Society for Psychieal Research
observateurs que retiennent d'autres recherches. En outre, les ressources de la Société ne lui ont pas permis jusqu'ici de contrôler l'œuvre entière de ses expérimentateurs dans ce champ difficile. La perte du regretté Edmund Gurney, qui pouvait lui consacrer plus de loisirs que quiconque, est à cet égard irréparable. Mais alors même que les résultats expérimentaux feraient défaut et que le rôle de la S. P. R, se réduirait à saisir de sporadiques apparitions, j'estimerais encore sa fonction indispensable à l'organisme scientifique. Si quelque lecteur, persuadé qu'il n'y a pas de fumée sans feu, a parfois parcouru, pour y chercher des preuves, toute la littérature relative au surnaturel, il me comprendra certainement. Cette littérature est considérable, mais elle est pratiquement sans valeur si l'on veut y trouver l'évidence. Beaucoup de faits y figurent, en effet, mais les témoignages recueillis sont si imparfaits qu'ils peuvent tout au plus nous inciter à ouvrir sur ces régions une fenêtre de notre esprit.
Un principe tout différent domine au contraire les procès-verbaux de la S. P. R. Ils ne s'attachent qu'à la qualité et non à la quantité. Dans la mesure du possible les témoignages oraux ont été l'objet, dans chaque cas, d'un contre-examen personnel ; les faits collatéraux ont été étudiés, et chaque récit est doté de son coefficient exact d'évidence, de sorte que chacun puisse en apprécier la force probante. En dehors de ces procès-verbaux, je ne crois pas que l'on puisse citer quelque autre tentative systématique de peser l'évidence. C'est là ce qui donne aux volumes parus une valeur unique; et j'estime fermement qu'avec les années, et à mesure qu'ils élargiront leur domaine, ces Procès-verbaux tendront de plus en plus à supplanter toutes les autres sources d'informations relatives aux phénomènes que la tradition considère comme occultes. La nouvelle génération apprécie
mieux généralement les recueils de ce genre. Les jeunes anthropologistes et psychologues qui occuperont bientôt la scène comprendront toute l'étendue de ce scandale scientifique qui a laissé le sort de tant d'expériences humaines suspendu entre la crédulité fondée sur une tradition incertaine, et la négation dogmatique, sans que l'on ait confié à un corps de personnes compétentes l'étude patiente et rigoureuse de ces matières. Si la Société vit assez longtemps pour que le public se familiarise avec elle et lui rapporte tous les cas dont il aura connaissance, — qu'il s'agisse d'apparitions, de maisons hantées, de personnes tourmentées par des bruits inexplicables, ou de perturbations affectant des objets matériels, — elle aura rassemblé à la longue une masse suffisante de phénomènes concrets pour bâtir sur eux une théorie. Ceux qui la soutiennent doivent en conséquence s'accoutumer à penser qu'elle a pour premier devoir d'exister et de savoir enregistrer, sans s'attendre nécessairement à obtenir des résultats concluants. Toutes nos sociétés savantes ont eu des débuts aussi modestes.
Mais une simple organisation extérieure ne saurait suffire à favoriser les progrès scientifiques. Des sociétés peuvent seconder les hommes de génie, mais elles ne peuvent les remplacer. Le contraste qui existe entre la Société mère et sa branche américaine vient à l'appui de mon dire. En Angleterre, un petit groupe d'hommes remplis d'enthousiasme et d'ardeur au travail suppléait à ses besoins; ici, il a fallu que M. Hodgson fût importé d'Europe pour qu'un progrès tangible commençât à se manifester. Ce qui a surtout contribué à soutenir la Société en Angleterre, c'est le don extraordinaire que possède le professeur Sidgwick d'inspirer confiance aux personnes les plus diverses. Cette ténacité à défendre les résultats acquis et cette impartialité absolue dans la discussion de l'évidence
ne se rencontrent point chez un individu une fois par siècle. Les plus découragés puisent une patience nouvelle dans sa croyance obstinée; et ceux qui pouvaient craindre d'être dupes se rassurent en constatant son inaptitude constitutionnelle à admettre une conclusion précipitée. M""" Sidgwick — sœur du grand Arthur Balfour — est la digne alliée de son mari, et possède comme lui un rare pouvoir de suspendre son jugement, joint à une finesse d'observation et à une capacité d'observation peu fréquentes.
Le travailleur de la Société, telle qu'elle était constituée à l'origine, était Edmund Gurney. Il était doué des qualités les plus précieuses. Bien que, semblable à Carlyle, il eût coutume de gémir sous le poids de son labeur, il faisait montre d'une puissance de travail colossale et triomphait des corvées les plus répugnantes. Les deux gros volumes de son ouvrage, Phantasms of tlie Living, élaborés et publiés en trois ans, en fournissent la preuve. Il possédait en même temps les instincts artistiques les plus délicats et son important travail sur le « pouvoir du son » compte parmi les ouvrages d'esthétique les plus considérables qui aient paru en langue anglaise. Il était doué aussi du cœur le plus tendre, et sa pensée révélait une véritable puissance métaphysique dont il a fourni des exemples dans ses essais sur le Tertium Quid. M. Frédéric Myers, qui s'est classé parmi les plus brillants essayistes anglais, est Vingenium prœfervidum de la S. P. R. Je dirai plus tard quelques mots sur la valeur des écrits théoriques de M. Myers. Le docteur Hodgson, secrétaire de la branche américaine, se distingue par une pondération d'esprit qui, dans son genre, est aussi rare que celle de Sidgwick; il croit à la réalité d'un grand nombre de phénomènes spirites, mais il sait découvrir l'erreur avec une pénétration inusitée; de sorte qu'il est impossible de dire à l'avance s'il éprouvera
plus de plaisir à confirmer une observation qu'à la mettre en pièces.
Il est temps à présent de jeter un bref coup d'oeil sur le contenu actuel de ces procès-verbaux. Les deux premières années furent largement consacrées à des expériences de transmission de pensée. La première série de celles-ci furent faites sur la personne des filles d'un clèrgyman nommé Creery; elles donnèrent à MM. Balfour Stewart, Barrett, Myers et Gurney, la conviction que ces jeunes filles possédaient un inexplicable pouvoir de deviner les noms et les objets pensés par une autre personne. Deux ans plus tard, MM. Sidgwick et Gurney, reprenant ces expériences avec les mêmes jeunes filles, découvrirent qu'elles échangeaient des signaux. Il est à remarquer que, lors de la première série, les conditions des expériences rendaient généralement ces signaux impossibles, et l'on peut admettre que la supercherie se soit greffée d'elle-même sur un phénomène originairement sincère. Néanmoins Gurney eut la sagesse de laisser au scepticisme du lecteur le soin d'apprécier l'ensemble. Le nombre des sujets sur lesquels il a tenté à nouveau les mêmes expériences dépasse d'ailleurs trente, bien que plusieurs critiques de la S. P. R. ne semblent connaître que l'exemple précité. Les sujets qu'il a le plus employés pendant la même période furent M. G. A. Smith et deux jeunes dames de Liverpool au service de M. Malcolm Guthrie.
Tous ceux qui ont pris part à ces dernières expériences ont émis l'opinion que les sources possibles d'erreur consciente ou inconsciente avaient été suffisamment exclues, et que l'on ne pouvait expliquer par le simple hasard la proportion élevée des cas où le sujet reproduisait correctement des mots, des diagrammes, et des sensations occupant la conscience d'une personne étrangère. Les témoins de ces faits
les trouvèrent si satisfaisants que la « télépathie » figura dans les Procès-verbaux et dans l'ouvrage de Gurney comme une vera causa sur laquelle pouvaient être édifiées des hypothèses additionnelles. On ne saurait cependant blâmer un simple lecteur qui demanderait, avant d'adopter une croyance aussi révolutionnaire, des témoignages encore plus nombreux. Chaque jour peut amener des expériences nouvelles et concluantes. Mais en attendant, on peut remarquer que les données actuelles se trouvent renforcées latéralement, pour ainsi dire, par toutes les observations qui tendent à consacrer d'autres phénomènes de même espèce, tels que l'impression télépathique, la clairvoyance, ou la seconde vue. Le genre plus vaste enveloppe naturellement l'espèce plus particulière.
Il faut mentionner en second lieu les travaux de Gurney sur l'Hypnotisme. Plusieurs d'entre eux cour sistent moins à établir des faits nouveaux qu'à en analyser d'anciens. Mais ces derniers mis à part, nous constatons que dans le domaine de l'observation pure, Gurney semble avoir vérifié sur plus d'un sujet, le phénomène suivant : les mains du sujet passent à travers une couverture qui dérobe l'opérateur à ses regards, tandis que son esprit est absorbé par une conversation avec une tierce personne : l'opérateur alors désigne de l'index l'un des doigts du sujet, et ce doigt seul répond à cette sélection silencieuse en devenant roide ou insensible suivant les cas. L'interprétation de ce phénomène est difficile, mais le cas précité, auquel j'ai moi-même assisté, semble authentique.
Une autre observation de Gurney semble démontrer la possibilité pour l'esprit du sujet d'être influencé directement par l'esprit de l'opérateur. Le sujet hypnotisé répond ou refuse de répondre aux questions d'un tiers, suivant que l'opérateur lui en accorde ou refuse mentalement l'autorisation. Toutes ces expé-
riences ont été entourées des garanties les plus sérieuses. Mais la contribution la plus importante de Gurney à l'hypnotisme s'est traduite par une série d'expériences relatives à l'écriture automatique de sujets soumis à une suggestion post-hypnotique. Vous dites par exemple à un sujet endormi d'aller tisonner le feu cinq minutes après son réveil; une fois éveillé, il ne se souvient plus de l'ordre reçu, mais tandis qu'il est engagé dans une conversation, sa main est placée sur une planchette et écrit immédiatement cette phrase : « N., vous irez tisonner le feu dans cinq minutes ». Les expériences de cette sorte, que nous avons répétées et variées le plus souvent possible, paraissent prouver qu'au-dessous de la conscience supérieure la conscience hypnotique persiste, imprégnée par la suggestion et susceptible de s'exprimer par le mouvement involontaire de la main.
Gurney partage ainsi avec Janet et Binet l'honneur d'avoir démontré l'existence simultanée, chez une même personne, de deux plans de conscience qui diffèrent et qui s'ignorent. Les expériences d'écriture automatique constituent le type de cette « extraconscience »; leur découverte, dont on ne saurait trop apprécier l'importance, a marqué une ère nouvelle de la psychologie expérimentale. Mais le chef-d'œuvre de Gurney fut l'ouvrage intitulé Phantasms of the living. Pour montrer le laborieux effort fourni par l'auteur, il suffira d'indiquer que, sur la seule question des phénomènes de sorcellerie et de leurs preuves prétendues, il a compulsé minutieusement 260 volumes, sans jamais trouver d'ailleurs un seul exemple d'évidence de première main, si ce n'est la confession des victimes elles-mêmes, confession que l'on peut attribuer à la torture ou à l'hallucination. Au cours de l'ouvrage, Gurney discute environ 700 cas d'apparitions qu'il a rassemblés. Un grand nombre de cellesci étaient « véridiques », en ce sens qu'elles coïnci-
daient avec une calamité frappant la personne apparue ; en pareil cas, dit Gurney, la victime possède le pouvoir de produire chez autrui une véritable hallucination.
Dans cette théorie « télépathique », les apparitions peuvent être qualifiées de faits « objectifs », bien qu'elles ne constituent pas des faits « matériels ». Pour éprouver la valeur de ces « hallucinations véridiques », peut-être fortuites, Gurney institua un « recensement des hallucinations »; il recueillit les réponses de 25.000 personnes interrogées au hasard et dans divers pays sur la question de savoir si, à l'état de veille et étant en bonne santé, elles avaient entendu une voix, aperçu une forme, ou senti un attouchement que nulle présence matérielle n'ait pu expliquer. Kn ce qui concerne l'Angleterre, il semble, grosso modo, résulter de cette enquête, qu'une personne adulte en moyenne sur dix a éprouvé des phénomènes de cette sorte au moins une fois dans son existence ; et les impressions ressenties ont très souvent coïncidé avec un événement lointain. Des coïncidences aussi fréquentes peuvent-elles être encore considérées comme fortuites? doit-on admettre entre les deux événements une connexion occulte? M. et M""' Sidgsvick ont étudié cette question en examinant, avec une conscience et une exactitude sans égales, 17.000 observations faites en Angleterre. Ils concluent que les cas où une personne apparaît le jour même de sa mort sont 440 fois trop nombreux pour pouvoir être attribués au hasard.
Le raisonnement qui permet d'établir ce chiffre est assez simple : s'il n'y a qu'une connexion fortuite entre la mort d'un individu et son apparition à distance, cette mort ne possède pas plus de chance de survenir le jour même de l'apparition qu'elle n'en a d'accompagner tout autre événement. Or, la chance que possède un individu de mourir à un jour désigné d'avance par quel-
que autre événement, est égale, d'après les proportions admises, à 1 sur 19.000. Si donc la coïncidence de la mort d'une personne avec sa propre apparition était purement fortuite, elle ne devrait pas se produire plus d'une fois sur 19.000 cas. Or le recensement donne la proportion de 1 sur 43, à savoir, comme il a été dit plus haut, un chiffre 440 fois trop élevé. Le recensement opéré en Amérique portait sur 7.000 réponses, et a fourni un résultat remarquablement concordant. Certes on peut rationnellement opposer aux conclusions précitées l'insuffisance du nombre des données; une moyenne sérieuse, peut-on dire, ne saurait se contenter de 24.000 exemples. Mais il semble que cette objection soit bien rigoureuse.
Il y a lieu de relever aussi dans les Procès-verbaux la discussion par M""' Sidgwick, M. Hodgson, et « M. Davey », des phénomènes physiques de médiumnité (meubles se mettant en mouvement, caractères tracés sur des ardoises, etc.). Jusqu'à présent, elle met à néant les prétentions de tous les médiums examinés. « M. Davey » lui-même a pu réaliser par des moyens frauduleux l'expérience de l'ardoise, tandis que M. Hodgson, spectateur et confident, revoyait les rapports écrits des autres spectateurs — tous gens de mérite — et constatait que dans chaque cas, les traits essentiels de l'expérience faite sous leurs yeux leur avaient échappé. Cette contribution de Davey-Hodgson constitue probablement le document le plus grave qui ait été produit contre l'évidence basée sur le témoignage oculaire. Un autre travail substantiel fondé sur l'observation personnelle est le rapport de M. Hodgson sur M"' Blavatsky ; il détruit définitivement la réputation de ce prétendu médium.
Les phénomènes physiques de médiumnité sont très malmenés dans les Procès-verbaux. Le dernier exemple rapporté concerne la fameuse Eusapia Paladino qui.
prise en fraude à Cambridge, après une carrière bril lante et remplie de succès sur le continent, a été exclue de toute expérience future, conformément aux règles draconiennes de la Société. D'autre part, le cas de Stainton Moses, au sujet duquel M. Myers a produit une masse de témoignages inédits, paraît échapper à cette condamnation universelle, et nous imposer ce que M. Andrew Lang appelle le choix entre un miracle moral et un miracle physique.
Dans le cas de M""' Piper, médium à l'état hypnotique, il semble qu'aucun choix ne nous soit offert. M. Hodgson et d'autres, à la suite d'études prolongées, sont convaincus qu'elle possède des pouvoirs de connaissance exceptionnels. Prima facie , ceux-ci seraient imputables à une « action spirite », mais les conditions des expériences sont si complexes qu'une décision dogmatique pour ou contre l'hypothèse spirite doit pour l'instant être ajournée.
Une des expériences les plus importantes relatées dans les procès-verbaux est l'article de miss X... sur la « vision dans le cristal ». Beaucoup de personnes qui regardent fixement un objet de cristal ou toute autre surface vaguement lumineuse tombent dans une sorte de torpeur et perçoivent des visions. Miss X... possède cette faculté à un remarquable degré et y joint, d'autre part, un rare esprit critique. Elle rapporte de nombreuses visions qui appartiennent au domaine de la clairvoyance , tandis que d'autres comblent une lacune dans notre connaissance des opérations mentales subconscientes. C'est ainsi qu'en fixant le cristal un matin avant de déjeuner, elle lit en caractères d'imprimerie très nets l'annonce du décès d'une personne de sa connaissance, avec la date et diverses circonstances de cet événement. Effrayée par cette lecture, elle consulte le Times de la veille et aperçoit, parmi les décès mentionnés, les mots mêmes qu'elle vient de déchiffrer. Sur la même page du
Times, elle retrouve divers articles qu'elle se rappelle avoir lus; il semble ressortir de là que ses yeux ont observé inattentivement , pour ainsi dire , l'article nécrologique : celui-ci s'est logé aussitôt dans un coin spécial de sa mémoire et a pris la forme d'une hallucination visuelle sous l'action d'une modification particulière de la conscience amenée par la contemplation du cristal.
Si l'on passe des observations aux récits, on trouve un grand nombre d'histoires de fantômes citées par M""" Sidgwick et discutées par MM. Myers et Podmore. Elles forment la meilleure littérature et la plus intéressante que je connaisse sur ce sujet, tout au moins du point de vue émotif. Quant aux conclusions qu'elles comportent, M°" Sidgwick refuse de s'engager; M. Myers au contraire accueille et M. Podmore repousse ridée que ces histoires puissent posséder une base d'objectivité qui dépendrait de la continuation de l'existence après la mort.
J'aurai terminé ce que j'ai à dire de ces procès-verbaux lorsque je vous aurai fait connaître ce qu'à mon avis ils contiennent de plus important. Je fais allusion à la longue série d'articles consacrés par M. Myers à ce qu'il appelle aujourd'hui le « moi subliminal » et que l'on pourrait également désigner sous le nom de conscience ultra-marginale. Les études savantes et nourries de Myers sur l'hypnotisme, les hallucinations, l'écriture automatique, la médiumnité, et sur toute la série des phénomènes de cette famille, ont déterminé chez cet auteur une conviction qu'il exprime en ces termes :
Chacun de nous constitue en réalité une entité psychique permanente beaucoup plus étendue qu'il n'en a conscience, — une individualité qu'aucune manifestation corporelle ne peut jamais exprimer complètement. Le moi se manifeste lui-même à travers l'organisme; mais il reste toujours une partie du moi qui ne se manifeste point, et toujours, semble-t-il, un pouvoir d'expression organique qui demeure en suspens ou en réserve.
326 LA VOLOiNTÉ Ui: CROIRE
M. Myers compare la conscience ordinaire à la pallie visible du spectre solaire; la conscience totale à ce spectre complété par les rayons infra-rouges et ultra-violets. Dans le spectre psychique, les rayons « ultra » peuvent embrasser un champ d'activité physiologique et psychique bien plus vaste que celui qui s'ouvre à notre conscience et à notre mémoire ordinaires. A l'extrémité inférieure, nous rencontrons le prolongement physiologique : cures mentales, stigmates chez les extatiques, etc.; à l'extrémité supérieure, la connaissance hypernormale des médiums. Quelque valeur que l'avenir réserve aux spéculations de M. Myers, on accordera toujours qu'elles ont constitué la première tentative au monde par laquelle on ait considéré les phénomènes d'hallucination, d'hypnotisme, d'automatisme, de dédoublement de la personnalité et de médiumnité comme des parties connexes d'un même sujet. Toutes les constructions que l'on peut édifier dans ce domaine doivent être provisoires et c'est comme provisoires que M. Myers nous présente ses formules. Mais, grâce à lui, nous commençons à apercevoir pour la première fois comment tous ces phénomènes, depuis l'automatisme moteur le plus grossier jusqu'à l'apparition sensorielle la plus saisissante, s'unissent et s'enchaînent en un vaste système. Si même on laisse à part les conclusions de M. Myers, la manière méthodique dont il groupe les phénomènes en classes et en séries est le premier grand pas qui ait été fait pour surmonter le dédain de la science orthodoxe à leur égard.
iSos réactions contre les témoignages oraux sont toujours déterminées par notre expérience personnelle. Lorsqu'un homme, à la suite d'un examen qui lui paraît attentif, a acquis la conviction que telle ou telle forme de surnaturel existe, sa vigilance à l'égard de l'évidence commence à se relâcher et il laisse la porte de son esprit plus ou moins ouverte au surna-
turel. Pour un esprit qui a ainsi accompli son salto mortale, l'examen minutieux d'espèces insignifiantes et les discussions subtiles sur la valeur respective de diverses évidences, discussions qui abondent dans les rapports de la Société, semblent intolérablement fastidieuses. Et il doit en être ainsi. Il est peu de genres littéraires qui soient plus réellement ennuyeux que les histoires de fantômes. Prises en elles-mêmes,' comme des faits présentés séparément, elles apparaissent si dénuées de tout sens et de tout mouvement que, si même elles étaient rigoureusement vraies, nous serions tentés de les reléguer en dehors de notre univers en raison de leur absurdité. Tous les autres faits possèdent quelque liaison et quelque continuité avec le reste de la nature; eux seuls sont isolés et discontinus.
Je conclus de là que l'espèce d'aversion — je n'aperçois pas de terme plus modéré pour traduire ma pensée — qu'éveillent si souvent les seuls mots « recherches psychiques », est non seulement naturelle, mais, en un certain sens, méritoire. Un homme incapable d'assigner une orbite à ces météores mentaux ne peut voir dans l'attitude de MM. Gurney, Myers et autres qu'une sotte admiration devant des prodiges solitaires. Et quels prodiges ! Ainsi la science retourne simplement à son non possumus, et, parmi les prétendus critiques des procès-verbaux, plusieurs se sont contentés d'opposer simplement aux phénomènes relatés une présomption de fausseté : car, aussi loin que l'ordre naturel a été soumis à un examen scientifique rigoureux, il a toujours paru contredire ces phénomènes. Mais la force de cette présomption diminue en raison directe du nombre de cas où oa l'invoque et, dans le cours des temps, elle peut s'épuiser complètement même pour ceux qui s'appuient sur ce grand principe psychologique d'après lequel notre science dériverait de l'usage des yeux, des oreilles et des autres sens.
LA VOLONTE DE CHOinC
Or nous devons nous rappeler que, pour saper une hypothèse en accumulant les exemples qui justifieraient l'hypothèse inverse, il n'est pas logiquement nécessaire que tous les faits allégués soient rigoureusement démontrés. Il suffit que des rumeurs, même vagues, circulent sur le crédit d'un homme d'affaires pour affaiblir la présomption de probité dont il bénéficiait, et cela alors même qu'aucune de ces rumeurs n'aurait la valeur d'une preuve. Et celles-ci produiraient un effet p.l' s néfaste encore si elles formaient ce que Gurney appelle un fagot et non une chaîne, — c'est-à-dire si elles étaient indépendantes l'une de l'autre et provenaient de différentes sources. Or, l'évidence, faible ou forte, que comporte la télépathie, examinée telle qu'elle se présente, forme précisément un fagot et non une chaîne. Aucun de ses articles ne s'appuie, même partiellement, sur un autre pour étaycr sa propre preuve. Mais , pris ensemble , tous les articles possèdent une certaine consistance générale; leur folie, si j'ose dire, n'est pas dénuée de méthode. De sorte que chacun d'eux ajoute à la valeur présomptive de l'ensemble, et un esprit impartial reconnaîtra qu'en bloc, ils atténuent la force de la croyance orthodoxe d'après laquelle rien n'existerait en une intelligence humaine qui n'y ait pénétré par l'expérience ordinaire des sens.
Mais il est malheureux qu'une question de vérité dépende simplement d'une présomption ou d'une contre-présomption, sans que la lumière foudroyante des faits vienne éclairer cette obscurité déconcertante. Et, à vrai dire, en donnant tant d'importance au pouvoir que possèdent nos témoignages d'affaiblir une présomption, j'ai adopté moi-même volontairement le point de vue de ceux qu'on appelle les incrédules « rigoureusement scientifiques », et j'ai usé d'un argument ad hominem. Mon propre point de vue est différent. Pour moi la foudre est tombée, et non seule-
ment les présomplions en faveur de la croyance orthodoxe ont été affaiblies, mais la vérité même de cette croyance se trouve renversée d'une manière décisive. Pour employer le langage des logiciens de profession, je dirai qu'une proposition universelle peut être rendue fausse par un exemple particulier. Si l'on vous dit que tous les corbeaux sont -noirs, et que vous vouliez détruire ce préjugé, il vous suffira de montrer un seul corbeau blanc. Mon unique corbeau blanc est M"° Piper. Lorsque ce médium est dans l'état de transe, je ne puis me défendre de croire qu'elle fait montre d'un savoir que ne lui a jamais révélé à l'état de veille l'usage ordinaire de ses yeux, de ses oreilles ou de sa raison. J'ignore la source de ce savoir, et n'aperçois à cet égard aucune lueur d'explication, mais je ne "^'ois nul moyen de refuser de l'admettre comme un fait.
De même, lorsque je me tourne vers les autres formes de l'évidence, vers les fantômes et autres phénomènes, je ne puis embrasser l'attitude négative irrévocable de l'esprit « rigoureusement scientifique », avec toutes ses préventions relatives à ce que devrait être l'ordre naturel véritable. Car bien qu'ici l'évidence soit, par endroits, assez légère, je sens néanmoins que. prise en bloc, elle pèse encore lourd. En vérité, l'esprit rigoureusement scientifique peut aisément dépasser le but. La science signifie avant tout une certaine impassibilité de méthode ; supposer qu'elle désigne une certaine série de résultats auxquels on doit épingler sa foi et s'attacher à jamais, c'est méconnaître fâcheusement son génie et rabaisser le corps scientifique à une simple secte- Savants et non-savants, nous vivons tous sur quelque plan incliné de crédulité, qui pour l'un penche de tel côté, et pour l'autre d'un côté différent; que celui dont le plan ne penche vers aucune direction nous jette la première pierre! En fait, les phéno-
mènes de « transe » dont j'ai parlé ont renversé, pour mon esprit, les limites de l'ordre naturel admis. J'aimerais que la science leur fit une place positive ; elle satisferait ainsi mes besoins intellectuels les plus urgents. La science, comme la vie, se repaît de ses propres ruines. Les faits nouveaux brisent les vieilles règles, et les conceptions nouvellement consacrées viennent alors réconcilier dans une même loi les théories passées et les théories présentes.
Et c'est ici que l'œuvre de MM. Myers et Gurney devient réellement instructive. Ils s'efforcent avec une extrême conscience de découvrir une formule de réconciliation qui impose aux vieilles lois de la nature le minimum d'elfort. M. Myers utilise cette méthode d'approche graduelle qui, entre les mains de Darwin, a accompli tant de miracles. Lorsque Darwin rencontrait un fait embarrassant pour ses théories, il avait coutume, m'a-t-on dit, de le circonscrire au moyen de faits moins importants, de même qu'un charretier qui rencontre une lourde pierre cherche à amonceler de la boue tout autour d'elle pour la franchir sans encombre avec son attelage. C'est ainsi que M. Myers, partant des faits les plus ordinaires de la conscience inaltentive, se laisse guider par ce fil pour aboutir, après de nombreux détours, aux fantômes ; il s'attache alors à montrer que ceux-ci ne sont que les manifestations extrêmes d'une vérité commune, — à savoir que les segments invisibles de notre esprit sont susceptibles, sous certaines conditions qui se réalisent rarement, d'agir sur les segments invisibles des autres existences conscientes et d'en subir l'action. Peut-être n'y a-t-il pas là une vérité définitive, — peut-être les théosophes, avec leur corps astral et leurs autres découvertes, démontreront-ils qu'ils suivent une piste meilleure, — mais on ne saurait nier que la théorie de Myers revête une forme scientifique, car la science part toujours d'un genre de phé-
RECHERCHES PSYCHIQUES ET LEl'RS RÉSULTATS 331
nomènes établi, dont elle essaye d'étendre le domaine.
Moi-même, comme agent de recensement pour l'Amérique, j'ai recueilli des centaines de cas d'hallucinations sur des personnes saines. Ils m'incitent à croire que nous possédons tous virtuellement un « moi subliminal », qui peut à tout moment faire irruption dans notre vie ordinaire. A sa limite inférieure, il n'est que le dépôt de nos impressions oubliées; à sa limite supérieure, nous ignorons sa nature. Prenez un exemple courant : beaucoup de gens ne possèdent-ils pas en eux quelque chose qui mesure la fuite du temps mieux que ne le fait le moi éveillé? ce quelque chose les réveil'.o à une heure fixée d'avance, et détermine parfois même une hallucination : une personne m'informe en eflet que chaque matin elle croit apercevoir une montre dont les aiguilles lui indiquent l'heure exacte. Il n'y a là peut-être que le sentiment d'une période physiologique de temps qui s'écoule; mais de toutes manières, le phénomène demeure subconscient.
Une cause subconsciente peut aussi conserver en nous l'impression de certaines expériences auxquelles nous n'avons pas prêté ouvertement attention. Une dame constate dan^ la rue qu'elle n'a pas sa bourse brusquement alors, elle éprouve le sentiment dv s'être levée de table et d'avoir entendu tomber l'objet sur le parquet. Aussitôt rentrée, elle cherche sous la table et ne trouve rien, mais à peine a-t-elle demandé à sa servante où cette dernière a mis la bourse, que la servante lui répond en lui remettant l'objet : « Comment saviez-vous où était votre bourse, puisque vous vous êtes levée et que vous avez quitté la pièce comme si vous ignoriez l'avoir laissée tomber. » Ce même domaine subconscient peut faire revivre nos impressions oubliées. Une dame, accoutumée à prendre du salicylate de soude contre un rhumatisme articulaire, se réveille de bonne heure un matin d'hi-
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ver, en proie à des douleurs dans la nuque. Dans le demi-jour, elle ouvre un tiroir, y prend ce qu'elle croit être sa poudre habituelle, la dissout dans un verre d'eau, et se trouve sur le point de lavaler, lorsqu'elle sent sur son épaule une tape vigoureuse et entend une voix lui crier : « Goûte! » Elle examine la poudre et reconnaît qu'elle a pris par erreur une do.se de morphine. La manière la plus naturelle d'interpréter le phénomène est d'admettre que le souvenir assoupi de la morphine s'est éveillé et a fait, pour ainsi dire, explosion. Il faut voir là, comme dans beaucoup de cas analogues, un effet d'une expérience oubliée.
Cet eiîct est toujours imputable au même mécanisme hallucinaloire; mais, à mesure que l'on remonte dans l'échelle des cas, il devient moins facile de déterminer les sources. Une dame, par exemple, va voir après déjeuner sa servante tombée malade la nuit précédente : soudain elle tressaille, car, au-dessus de la porte de la chambre, elle a lu distinctement, en lettres d'or, les mots : « petite vérole ». On appelle un docteur qui, de suite, diagnostique cette maladie; or, la maîtresse affirme que la pensée ne lui en était jamais venue avant l'apparition de Tinscription. On peut citer d'autres cas d'avertissements : tel ce jeune homme assis sous un hangar et qui entend soudain la voix de sa mère lui crier : « Sauve-loi vile ! », au moment précis où le toit va s'effondrer.
Viennent ensuite les expériences de personnes qui apparaissent à leurs amis à l'heure ou presque à l'heure de leur mort. Puis les visions aperçues et les paroles prononcées dans l'état de transe, phénomènes étonnamment abondants et d'un niveau intellectuel élevé. Pour cette catégorie de phénomènes d'ordre supérieur, il me semble que, si leur mécanisme immédiat est celui de « l'hallucination », c'est à tort qu'on les ferait dériver en dernière analyse d'une
KECIIEnCHES PSYCHIQUES ET LEURS RÉSULTATS 333
opération mentale subconsciente ordinaire, — telle que l'attente, le souvenir ou une inférence fondée sur une perception inaltentive. 11 est d'une bien meilleure tactique, si vous voulez écarter tout mystère, de stigmatiser les récits eux-mêmes comme indignes de foi. La véracité de bien d'entre eux me semble à moimême loin d'être démontrée. Et, cependant,, si on les rapproche des phénomènes de transe qui sont prouvés, il semble qu'on puisse les considérer comme faisant partie d'une famille de faits naturels dont nous ne connaissons pas encore toutes les manifestations.
Des milliers de tempéraments sensitifs vivent aujourd'hui aux Etats-Unis, aussi attachés à ces expériences et aussi indifférents à la science moderne que s'ils avaient vécu en Bohême au xn' siècle. Ils sont indifférents à la science parce que celle-ci est insensible à leurs expériences. Par essence, elle défend une méthode plutôt qu'une croyance déterminée; mais, en fait, telle que la comprennent ses partisans comme les profanes, elle s'identifie avec une certaine croyance : elle croit que l'ordre caché de la nature est exclusivement mécanique et que les catégories non mécaniques constituent des moyens irrationnels de concevoir et d'expliquer même des choses aussi particulières que la vie humaine. Remarquez maintenant que si ce « rationalisme mécanique » — nom que l'on peut attribuer à cette attitude — exclut tout autre mode de pensée, il rompt violemment avec les modes qui ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de l'humanité. L'idée religieuse, éthique, poétique, téléologique, émotive, sentimentale, ce que l'on peut appeler la conception personnelle de la vie pour la distinguer de la conception impersonnelle et mécanique, et la conception romantique pour la distinguer de la conception rationaliste, a constitué et constitue encore, en dehors des cercles scientifiques bien entraînés, la forme dominante de la pensée. Mais, pour le rationalisme
VOLONTK DE CROIHE
mécanique, la personnalité est une illusion immatérielle; il méprise celte vieille croyance humaine qui veut que les événements puissent se produire en raison de leur signification personnelle; et les notions de nos grands-parents sur les oracles et les augures, la divination et les apparitions, les conversions miraculeuses de l'àme et les prodiges accomplis par les personnes inspirées, les réponses que reçoivent nos prières et la direction providentielle de notre conduite forment, suivant lui, un système sans fondement, une masse d'idées radicalement fausses.
Certes la conception personnelle de la nature peut conduire à de graves excès si elle n'est refrénée par le rationalisme impersonnel. Il faut écarter le romantisme en tant que théorie de l'univers qui se suffirait à elle-même; il faut savoir comprendre cette intolérance à l'égard du romantisme qui caractérise les savants et leur conception de la vie. Notre dette envers la science est illimitée et notre gratitude envers ses enseignements positifs doit être conséquemment immense. Mais il semble que les procès-verbaux de la S. P. R. conduisent du moins le lecteur impartial àcette conclusion : à savoir que les savants rendent un verdict superficiel lorsqu'ils qualifient indistinctement les conceptions anciennes d'insanités pures, d'erreurs gratuitement acceptées, ou de superstitions sans excuse. La conception personnelle et romantique de la vie a d'autres racines que l'exubérance déréglée de l'imagination ou la perversité du cœur. Elle se nourrit perpétuellement de faits d'expérience, quel que soit le sort de ceux-ci lorsque, plus tard, on les interprète; et, à toute époque de l'histoire de l'humanité, il eût été tout aussi et même plus facile qu'aujourd'hui de recueillir en sa faveur une série de documents aussi féconds que ceux qui se publient maintenant. Tous ces documents se rapportent à des expériences personnelles réelles. Ces expériences présentent trois carac-
tères communs : elles sont capricieuses, discontinues, difficiles à contrôler; leur production exige des sujets spéciaux; leur signification tout entière embrasse le domaine de la vie personnelle. Ceux qui y assistent et surtout ceux qui s'y prêtent individuellement y découvrent facilement — et sont même logiquement amenés à y découvrir — d'excellents arguments en faveur de leur conception romantique et pe'rsounelle du cours de l'univers.
Ma faible participation aux recherches de la S. P. R. m'a familiarisé avec nombre de personnes de cette catégorie pour lesquelles le mot même de « science » est devenu une expression de reproche et dont je comprends et respecte à la fois les raisons. L'intolérance de la science à l'égard des phénomènes que nous étudions, la négation de leur existence ou de leur signification — sauf à y trouver la preuve de la folie innée de l'homme, — ont aliéné à la science les sympathies générales de la race. Je confesse que les prétentions de la Société à la gratitude de notre génération me semblent justifiées précisément par la mission qu'elle a entreprise de se rapprocher de l'humanité. Elle a restitué la continuité à l'histoire. Elle a aperçu une base raisonnable au fond des aberrations les plus superstitieuses du passé. Elle a jeté un pont sur l'abîme, elle a comblé le fossé que la science, comprise d'une manière étroite, avait creusé dans l'univers humain.
J'irai même plus loin. Lorsque, du point avancé où nous nous trouvons aujourd'hui , nous jetons un regard en arrière sur les phases passées de la pensée humaine, qu'il s'agisse de l'ordre scientifique ou de l'ordre théologique, nous sommes étonnés de voir qu'un univers qui nous semble si complexe, si vaste et si mystérieux ait jamais pu paraître petit et simple. Le monde de Descartes comme celui de Newton, celui des matérialistes du siècle dernier comme celui des
traités de Bridgewater, demeurent à nos yeux incroyablement bornés et dépourvus de perspective. La connaissance même que révèlent, dans leur domaine respectif, les œuvres de Lyell, Faraday, Mill et Darwin, présente déjà un aspect enfantin et innocent. Est- il donc vraisemblable que la science d'aujourd'hui échappe au sort commun ? n'est-il pas insensé d'aflirmer que les opinions de ses partisans ne paraîtront point démodées à nos petits-enfants?
Cependant, s'il est permis de conclure par analogie du passé à l'avenir, notre science se démodera plus pour avoir omis certains faits, pour avoir ignoré des séries entières d'aspects complexes des phénomènes qu'elle étudie, que pour avoir péché par quelque défaut fatal dans son esprit ou dans ses principes. Cet esprit et ces principes se ramènent à une affaire de méthode; ils ne contiennent rien qui empêche la science d'aborder avec succès un monde où les forces personnelles servent de point de départ à de nouveaux effets. La seule forme de l'être que nous rencontrons directement, la seule expérience que nous possédons concrètement, est notre vie personnelle propre. La seule catégorie complète de notre pensée, nous disent les professeurs de philosophie, est la catégorie de la personnalité; toutes les autres ne concernent que les éléments abstraits de celle-là. Et cette négation systématique par laquelle la science refuse d'admettre la personnalité comme condition des événements, cette croyance rigoureuse en vertu de laquelle elle transforme notre monde, dans sa nature intime et dans son essence, en un monde strictement impersonnel, pourrait bien, dans la suite des temps, être précisément le défaut que nos descendants seront surpris d'apercevoir en celte science si vantée, l'omission qui, à leurs yeux, continuera à la rendre bornée et dépourvue de perspective.