendait sa liberté d'action , et alla se poster debout , un peu à l'arrière du cercle qui enveloppait la cheminée.

Le salon de M^^ de Brignoiles ne s'allumait guère le soir. Il était ouvert toute la journée; la vicomtesse se réservait la nuit pour les a parte politiques, les rendez-vous diplomatiques, les tète-à-tête importants. Le jour, on venait, on causait, on se rencontrait, on commentait les journaux ; on mêlait la littérature à la galanterie, on aiguisait en commun de jolies petites épigrammes que chacun allait ensuite répandre au dehors.

M. Emmerie était un oracle dans ce miUeu bavard et sérieusement frivole. Son scepticisme passait pour de la profondeur, et quand les discussions s'embrouillaient un peu, c'était lui qui, avec une parole nette et froide, tranchait tous les nœuds. La vicomtesse, qui n'était plus d'un âge à l'aimer pour luimême ou pour elle-même, l'aimait pour ses galanteries passées. Elle sentait sous cette dignité

LA VOIX DU SAPsG Tr.

académique un épicuréisme blasé, qui ne lui déplaisait pas. On se reconnaissait du même monde, au contact de certains vices aimables dont la délicatesse était un secret traditionnel.

Le salon de la vicomtesse, ce jour-là, était fort encombré, et, pour ses débuts, Simon pouvait contempler tout ce que les coteries poUtiques, les coteries littéraires et les coteries religieuses avaient de plus illustre.

C'est que la situation était grave alors pour les vrais amis du roi ou plutôt de la royauté; on pensait qu'il fallait en finir avec les velléités constitutionnelles et presque libérales de S. M. Louis XYIIL Ce traducteur d'Horace passait pour un railleur. Lors de la découverte d'une abominable conspiration qui consistait à faire partir un pétard sous ses pieds, il avait dit en riant avec finesse à la duchesse de Berri :

— Ma nièce, ce n'est pas moi qui ai mis le feu à ce pétard I

Si bien que le lendemain, tout le monde disait dans les bureaux du Constitutionnel que ce pétard était une manœuvre de la police, une provocation à la rigueur, dénoncée par cet indiscret sourire du roi.

Il fallait nioUre un terme à ces boutades d'esprit, fort compromettantes. Et M. le comte d'Artois avait

exprimé plusieurs l'ois devant ses amis tout le plaisir 'qu'il ressentirait de voir son frère rendre hommage à la Congrégation, et s'entourer d'hommes sincèrement dévoués à la royauté et à l'Église, il s'agissait donc de préparer la chute du ministère .Richelieu, de trouver le moyen de réconcilier Louis XYllI et le comte d'Artois, et de placer définitivement auprès de Sa Majesté un diseur ou une diseuse de bons conseils, dévoué ou dévouée à la Société des bons livres, des bonnes lettres et du bon Dieu.

Le nom de M'"c (Jq Gayla avait été mis en avant. On avait parlé en prose et en vers de l'aimable Esther et de l'empire qui l'attendait dans le cœur d'Assuérus ; mais il paraît que l'intrigue n'avançait pas, qu'Esther avait des petits scrupules; et le salon de Mn^p de BrignoUes s'impatientait de ces retards, et s'était déclaré en permanence jusqu'à ce qu'on eût trouvé l'Egérie en question.

On voyait donc arriver, de cinq minutes en cinq minutes, des députés influents, des prêtres recommandables par leurs relations, quelques jolies femmes intéressées et compétentes dans la question (VEsfher, des académiciens orthodoxes, protecteurs de la Société des bonnes lettres et quelques héros de l'armée de Condé; et tout ce monde vieillot, mais charmant, poli, souriant, saluait, se groupait, chuchotait et venait tour à tour donner son renseignement, faire son

rapport à la maîtresse du logis. La vicomtesse laissait d'ordinaire les conversations s'échanger à voix basse, pendant une heure, et quand elle jugeait qu'il ■pouvait ressortir d'une discussion générale quelque bonne nouvelle, quelque résolution précise, elle souriait, agitait son éventail d'une certaine façon, faisait taire tout le monde et ne laissait la parole qu'à un rapporteur choisi qui mettait sur le lapis la question essentielle et provoquait les suffrages.

On était encore en récréation, et Simon, à l'écart, seul au milieu de tous ces groupes, regardait et aspirait, pour ainsi dire, avec une ardeur concentrée toute cette atmosphère d'intrigue dans laquelle il était subitement introduit par un hasard qui ressemblait fort à une faveur secrète. Debout, les bras croisés sur la poitrine, il se demandait tout bas ce qu'il fallait envier, de ces épaulettes, de ces robes noires, de ces femmes charmantes. Son ambition s'interrogeait ; il se sentait des appétits violents; mais, en même temps, une sorte d'impuissance intérieure l'empêchait de désirer pendant longtemps la même proie, et il avait tout au fond de son âme plus de haine que de convoitise pour ce monde élf'gant et illuslre.

M. Emmerie, tout en prêtant l'oreille à un journaliste de la droite qui lui racontait avec épouvante les effroyables doctrines qui s'élaboraient dans le

es LA VOIX DU sam;

Constitutionnel, le journal des indévots el des voltairiens, observait avec soin l'émotion muette de Simon ; il cherchait à lire dans ses regards sournois ; il sentait bien que ces bras croisés sur la poitrine comprimaient des soulèvements. Se débarrassant par quelques mots du journaliste bien pensant, qui alla porter à d'autres ses doléances sur le réveil de l'iiydre révolutionnaire, dont le bon M. Etienne était une des têtes, l'académicien vint droit au jeune homme.

— Eh bien ! monsieur, lui dit-il tout à coup avec une brusquerie souriante, avez-vous fait votre choix?

Simon tressaiUit, regarda fixement M. Emmerie, qu'il connaissait de vue, et sembla se demander si cette question n'était pas une injure.

— Quel choix puis-je faire? réphqua-t-il sècJicment.

— A votre âge , monsieur, reprit avec autorité M. Emmerie, quand on a l'honneur d'être introduit dans le salon de M^^^ de BrignoUes, on doit être assez modeste, et vous l'êtes sans doute, pour comprendre que cette faveur n'est pas encore le prix du mérite, mais seulement son encouragement. On a parlé de vous à la vicomtesse ; vous êtes instruit, vous avez du talent, de l'ambition...

— Moi, monsieur! dit Simon, dont le regard eut un éclair.

— J'ajoulo que vous êtes modeste avec habileté, continua l'académicien en souriant. Vous pouvez prétendre à un poste dans l'armée qui s'enrégimente ici. Eh bien, voyous, qu'est-ce qui vous tente? Je ne crois pas que vous ayez pour la guerre, au propre, un vif entraînement. Buonaparte nous a dégotàtés des traîneurs de sabre.

— Monsieur, vous oubliez que mon père fut un de ces traîneurs de sabre, dit Simon en rougissant beaucoup.

— Votre père!... répliqua M. Emmerie avec un l'roid sourire et en affectant une réticence qui était à la fois une provocation et une épreuve.

Simon parut baisser les veux. ; mais en réalité il fit glisser un regard sous leur abri, et reconnut à l'ironie du visage de son interlocuteur que M. Emmerie savait quelque chose de sa naissance.

— C'est lui, se dit-il, qui m'a fait venir ici. Cette certitude lui donna de l'audace.

— Vous avez raison, monsieur, roprit-il d'un ton ferme et en regardant M. Emmerie en face, je n'ai pas de goût pour les uniformes. L'exemple de M. de Bruval (et il insista sur le mot monsieur] m'a démontré qu'ils ne j)réservaient \)as de l'apoplexie.

« Ah ! ah! se dit à son tour M. Emmerie, il est prom{)t à comprendre, .louons harihmenl, mais on caciianl nos cartes. >>

— Je pensais, toutefois, répliqua-t-il, que monsieur votre père avait pu vous exliorter à embrasser une carrière qu'il avait brillamment parcourue.

Ce fut au tour de Simon à affecter de l'ironie.

— Ne parlons pas encore de mon père, si vous voulez bien ; mais puisque, pour une raison que j'ignore et que ma conscience m'interdit d'attribuer à mon seul mérite, on a bien voulu me présenter à M'"^ de Brignolles et solliciter en mon nom votre sympathie qui m'honore, permettez-moi, monsieur, de vous demander un conseil. Quel service puis-je rendre? à quel poste dois-je aspirer?

M. Emmerie sourit de la petite habileté de son interlocuteur.

— Ici, monsieur Simon, on aspire à tout ; c'est la serre chaude des lîespérides. Cette bonne petite vieille qui allonge ses mitaines sur ses doigts peut faire pleuvoir les honneurs sur les fronts les plus modestes. Ce monsieur si bien poudré qui regarde les peintures en ne perdant pas un mot de ce qui se dit à côté de lui, a des évêchés dans sa poclie. Voulez-vous entrer au séminaire? il vous en ouvrira doucement la porte, et, pourvu que vous ayez du zèle, il ne vous y laissera pas languir.

— On peut faire son salut sans entrer dans les ordres, dit Simon avec une sorte de componction railleuse.

— Oli ! parlaitement, répliqua M. Emioerie ; mais j'avais entendu dire que votre piété...

— Ma piété, interrompit Simon, est une affaire de conscience.

— C'est l)ien comme cela que je l'entends, dit M. Emmerie, tout est affaire de conscience : le dévouement de M'"^ de BrignoUes à la royauté, l'ambition de toutes ces bonnes gens, et l'amitié qu'on a pour vous. Ainsi, le séminaire ne vous tente pas?

— La maison du Seigneur ne peut pas être une tentation, reprit Simon, elle est un abri et un refuge. C'est le monde qui nous tente.

— 1^:11 bien î le monde est ici en abrégé. Tenez, voici des journalistes, ils ont passablement de piété et passablement d'ardeur pour les intérêts du trône ; ils font leur salut et leur cliemin, ceux-là. Ce métier vous tenterait-il?

— Je n'ai jamais essayé mes forces, je ne sais peutêtre pas écrire.

— Qu'importe ! pourvu que vous sachiez servir et que vous sacbiez haïr. Mais c'est là un pis-aller par le temps qui court. C'est une tàclie ingrate que de défendre iJieu et le roi. Il y a plus de profit à les attaquer.

— Comment, monsieur, c'est vous qui parlez ainsi?

— Oui, moi, qui n'ai pas d'illusions. A mon âge,

5)2 ■ LA VOIX DU SAMi

mon enfant, on aime Dieu pour lui-même et le lione pour l'amour de Dieu; mais à votre âge, quand on ne veut pas se passer au cou une bricole dorée pour s'atteler h la cliarrelte administrative, quand on a quelque goût de popularité, il vaut peut-être mieux garder sa piété pour son cœur et permettre à l'esprit quelques écarts.

— Est-ce qu'on ferait aussi, par hasard, dans ce salon, des recrutements pour l'opposition ? demanda Simon avec un sourire passablement impertinent.

— Je vous ai dit qu'ici on pouvait prétendre à tout, répondit M. Emmerie sans se déconcerter. Sous une monarchie constitutionnelle, il n'est pas inutile souvent de connaître et d'armer ses propres ennemis. Si donc, mon enfant, le cœur vous poussait à nous attaquer, ce serait là encore une habileté pratique qu'il ne faudrait pas dédaigner.

— Je vous remercie, monsieur, de vos offres et de vos conseils. Mais je vous étonnerais bien si je vous disais que je veux assurément quelque chose et que je ne sais pas ce que je veux. J'ai une violence de désirs qui m'emporte, et quand l'étourdissement me saisit, je regarde et je ne sais pas aujuste à quoi je puis me raccrocher. Prêtre? J'y ai songé, mais il faut attendre pour parvenir ; et puis, je ne comprends pas trop que les serviteurs du maître du ciel

LÀ VOIX Dl SANG îi",

se résignent à balayer de leurs robes les anticliauihres dïm tas de petits-maîtres de la terre, .l'ai une foi un peu farouche ; et quand je prie, j'ai des sou lèvements de colère contre ceux qui ne prient pas ; je suis un peu inquisiteur. Soldat?. Je ne veux pas l'être; la caserne me répugne, et je n'en sortirais que pour aller aussi aux anliclianibres. Journaliste ? Je ne^is pas non ; mais quand je se^-ai bien décidément dégoûté de tout. Une plumée me paraît une arme, j'écrirai quand je me vengerai. Artiste? C'est une duperie. Diplomate? Ce n'est pas un métier; c'est un accessoire. Voilà, monsieur, ce que je pense; vous êtes la première personne à qui je me confie, parce que je devine qu'il y a plus que de la curiosité dans vos paroles, et qu'il se forme aujourd'iiui un lien entre nous. Pardonnez-moi cette présomption.

— Vous m'intéressez, mon ami, et je vous remercie de cette confiance.

— A mon tour, monsieur, demanda Simon qui palissait, puis-je espérer connaître le secret de la brusque sympathie qui vous fait venir à moi ?

— il n'y a pas de secret, répondit l'académicien avec un peu de hauteur; vous m'êtes recommand(3 par la vicomtesse, .l'ai rencontré autrefois dans le mondeM""'deHruval ; sa famille ne peut m'êlre indifférente. Vos regards pleins de curiosité m'ont fait

Is4 LÀ VOIX DU SANG

pilié; j'ai voulu vous instruire, je veux vous servir, voilà tout.

Il se fit un petit silence. Simon comprit qu'il allait trop vite, et M. Emmerie, sentant qu'il avait affaire à un sournois habile, ne voulait pas se livrer.

— Vous avez une sœur qu'on dit fort belle, reprit après quelque temps l'académicien d'un ton de bienveillance banale.

Simon tressaillit, comme si on lui eiit dit une injure. Sa paupière palpita, sa lèvre trembla :

— Est ce que vous vous intéressez aussi à ma sœur? demanda-t-il.

— Bon î il est jaloux , pensa M. Emmerie. — Puisje vouloir du bien au frère, sans en vouloir aussi à la sœur ?

— Le frère! le frère! murmura Simon. Décidément, monsieur, vous aimez toute la famille.

— C'est que toute la famille me semble aimable, répliqua l'académicien avec un sourire ambigu.

Simon se tut; il comprit qu'il était imprudent d'avouer sa haine fraternelle.

Au môme moment, l'éventail de M""' de Jîrignolles réclamait le silence par des petits coups secs qu'elle s'appliquait sur les ongles : une muse allait chanter.

Tous les salons avaient alors leur musc. Celle qui était attachée spécialement au salon de la vicomtesse était à la fois une fort belle jeime fille et un esprit

LA VOIX DU SAiNG 95

alerte. D'une beauté qui commençait à perdre de son charme angélique pour entrer en rivalité avec la statuaire, M"e Sopiiie Girod était grande, robuste, avec des yeux humides, une chevelure noire abondante, des épaules qui n'étaient jamais cachées, une poitrine qui semblait toujours l'être trop,- et des bras d'une perfection absolue. Les mains seules formaient une dissonance dans l'harmonie de ce beau corps. Mais c'est là tout à la fois l'inconvénient et la nécessité des muses : quand les doigts féminins qui tourmentent la lyre ne deviennent pas crochus , ils grossissent et prennent une allure virile.

Empressons-nous d'ajouter que M''« Girod était d'une excellente et vieille famille, dont les sentiments religieux et monarchiques étaient parfaitement connus, et qu'il ne faudrait pas conclure de l'initiation de cette jeune fille h la poésie, et de sa coquetterie, la moindre idée défavorable pour sa verlu. Enfant gâtée, pupille de cette société frivole, elle se savait belle, et aimait à triompher sur ce premier point. Maisîamour, qu'elle invoquait à chaque vers, n'était encore qu'une aspiration de rliélorique et ne tirait pas à conséquence pour sa répulalion. Chacun sentait bien que c'était là im exercice, un jeu, peut-être un prélude. D'ailleurs^ en général, la poésie est un préservatif, parce qu'elle est une distraction, et quelquefois une dérivalion. Sophie avait

dans ses vers la hardiesse des âmes pures, je n'ose dire des âmes froides; tout le monde lui pardonnait ses sentiments de romance, parce que personne ne la savait exposée en prose.

M^i" Sophie Girod, qui avait déjà célébré la naissance du duc de Bordeaux, venait d'achever un [)oëme sur la première dentition de l'enfant du miracle. Les vers n'étaient pas absolument ridicules; d'ailleurs il y a des lèvres qu'une fée enchanteresse a touchées de sa JDaguette, et quoi qu'elles laissent échapper, elles donnent des perles et des diamants.

Mil*" Girod était trop belle pour ne pas être toujours applaudie. Des vers débités par elle ne pouvaient déplaire qu'à un aveugle.

tille se leva, et, au milieu d'un frémissement d'adoration, elle récita quelques strophes innocentes que toute cette société lettrée, spirituelle, mais charmée, déclara dignes du ciel. Simon n'écouta pas les vers, mais il regarda la pylhonisse; un sentiment âpre et violent s'empara de lui. M.4Emmerie, qui ne le perdait pas de vue, sourit et se penchant à son oreille :

— Jl paraît que vous aimez la poésie? lui dit-il.

— Oui , répondit Simon avec une voix troublée.

— Eli bien î continua M. Emmerie, quand la poésie a cette grAce, elle peut conduire à tout.

— Monsieur, réj)liqua Simon dont les yeux froids s'étaient tout h couj) embrasés, })uisque je n'ai pas de secrets pour vous, je puis vous dire que voilà la première lois que je me sens une ambition certaine. Je voudrais être aimé de cette belle jeune fille.

— Vous vous trompez , mon ami , ce n'est pas de l'ambition, c'est delà convoitise. Vous n'ambitionnez pas Mi'e Girod, vous la désirez.

M. Emmerie avait un accent de persitlage. Simon le regarda avec un éclair de haine.

— Désir ou ambition, répliqua-t-il en serrant les dents, puis-je compter sur vous?

— Pour qui me prenez-vous, monsieur? dit aver un air de suprême dédain M. Emmerie, qui s'amusait de cette ardeur.

Simon passa les deux mains sur sa figure. Il se sentait la fièvre et avait peur de n'être plus maître de son attitude.

M. Emmerie le salua avec une protection liautaino et lui tourna le dos.

— Oh ! je saurai bien si cet homme est mon i)ère, et, s'il l'est, je me vengenii, se dil loul bas Simon avec rage.

— Je saurai bien si ce gaillard-là est mon iils, se disait de son côté l'académicien. En tout cas, (;'est une forte nature. Il n'a pas encore des ulvos bien

précises; c'est un tempérament à refroidir. Nous verrons.

Tel fut le résultat de la première entrevue de Simon et de M. Emmerie.

En sortant de chez la vicomtesse de Brignolles, Simon avait un besoin de mouvement qui trahissait de violentes préoccupations. Les avances de M. Emmerie, la beauté de M'**" Girod, ce monde aristocratique qui donnait tout', ou plutôt qui touchait à tout, l'agitaient profondément.

Simon s'examinait; il avait peur des chances qui s'offraient à lui, c'est-à-dire peur de les mal choisir ou de les mal recevoir. Convaincu que certains accès de vérité étaient un bon calcul auprès de M. Emmerie, il avait été sincère en parlant de cette sorte d'appétit sans but qui ne savait comment se satisfaire. Le mystère de sa naissance; l'éducation qu'il avait reçue; la rivalité perpétuelle de Simone, qu'il ne considérait pas comme sa sœur ; l'âpre humiliation do ne pas savoir à quoi s'en tenir sur son nom;

une intelligence irritée, pleine d'orgueil, mais sournoise ; le calcul et la passion se heurîant à cliaque minute dans un cœur abandomé à lui-même, ou dirigé par des ambitions précautionneuses : tels étaient les éléments confus, d'une destinée qui se trouvait arrivée au point décisif. Gomment s'élancer? par quelle route? Est-ce que l'amour ajouterait à ses embarras? Cette belle jeune fille, cette muse imposante dont le souvenir le faisait frissonner d'admiration, pouvait-elle être jamais à lui? Était-ce une faute de prétendre l'épouser? A quoi pouvaitelle être utile? ou, plutôt, son seul amour ne seraitil pas une consécration et une gloire? Mais lui, Simon, saurait-il se faire aimer? Ce n'était pas la poésie qui l'épouvantait; il dédaignait trop l'imagination et l'entliousiasme pour voir dans les vers de M"e Girod autre chose qu'une puérilité, qu'une coquetterie passagère. Mais cette beauté éclatante, devenue une sorte de fêtes des yeux pour les salons, celte beauté qui lui avait mis un brasier dans le cœur, et qu'il désirait, comment la contraindre à le remarquer, à l'aimer? Il savait bien que la fréquentation de certains sacristains lui avait donné un extérieur peu conquérant. Sa so'ur l'avait un jour appelé cuistre, et ce mol odieux lui avait fait une blessure qui s'avivait au moindre sourire dédaigneux du monde.

Au milieu de ses réflexions, Simon s'aperçut qu'il était entré dans le jardin des Tuileries; la vicomtesse de BrignoUes habitait la rue Saint-Florentin. 11 était cinq lieures ; la foule était nombreuse , le temps doux et caressant; c'était une de ces magnifiques soirées si rares dans le mois de mai , dont- la réputation usurpée ne se maintient que par les faux témoignages des poètes. Simon n'était pas d'un naturel porté à la mélancolie, ni disposé à l'influence du printemps. Mais personne ne peut se soustraire absolument au monde extérieur; et puisque la seule fois que le paysage intervient dans la tragédie, c'est pour mettre l'odeur balsamique des forêts dans les poumons altérés de Phèdre, notre jeune ambitieux, qui n'en est encore ni à l'adultère, ni à l'inceste, même en rêve, peut bien se délasser sans invraisemblance, le long de la grande allée des Tuileries.

Et puis, ce qui l'émeut surtout, c'est moins la première feuifle et la première fleur, que ce monde élégant, bruyant, qui va, vient, se salue, se sourit, et qu'il semble découvrir pour la première fois. Depuis ([u'il a un amour au cœur ou un désir en tête, Simon s'aperçoit qu'il n'a pas de badine à la main pour couper l'air en marchant, que ses gants ne sont pas à la mode, et qu'avec son costume de deuil il fait tache au milieu de cette foule. Comme il allait quitter la grande allée latérale, mécontent

LA VOIX DU SANG iOl

de lui et jaloux des autres, il aperçut Simone assise, à quelques pas de sa gouvernante, contre un marronnier, et paraissant livrée de son côté à quelques méditations. La vue de sa sœur parut le décider à hâter sa retraite,; mais tout h coup il s'arrêta. Cette préoccupation de Simone était un phénomène trop extraordinaire pour cpi'il n'eût pas la curiosité de l'observer. Il s'enfonça sous les arbres et se posta de façon à bien voir; or, voici ce qu'il vit :

Un jeune homme d'une mise élégante, mais dont l'allure et certains détails de toilette trahissaient la [trofession militaire, se tenait à quelque distance de M^'e de Bruval et la regardait avec des yeux chargé^ à mitraille. Simone tournait par intervalles la tête de son côté, lui renvoyait dans un coup d'œilla réponse muette qu'il semblait implorer, et paraissait lui indiquer la gouvernante comme un obstacle à un entretien trop compromettant pour n'être pas violemment désiré; puis, pendant quelques minutes, la jeune fille croisait les bras, semblait rêver; on eut dit qu'elle se sentait dévorée i»ar la llammo des prunelles de son adorateur, et qu'elle savourait cet incendie.

Mais elle voulait surtout ne pas attirer l'attention de sa compagne, l'endorniir au contraire, et fain* croire h une mélancoli»- (pic l'on respecte parfois dans les jeunes lilhs ((imuic une garantie, et qu'on

devrait combattre au contraire cotKme un danger.

Simon ne perdait rien de ce manège.

— Ah! se disait-il, elle est plus heureuse que moi, on l'aime et elle se sait aimée ; mais, patience! j'aurai paon tour.

Après un quart d'heure de regards échangés, de signes furlifs, Simone parut prendre tout à coup une résolution ; la gouvernante était absorbée dans la lecture d'un des plus beaux romans de M"»^ Gottin ; la jeune fille dégagea la main qu'elle tenait serrée contre elle, retendit un peu en arrière contre l'arbre auquel elle était adossée. Le jeune homme rayonnant quitta son poste , passa derrière le marronnier, saisit la main, la serra et y laissa une lettre.

Simon avait tout vu, tout deviné. La rage le saisit; il voulut s'élancer, arracher ce billet ; mais il fallait aussi provoquer l'officier ; l'esclandre ne lui profiterait peut-être pas, tandis qu'il y a toujours quelque * chose à tirer d'un secret. Il se résigna donc à laisser Simone en possession de ce billet précieux, qu'elle fit descendre dans son corsage et (ju'elle emporta avec elle. En effet, il était l'heure de rentrer. La gouvernante renonça, avec force soupirs, à connaître ce soir-là le dénoûment du beau livre qu'elle lisait. Simone s'était levée et avait donné le signal de la retraite.

L'inconnu la vit partir en soupirant ; puis, quand

elle eut quitté le jardin, il se redressa d'un air fort conquérant, donna à sa taille une cambrure fort exagérée qui devait dire à tous ses succès et son ambition, fouetta deux ou trois fois le vide avec sa cravache, et se dirigea vers la grille de la place Louis XV. Il passa à côté de Simon, et celui-ci l'entendit qui sifflait entre ses dents l'air national de Vive Henri /F, qui avait remplacé beaucoup d'autres airs nationaux de la même portée.

Un sourire méchant fut le commentaire définitif de Simon. Le héros du poème de sa sœur ne le rendait plus jaloux. Il se promit de ne pas négliger les suites de ce madrigal, et de savoir à quoi s'en tenir sur les amours de Simone. C'était là un scandale en réserve qui pouvait le servir.

Antonine attendait avec anxiété le retour de son fils. Prévenue secrètement par M. Kmmerie de la nécessité de cette présentation à M™^ de Brignolles, et aj^ant agi de son mieux pour décider Simon à suivre l'abbé Lemerle, elle voulait savoir quelle impression il rapporterait. L'abbé Marcellin avait été invité à dîner, afin qu'il aidAt de ses lumières et qu'il assistât de sa présence la pauvre mère inquiète.

Simon s'était arrangé un nMe, car il s'attendait à des questions, à des regards inquisiteurs. Il ne. voulut pas paraître troublé, il eut en entrant l'air gai, et ce fut presque un baiser filial qu'il déposa sur la main

(le sa mère. Simone, de son côté, avait des raisons pour être joyeuse, aussi ses regards éclataient-ils comme des fanfares ; aux yeux d'un observateur superficiel, cette famille ressemblait ce soir-là à toutes les familles unies.

On se mit à table presque en riant. L'abbé Marcellin, dont la sérénité dissimulait les doutes, aborda le premier le sujet délicat.

— Eh bien, monsieur Simon, vous avez fait votre entrée dans le monde , j'entends dans le grand monde...

— Je ne le regrette pas, répondit le jeune hypocrite qui se trouvait sincère par hasard. J'ai été parfaitement accueilli. La vicomtesse de Brignolles a conservé de vous, ma mère, un souvenir qui m'a porté bonheur. Je me suis même engagé en votre nom.

— En moQ nom ? dit en tremblant la pauvre baronne, qui s'attendait toujours à quelque piège de la part de ses enfants.

— Oui ; comme M"'^ de Brignolles insistait beaucoup pour vous revoir et pour connaître Simone, j'ai promis que vous m'accompagneriez toutes deux à ma première visite.

Antonine regarda M. Marcellin, comme pour lui demander si elle devait ratifier cet engagement.

— Je ne vous demande pas si la compagnie était

illustre, fit le bon prêtre en répondant au regard île la baronne par un coup d'œil qui voulait dire : Nous saurons à quoi nous en tenir.

— C'est-à-dire, reprit Simon en riant malignement, (pie vous me le demandez. Oui, la compagnie était illustre, j'ai été annoncé devant un ministre et devant deux évêques, et du premier coup je me suis fait un ami dans l'Institut.

La baronne pâlit malgré ses efforts. Simon remarqua cette émotion et se fortitla dans ses soupçons concernant M. Einmerie. L'abbé Marcellin marcha bravement au-devant de la mine.

— Quel est ce nouvel ami ?

— M. Emmerie.

— Cela ne m'étonne pas, vous lui étiez recommandé.

— Ali! et ma sœur aussi? car il s'intéresse également à toi, Simone.

— Bien obligé, repartit la jeune tille, je n'aime pas ([ue tes amis m'aiment.

— Par qui donc voudrais-tu être aimée? demanda doucereusement Simon.

Simone sourit. Elle faisait intérieurement une ré- [)onse h cette question de son fr^re qu'elle n'attril)uait qu'au hasard ; mais elle garda le silence.

— Ainsi, reprit rabi)é Marcellin, M. Emmerie a bien voidu causer avec vous, vous promettre ^on

iOa LA VOIX D\: SANG

appui. Profilez de cette bienveillance, monsieur Simon, elle pourra vous être utile ; c'est un personnage considérable que M. Emmerie.

— Et qui m'a vraiment parlé avec une effusion paternelle, dit tianquilicment et de l'air le plus innocent du inoiide îe rusé Simon.

Antonine tressaillit. L'abbé Marcellin la regarda pour l'exliorter et reprit en souriant :

— M. Emmerie a l'autorité d'un père sur toute votre génération. C'est un grand esprit.

— Dernièrement, repartit Simon, à la Société des bonnes lettres, on nous engageait à ne lire que la dernière édition de ses œuvres.

— Oli ! je crois que vous avez trop de raison et de trop bons principes pour qu'aucune lecture vous soit funeste, dit avec une certaine ironie le bon abbé Marcellin.

— Monsieur l'abbé, vous me conseillez de lire de mauvais livres; je le dirai!

— Est-ce qu'il a écrit des mauvais livres, (on protecteur? demanda Simone.

— On l'assure, continua Simon. M. Emmerie, avant que la grâce l'etjt toucbé, élait un fort mauvais sujet.

— Il ne l'est plus, interrompit Simone, et il s'en console en protégeant ceux qui le sont encore.

— Est-ce pour moi que tu dis cela? demanda avec l)onne grâce le frère à la sœur.

— Dame î je me défie.

— Et tu n'as peut-être pas tort ; la défiance est le commencement de la sagesse. Il faut se défier de tout, de ta gouvernante , des arbres et des chaises des Tuileries, des cavaliers qui passent, des lettres gui arrivent.

— Simon ! s'écria Simone irritée et surprise, mais Toulant savoir si son secret était pénétré.

Simon feignit de ne pas voir cette colère et continua :

— Oui, il faut se défier de tout, même des présentations, même des rencontres, même des académiciens; ex:cepté de toi, ma sœur, qui es la francliise même et qui ne tromperais personne.

Simone était en proie à une agitation extraordinaire. La baronne efl'abbé comprenaient qu'il y avait une menace sous les plaisanteries de Simon. Ce jeune bomme avait plusieurs secrets, il menaçait à la fois sa mère et sa sœur. Le secret de la mère, bélas! Antonine s'attendait aie voir produire au grand jour, sous le moindre prétexte; mais celui de la fille, quel était-il? N'était-ce pas assez de bonté, et fallait-il que celte âme si cruellement éprouvée fût encore punie dans sa fille, dans celle du moins qu'elle appelait de ce nom I

\m LA VOIX DU SANG

L'abbé Marcellin frémit intérieurement de ce nouveau péril ; mais, en attendant qu'il se précisât, il voulut ménager la baronne. Se hâtant donc de détourner une conversation qui prenait un tour orageux, il essaya d'attirer Simon sur un autre terrain.

Le bon apôtre se laissa faire, il triomphait, il était maître de la situation, il tenait à la fois M. Emmeriet sa mère et Simone. L'abbé seul n'était pas dans sa dépendance, mais le néophyte de la Congrégation savait très-bien qu'il aurait raison de cette vertu intraitable avec quelques petites dénonciations en bon lieu. Les prêtres comme l'abbé Marcellin, étrangers à toute intrigue, sont suspects à tous les intrigants. Si l'on ne pouvait pas les enrôler dans cette société occulte qui aspirait à gouverner la France par la tyrannie et l'énervement des consciences, on pouvait les briser; c'était une ressource, et Simon la connaissait.

Chacun des convives avait donc sa secrète préoccupation. Le dîner s'acheva en conséquence avec gaieté; chacun avait trop d'intérêt à dissimuler son inquiétude. Simone riait à tout propos. 11 fut convenu rju'elle serait présentée à son tour à la vicomtesse de Brignolles. Elle se résigna à cette démarche, par curiosité. C'était peut-être dans ce salon mystérieux que Simon avait surpris quelque chose de son secret.

LX VOIX DU SA>{G i09

M'"^' de Bruval, de son coté, avait une certaine hâte de voir ses enfants sous le regard de M. Emmerie et de juger par elle-même des chances qui lui restaient de découvrir la vérité.

L'abbé Marcellin priait tout bas, en se mêlant à la conversation. Il assistait avec angoisse à ce drame de famille; il se demandait par quelles ressources dr son dévouement il pourrait prévenir des catastrophes vaguement entrevues. C'était lui qui avait conseillé les démarches auprès de M. Emmerie, aimant mieux des déceptions successives pour la baronne qu'une révélation brutale qui pouvait la foudroyer. Mais, sans se repentir de ce conseil, le saint homme se disait qu'il avait besoin de toute sa prudence et de toute sa loyale habileté, pour dégager de tout ce mal le bien pratique qu'il osait en espérer.

A la fin du repas, Simon eut l'audace de tendre son verre en riant à la baronne e^ de lui dire:

— Permettez-moi, ma mèrg, de boire à votre santé.

La baronne porta la main à son verre, qu'elle souleva lentement comme un calice.

— Tiens, tu deviens tendre ! dit Simone en ricanant.

— Je bois aussi à ton bonheur^ ma sœur, à l'heureux. é[)oux, encore inconnu, qui te devra le purgatoire en ce monde et le paradis dans l'autre.

— Et moi, reparti Simone, je bois à ton céiiba perpétuel !

— Qu'en sais- tu ?

— A moins que tu ne manques à ton serment, car j'ai vu dans ta ciiambre, écrite de ta main, la formule d'une consécration. Tu es voué à la Yieige, mon pauvre petit.

— Quoi! interrompit l'abbé Marcellin avec une certaine vivacité, auriez- vous disposé de vous, mon fils?

— Mon père, j'ai suivi de pieux exemples, j'avoue que j'ai le bonheur depuis quelques jours de faire partie de la Congrégation. Voici ma médaille.

Et le jeune congréganiste tira de sa poche une bague en argent dont le cercle extérieur présentait une division de dix grains, et qui avait un médaillon au centre où se trouvaient gravés une croix et un sacré-cœur, avec cette devise : Cor unum et anima una.

— Ah! dit la baronne, si vous avez fait, mon fils, cette consécration de vous-même avec sincérité, vous devriez apporter l'esprit de celle devise dans la famille, concourir à ne faire qu'un seul cœur et qu'une seule àme.

— C'est aussi mon intention, ma mère, si vous voulez bien m'aider! Voilà pourquoi je vous ai offert

cette santé et pourquoi je bois au futur mariage de ma sœur.

— Tu as bien envie de me marier ce soir, répondit Simone en dissimulant sa mauvaise Immeur sous des éclats de rire.

— C'est que j'ai rêvé que tu étais demandée par un jeune et bel officier.

Pour le coup Simone faillit éclater; la baronne recula sa chaise et on se leva de table.

— Monsieur Simon, dit l'abbé Marcellin on prenant les deux mains du jeune homme dans les siennes, je ne juge pas vos intentions. Ce n'est pas à moi que vous ouvrez votre conscience ; mais je suis l'ami de madame la baronne, et je suis par conséquent, même malgré vous, votre ami. Je sais que vous avez le bonheur d'avoir pour mère et pour exemple une sainte femme, une parfaite chrétienne. N'allez pas chercher ailleurs une excitation à votre zèle.

— Quoi! monsieur, vous blâmez la Congrégation !

— Je ne blâme pas les vues droites. Mais sans juger des mystères que je n'ai pas interrogés, j'ai vu jusqu'ici (ju'avec un [)eu de courage et de contiance, on pouvait partout el toujours honorer Dieu fl faire son devoir à la face du ciel. Je no compremls donc pas la aéce>silé des société secrètes p(Kir le i)ii.'n de la religion. Le temps des catacombes est passé. Se ca( liei',

il2 LA VOIX DU SANG

c'est laisser le champ libre à la calomnie. Nous devons être des artisans de lumière, puisque nous sommes des ministres de vérité. Voilà mon sentiment, qui n'offense pourtant en rien les sentiments des autres. Vous êtes jeune, vous avez de la foi, vous devez avoir de l'ambition ; eli bien ! il sied à la jeunesse croyante de se frayer une route qui serve à l'émulation. Allez hardiment à votre but , sous le regard du monde et sous celui de vos amis. Tenez, monsieur Simon , laissez-moi vous parler à cœur ouvert : vous vous efforcez de n'être pas aussi bon que le ciel vous a fait. Je voudrais croire que votre gaieté de ce soir, que ce rire qui va si bien aux lèvres jeunes ne dissimulait aucune amertume, je voudrais penser que vos vœux étaient sincères.

— Qui peut vous faire supposer, monsieur l'abbé, que j'aie menti?

— Oh ! nous autres casuistes, dit avec un sourire le bon abbé si peu rompu à la casuistique, nous admettons bien des nuances entre le mensonge et la vérité. Eh bien! je crois que vous êtes dans une nuance.

— Vous me confessez devant le monde, monsieur l'abbé, prenez garde.

— Non, mon enfant, je vous exhorte.

— Permettez-moi donc alors , monsieur l'abbé , de vous remercier profondément de vos conseils, qui

ne seront pas perdus, et de ne pas attendre voire absolution.

Et , avec un sourire qui voulait être courtois , Simon serra les deux mains de l'abbé Marcellin et se dégagea de son étreinte sans lui répondre. M'»*' de Bruval, pendant cet échange de paroles, était sortie et attendait le prêtre dans le salon.

Simone, debout dans la salle à manger, réfléchissait. Son frère savait-il réellement quelque chose, ou bien n'avait-il parlé qu'au hasard? Comment s'y prendre pour le pénétrer et pour ne pas lui livrer son secret? Quand l'abbé, hochant la tète avec tristesse, eut rejoint M'"<^ de Bruval dans le salon , Simone se posta devant Simon:

— A nous deux maintenant! lui dit-elle.

— Ah ! ah ! toi aussi, tu veux me confesser?

— Peut-être ! Sais-tu bien , mon cher, que tu prends ce soir un bien grand intérêt à mon avenir!

— Peut-on aimer trop sa sœur?

— Certes non , surtout quand cette sœur aime comme je t'aime. Pourquoi me maries tu avec un officier?...

— Parce que, t^Ue d'un colonel, lune i)eux pas déchoir et dédaigner l'épaulette.

— Ali ! c est la ta l'aison?

— C'est une de mes raisons.

— I^'ut-on connaîlro lis autres?

— Sans doute.

— Eh bien, dis-les-moi.

— Aujourd'hui, impossible. Je suis comme les oracles antiques, je rends mes réponses par fragments.

— Puis-je savoir au moins pourquoi tu me recommandes de me défier des Tuileries et de ma gouvernante?

— Parce qu'aux Tuileries on est exposé à faire des mauvaises rencontres, et parce qu'une gouvernante qui passe son temps à lire ne peut pas vous surveiller et vous défendre.

— Ah î je l'y prends !... Comment sâis-lu que miss Simpson lit aux Tuileries?

— Parce que je lui vois toujours un livre sous le ■ bras quand elle part , et qu'à moins que ce ne soit

pour toi-même...

— Mais pourquoi faut-il être aussi en défiance des facteurs ?

— Ail! je t'y prends à ton tour, ma clière ! Je n'ai pas parlé de facteur, mais bien de lettres.

— C'est la même chose.

— Du tout ! 11 n'y a pas que les facteurs qui remettent des lettres... Les amoureux, par exemple...

— Simon ! Simon!... tu sais quelque chose?

— Simone! Simone!... je sais que tu es belle, que tu es aimable, et que si je n'étais ton frère, je t'adorerais.

LA VOIX DU SANG il5

— Infernal hypocrite , dit la jeune fille en crispant ses mains sur les deux mains de Simon , quand diras-tu donc la vérité ?

— Quand tu cesseras de prétendre à son mono- " pôle, répondit le jeune congréganiste , toujours

calme.

Simone lui rit dédaigneusement au nez, et quitta la salle à manger pour remonter dans sa chambre.

Resté seul, Simon ne dissimula plus un sourire triomphant.

— Je les tiens tous ! se dit-il. La baronne et M. Emmerie, par leur secret ; l'abbé, par la Congrégation ; Simone par son escapade. Allons! vienne la lutte; je serai fort. La lutte !... reprit-il avec un soupir et en devenant triste : quelle en sera la récompense?... Ah ! je croyais mon cœur bien fermé aux affections de ce monde, mais cette jeune fille...

Et son front se rembrunit; une larme, une vraie larme, furtive et fiévreuse, glissa sur sa joue, pendant qu'il pensait avec rage qu'il ne serait peut-être jamais aimé de M»« Sophie Girod.

die LA VOIX DU SANG

M™e de Bruval, résignée à toutes les démarches pour découvrir la vérité, consentit à conduire Simone chez la vicomtesse de Brignolles.

Simone entra d'un air un peu triompliant dans ce vénérable salon. Mais sa beauté, qu'une toilette heureuse rendait plus éclatante encore, lui lit trouver grâce. La vicomtesse fat ravie de ce parfum de jeunesse qui montait à la tête; elle pensait que toutes les belles jeunes filles qui se mêlaient aux vieillards de son salon laissaient une trace d'elles, et avaient une vertu de Jouvence.

Elle baisa au front la fière Simone, qui fut immédiatement proclamée la rivale de M^^« Sophie Girod, dont on attendit l'arrivée avec impatience. Quelquesuns même osèrent avancer que M^^^ de Bruval avait sur la Muse la supériorité de son innocence poétique, et qu'elle était plus belle que l'autre, ayant la beauté, sans l'inconvénient de faire des vers.

M. Emmerie était là, et, avec l'aisance d'un homme infaiUible, l'académicien s'avança vers M™^ de Bruval, qui répondait avec confusion aux compliments de la vicomtesse. Antonine s'était préparée : elle eut le courage de sourire à M. Emmerie, mais ses yeux.

Lk VOIX DU SANG ll7

que la doLileui animait, avaient une expression suppliante qui voulait dire : « Vous le voyez, je suis venue ! je me résigne à toutes les épreuves, mais liàlez-vous, éclairez-moi! »

Un salut et une certaine façon de sourire au sourire de la baronne furent la réponse de M. Emmerie.

— Monsieur, permettez-moi de vous présenter ma tille, dit Antonine en prenant la main de Simone.

Simone, qui refaisait un pli défectueux à sa jupe, releva la tète et arrêta sur le front chauve de l'académicien un regard clair et presque insolent.

— Mon enfant, dit M'^e de Bruval, M. Emmerie! Simone fit une brusque révérence.

— .le vois, madame, qu'on ne nous avait pas trompés, dit à son tour l'académicien en prenant place h côté do la baronne, et que M»'^' de Bruval sera belle <'omme sa mère.

Antonine ne vit pas dans ce compliment une galanterie, mais presque une assurance que Simone était sa fille. Elle regarda M. Emmerie en joignant les mains. Celui-ci se pencha à son oreille et murmura:

— Du courage, madame! nous sommes on bonne voie.

Pendant (pu- .M. iMUMiciit^ cl M'"" de liruval, causant :i deiui-\(>i\, se laisaicid [(.-ni de leurs vagues

Ii8 , LÀ VOIX DU SANG

conjectures, Simon, qui s'élait appuyé sur le dossier du fauteuil de sa sœur, lui disait :

— Tu dois être contente de ton succès?

— Moi ! quel succès ?

— Toutes ces vieilles gens t'ont trouvée fort belle.

— Et lu te dis, sans doute, qu'ils n'y voient plus?

— Oh! non.

— Mais du moins qu'ils n'y voient guère!

— Tu te trompes, Simone, je m'associe à leurs éloges; tuas aujourd'hui un éclat à faire damner.

— Ali bail ! est-ce que la Congrégation permet de débiter des compliments?

— De la part d'un frère à une sœur!

— C'est vrai î j'oubhe toujours que nous sommes frère et sœur; mais tu m'en fais souvenir.

— 11 y a quelqu'un qui ne l'oublie pas , c'est M. Emmerie.

— Au. fait ! d'où vient que ce monsieur nous porte tant d'intérêt?

— C'est que lui surtout te trouve très-jolie, ma chère Simone.

— C'est donc aussi qu'il te trouve aimable, mon cher Simon?

— Ou bien, c'est peut-être qu'il a \m autre motif.

— Après tout, que m'importe! reprit Simone en étouffant un léger bâillement,

— Tu n'es guère curieuse, ma sœur. Ainsi, tu ne

voudrais pas savoir ce qui se dit là, près de nous, entre M. Emmerie et la baronne?

— Cela m'est bien égal! Défais-loi donc de les habitudes d'espion.

. — Le mot est dur!

— Oh ! de la part d'une sœur à un frère !

— C'est juste... Eh bien ! sans être espion, il suffit d'avoir un peu de raison pour trouver extraordinaire cette brusque présentation à la vicomtesse de Brignolles. 11 y a huit jours, c'était moi que l'abbé Lemerle introduisait ; je rencontrai tout d'abord M. Emmerie , un personnage , un grand homme , qui se mettait à ma disposition. Aujourd'hui, lu parais: M. Emmerie est encore là pour. te sourire, et le voici qui semble retrouver dans la baronne une ancienne connaissance. Queponses-lu de cela?

— Que veux-tu que j'en pense? que je n'ai pas besoin de tes remarques, ni de M. Emmerie, pour m'ennuyerici. Est-ce que la séance dure longtemps? j'aimerais mieux aller au Bois.

— Ou aux Tuileries?

— E'i bien oui, a'ix Tuileries !

Et Simone, qui avait rougi un peu, regarda son frère en face.

Simon répondit à ce regard par un sourire méchant.

— J'irais volontiers' avec toi, ma chère, pour jouir

izO LA VOIX DU SaNG

là-bas du succès que lu dois obtenir aussi facilement qu'ici.

— J'ai dans l'idée, mécliant hypocrite, que tu m'y as déjà suivie.

— Peut-être.

— Ah! et qu'as-tu remarqué?

— Oh ! beaucoup de choses dont je fais mon protit.

— Toi! repartit avec dédain la belle Simone. Ah ! oui, j'entends! Je connais le profit que tu tires des choses.

— En puis-je tirer un autre que celui d'un exemple à suivre?

— Toi , amoureux! Et la folle jeune fille eut beaucoup de peine, malgré la sévérité du lieu , à ne pas éclater de rire tout haut.

— Mais quand ce bonheur ou ce malheur m'arrivera, dit Simon , je n'exposerai pas mon secret aux remarques du premier passant.

— C'est que ton sentiment aura besoin de se cacher, repartit intrépidement la jeune fille.

— C'est qu'il sera pudique, fit Simon en appuyant sournoisement sur ce mot.

— C'est plutôt qu'il sera le contraire, dit Simone. Simon allait répliquer, quand la porte du salon

s'ouvrit, et M"^ Sophie Girod entra.

Simone, qui n'avait pas remarqué cet incident, mais qui s'attendait à une repartie au moins fort

LA VOIX DU SANG 12t

aigre de son frère, fui surprise de son brusque silence; elle se retourna et le vit pâle et presque cliancelant qui se retenait au dos du fauteuil, tandis que ses yeux, animés d'un feu qui ne leur était pas habituel, restaient immobiles, fixés devant lui. Celte émotion étonna profondément Simone; quand elle voulut en chercher la cause, elle suivit la direction du regard de son frère et vit venir à elle la jeune Muse. Elle poussa un petit cri.

— Sophie! dit-elle.

— Simone! répondit M"e Girod.

Et les deux jeunes filles s'embrassèrent avec effusion. Puis il y eut un caquetage de quelques minutes pendant lequel on se mit réciproquement au courant des détails essentiels, et M»« Girod fut obligée d'aller présenter son front à quelques douairières qui avaient contracté la manie de le baiser, pour utiliser ce qui leur restait de lèvres.

Simon se pencha sur l'épaule de sa sœur :

— Tu ne m'avais jamais parlé de M"e Girod.

— Est-ce que j'ai besoin de te faire haïr ceux que j'aime? Les secrets de mon cœur ne te regardent pas.

— Ainsi, tu connais M"<^ Girod?

— Mais, depuis longtemps. Nous nous sommes liées pendant les deux années que je passai au couvent; il y a plusieurs mois que je ne l'avais vue... Qu'est-ce que cela te fait?

i2-2 LA VOIX DU SANG

Simon ne répliquo pas; il baissa les veux, il avait peur délaisser deviner son secret par sa sœur. Crainte tardive, car déjà la malicieuse jeune fille avait compris la raison de cette pâleur subite et de cette émotion.

— Comment! s'écria-t-elle, avec une cruelle gaieté, est-ce que, par hasard, tu soupirerais pour la Muse? Ah! le sournois!... ah! la pauvre Sophie, je vais la prévenir.

Simon posa sa main moite sur le bras de sa sœur.

— Simone, par pilié, ne raille pas!

— Je prends ma revanche.

— Oh! ce n'est pas la même chose!

— Je l'espère bien!

— Écoute-moi... ma sœur; tu as mon secret, mai j'ai le tien. Ne luttons pas ensemble et servons-nous.

— Un pacte avec toi? jamais. Cette pauvre Sophie! quel mauvais tour je lui jouerais.

— Mais tu ne sais pas ce que j'éprouve, murmura sourdement Simon en crispant sa main; tu ne sais pas que voilà la première fois que mon cœur s'ouvre à un autre sentiment que la haine? Si tu me défies, tu verras de quoi je suis capable.

— Je ne te défie pas, je refuse de te servir, voilà tout. Qu'y a-t-il de commun entre nous? Est-ce que, quand nous étions tout petits enfants, tu as eu pour moi de la complaisance et de la bonté? Despote, ja-

lou\, lu m'arracliais les joujoux des mains, pour me les briser. Sans un hasard qui m'a donné prise sur toi, est-ce que je n'étais pas encore, il y a un quart d'heure, taviclime?Tu me torturais, ou plutôt tu essayais de me torturer avec un secret surpris par espionnage'' Suis ta route, je n'y regarderai pas, mais laisse-moi suivre la mienne; et pour commencer, ne me- parle plus, car ma mère, qui ne nous aura jamais Yus en si longue conférence, se douterait de quelque chose.

— Oh ! elle ne songe guère à nous; M. Emmerie l'occupe du passé.

— Tais-toi, langue de vipère; et, s'il est vrai que tu aspires à l'amour, tache donc de te rendre digne de ce sentiment, en purifiant ton esprit.

— Encore une fois, Simone, veux-tu m'aider?

— Encore une fois, non !

— Prends garde, je me vengerai !

— Je le sais bien, et c'est pour cela que je refuse. Tu prends le mauvais moyen, Simon; la menace m'endurcit.

— Tu as un orgueil intraitable ; je le briserai, ma chère sœur.

— Tu as une humilité bien acariâtre; je n'y toucherai pas, mon cher frère.

— Quel admirable épanchement fraternel! ht Simon avec ironie.

— A qui la laule? reprit Simone.

— Oh ! la faute n'est pas plus la mienne que tu ne veux qu'elle soit la tienne! Nous sommes deux enfants maudits qu'on n'a pas aimés et qui ne savent pas aimer.

Simon regardait la baronne en parlant ainsi, et ses dents se resserraient avec colère. Simone poussa un soupir. Elle pensait comme Simon; mais le regard qu'elle dirigea vers M^^^ de Bruval était empreint d'une sorte de pitié : l'amour la rendait compatissante.

— Pauvre mère! murmura-t-elle. Est-ce l'amour, est-ce le mariage qui l'a brisée ?

Et la jeune fille se prit à considérer M. Emmerie avec une attention concentrée. Elle aussi se sentait atteinte d'une curiosité douloureuse et avait besoin d'éclairer les premières espérances de son cœur par une leçon, par un conseil, par un exemple.

Cette journée devait être féconde en péripéties. Le silence s'était établi entre le frère et la sœur. Mais Simone, qui redoutait ou plutôt qui ne voulait plus entendre les provocations haineuses de Simon, se leva pour aller s'asseoir à côté de M^'^ Girod. Elle se sentit retenue par la main de son frère, qui lui souffla à l'oreille tout à coup :

— Prends garde ! tu vas heurter quelqu'un î

LA VOIX DU SANG i25

Simone leva les yeux, le jeune homme des Tuileries entrait dans le salon.

Elle retomba dans son fauteuil.

— Eli bien ! lui dit Simon à l'oreille, c'est ton tour. Te voilà toute tremblante ?

— Moi ! pourquoi aurais-je peur ?

— Décidément ce salon a quelque attrait, n'est-ce pas ? Il vaut bien les Tuileries. -

— Il vaut beaucoup mieux, mon cher, repartit la jeune fille, qui s'était remise de son premier moment de surprise et qui avait sur les lètres un sourire articulé comme un baiser.

— Peut-on te demander le nom de ce jeune homme? dit d'une voix stridente le malheureux Simon qui se sentait jaloux de sa sœur.

— Va le lui demander à lui-même, si tu l'oses.

— Peut-être bien, fit Simon résolument. Après tout, je suis ton frère, et ce fat a des airs d'insolence...

— Tu vas l'assassiner? demanda avec dédain la

belle Simone.

Simon ne songeait guère à répliquer. L'inconnu, après avoir salué la vicomtesse de Brignollcs, était venu prendre une place vacante à côté de M"e Sophie (iirod, vers laquelle il se penchait avec familiarité.

Simon était pAle de fureur. Simone souriait.

— 11 paraît que tu n'es pas la seule divinité de ce

12(î LA VOTX DU SANG

beau monsieur, dit avec un effort visible ie jeune de Bruval.

, — C'est alors que ce monsieur est un païen. Et la folle enfant eut beaucoup de peine à dissimuler un violent éclat de rire.

— Tu n'es pas jalouse ?

■ — Tu l'es déjà trop pour deux, toi !

— Mais va donc l'empêcher de parler à ton amie l Et Simon poussait presque sa sœur avec son poing fermé.

— Tu as le conseil brutal, mon cher. Mais il est inutile de nous déranger. Les voilà qui viennent.

En effet, M''^ Girod traversa le salon, suivie par le jeune homme.

— Ma clière Simone, dit- elle à M^^^ de Bruval, permets-moi de le présenter un cavalier que tu as vu quelquefois au parloir du couvent, M. Valentin Girod, mon frère.

Simon faillit suffoquer de joie.

— J'ai eu le plaisir de rencontrer quelquefois monsieur, fit Simone; mais j'ai aussi un frère à te présenter : voilà Simon, dont j'ai dû te parler.

Le sourire contraint qui vint effleurer les lèvres de la Muse révélait assez dans quel sens Simone avait pu parler autrefois de Simon.

Les deux jeunes gens se saluèrent. M. de Bruval,

LA VOIX DU SANG \î:

dont une émolion inouïe avait étouffé, puis dilaté le cœur, eut pour la première fois de sa vie peut-être un mouvement ouvert, un geste décidé. 11 est vrai que ce mouvement et ce geste, dans la circonstance présente, étaient loin de ressembler à une maladresse : ils hâtaient une liaison utile. Quoiqu'il en fut de la spontanéité, Simon tendit ses deux mains à Valentin.

— Youlez-vous, monsieur, lui dit-il d'une voix douce, que nous imitions chacun notre sœur, et que nous nous aimions comme elles s'aiment ?

— Avec plaisir, repartit Valentin.

Simone sourit avec indulgence; elle n'avait pas d'objection contre celte amitié. Sophie la préservait des méchancetés de son frère.

Au bout d'un quart d'heure de causerie insignifiante et gaie, les couples se séparèrent, la discipline du salon exigeait que Sophie Girod regagnât sa place. Simone resta seule avec son frère.

— Eh bien ! dit le jeune congréganiste avec une gaieté forcée, voilà un hasard étrange. Nieras- tu la voix du sang entre nous? N'est-ce pas elle qui nous fait aimer, loi le frère, moi la sœur? Voilà la première fois que nous nous entendons presque !

— Oh ! dit, en secouant la tête, Simone un peu rêveuse, je ne sais pas si nous nous entendons l)icn, mais je redoute comme une menace ce hasard au-

quel tu applaudis. Ton amour portera peut-être malheur au mien.

— Non, car j'espère que ce sera le tien qui me portera bonheur.

— Moi, que veux-tu que je fasse? Que je séduise pour toi l'insensible Sophie? Cherche à plaire, au moins une lois dans ta vie, et, à l'aide d'un bon mi racle, tu y parviendras !

— Tu te moques, Simone, et tu as tort. Jamais je n'ai été plus vrai, et jamais je ne t'ai offert une alliance avec plus de désir de la maintenir.

— Une alhance avec toi ! Je n'en ai pas besoin. Tu sais mon secret; je sais le tien, bien malgré moi ; livre, divulgue mon amour, je ne parlerai pas du tien.

— Tu me hais donc bien, Simone ?

— Moi ! et la jeune fille se retourna pour contempler son frère. L'air bouleversé de Simon, l'agitation qu'il avait grand peine à modérer, le tremblement de ses lèvres, tout annonçait une torture violente. La jeune fille se sentit émue.

— Je ne te hais pas, reprit-elle avec une gravité qui ne lui était pas habituelle. Je sens, au contraire, que si je découvrais en toi une noble passion, j'ou- Ijlierais mon enfance que tu as meurtrie. L'amour que j'éprouve me désarme et me fait honte de nos querelles continuelles. Si lu voulais, Simon, nous

pourrions vivre en bonne intelligence et nous donnerions peut-être l'illusion du bonheur à cette pauvre victime que nous nommons tous deux : ma mère. Un éclair de joie traversa les petits yeux gris de Simon ; il répondit avec une douceur insinuante:

— Si tu m'avais toujours parlé ainsi, nous nous serions mieux entendus. Ce qui nous manquait, Simone, c'était un but, un enthousiasme, un sentiment. Tu es à moitié guérie parce que tu aimes et que tu es aimée. Moi, je ne- suis qu'au début de la guérison. Prends pitié et aide-moi.

— Encore une fois, c'est un pacte que tu me proposes ; mais il ne dépend pas de moi de te servir. Sophie Girod ne m'a pas paru te remarquer avec empressement.

— C'est que tu lui avais parlé de moi, fit avec un accent un peu amer le jeune sycophante.

— Eh bien, je lui en parlerai encore, repartit Simone avec douceur. Je lutterai contre les préventions dont je suis cause et je lutterai contre mes souvenirs. Je ne te promets pas l'amour de So[)hie; mais si tu fais de ton mieux, je te promets son estime et là mienne. ïn as raison, il ne faut pas à la fois aimer et haïr; notre inimitié sacrilège porterait malheur ?i notre amour. Voilà ma main, Simon; elle est loyale et elle ne trahira pas. De[)uis quelque temps, j'ai bien réfléchi. Depuis que je tremble et

que j'espère poLiu mon bonlieur, je me sens disposée au bonlieur des autres. Nous avons élé mal élevés; M. de Bruval nous a légué un soupçon et une défiance. Corrigeons-nous , purifions-nous nous mêmes.

— Quel dommage que tu n'aies pas de dévotion, ma chère Simone , car tu parles comme un ange !

— Oh î ne cherche pas encore à me convertir, dit vivement Simone en fronçant le sourcil. Ne mêle pas ta dévotion à nos affaires; elle aigrirait l'avenir.

— Soit! reprit Simon avec assez de bonne humeur. Ainsi , voilà qui est bien entendu , nous sommes alliés. Je me résigne au rôle de confident de M. Valentin, et toi, tu empêches qu'on ne dise trop de mal de moi à ton amie, en attendant que tu dises du bien.

— Ce moment-là viendra si tu veux.

— Oiilje ne trahirai pas ma sœur! sois tranquille...

— Est-ce que j'ai l'air alarmé? D'ailleurs, — et Simone reprenait toute son audace, — je n'ai pas peur de toi; si tu me traliis, si tu n'es pas digne de comprendre les conseils que donne le besoin d'aimer, si tu manques aux résolutions que nous prenons, je te mépriserai trop pour te redouter. Tu ne sais pas encore ce que j'ai de volonté et de courage !

LÀ VOIX DU SANG loi

Simone, était resplendissante en parlant ainsi. J'ai dit en commençant que la pudeur manquait à sa beauté : on eût dit que l'amour lui révélait la grâce ; et il se mêlait à ses allures héroïques je ne sais quel besoin d'innocence qui répandait un nouveau charme sur toute sa personne. Son co^ur, en s'embrasant, la transfigurait.

Valentin Girod, qui ne la quittait pas des yeux, fut ébloui. Quant à Simon, l'amour l'assombrissait ; il regarda sa sœur sans la comprendre et pourtant il l'envia.

Mme fie Bruval donna le signal du départ. Comme eWe prenait congé .de la vicomtesse de BrignoUes, M. Emmerie lui dit à voix basse en s'inclinant :

— Je ne sais pas, madame, si la vérité que nous cherchons nous sera enfin révélée, mais je sais bien qu'une mère serait heureuse d'avoir une fille comme M"e Simone.

Antonine pâlit, regarda M. Emmerie. C'était la seconde fois qu'il semblait l'avertir, et il prenait congé d'elle de la même façon qu'il l'avait abordée. Était ce un indice? une façon énigmalique d'annoncer une certitude? Le prudent académicien salua, fit deux pas en arrière et laissa passer la baronne, qui ne put ol)tenir un mot de plus.

Quand on fut dans la voilure louée pour cette présentation, et qui ramenait la famille de la rue Saint-

Florentin à la rueTaranne, Antonine regarda Simone avec (les yeux si expressifs, si pleins d'une tendresse interrogative, que la jeune fille, disposée à l'émotion par les divers incidents que nous avons racontés, prit tout à coup les mains de la baronne dans les siennes en s'écrianl :

— Ah I ma mète!... Puis elle s'interrompit.

La pauvre enfant ne savait pas de formules pour le sentiment lilial. Mais Antonine lui avait ouvert les bras et la pressait sur son cœur en disant, avec des sanglots :

— Ma fille I ma fille! Va, tu es bien ma fille, mon enfant !

— Et moi, ma mère, que suis-je donc? demanda Simon.

Mnie de Bruval tressaillit. Elle ne pouvait, hélas! reconnaître l'un sans renier l'autre, et ce cri échappé à Simone n'était pas une lumière décisive qui pût prononcer entre les deux enfants. Elle eut peur d'être cruelle et injuste, et tendant la main à Simon :

— Toi aussi, quand tu m'aimes, tu es mon fils!

— Ma mère, ma bonne mère, continua Simone, nous vous demandons pardon de notre ingratitude passée ; Simon se repent comme moi, et mettra tout son bonheur à vous rendre heureuse.

— Est-ce vrai, cela, mon enfant, réprit Antonine éperdue et suffoquant.

— C'est vrai, ma mère, dit Simon, qui se laissait guider par Simone.

La baronne tomba à genoux dans la voiture, en fondant en larmes. Elle se releva soutenue par son fils et par sa fille ; la pauvre mère oubliait qu'elle ne pouvait avoir qu'un enfant, et s'imaginait qu'elle les avait retrouvés tous les deux, après les avoir perdus.

Cette soirée fut la plus douce qu'elle eût passée depuis son mariage. Dans sa joie, elle écrivit à M. Emmerie pour le bénir. L'abbé Marcellin, qui reçut la confidence de cette félicité ou plutôt de celle illusion, se contenta de lui dire :

— C'est Dieu seul qu'il faut bénir! • 11 avait des doutes qu'il n'osait communiquer, et

son cœur l'avertissait d'un douloureux réveil pour les rêves dont se berçait M^e je Bru val.

Le lendemain de celte journée qui mit tant de passions en éveil, M. Emmerie attendait dans son cabinet Simon de Bruval, auquel il avait donné rendez-vous.

L'académicien paraissait fort content, il prenait goût à l'enquête commencée ; non pas pour arriver à un résultat : il eût voulu, au contraire, ne jamais savoir lequel des deux enfants avait le droit de l'appeler son père, et ce n'était pas sans un secret effroi qu'il pensait à l'ouverture du testament; mais il se disait qu'il saurait, avant ce moment fatal et ridicule, s'assurer une autorité si absolue sur Simon et Simone, que la découverte du secret n'aurait pas de fâcheux résultats pour lui, dans le cas où la baronne commettrait la faute de le dénoncer comme son ancien complice. C'était ainsi qu'il remplissait le mandat accepté; c'était ainsi que, loin de servir les douloureuses angoisses de la baronne, il songeait à utiliser au profit de son ambition les deux instruments qu'on lui confiait. Un congréganiste de la trempe de Simon n'était pas à dédaigner; une belle fille comme Simone était une ressource. Mais il fallait intéresser à

son jeu ces deux partenaires en sous-ordre, et c'était

* dans ce but qu'il attendait Simon.

Quand on annonça M. de Bruval, M. Emmerie se leva avec une courtoisie qui était une séduction, et alla au-devant du jeune homme.

Simon ne prit pas garde à celte avance ; il était plus pâle que d'habitude, et f insomnie avait creusé un cercle autour de ses yeux. Il venait décidé à une lutte, pensant très-bien que M. Emmerie rie le choyait pas

par excès de sensibilité, et qu'au fond de toutes ses aménités il y avait un pacte à conclure.

— Mon ami, lui dit l'académicien avec une douceur froide, nous avons à causer ; je vous ai prié de venir, parce que la temps presse et que j'ai besoin de savoir si je puis compter sur vous.

— Il paraît, monsieur, que vous m'avez découvert l'aptitude que nous cherchions ensemble. Je serais curieux d'apprendre à quoi je puis être bon.

M. Emmerie regarda en souriant son jeune interlocuteur ; ce vieux renard était réjoui du ton rogue et rusé de Simon : il voyait là d'excellentes dispositions.

— Mon enfant, reprit-il, vous n'avez pas besoin de dissimuler avec moi; je sais vos secrets mieux que vous, et en vous retranchant derrière ces petites froideurs diplomatiques, vous retardez une conclusion et vous vous exposez au petit échec d'être deviné avec effraction. Voyons, Simon, soyons francs, au moins entre nous.'

Simon souleva lentement ses paupières, agrandit son œil habitué au clignotement, croisa ses deux bras, et regardant M. Emmerie en face, lui répondit :

— Vous allez commencer alors, monsieur, par me donner rexem[)le, et par avouer que vous êtes mon père.

Si solide et si sloïque qu'il fût, M. Emmerie tressaillit ; puis, se remettant :

— En vérité, mon enfant, vous êtes fort, et ce serait dommage de ne pas mettre en œuvre une intelligence de cette portée. Mais vous savez bien que je ne puis répondre à votre question, je ne veux pas mentir : je ne sais rien.

— Ainsi, c'est vous, monsieur, qui êtes cause du malheur de notre famille. Que vous soyez mon père ou celui de Simone, vous êtes la raison mystérieuse des vengeances de M. de Bruval et des douleurs de la baronne.

— Où voulez-vous en venir, mon ami?

— A ceci, monsieur : la baronne, tourmentée par ses remords, peu rassurée par la tendresse de ses enfants, vous a appelé à son aide; mais j'imagine que ce n'est pas seulement pour des raisons de sentiment que vous daignez vous occuper de ce petit mystère intime. Abattez votre jeu, je vous montrerai le mien. Voilà de la franchise, j'espère !

— 11 y en a trop, mon ami, car il y en a d'inutile. Vous parlez en bomme des questions de sentiment, et vous avez parfaitement compris que, si je cbercbe à résoudre le problème auquel nous nous trouvons mêlés l'un et l'autre, c'est dans un but plus digne d'efforts virils que la satisfaction de caresses filiales ou paternelles. Mais vous êtes un peu présomptueux.

LA YOlX DU SANG 157

et le démon de l'orgueil vous fait commetlre un péché dont il faudra demander l'absolution à l'abbé Lemerle, quand vous me priez d'abattre mon jeu et que vous me promettez de me montrer le vôtre. Je le connais, votre jeu, vous me l'avez montré: c'est celui des avides et des impatients. Aujourd'hui l'atout est cœur : vous êtes, ou plutôt, vous vous croyez amoureux. Simon pàht.

— Allons, mon enfant, ne soyez pas lionteux. Au seuil de tous les paradis, il y a une femme ; seulement nous savons tous maintenant qu'il est dangereux de partager la pomme avec elle. Je ne l)làme pas ce premier élan de la jeunesse, mais ce n'est qu'un élan, et la jeunesse est imprudente. En bonne règle, les néophytes ne doivent pas s'adresser aux vestales, mais aux prêtresses d'expérience. Une idylle est un mauvais début.

— Monsieur, osa dire Simon, l'amour est toujours l'amour; et d'ailleursle mariage n'est pasunepastorale.

— Il y a en vous un fonds de raison qui me donne confiance, mon ami. Mais, pour le moment, le sang vous étourdit le cerveau. A votre i)lace, je me ferais saigner. M"*^ Girod est une sirène, mais elle ne vous noierait pas dans l'Océan, elle vous disloquerait tous es membres sur les galets. Ali! les Muses! Dieu vous en ])réserve!

M. Emmerie sourit et garda le silence, comme s'il s'arrêtait lui-même devant un souvenir. Simon se sentait offensé. Ge n'était pas la Muse qu'il avait vue dans M"^ Sopliie Girod, mais seulement la femme.

— Je sais bien, reprit M. Emmerie,. que voire héroïne est fort belle. C'est un prestige que la Providence Tefuse, d'ordinaire, à ces sortes de littérateurs. Mais cette énormité doit vous- mettre en garde au lieu de vous séduire. Ces créatures-là n'ont de la femme quel'épiderme, comme elles n'ont de l'homme que la vanité.

— Comment, monsieur^ dit Simon avec malice, c'est vous qui calomniez la femme intelligente et belle. Et ces trésors de poésie...

— Les trésors font les avares ; les femmes poètes thésaurisent la poésie et n'en font pas l'aumône. Je ne calomnie pas, je vous préviens. La femme poëte est un phénomène. Quand il n'a rien de difforme,, c'est un ange, une créature sans sexe, mais qu'on peut placer dans le ciel. Mettez -y et laissez -v M"'^ Girod, si vous voulez; quand, au contraire, le monstre n'est pas fardé, alors, mon ami, il a toutes les infirmités que développe la vie littéraire, avec les passions qu'y ajoute le dépit de la laideur. Toutes les cordes de la lyre sont des lanières, et les jolis doigts des griffes.

— Ah! monsieur, essaya de dire Simon que ce-

LÀ VOIX DU SANG i53

tableau liumiliail, vous me rendriez amoureux des femmes poëtes, par le mal que vous en dites. Comment! c'est un académicien qui montre cette intolérance?

— Mon cher, c'est peut-être que les académiciens savent mieux que les autres à quoi s'en tenir. Au surplus, ce que je vous dis là peut trouver des exceptions; je n'en connais pas; mais je sais des gens qui croient en avoir rencontré. Seulement, ce que je vous affirme, c'est que M"^ Sopliie Girod n'est pas une exception. Belle, froide et fière, cette jeune muse parle intrépidement de l'amour, comme une ipjnorante qui ne doit pas y touclier.

— Que m'importe après tout! dit Simon ; elle est belle!

M. Emmerie regarda le jeune homme avec*un sourire indéfinissable.

— Nous en sommes convenus, reprit-il, et cela ne change rien à la question. Si c'est le plaisir des yeux qui vous tente, écarquillez vos prunelles. Mais vous avez plus d'appétit que cela, mon ami, et je tremble qu'on ne vous laisse mourir de faim. Quant au mariage, c'est là un écueil; vous n'êtes pas assez médiocre , et vous n'avez pas assez de génie pour être l'esclave ou le maître de cette belle créature. Si M"^ Girod arrive à la gloire véritable, son mari doit s'éteindre dans l'obscurilé et disparaître dans le tour-

billonnement de cet astre. Si elle n'arrive qu'à cette gloire de liuis clos que les salons complaisants ont l'air d'accepter, il faut une volonté robuste pour imposer la résignation à cette vanité déçue. Mais, dans l'un et dans l'autre cas, n'essayez pas de tirer parti, pour votre ambition propre, de cette ambition parallèle qui sera votre rivale, et qui ne peut que vous rendre ridicule, en vous dépassant ou en vous dénonçant. Pour nous résumer sur ce point, dissipez ce caprice, mon enfant, étouffez ce soupir. Si plus tard M'ie Girod perd son ramage poétique et reste belle, si elle abdique de bonne grâce cette petite royauté qui l'enivre, il sera toujours temps d'y songer, et je crois que nous y songerions avec succès. Les prétendants réels ne seront jamais nombreux. Aujourd'hui, j'ai pour vous plus d'ambition, et je sais des chemins plus rapides.

— Mais, monsieur, je l'aime! s'écria Simon, qui fut presque beau d'enthousiasme.

— Je connais cet amour-là, reprit l'impitoyable M. Emmerie. Gardez-le, je n'y vois pas d'inconvénient, si vous l'emprisonnez assez bien dans vos veines pour que ses bouffées ne vous montent pas au cerveau. Maintenez votre raison froide et sévère audessus de ces petites faiblesses, de ces petits maraudages dans les vergers de l'humanité. Donnez au sentiment, puisque vous prêtez ce joli nom à la fièvre

LA VOIX DU SANG Ml

qui vous tourmente, un temps égal à la part qui lui est faite dans les événements de ce bas monde. Voyez, mon ami, avec sûreté, le but qui peut tenter votre courage, et sachez l'atteindre sans faiblesse, et sans trop vous arrêter à l'école buissonnière. On vous a présenté à la vicomtesse de Brignolles. Son salon est presque un gouvernement. Ce n'est ni un jardin d'Armide, ni un Parnasse. Quant à ce cabinet, la poésie s'en est envolée quelquefois ; mais je n'ai gardé ni le nid, ni les coquilles ; et les œuvres que je médite maintenant ont sim[)lirié le style et remplacé les hors-d'œuvre de rhétorique par l'action. Voulezvous de ma direction, de mon conseil, mais en me promettant une obéissance al)solue? Je veux, moi, utiliser votre énergie, votre ambition. Vous m'êtes signalé, et la Congrégation espère en vous.

— Qu'espère-t-on de moi?

— Je puis vous le dire, mon enfant. Ce qui manque aux bons principes, c'est tout à la fois une oreille ouverte auprès du trône, et une voix puissante auprès de la foule. Nous trouverons l'oreille ; vous serez la voix. En un mol, il est temps d'échauffer le zèle, de menacer la tiédeur, et c'est dans ce but que la pieuse association dont vous êtes un des plus jeunes membres fonde un journal de propagande, de polémique, auquel elle vous in vile à concourir. Des personnages éminents, mais dont les noms ne doivent pas être

mêlés au tumulte des discussions, vous inspireront, vous protégeront. Vous combattrez pour le trône et pour l'Église ; c'est mériter une double récompense, qui ne se fera pas attendre. Le journal est l'arme des Croisés modernes. C'est une tribune et une chaire, un sanctuaire et une forteresse. Des collaborateurs de mérite vous indiqueront la route. On ne vous demande que du zèle et toujours du zèle î

— Mais je ne sais rien de la politique...

— Vous saurez bientôt ce que vous voulez conquérir; et l'ambition a sa logique. Jeune et destiné à devenir riche...

— Moi, monsieur! mais si ce testament de M. de Bruval...

— Croyez-vous donc, reprit en souriant M.Emmerie, que les vengeances brutales de M. Quincy puissent se continuer après la mort de ce soldat? Nous saurons bien retrouver les bribes de cette fortune. Vous ne pouvez être déshérités. La loi, la notoriété publique vous reconnaissent ses enfants, on prouvera que vous êtes bien à lui. Ce n'est pas la peine d'avoir avec soi et pour soi l'épée qui délie pour ia cerre et pour le ciel, si ce petit nœud doit nous embarrasser. Il faut que vous deveniez une puissance par la presse, parce que vous serez aussi une puissance par l'argent. Il faut que vous vous rendiez digne de devenir millionnaire. Alors, mon ami, quelle per-

spective deyaat vous ! On craignait le journaliste protégé par l'Église, on vénérera l'homme opulent qui pourra mettre quelques tas d'or sous les marches chancelantes du trône ou de l'autel pour les caler au besoin. Vous voyez bien qu'en présence de ces destinées il ne faut pas vous arrêter à une pastorale, et vous voyez bien, ajouta en souriant M. Emmerie, que si je vous donne la fortune de M. de Bruval, je ne puis pas être votre père.

Simon se sentait remué par cet enthousiasme froid. La tentation le mordait. Puissant, redouté, riche ! C'était là son rêve.

11 tendit les deux mains à M. Emmerie.

- Je suis à vous, lui dit -il; faites de moi ce que vous voudrez ; je vous appartiens, jomnrfeaccar/«iYr, ajouta-t-il en faisant allusion à la formule d'un autre engagement.

— C'est bien, reprit l'académicien. Nous allons lan cer notre journal : la Charte catholique. Vous aurez pour colla[>orateurs i'abhé Lemerle, quelques autres écrivains choisis, et moi qui ne veux pas tirer de gloire de ce dévouement, et dont vous recevrez confidentiellement les communications. La devise est : Tout par V Eglise, tout pour le Ilot. C'est-à-dire qu'il s'agit d'empêcher l'esprit de doute et d'examen de monter jusqu'au trône, et de circuler autour du pouvoir. Vous avez de la foi...

Simon ne se crut pas dispensé d'hypocrisie, et leva les veux au ciel avec componction.

— Ne transigez jamais, à aucun prix, dit M. Emmerie; soyez implacable, et niez tout ce qui n'est pas dans la ligne étroite du journal. Gondtimnez au feu les œuvres d'imagination , mes œuvres même s'il le faut. Que le clergé, comme le monde, sente le poids de votre plume. Faites-vous craindre surtout de ceux que vous servez. Empêchez-les d'avoir ia tentation de l'ingratitude. Je puis vous le dire, entre nous, car c'est là le fond et le secret de la politique. Le grand art est de servir l'Église, et de s'en servir en ne lui livrant jamais le moyen de se passer de nous.

-^ Mais, dit Simon avec un regard diplomatique^ il me semble qu'un journal qui dit ce qu'il veut court trop de risques de ne pas atteindre ce qu'iC désire. Démasquer son but, c'est stimuler les passions jalouses. La propagande qui s'exerce à l'ombre pénètre sans péril. Et puis, vous m'avez dit, lors de notre première rencontre, un mot que j'ai médité : « C'est une tâche ingrate que de servir Dieu et le roi ; il y a plus de profil à les attaquer. » Ce furent là vos paroles ; ce que vous me conseillez aujourd'hui est on contradiction avec elles.

— Vous êtes un homme de réflexion, repartit l'académicien avec un sourire approbateur, mais vous

manquez d'expérience. Ce que je vous ai dit était une épreuve, je vous interrogeais et je vous tendais des pièges. Pourtant j'avais raison. Si nous n'avions que le journal et que nos efforts personnels, il y aurait plus de profit à attaquer le trône et l'Église. L'impiété religieuse et monarchique est une séduction que le siècle dernier a mise à la mode. Et puis la menace est un moyen d'acbalander sa conscience ; mais celte ressource un peu banale est présentement inutile, et, par suite de circonstances que je vous expliquerai , vous n'aurez pas à contraindre votre foi.

— 01 1 ! je m'y risquerais, dit avec une sorte de fanfaronnade le pieux Simon,qui voulait voir le fond do la pensée de §on protecteur.

— Je vois, repartit sérieusement M. Emmerie, (jue vous avez des principes.

Simon regarda attentivement l'académicien, mais ne découvrit aucune raillerie, aucune ironie dans cette réponse bouffonne. Les deux ambitieux se comprenaient et savaient au juste ce que valait leur piété.

— Gardez ce courage , mon enfant , continua M. l'^rnmerie avec un imperturbable sang-froid, et s'il le faut, c^ un moment donné, quand votre valeur sera connue, votre force appréciée, faites sentir quel secours vous seriez pour l'opposition. Mais, au début

j46 LÀ VOIX DU SANG

et surtout à l'heure où nous sommes , ne contraignez pas votre ardeur ni vos sentiments; le danger n'est pas là. Le monde a peur de l'esprit et de la raison humaine. Il se souvient que. les gaietés des philosophes du dix-huitième siècle ont eu un. sombre dénoûment. Il s'agit aujourd'liui d'imprimer à toutes les âmes inquiètes, troublées, une forte et salutaire direction. La société est hébétée de la chute de l'Empire, il s'agit de la prendre en tutelle. Le moment est propice. La monarchie légitime a besoin d'être consolidée; elle est pour longtemps un abri et un appui ; minauder avec elle, c'est un jeu dangereux au lendemain d'une restauration. Il faut la servir plus même qu'elle ne le veut et lui faire peur de son isolement. Croyez-moi, la franchise est souvent une ruse.

— Mais, dit Simon, qui prenait plaisir à cet entretien dans lequel il mesurait ses forces, si au lieu de ces chances d'avenir que je dois conquérir par la plume et par un procès scabreux, j'en trouvais, moi, de plus rapides et de plus commodes, ne comprendriez-vous pas que je les adoptasse.

— Comment, mon ami ? que voulez-vous dire ? Et M. l'^mmerie, fort étonné, regardait Simon, qui était plus pâle que d'iiabitude et qui abaissait ses paupières.

— Je veux dire, monsieur, que si je sers mon

ambilion en acceptant vos offres, je sers également et surtout la vôtre. C'est vous qui me dirigez, qui me faites mouvoir, et je ne crois pas que n'étant ni mon père, ni mon frère, vous ne cédiez qu'à la sympatliie naturelle que j'ai pu vous inspirer.

— Eh bien î (juand cela serait vrai , ([u'en concluriez-vous? demanda l'académicien avec un peu de hauteur.

— J'en conclurais ceci. L'intérêt du trône et de l'autel passant après noli'e intérêt réciproque , ou plutôt, n'étant que le prétexte de notre intérêt, ma conscience me permet de choisir le meilleur moyen de satisfaire cet intérêt. Ce n'est plus une croisade impérieuse qui m'ôte toute liberté d'initiative.

— i:t quel serait ce moyen ? fit Emmerie avec ironie, mais légèrement ému.

— Voici un de ceux que j'imagine, reprit Simon en affermissant sa voix. Si moi, pauvre enfant, élevé dans la misère, aigri par l'al^sence d'affection véritable, et découvrant un jour l'homme auquel je dois sinon la vie, du moins cette existence douloureuse ; si, avec la rage de parvenir et de parvenir vite, je venais tout simplement diie à cet homme riche, illustre, toul-puissanl : « .le n'ai i)as le temps d'attendre, j'ai liàte de touclier au inil, donnez-moi tout de suite, au lieu Jd'un |)r;sle jiour combattre , une [)lace [)Our lrio!npher ; je veux la puissance et la

148 LA VOIX DU SArsG

fortune; vous avez cela pour vous, vous pouvez l'avoir pour vous... »

— Mais, mon cher ami, interrompit l'académicien en ricanant, on vous enverrait promener.

— J'irais, répliqua Simon qui se prit à rire à son tour. Mais je promènerais aussi avec moi cette accusation permanente : « Vous voyez bien ce personnage grave et sérieux, ce fut un séducteur, et j'en suis la preuve ; mais il refuse de me reconnaître, de m' aider. Ne croyez pas à ce front sévère, à cette vertu entêtée! » Je la répéterais cent fois par jour, cette accusation à laquelle je ferais croire, et je contraindrais le personnage en question à me donner, pour acliat de mon silence, ce qu'il n'aurait pas voulu me donner par amitié personnelle.

— Bah ! vous croyez, mon pauvre enfant ! Mais à qui donc imposeriez-vous ? Où serait votre autorité? vos preuves? Si vous parliez trop fort, on vous fer-" merait la bouche, et vous seriez le bourreau de votre mère, sans avoir égratigné celui qui n'est peut-être pas votre père.

— Oh! sans doute, répliqua Simon, dont l'audace se démasquait peu à peu, si moi, Simon de Bruval, tout seul, tout isolé, j'osais m'attaquer à un homme illustre, considéraljle, je ne serais pas écouté, pas entendu, au moindre choc je serais brisé peut-être. Mais je ne suis pas seul, vous l'oubliez, monsieur.

J'appartiens à une année mystérieuse et toute-puissante qui ne me juge pas comme le plus indigne de ses soldats. Je me nomme Légion. Je sais que malgré vos repentirs, vous êtes suspect à cette pieuse association. Je sais qu'une arme contre vous serait bien accueillie ; je sais que si vous fondez un journal, si voulez utiliser mon zèle , c'est précisément pour donner des gages devenus plus que jamais nécessaires. Trouvez-vous que je sois tout à fait à mépriser? et supposez-vous que, si j'étais décidé au scandale, je ne trouverais pas des oreilles pour m'écouter,des voix pour répéter ce que j'aurais dit ?

— Quel scélérat vous faites! s'écria M. Emmerie avec une colère mêlée peut-être d'un peu d'admiration.

— Prenez garde ! dit Simon. Si vous découvriez ensuite que vous êtes mon père !

— En somme, monsieur, acceptez-vous ou bien menacez- vous? demai)jla l'académicien.

— J'ai accepté depuis longtemps, repartit Simon avec une douceur ironique ; j'ai tenu seulement à vous prouver, monsieur, que cette acceptation est libre et volontaire, ([ue je ne suis pas absolument au dépourvu, et ([ue, sans vouloir m'affrancliir de la reconnaissance, j'ai le droit d'en tempérer l'expression. Je m'incline devant votre expérience; j'en ai besoin comme vous avez besoin de ma jeunesse. Encore une fois, disposez de moi, monsieur.

IM) LA VOIX DU SA?sG

— Ce que vous m'avez dit, mon cher Simon, me refroidit un peu.

— Ce que je ferai, monsieur, quand je pourrai agir, réchauffera votre zèle.

— Ah! vous jouez à la diplomatie avec moi!

— C'est pour vous ôter, monsieur, la tentation de jouer à la tendresse.

— Est-ce que je vous ai paru pencher de ce cô!élà-^

— Aujourd'hui , non ! Mais qui sait si demain cette fantaisie ne vous serait pas venue.

— Et elle eût été bien inutile , n'est-ce pas?

— Dame î vous pouvez en juger.

— Savez-vous, mon cher Simon, que nous nousentendrons à merveille.

— Je le crois, monsieur.

— Nous avons la même façon de juger les sentiments...

— Et les liommes, ajouta finement Simon.

— Et les hommes, répéta M. Emmerie, qui lui tendit la main.

— C'est peut-être la voix du sang qui établit enlre nous cette affinité, dit Simon.

— Ma foi! je serais tenté de le croire, répliiiua M. Emmerie.

Et ces deux parfaits hypocrites éclatèrent d'un riresilencieux qui était aussi sincère que leur amitié.

— Maintenant que nous sommes d'accord sur tous les points, reprit l'académicien, parlons un peu de M"e Simone.

— Ali! c'est vrai, dit Simon en tressaillant, vous vous intéressez aussi à elle.

— C'est qu'elle aura aussi son rôle, mon ami, rôle glorieux, mais difficile.

— Est-ce aussi un rôle de journaliste ?

— Vous raillez, mais je compte sur votre bon sens pour saisir la grandeur du plan que nous avons conçu ; je dis : nous, parce que tout un parti a jeté les yeux sur cette belle jeune fille, parce que le salon de M»»e de BrîojioUesl'a proclamée, parce que l'Eglise la suit avec complaisance.

— Est-ce qu'on veut en faire la Jeanne d'Arc des saines doctrines?

— Pas tout à fait, répondit M. Kmmerie avec un sourire équivoque ; mais il y a un autre rôle, digne de la l)eauté, celui d'J'^sther...

— Auprc's d'Assuérus? continua Simon, cpii commençait à comprendre; — .!«' doute seulement que Sinone soit bicu l'héroïne dont vous avez besoin.

— Nous la fnrnierons !

— C'est une nature rebelle !

— C'est une nature fière et ambitieuse reprit M. Emmerie.

— Mais elle a aussi un amour...

— Je le sais bien. Celui-là non plus n'est pas dangereux et peut nous servir.

— Tout vous sert! repartit Simon.

— C'est précisément là le secret, le fm des fins î Rappelez-vous ce principe essentiel, mon cher enfant. Il n'appartient à personne, si fort qu'il soit, si prévoyant qu'il puisse être, de créer les circonstances et de les diriger. L'homme habile est celui qui a des gages partout, des arrhes distribuées à toutes les chances. Vienne un moment décisif, onutihse toutes ces ressources. Les badauds crient au prodige. Ils admirent celui qui exploite si bien les événements, qu'il semble les inventer. M. de Talleyrand , par exemple, n'est pas un sorcier. C'est un homme de jarret et de décision prompte, qui a toujours un four allumé et qui y jette à propos ce qui lui semble bon à cuire. lia aidé le roi Louis XVIIl à remonter sur le trône; mais s'il se vante aujourd'hui d'avoir préparé longuement cette restauration, d'y avoir songé avant nous, il fait un glorieux mensonge, et il s'attribue des félonies dont il n'a pas le mérite. Son esprit n'est pas un télescope, c'est un thermomètre. Le premier jour, il songea à maintenir Bonaparte ; le second jour, à

LA VOIX DU SANCt 153

la régence de Marie-Louise; le troisième jour enfin, il lui sembla qu'il y avait moins de risques à ramener les Bourbons. Son habileté, c'est de n'avoir jamais de regrets, et de s'accommoder toujours du présent. La profondeur véritable, c'est l'esprit d'à-propos.Mais il vaut mieux avoir des pions inutiles sur l'échiquier que de les ménager... Voilà pourquoi M^'« Simone peut rendre des services, et voilà pourquoi la chance vaut la peine d'être courue.

— Mais, monsieur, Simone est une pauvre ignorante qui n'a que son amour en tête, qui n'entend rien à la politique, à l'ambition, qui ne voudra pas...

— Enfant que vous êtes! comment connaissez-vous si peu la compagne de votre enfance ! M"*' Simone a des instincts de domination que l'on peut surexciter. Elle est coquette; le vertige la prendra, quand elle se verra à la cour ; et que faut-il pour l'y conduire ? rien, peu de chose, un placet à présenter au roi, une demande en mise en possession de la fortune de M. de Bruval... Le roi sera touché de cette beauté... nous nous arrangerons pour qu'il en soit touché. Quant à ce que nous exigerons de M"*^ Simone, en retour, c'est, en vérité, bien peu de cliose : nous (hre loiil, cl ne dircau loi (pie ce que nous voudrons l'aire dir(.'.

— M.'ii^, j(M:(' saisjiis(iirà ([ucl |ioinl ma conscience

m'autorise à parlicipcr à des projets concernant ma sœur, dit Simon.

— Puisque moi, qui ai plus de chance pour être son père que vous n'en avez pour être son frère, je ne vois aucune difficuité, d'où viendraient vos scrupules?

M. Emmerie regarda Simon avec une singulière el cvnique expression de défi. Ces deux coquins s'entendaient à merveille.

— D'ailleurs, mon ami, continua l'académicien, notre pauvre roi est un père pour ses sujets et ses sujettes. La vertu de AP'e de Bruval ne sera pas en péril. On ne lui demande que de la déférence.

— Simone ne consentira jamais. Son amour...

— Eii ! c'est précisément cet amour qui peut nousservir! Elle aime, n'est-ce pas, ce petit bellâtre de Valentin Girod? un soldat de parade ! Pour son héros^ les champs de bataille sont dans les antichambres; la gloire se lève et se couche aux Tuileries. Si M"^ Simone, ce que je ne crois pas, aime réellement, elle se dévouera àl'avancement de ce petit jeune homme ; quant à celui-ci, je vous le donne pour un paon del'espèce de sa sœur. 11 a moins de littérature ; mais il a des épaulettes : pourvu qu'on l'admire, il sera content. Nous l'admirerons et nous le ferons admirer.. U sera le premier à conduire sa fiancée ou sa femmeaux Tuileries... Savez-vous une idée qui m'est

venue, mon ami? par malheur, elle offre des difficultés que vous ne sauriez surmonter. Quel dommage qu'on ne puisse pas faire de vous le mari de M^'e Simone!

— Épouser ma sieur !

— Mais vous savez bien qu'elle n'est pas votre sœur, qu'elle ne peut pas l'être; vous ne savez même que cela, relativement à la famille. Toutefois, le monde n'en sait pas tant que vous et croirait à un inceste. N'y songeons pas.

— Peut-être feriez- vous bien , monsieur, de ne pas songer non plus au rôle d'Eslher. Je crains bien que, de ce coté, vous n'ayez pas de chances.

— Et moi aussi, je le crains! mais, en politique, les bonnes combinaisons offrent toujours une alternative favorable. Admettons que M'^^ Simone ne veuille rien entendre ni rien comprendre à nos idées sur elle ; est-ce qu'il ne suffira pas, pour notre crédit, qu'on ait peur de la voir arriver au sommet que nous ambitionnons? La coterie qui pousse M'"« du Cayla se sentant menacée par cette concurrence de la jeunesse et de la beauté, sera amenée à des offres, à des transactions. Notre journal sera une première puissance ; on voudra nous empêcher d'en créer une seconde. Quand on apprendra que le salon de M^^ de Brignolles a un candidat au rôle en question, les offres nous viendront vite pour une abdication qui ne

i^G LA VOIX DU SANG

sera pas sans dédomniagemenl. Vous voyez donc bien qu'à tout prendre, votre sœur (et M. Emmerie appuya sur ce mot) ne court aucun danger, et que votre conscience aurait bien tort de s'alarmer.

— Aussi, ne s'aiarme-t-elle pas, reprit Simon : je suis prêt à vous suivre, quoi que vous décidiez.

. — Eh bien, mon ami, nous allons nous mettre en campagne. Vos collaborateurs sont prévenus ; allons les trouver !

M. Emmerie sonna, fit atteler sa voiture; car ce philosophe avait peur de la boue des ruisseaux, et sortait rarement à pied. Simon était radieux et faisait tout son possible pour bien cacher sa joie. Gomme il était, par hasard, appuyé sur la cheminée, il regardait dans la glace, et essayait de comparer son visage à celui de l'académicien, pour y chercher des traits de ressemblance. 11 était couvaincu, ce matinlà, que c'était bien là son père. Celte conformité d'ambition lui tenait lieu de la voix du sang. Jamais Simon n'avait parlé avec tant d'audace ; jamais on ne lui avait parlé avec cet abandon. Ce complice de ses rêves était un confident instinctif, et il s'estimait à un plus haut prix lui-même, d'être le fils d'un liomme si habile, que le fils de M. Quinc}' de Bruval, ce colonel peureux, tué par la décharge d'une disgrâce.

On alla au bureau de rédaction du journal projeté, la Charte catholique, A cause du caractère de certains

collaborateurs, le bureau était situé dans une des rues qui avoisinent Saint-Sulpice. Tout le personnel apparent du journal avait été convoqué, et était sous les armes. On n'attendait plus que M. Emmerie pour noircir du papier. Le corps officiel de rédaction ne se composait que de laïcs; l'abbé Lemerle et les autres pouvaient toujours nier qu'ils lissent partie du journal.

Simon eut une émotion presque pareille à celle que le salon de M"'^ de Brignolles lui avait inspirée, quand il franclîitle seuil de cette maison. Au-rez de cliaussée, un marchand d'images pieuses, de bimbeloterie chrétienne, de chapelets d'ivoire, commençait la sanctification de cette propriété ; et la boutique était l'arsenal au-dessous du conseil de guerre. Une allée noire, dont la profondeur servait de cachette certame, conduisait à Fescalier. Au premier étage, s'ouvraient les bureaux interdits au public : la rédaction, la salle du conseil, le saint des saints; et, sur le même palier, mais en regard, les bureaux du vulgaire, le capharnaiim, fendroit où les sympathies pleurent des larmes métalliques, et oi'i le livre de vie s'appelle le livre d'abonnements.

M. Kmmerie et Simon entrèrent dans le sancluaire.

Le garroM de i)ureau — j'allais dire le sacristain — était dans l'antichambre, attendant les lidMes. D'une

ligure douce et béate, il devait tendre les plumes comme on tend l'eau bénite, et recevoir une lettre comme on reçoit l'absolution. Vêtu de noir, les cheveux collés aux tempes, il jouissait d'une de ces physionomies insignifiantes qui peuvent symboliser , tour à tour et tout à la fois, la sottise, la candeur, la bassesse, selon qu'on interprète cette placidité. H avait les mains jointes sur son gilet noir boutonné jusqu'au menton. Bien qu'il ne tût à son poste que depuis le matin, il avait déjà la nuance du lieu. Cette harmonie qui s'étabUt à la longue, entre les meubles, les tentures et les habitants, l'enveloppait déjà.

— Ces messieurs sont-ils là ? demanda M. Emmerie, avec cette hauteur que les parfaits chrétiens de cette trempe affectent toujours.

Le garçon de bureau s'inclina silencieusement et ouvrit la porte du sanctuaire. M. Emmerie entra suivi de Simon.

Trois personnages d'allure différente, mais qu'un signe particulier de la physionomie trahissait comme associés, étaient assis autour d'une table recouverte d'un tapis vert, et se levèrent avec empressement à l'entrée de l'académicien.

— Messieurs, dit M. Emmerie, voici M. Simon de Bru val, dont nous avons parlé ; c'est un ami, aujourd'hui ; demain, ce sera un des plus vaillants soutiens de l'Église et du trône. Veuillez avoir confiance en lui.

Nous sommes parfaitement d'accord sur toutes les questions.

Les trois rédacteurs s'inclinèrent, Simon salua, et M. Emmerie le présenta à chacun d'eux: individuellement.

Le premier, M. de Xolac, était grand, maigre, le front dégarni, les yeux clignotants, la lèvre pincée. C'était lui qui devait exercer une sorte de tutelle apparente envers Simon, dans les premiers temps des débuts. 11 était le rédacteur en chef, peul-êlre provisoire. Mis avec une certaine élégance austère, il chercliait la dignité pour son maintien, et les mots sentencieux pour ses petites lèvres pâles. Ambitieux toujours déçu, assez habile poux servir les autres, manquant de force pour réclamer sa part, le jour du gâteau ; déslionoré par des palinodies, et se déshonorant toujours pour faire disparaître les anciens torts sous les torts nouveaux ; fils de bonne famille, ruiné, marié à une femme belle et galante qui était à la fois sa plaie et sa ressource, il semblait se donner volontairement à tous les pouvoirs , tandis qu'en réalité, c'était sa femme qui le livrait. On commençait à dire de ce couple : « Madame se loue, et monsieur se vend. » Mais , louage ou vente, chaque marciié était une escroquerie. Madame ne valait pas l'amour; monsieur ne valait pas la crainte. Pourtant, on allait chez eux, sous la Restauration, comme on y avait été

SOUS l'Empire. Les maîtres du logis étaient si bien compromis, qu'on semblait ne plus se compromettre en les visitant. Ils avaient donné et repris tant de gages, que personne ne se risquait réellement en les fréquentant. C'était un terrain plat et battu que chacun piétinait et sur lequel on se donnait rendez-vous. M. Emmerie avait proposé et fait accepter M. de iS olac comme rédacteur en chef.

— 11 est bien gâté, avait dit M"!*^" de BrignoUes, avec un petit geste de dégoût.

— Raison de plus pour nous en servir comme nous voudrons, et pour ce que nous voudrons, avait répliqué M. Emmerie. Si nous étions des républicains, des gens à théories, il nous faudrait un honnête homme, un sage, pour garantir notre honnêteté et notte sagesse. Mais, Dieu merci, le principe que nous défendons est trop au-dessus et trop indépendant des instruments qui le servent, pour être compromis. M. de Nolac peut nous être utile. 11 prend notre drapeau ; nous n'endossons pas son habit, tant de fois retourné. Le jour où nous jugerons à propos de nous en passer, nous le renverrons sans scandale, sans ménagements et sans indemnité.

L'homme qu'on traitait ainsi se savait jugé avec ce sans-façon, et ne protestait pas. Criblé de dettes, dévoré de cette ardeur de relations qui est pour les sols l'illusion de la célébrité, il ne demandait qu'à

LA VOIX DU SANG iGl

servir, qu'à èlre utilisé, espérant bien, à fuice de bassesses, conquérir enfin la litière de ses vieux jours. Sans talent, comme sans scrupule, il avait la facilité d'élocution, de style, des gens qui ont exercé leurs langues etleurs plumes, sans avoir jamais eu l'inquiétude d'une réflexion et sans avoir jamais été embarrassés par une pensée.

Tel était l'homme queM. Emmerie avait choisi pour introducteur direct, pour plastron, en quelque sorte, à Simon de Bruval. 11 y eut entre les deux futurs collaborateurs une étreinte glaciale des mains, un échange plus glacial encore des regards. Ces deux vipères s'étaient devinées.

Le second rédacteur du journal, celui qui devai faire l'escarmouche à tous les angles de la feuille monarchique, dénoncer un fonctionnaire ou un livre, défendre l'orthodoxie religieuse, littéraire, politique; injurier à droite, répondre à gauche, montrerle poing ici, les dents là-bas, discuter les nouvelles étrangères et commenter le Moniteur; l'écrivain inférieur, mais réellement utile, qu'on ne laisse jamais à la première place et qui sait faire redouter la seconde, était un homme court, robuste, fait, en apparence, pour d'autres pugilats. Son visage apoplecticjue, où clia(|ue vice avait allumé un filet de sang et mis chacun un coup de pinceau, était grotesque au premier regard, formidable au secon<l. C'était un tempérament fou-

'i62 LA VOIX DU SANG

gueux, précipité, comme par un coup de foudre ou de cruche, du cabaret dans la sacristie. Cet hommelà devait damner à tour de bras et hurler l'anathème comme un refrain bachique. 11 avait mené autrefois une vie fort joyeuse et fort peu cathohque ; il avait, disait-on, aux heures folles de la République, poussé la charrette de la déesse de la Raison. Je ne sais pas s'il n'v avait que des taches de lie à ses mains, et s'il n'y avait pas aussi des taches de sang. Mais, un beau jour, le citoyen Lucien Labile avait jeté sa carmagnole, mis de l'eau bénite dans son vin, et consacré à la bonne cause les restes d'une fureur qui n'était pas près de s'éteindre. On dit qu'une indigestion lui donna la peur de l'enfer. Quoi qu'il en fiit des motifs de sa conversion, si elle n'était ni raisonnée, ni tolérante, elle était sincère. Cet inquisiteur boute-en-train ne plaisantait pas sur ses croyances. II assommait ses adversaires avec une componction gaillarde et fulminait ses sentences dans le plaisant langage de Rabelais.

>î. Emmerie tenait beaucoup à ce Marat-bouffon.

— il est bon de faire voir, disait -il, que nous avons aussi de l'esprit gaulois à nos heures ; que les philosophes ne possèdent pas seuls le monopole du rire et de la plaisanterie , et qu'il n'y a pas que des béats iml)éciles parmi nos sacristains !

Simon fut un peu étonné de ce confrère ; mais.

l)lein de contiance dans la j)énélration et dans l'habileté de M. Emmerie, il se dit que ce solôjxi n'était pas inutile, puisqu'il était enrôlé.

Le troisième personnage était cet élément indis-* pensable de toute entreprise, le travailleur naïf, lionnête,qui fait la besogne, qui y croit, qui répond de la sainteté de l'œuvre au dehors, qui fait la propagande des indiscrétions discrètes, et qui peut toujours témoigner qu'il ne s'est rien passé de mal, parce qu'il n'a rien vu.

Ce comparse devait rédiger les faits-Paris, les entrefilets ; c'était le casseur de pierres, le cantonnier du journal; il comblait les ornières et balayait la route. Un coup d'œil banal fut jeté à ce personnage subalterne.

— Je ne vois pas notre gérant, demanda M. Emmerie.

M. de Nolac sourit, comme il pouvait sourire, c'està-dire que ses lèvres se contractèrent avec un plissement sinistre, et il alla ouvrir une porte donnant sur une sorte de cabinet qui communiquait directement d'autre ])art avec rantic]iaml)!o.

— >lonsieur Briet, dit- il, on vous demande.

Un colosse auquel on causait un préjudice réel en le montrant pour rien, se leva avec un grognement resf)eclueux, et fil à M. Emmerie et à M. Simon le salut militaire.

iU LA VOIX DU SANG

— Voilà l'épéeî Ut l'académicien. C'est M. Briet qui signe le journal.

— Mais il ne le lit pas ? demanda Simon.

— Jamais! je le lui défends, répliqua M. Pommelle ; cela pourrait le troubler dans l'exercice de ses fonctions.

— Quelles sont ses fonctions ?

— Il répond de tout. C'est à lui que les plaintes sont adressées, et nous l'avons choisi un peu sourd. Quand les réclamations deviendront trop bruyantes ou trop indiscrètes, il n'aura qu'à se lever et qu'à faire peur de sa grande taille. Si l'on persite, il décrochera ce fleuret que vous voyez là. Nous vivons dans un temps, mon ami, où les préjugés violents, où les goûts militaires ont gâté toutes les relations. Le duel est un argument qu'il faut savoir accepter ou proposer. M. Briet est un ancien soldat : sa conscience lui permet des actes qui seraient en dehors de nos habitudes. 11 a une consigne , il la fera respecter. C'est d'ailleurs un chrétien zélé et un royaliste fidèle: n'est-ce pas, monsieur Briet?

Le colosse rougit pudiquement, leva de nouveau la main à la hauteur de son front pour saluer, et se rassit sans avoir articulé une seule parole.

— S'il est sourd de nature, il a le bon esprit de faire le muet, dit Simon en souriant.

— Oh! nous l'avons choisi complet, reprit M. Emmerie.

Simon regardait avec une ironie mêlée de respect ce singulier personnage. La force brutale lui paraissait mériter à la fois son mépris et son hommage. Il comprenait que ce bravo avait un coté utile et pratique, et qui sait, si, dans sa pensée, il n'opposait pas cette épée mercenaire à celle qu'il voyait ])riller au côté de son nouvel ami, Valentin Girod !

Comme on entrait dans la salle de la rédaction, Simon dit tout bas à Emmerie :

— Ce dernier collaborateur est peut-être le plus sérieux.

— Pourquoi? parce qu'il tue? Laissez faire le temps, et votre plume vaudra son épee.

— Messieurs, ajouta tout haut l'académicien, avec la solennité d'un installateur, vous vous connaissez tous maintenant. Demain nous nous mettons à l'œuvre. Notre premier numéro est attendu avec impatience. J'espère que vous n'oublierez jamais pour qui vous coml)altez.

— Nous espérons aussi qu'on ne l'oubliera pas, en nous voyant combattre , insinua le pale M. de Nolac.

M. Emmerie fil un signe de tele (pii valail une promesse; et l'on se sépara. Simon revint dans la voiture de son prolccU'ur, (pii le reconduisit rue

Taranne et qui monta chez Anloiiine. Il n'y avait plus d'inconvénient à sa présence chez la Ijaronne. Les deux enfants ne pouvaient plus guère s'étonner de l'y rencontrer. Pourtant, M^^ de Bruval fut surprise quand on lui annonça M. Enimerie et quand elle vit entrer l'académicien avec Simon. Il lui sembla que le regard de son fils l'accusait.

M. Emmerie annonça la fondation du journal et le poste que Simon devait y occuper. Mais Antonine, qui vivait depuis la veille dans la pensée, dans l'illusion que Simone était sa fille, reçut cette nouvelle avec une sorte d'indifférence; peu lui importait qu'on fît de l'enfant de M. de Bruval un journaliste, pourvu qu'elle fût aimée , comprise et pardonnée par Simone, M. Emmerie pénétra ce touchant égoïsme.

— Madame, dit-il avec une froideur cérémonieuse qui était cruelle, j'ai voulu reconduire M. Simon, afin de vous témoigner toute l'estime que j'ai conçue pour son caracètre, et de vous assurer combien un pareil fils doit faire envie.

Antonine regarda M. Emmerie avec des yeux effarés: tout son sang se glaça dans ses veines.

— Ah! madame, continua l'homme illustre, si j'avais le bonheur d'avoir un fils, je ne le souhaiterais pas autre que M. Simon.

Et complétant avec un imperturbable sang-froid

LA VOIX DU SAN(r lf;7

cette atroce et sacrilège comédie, l'académicien lendit la main à Simon. Celui-ci la reçut avec une grimace de reconnaissance et de tendresse qui faillit tuer la baronne.

— Mon Dieu î se dit-elle, j'aimerais peut-être mieux Simone !

Et la sainte femme, qui se sentait déchirée et brûlée par le doute, fit un suprême effort pour refouler ses rêves, ses espérances de la veille.

— Monsieur, répondit-elle d'une voix entrecoupée, je suis bien heureuse de ce témoignage de la part d'un homme comme vous; et je vois bien que je dois être fière de mes deux enfants. Car, hier, c'était Simone que vous trouviez digne d'envie. J'apprends avec joie que mon fils a mérité la même faveur.

— C'est vrai, madame; on ne saurait être plus belle que M»e Simone. Mais les qualités solides de M. Simon et la sympathie qui s'est révélée entre nous me font plus particuhèrement regretter de n'avoir pas un fils comme lui.

Antonine se leva tout à coup. L'affirmation précise qui se lisait dans les paroles de M. Emmerie lui dictait son devoir. Puisque cet homme, dans la pénétration duquel elle avait confiance , attestait que c'était là son fils, elle devait tendre les bras à son enfant.

Simon vit le mouvement, le comprit, et en pénétra

les secrètes tortures. 11 recula d'un pas, et répondit avec humilité à M. Emmerie :

— Vous dites trop de bien de moi , monsieur. Prenez garde de faire du mal à ma mère.

Cette remarque ironique pénétra comme un glaive dans le cœur d'Antonine, qui ferma les yeux et se laissa retomber dans son fauteuil, avec un petit gé»missement.

M. Emmerie ne jugea pas à propos de prolonger l'entretien. 11 salua la pauvre martyre presque évanouie et se retira.

Simon reconduisit M. Emmerie, et lui demanda en route :

— Puisque je suis votre élève, vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'expliquer les secrets de votre art que je n'aurais pas compris? Que signifie, par exemple, cette épreuve sur la sensibilité de la baronne?

— 11 n'y a pas d'épreuve, mon enfant ; je ne me fais pas un jeu de mauvais goût des angoisses maternelles. J'ai exprimé sincèrement, sinon toute ma pensée, au moins une partie sérieuse de ma pensée. J'ai promis de faire part de toutes mes conjectures à la baronne. Hier, la beauté deM'i^* Simone m'a fait hasarder une parole téméraire. Aujourd'hui, après l'entretien que nous avons eu ensemble, après une conférence qui m'a révélé en vous un homme d'énergie, j'éprouve

(les doutes sur mes conjecliires précédentes, et je devais légalement en avertir M'"^' de Bruval. Simon écoutait, sans paraître convaincu.

— D'ailleurs, continua M. Emmerie, il est bon pour l'avenir, pour l€ rôle auquel vous êtes destiné, qu'on vous redoute un peu dans cette maison; je veux dire qu'on vous considère comme le maître. Le fils de M. Quincy n'est rien et ne doit rien être. Le fils de Mme Je Bruval a seul droit à ma protection. Voilà pourquoi, sans avoir une certitude absolue, je devais mettre en lumière une hypothèse qui nous donne la lijjerlé d'agir ensemble et qui renverse bien des obstacles.

— J'aime mieux cette raison que la première, dit Simon.

— Est-ce parce qu'elle vous dispense de tendresse filiale à mon égard ?

— Non, monsieur; c'est au contraire parce qu'elle m'impose une reconnaissance profonde pour vos bontés.

M. Emmerie sourit : il trouvait que son élève taisait des progrès rapides en dissimulation.

no LÀ VOIX DU SA^G

XI l

Le journal la Charte catholique s'annonça avec éclat. Dans le premier numéro, Simon débuta par un petit article que M. Emmerie voulut bien revoir et corriger.

Le salon de M"'^ de Brignolles déclara que le jeune journaliste serait une des premières plumes de la Congrégation. Cet arrêt fut accepté et devint le signal d'une admiration qui ne souffrit plus de réserves et qui ne demanda plus de preuves.

Seul, raJ)l)é Marcellin apprit avec froideur, avec un silence qui valait un reproche, le parti que M. Emmerie voulait tirer de Simon. 11 ne communiqua pas toutefois ses défiances à la baronne de Bruval, que les déclarations contradictoires de racadémi(nen avaient bouleversée ; mais il se promit d'observer et de ne pas craindre la lutte, si celle-ci devenait nécessaire.

Les intrigues contre le ministère étaient plus ardentes, plus actives que jamais; on parlait de M. Emmerie pour un portefeuille. Quant à la pensée de fermer autour du trône toute issue à l'esprit philosophique, elle était devenue unanime dans la petite armée des fidèles. La Charte catholique donnai! le

mot d'ordre, indiquait les diverses évolutions stratégiques. Quant à la partie du complot qui regardait plus directement le cœur de Sa Majesté, elle était aussi l'Objet de délibérations approfondies. Le salon de la vicomtesse qui avait autrefois, mais inutilement, songé à M^'e Sophie Girod, reportait maintenant toute sa ferveur et tous ses vœux sur Simone.

Celle-ci ne se doutait pas des honneurs auxquels on la destinait. Mais, accueillie, fêtée, entraînée, complimentée partout, elle ne savait à quel motif attribuer cette indulgence universelle, et elle en jouissait avec l'égoïsme naïf d'une enfant gâtée, La baronne eût bien voulu s'enfermer dans sa retraite d'autrefois, mais elle n'osait contrarier M. Emmerie, et elle suivait beaucoup plus qu'elle ne conduisait M^'^ Simone dans tous les salons dont la clef était chez la vicomtesse.

Plusieurs semaines s'écoulèrent. Une sorte de calme, de trêve semblait enchaîner les douleurs dans la maison de M""" de-Bruval. Simon passait les journées dans le ])ureau du journal. 11 ])renait goût à celte vie de fièvre et de colère. Le soir, il allait rec(îvoir le mol d'ordre de quelques hommes politiques, et contempler M"« Girod, à laquelle il n'avait pas encore osé dire un mot de son amour.

M. Valentin (Jirod continuait, de son coté, à hrùlcr pour la l>elle Simone. 11 ne prévoyait pas les glo-

i72 LA VOIX DU SANG

rieuses destinées qui menaçaient son bonheur. Sans doute que, malgré sa vanité et son désir de parvenir, il neles eût pas souliaitées; mais, ravi de l'accueil fait partout à celle qu'il aimait, il y voyait une raison d'aimer davantage.

Antonine trouvait ses enfants un peu adoucis pour elle, et la malheureuse mère savait gré de cet adoucissement à l'influence de M. Emmerie. La vérité était que Simon et Simone n'avaient plus le temps de la faire souffrir.

Nous serons d'ailleurs initiés aux sentiments du frère et de la sœur par la lettre suivante, que Simone écrivait à une de ses amies, éloignée de Paris, un mois environ après les événements que nous venons de raconter :

A mademoiselle Hortense de L.,.

« Ma chère Hortense,

)) Tu m'avais fait promettie d'aller te voir à la campagne, et j'avais juré qu'aux premières fleurs j'accourrais dans tes bras. Délie -moi de mon serment. Ote-moi le remords de te manquer de parole; car il m'est impossible de quitter Paris.

» Ce n'est pas qu'o/i s'oppose à mon départ. Quand je dis on, j'entends la baronne de Bruval, ma mère. Je suis toujours aussi libre, aussi indisciplinée qu'au

temps où je mettais le couvent en insurrection. Mais... mais... comment te dire cela, sans t'eft'arouclier?... Je ne te le dirai pas : devine!

» Tu te rappelles Sophie Girod,. celle qui jouait Athalie et qui fait des vers? Elle est presque une célébrité aujourd'liui; en tout cas, c'est la Muse des salons les plus illustres. Elle rend des oracles, elle cliante tous les événements; on lui trouve du génie. Moi, qui ne m'y connais pas, je me contente de la trouver belle et bonne comme autrefois. Ses succès ne la rendent pas tière, et c'est vraiment une déesse de bonne composition. Je l'aime beaucoup, presque comme une sœur.

» Ne va pas croire que c'est à cause de son frère ! ou bien, si, crois-le, si tu veux; car voilà mon secret. J'ai le cœur transpercé : j'aime, ma pauvre enfant. Je suis comme la nymphe Eucîiaris dans le chant de Télémaque qu'on nous empêchait de lire et que nous apprenions par cœur; oui, M"»*" Vénus me fait riionneur de m'accepter comme novice dans sa Congrégation; comprends-tu cela! moi, l'étourdie, la folle, la rieuse, l'insensible, j'aime; et, bien que je me plaise à prendre cet événement du côté souriant, c'est là un amoiu- profond, définitif, qui sera ma vie... ou ma mort.

» Ne tremble pas, toutefois, mon bel ange; il n'est pas question de se tuer ni de mourir. M. Valentiii

Girod est d'une santé robuste qui n'inspire aucune inquiétude; je nie porte à ravir; je ne connais personne, personne, entends-tu bien? qui puisse s'opposer à ce que je devienne M^e Girod. Mon roman n'est pas romanesque, il a son dénoûment tout préparé, et, en attendant, je griffonne des billets à mon héros. Nous nous mangeons du regard dans les salons où nous nous trouvons en présence. 11 est beau comme sa sœur, et il ne fait pas de vers; il m'a même avoué qu'il les détestait. C'est un jeune homme parfait; aussi... Voilà ce qui me retient à Paris; ce qui me met du plomb aux semelles, quand je m'éloigne; ce qui me fait pousser des ailes quand je vais oi^i je dois le rencontrer

» M. Yalentin est officier. Il a des jolies petites moustaches qu'on dirait faites à l'encre de Chine, comme celles que je me mettais aux lèvres lorsque je jouais le rôle d'Abner. Quant à ses joues, j'attends que je sois sa femme pour les mordre, et m'assurer que ce ne sont pas des pêches. J'ai cru qu'il mettait un corset, tant il a la taille bien prise. Sophie m'a juré sa parole d'honneur qu'il n'en mettait pas. Je uis rassurée, car ceci était bien grave. Tu comprends, ma chère, que si je tiens à ce que mon mari ait la taille bien faite, je tiens aussi à ce qu'il ne se fasse pas la taille. Quant à l'esprit, je ne t'assure pas que mon Yalentin soit un aigle; mais il est bon, il est

brave, il aime la gloire, il m'aime; que puis-je souliaiter de plus? Je ne suis pas pédante, je n'aimerais pas un pédant.

» Comment cet amour est-il venu? Il nous est venu à l'un et à l'autre par les veux. J'avais autrefois aperçu M. Yalentin au parloir du couvent, et j'avais gardé de sa charmante personne un souvenir que je croyais sans danger, il l'était en effet, car je ne sais pas quel danger il peut y avoir à aimer de toute son âme un beau garçon qui vous aime bien. Je rencontrai M. Valentin aux Tuileries. Ali! les Tuileries! ma chère, quel jardin! pour moi, je trouve (|ue la nature est plus belle là que partout ailleurs; les marronniers donnent des conseils et font entendre des flatteries; les orangers invitent à l'amour, beaucoup plus qu'aux oranges; et il n'est pas jusqu'aux statues qui ne se rendent complices des tendres sentiments.

» Valentin eut une façon de se promener, de tourner autour de moi qui m'éclaira; j'avais déjà d'ailleurs une fenêtre ouverte dans l'esprit. Un jour, le croirais-tu? il eut l'audace de prendre mon sac pour une boîte aux lettres. 11 me jeta un billet en passant. J'eus l'audace plus grande encore de faire aussi le facteur à mon tour. De cejour-là, tout ful(ht. Il n'y a plus qu'à sonner les cloclies et qu'à donner des gants blancs au suisse de Saint-Germain des Prés.

ITG LÀ VOIX 13LSANG

» Miss Simpson, ma pauvre gouvernante, qui croit comprendre le français parce qu'on devine son anglais, sera bien surprise d'apprendre que tout cela s'est passé à son nez qu'elle a fort long, et à sa barbe qu'elle oublie de raser. Elle ne se doute de rien, la candide brebis ! Les larmoyantes infortunes d'Amélie de Mansfield me font concurrence et l'occupent bien davantage. Tu ne saurais croire la consommation de romans que fait la pauvre Simpson. M'"^ Gottin me préserve de sa surveillance. Aussi, je jure bien, quand je serai mariée, d'acheter toutes les (ïuvres de la brave dame, de les faire relier magnifiquement, de ne pas les lire, mais de les enfermer dans une boîte aussi belle que la cassette qui recevait l'Aristote (ï Alexandre le Grand, et d'écrire dessus : — A M'"*^ Cottin, les amours reconnaissants, ou reconnaissantes!

» Sophie connaît notre amour; elle veut bien l'honorer de son approbation. Elle, la pauvre et chère belle, on l'admire trop pour l'aimer peut-être jamais. Elle m'a avoué que le besoin de régner toujours lui otait le courage de s'humilier sous les regards d'un homme, et qu'elle considérait le mariage comme une platitude consacrant une folie. Je ne suis pas assez spirituelle pour la comprendre. Je la plains, comme une bonne bêle que je suis. La beauté passe, les vers font des envieux. Elle sera seule un jour; elle

enlaidira vite quand elle se sentira vieille. Mais, qu'est-ce que je dis?... Elle sera la tante, Ja bonne tante de mes enfants. l^:ile élèvera mon fils et ma fille, car j'aurai l'un et l'autre; elle leur écrira des petits livres, des Contes à mes neveux, et tout sera pour le mieux dans mon joli petit ménage.

» Quand je dis que Sophie ne sera jamais aimée, j'entends qu'elle ne le sera jamais comme elle mérite de l'être; car je connais quelqu'un qui la regarde avec des yeux gourmands. Cet affamé est monsieur mon frère.

» Tu te souviens de Simon. Je le haïssais bien, au grand scandale de nos amies, car pas une ne savait les raisons que je pouvais avoir de ne pas traiter fraternellement mon prétendu frère. Aujourd'hui, Simon m'est devenu presque indifférent, et, s'il le voulait, je pourrais l'aimer. Le pauvre garçon n'est pas heureux avec la passion qui l'a fou^lroyé. Je n'ai pas encore osé en parler à Sophie. J'ai promis à Simon de préparer doucement le chemin de son amour ; mais j'ai grand'peur qu'il ne puisse jamais prendre le chemin qui y arrive, et que notre belle amie ne consente jamais à l'attendre. En attendant, il est maigre «•omnie un louj). Quand Sopliie vient nous voir, il la mord des yeux. Oliî ma chère, ce n'est pas gai l'amour d'un cafard !

» D'ailleurs, Simon fait un métier qui lui aiguise

les dents. Il est journaliste depuis quelques semaines. Ce serait une histoire bien longue que de te raconter comment nous avons tous les deux un protecteur inconnu que M*"^ de Bruval connaissait, et qui nous lance, moi dans les salons, Simon dans les antichambres ministérielles ; nous devenons quelque chose. On m'a demandé si j'aurais du plaisir à être présentée à la courl... Gomprends-tu cela, toi ?... la cour î un endroit où l'on doit faire des révérences irréprochables, et ne pas marcher sur la queue de sa robe ! J'ai d'abord répondu non. Cela m'intimidait. Il n'y a que des vieilles gens à la cour ; on doit s'y ennuyer majestueusement, et moi, j'aurais des attaques de nerfs, si l'on me forçait à rester immobile, droite, à faire l'exercice de l'étiquette ; mais j'ai réfléchi. Puisque je dois être la femme d'un officier, je ne dois avoir peur de rien. D'ailleurs, mon cher Yalenlin aura besoin (^'avancement (je veux être au moins générale quelque jour). 11 ne sera pas inutile que sa femme, qui n'est pas vilaine à montrer, connaisse tous les moyens d'entrer et de sortir, de solliciter dans ce grand labyrinthe où tous les chemins se croisent, et dont le roi est le rendez-vous.

» J'irai donc à la cour, ma chère ; je serai présentée. M™« de Bruval s'épouvante de ces hautes destinées, mais on lui a fait concevoir qu'elle n'avait pas à s'émouvoir ni surtout à se déranger. Mon protecteur

répond de toul, et la vicomtesse de Brignolles me présentera. Sopliie Girod s'est mise à sourire quand je lui ai raconté mon ambition, et la belle robe qu'on me préparait.

)) — Prends garde, m'a-t-elle dit, la cour est comme l'antre de la Fable. On voit bien comment on y entre, on ne sait pas comment on en sorti

i) Mais je t'avoue, entre nous, et bien bas, que j'attribue à un peu de dépit cette réserve de macliére Sopiiie. 11 paraît qu'on avait beaucoup parlé d'elle au château, et que c'est le roi lui-même, qui, ayant lu ses vers, a déclaré qu'il trouvait inutile la présentation de cette petite Muse. Il aurait dit, assuret-on :

» — J'aime les femmes assez spirituelles pour être un peu bêtes.

» L'esprit de ma belle Sophie se refuse à cette concession ; le mien m'y porte. Tu dois bien rire de m'entendre parler de la cour, du roi, de tout ce monde si éloigné de nous quand nous étions au couvent. C'est que les distances se sont singulièrement rapprocliées, depuis peu; c'est qu'on m'a frappée d'une petite baguette, et qu'on m'a transj>ortée dans un milieu d'élégance, d'aristocratie, où je suis saluée par des ministres, et traitée comme si je n'étais pas une pauvre petite demoiselle, ])resque orpheline et déshéritée, selon toute apparence, il m'est

venu tout à coup un désir de paraître, de briller, de vivre dans ce luxe, sur ces hauteurs qui aboutissent au château ; non pas par ambition personnelle, mais par tendresse pour mon Yalentin.

» 11 a fait des- miracles, ce beau Yalentin ; je crois qu'il m'a changé le cœur. Je sens que je deviens bonne à mesure que j'aime davantage. J'ai pitié de cette pauvre U^^ deBruval, qu'on ne m'avait pas habituée à traiter comme une mère ; j'éprouve des tiraillements de charité pour Simon. L'amour qui l'a mordu le rend quasi respectable, bien qu'il l'ait rendu un peu enragé^ Ah ! ma chère, qu'on est riche et généreux quand on aime! comme on voudrait faire participer tout le monde à sa joie! J'invite l'univers aux noces secrètes de mon âme, en attendant que les noces officielles soient sonnées. Je ne savais pas rougir autrefois ; on prétendait que j'étais hardie comme un page. 11 paraît maintenant" que je rougis au moindre mot. Si j'allais devenir timide!

» Tu sais que je n'étais pas très-pieuse; je passais même pour le contraire. Nos aumôniers étaient si laids, et j'aimais si peu Simon, que tout ce qui me rappelait l'église ou la soutane me mettait en fureur, c'est-à-dire en gaieté. Eli bien ! ma chère, je te le dis tout bas, je sens que je deviens bigote. J'ai des superstitions; je fais des vœux pour que mon mariage réussisse, et, tout en me moquant de Simon, je lui

dérobe des pelites médailles, que je porte secrèlement à mon cou. Quelquefois, au beau milieu d'un salon, pendant qu'on débite autour de moi toutes sortes de fadaises, je me surprends à joindre les mains dans un mouvement de ferveur, et à murmurer des lèvres des bouts de prière.

j) AI) ! ma chère amie, quand on ne sait comment corriger, comment adoucir un caractère indompté, on devrait lui suggérer l'amour. C'est une passion qui tient lieu de vertu. Je deviens donc la plus vertueuse des créatures. Tu comprends, dès lors , ma toute belle, que j'ai besoin d'édifier, par mes exemples, ce Paris corrompu, et que je ne puis pas aller passer avec toi les quelques jours que je t'avais promis.

» Excuse-moi donc, envie-moi, regrette-moi, et sache te rendre digne par l'admiration du ))onheur que j'éprouve, et qui peut l'arriver aussi... si tu le mérites.

» Je relis ma lettre, el je crains de te scandaliser. Tu étais un peu prude, et on nous a fait si souvent peur au couvent de l'amour et des hommes, que j'ai peut-être évoqué des loups-garous en t'en parlant. Mais, va! rassure toi! Quand l'heure n'est pas venue, le cœur est d'amiante pour les Il.immes des autres; et si les hommes sont des grosses bêles, ils ne sont pas féroces, et il est bien facile quand on a des yeux

comme les tiens de leur couper les griffes et de les empêcher de mordre.

» Je te tiendrai au courant des péripéties de mon roman , que je voudrais bien voir terminé ]\ir un dénoûment historique et enregistré.

» Adieu, mignonne; tu \iendras àlanoce, n'est-ce pas?

)) Ton amie,

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