PROLOGUE
DANIEL
Oui; depuis deux ans elle n’a point fait écrire au pays, et l’on ne sait ce qu’est devenue la pauvre fille.
JACOBSON
Huml elle n’est pas devenue grand’chose de boni
DANIEL
Oui... je sais qu’elle a été séduite par un matelot nommé Charles Adams, et qu’elle est devenue mère. Mais nous autres, nous n’abandonnons pas les coupables, nous n’avons pas le droit de fermer la porte au repentir.
JACOBSON, embarrassé.
Certainement, mon révérend, avoir une pelile fille, c’est grave pour une demoiselle... mais enfin la police n’s rien à y voir, elle est bien assez occupée ailleurs; s’il nous fallait arrêter toutes les jeunes tilles qui... mais nous n’aurions même pas le temps de déjeuner... Chacun est libre de peupler l’Angleterre, Sarah... comme les autres I ah! si ce n’était que ça !
DANIEL, se levant.
Que dites-vous, monsieur, et que lui reproche-t-on encore?
JACOBSON
Je dis que, depuis plusieurs mois, un crime affreux se commet dans Londres impunément... Dfe tout jeunes enfants disparaissent, arrachés, volés à leurs familles en larmes. Les
E auvres babys sont vendus à des bateleurs, à des saltimanques, à des mendiants qui se servent de ces pauvres petites créatures pour éveiller la charité publique, pour mentir à l’aumône.
DANIEL
Les misérables! Et la police ne s’empare point des voleurs? ces monstres resteraient impunis!
JACOBSON
Encore faut-il des preuves, mon révérend; et jusqu’à présent, nous n’avons que des soupçons... D’abord nouscroyons que les voleurs... sont une voleuse... et cette voleuse nous sommes chez elle.
DANIEL
Sarah 1... c’est impossible, je la connais monsieur, je connais cette nature sauvage et indomptable ; elle a pu commettre une faute; mais un crime, jamais!... ah! je vous le répète, c’est impossible.
JACOBSON
Vous ne croyez pas au mal, mon révérend, parce que vous
4 LA VOLEUSE D’ENFANTS
êtes jeune et que vous vivez dans le ciel... mais nous autres nous vivons sur la terre, et il y a joliment de^coquins, allez, mon révérend!
DANIEL
Je verrai Sarah, je lui parlerai.
JACOBSON
Je crois bien que vos conseils arriveront trop tard... D’abord, elle est liee avec un nommé John Atkins, un pickpocket... ah! celui-là, si je pouvais le pincer! Ensuite, voyezvous, quand on a de mauvais instincts, c’est le diable pour changer ça... Ainsi, tenez, moi qui vous parle, j’ai un neveu... le fils de ma sœur... le petit Pibrock... il a quatre ans... eh bien, il^m’inquiète... a deux ans il a chipé le bonnet de sa nourrice; voilà ce qui s’appelle être précoce; à trois ans et demi, il a dérobé un homard dans Hay-Market; sans une indigestion, on n’aurait jamais rien découvert... Pour l’encourager à la vertu, je lui donne le fouet tous les matins, mais je n’ai pas confiance dans l’avenir de ce garçonlà... Enfin, voyez Sarah... parce que le jour où nous aurons une preuve grande comme ça... dame, nous agirons... Sans adieu, et bon voyage, mon révérend. (Aux autres.) Venez, les amis 1 (Rumeurs au dehors.)
DANIEL
Quel est ce bruit?
JACOBSON
Probablement Sarah Watersqui revient au logis, escortée de malédictions... la voix publique l’accuse déjà!... mais nous n’avons pas de preuves suffisantes.
DANIEL
Mon Dieu! accordez-moi de connaître la vérité !