Journal of spéculative Philosophy, VIII
grand et plus petit que lui-même — parfait éléphant hégélien dont la contradiction immanente ne peut être résolue que dans une synthèse supérieure. Slontreznous donc cette synthèse supérieure! Nous ne nous soucions point d'une créature aussi abstraite que votre éléphant. » Il se peut — et l'antiquité a d'ailleurs suggéré cette idée — que toutes choses soient de leur propre grandeur parce qu'elles sont à la fois plus grandes et plus petites qu'elles-mêmes. Mais dans le cas précité, notre montreur scrupuleux détruit dans son germe cette manière de philosopher avec tous les inconvénients qui en résultent, en déclarant explicitement que son éléphant est plus grand que tout autre, et qu'il n'entend pas énoncer autre chose.
La manière dont Hegel joue sur le mot autre offre un exemple du même sophisme. Pour lui, les divers « autres », pris en eux-mêmes, sont identiques. Autrement dit, « l'alterité » qui ne devrait être affirmée de l'objet A que secundum quid (ce qui veut dire que A diffère de B, etc.) est affirmée sim/9/îc«7er, de sorte que A s'identifie à B, lequel n'est autre que secundum aliud.
Une autre maxime que Hegel ne se lasse jamais de répéter est celle-ci : « Connaître une limite, c'est déjà la dépasser », ou encore : « Les murs ne font pas la prison, ni les barreaux la cage. » Par malheur le prisonnier ne partage pas cette opinion. Certes il a franchi les murs de sa prison secundum quid, en imagination, par l'ardeur de son désir et de son désespoir; mais simpliciter ceux-ci le gardent jalousement, en chair, en puissance, en fait.
Une autre formule traduit encore le principe de Hegel : « Connaître le fini en tant que tel, c'est aussi connaître l'infini »i. Sous cette forme abstraite, elle
1. « Montrer qu'une chose est finie et limitée, c'est montrer en même temps qu'elle contient l'infini et l'illimité, et que la connaissance de la limite n'est possible qu'autant que l'illimité apparaît dans le champ de la conscience. » (Hegel. Logique.) (Trad.)
DE QUELQUES POINTS DE LA PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE 29j
est insignifiante et ne soulève nulle objection. Rien ne nous empêche de revêtir un mot quelconque d'une particule négative, de sorte que le mot fini suggère immédiatement le mot infini et que nous connaissions les deux mots à la fois.
Mais ce qui est tout différent, c'est de prétendre que la connaissance d'une limite concrète finie entraîne la connaissance d'autres faits concrets în infinitum. Car tout d'abord il se peut que la limite envisagée soit absolue. La matière de l'univers, par exemple, si l'on en croit les apparences, est quantitativement limitée; que si donc l'on parvient à en compter jusqu'au dernier tous les morceaux, elle ne laissera aucune place à une connaissance infinie. Au regard de l'espace, il est exact que nous ne traçons aucune limite sans avoir conscience de l'au delà; mais il serait ridicule de traiter cette frange comme l'égale d'un espace infini. Elle ressemble à l'espace infini secundum quid, c'està-dire sous un seul aspect, qui est sa qualité spatiale. Nous la supposons de même nature que tous les espaces qui peuvent subsister, mais j'affirmerais en vain, sous prétexte que le dollar contenu dans ma poche est semblable à tous les dollars de la région, qu'en possédant celui-ci je les possède tous. Tous les points situés au delà de la bordure spatiale se distinguent d'elle numériquement comme les autres dollars se distinguent du mien, et, tant que nous n'en avons pas conscience, on ne saurait affirmer que nous les connaissions simpliciter. A cela les hégéliens répliquent que la seule valeur de l'espace réside dans sa qualité, et qu'en dehors de ce que la bordure nous révèle, il n'offre à notre connaissance rien de vrai, de bon ou de beau. Cette manière d'introduire une appréciation d'ordre esthétique ou moral dans un problème mathématique ne manque pas d'originalité. Le « vrai » et le « taux » infini constituent des distinctions presque aussi appropriées à une discussion sur la
connaissance que le seraient la bonne et la méchante pluie à un traité de météorologie. Mais si nous accordons que la connaissance des espaces éloignés emprunte sa valeur à leur contenu, il devient encore plus absurde d'affirmer que la connaissance d'une bordure équivaille à la connaissance des parties qui s'étendent à l'infini. Les espaces éloignés ne s'offrent même pas simpliciter à. notre conscience; et à supposer qu'il en fût ainsi, ils ne s'offriraient pas secundum aliud, c'està-dire eu égard à leur contenu matériel.
Le pacte de Shylock était un instrument tout-puissant auprès de cette connaissance du fini, qui a toujours été égale à l'ignorance jusqu'au moment où l'infini est venu de lui-même et par sa propre action se remettre entre nos mains.
Mais ici les hégéliens s'écrient : « En identifiant la connaissance de l'infini et celle du fini, nous n'avons jamais entendu faire de l'une \e substitut de l'autre; de même que la vraie philosophie n'a jamais attribué au mot identité le sens d'aptitude à se substituer ». Cette défense me paraît suspecte. L'entendement logique n'admet que deux sortes d'identités : l'identité totale et l'identité partielle. La première permet de substituer entièrement une chose à une autre. Là où cette substitution est impossible, l'identité est incomplète. C'est un devoir de rechercher alors, comme nous avons tenté de le faire plus haut, le rapport exact, le secundum quid sous lequel cette identité se manifeste. Le catholique lui-même, qui croit à l'identité de l'hostie et du corps de Jésus-Christ, ne l'admet point sous tous les rapports; il ne prétend point notamment découvrir dans l'hostie des fibres musculaires; il veut dire simplement qu'en tant qu'elle nourrit son être d'une certaine manière, elle est identique au corps du Rédempteur et peut lui être substituée.
a La connaissance des contraires se confond en un
même acte » : tel est un des principes les plus importants de la philosophie hégélienne, et peut-être la source de ceux que nous avons précédemment énoncés. Ici encore, Hegel part de la « connaissance » simpliciter, la substitue à la connaissance entendue sous certains rapports et, profitant de cette confusion, applique ses conclusions à des rapports très différents que les prémisses n'impliquaient point. Lorsque la connaissance d'un objet nous est donnée, nous estimons sans aucun doute que cet objet peut ou doit posséder son contraire. Appelons ce postulat, si vous voulez, la « connaissance da contraire » ; elle ne constitue une connaissance qu'à un seul point de vue : nous connaissons qu'un objet contraire existe, mais sans rien savoir de la nature de cet objet. Vous aurez beau opposer une multitude de contraires à une qualité dont je n'ai pas eu encore directement conscience, vous n'arriverez jamais à me faire connaître positivement cette qualité. Entre la négation de ces contraires et l'apparition actuelle de cette qualité dans ma conscience, il y a un obstacle que vingt logiques de Hegel attelées de front ne nous feraient point franchir.
L'usage de cette maxime : « Toute détermination implique une négation », est un exemple frappant de cette méthode qui refuse de distinguer. Considérée dans sa confusion vague, elle contribue peut-être plus que toute autre à provoquer cet éclat vacillant et cet éblouissement qui doivent préparer l'entendement à accueillir le système de Hegel. Le mot « négation » pris simpliciter est traité comme s'il recouvrait un nombre indéfini de secundum dont le plus élevé serait la négation de soi. De là l'auteur finit par conclure que toutes les assertions sont contradictoires. Cette matière est assez importante pour que nous l'examinions de plus près.
Lorsque je mesure une pinte d'un liquide quelconque — mettons une pinte de lait — comment se
traduit ma pensée? Elle implique virtuellement deux assertions : ceci est cette pinte; ceci n'est pas ces gallons-là. D'une part une affirmation, de l'autre une négation; toutes deux possèdent un sujet commun, mais les prédicats s'excluant mutuellement, les deux propositions demeurent l'une auprès de l'autre en perpétuelle harmonie.
Je puis aussi légitimement émettre certaines assertions plus lointaines dont les gallons seraient le sujet. La détermination : « ceci est la pinte » emporte avec elle la négation « ceux-là ne sont pas la pinte ». Ici nous possédons un même prédicat, mais les sujets s'excluent et l'harmonie perpétuelle règne à nouveau. Dans les deux couples de propositions la négation et l'affirmation sont secwndum aliud : ceci est a, ceci n'est pas non-a. Ce genre de négation qu'implique une détermination ne répond certainement point aux besoins de Hegel. La table n'est pas la chaise, le foyer n'est pas l'armoire : voici des expressions littérales de la loi d'identité et de contradiction, de ces principes de l'entendement qui sépare et qui abstrait, — principes à l'égard desquels Hegel professe un souverain mépris et que sa logique prétend écarter.
Par suite, les hégéliens poursuivent le sujet plus avant et prétendent que chaque détermination enferme un élément de réel conflit. Lorsque vous déterminez votre lait en le rattachant à cette pinte, n'excluez-vous pas à jamais toute chance de le voir confondre avec ces gallons? Et n'excluez-vous pas en même temps ces gallons de l'être que ce lait possède maintenant à lui seul ?
Assurément, si l'on vous avait parlé d'un pays où coulent le lait et le miel et si, après avoir parcouru ce pays à la recherche de fontaines intarissables, vous n'aviez pu y trouver que cette seule pinte, le fait de déterminer cette pinte eût exclu toute autre détermination à laquelle vous auriez pu songer préalablement.
Il y aurait eu conflit réel terminé par la victoire d'un des partis. Les rivières de lait auraient été niées par cela seul que la pinte était affirmée, et comme les rivières ainsi que la pinte étaient affirmées du même lait (d'abord en tant que supposé, puis en tant que découvert), la contradiction eût été complète. -
Mais dans la nature réelle de l'être, une contradiction de ce genre ne saurait jamais se produire. Elle ne peut apparaître qu'entre une fausse représentation de l'être et l'idée vraie de l'être actuellement connu. La fausse représentation a usurpé sans droit une place d'où on l'a ensuite évincée. Mais, dans la nature des choses, un objet n'usurpe jamais la place logique d'un autre. Les gallons ne disent jamais : « nous sommes la pinte » et la pinte ne dit jamais : « je suis les gallons >». Elle n'essaie jamais d'agrandir son domaine, de sorte que rien ne possède la moindre chance de l'exclure ou de la nier. Elle s'affirme ainsi d'une manière permanente et absolue.
En face de ces vérités élémentaires, peut-on croire que Hegel puisse partout attribuer au principe determinatio negatio un pouvoir de contradiction active, de conflit, d'exclusion? Les voitures dont le bruit retentit au dehors nient-elles ma présence dans cette salle ? Et ma personne même, lecteur, nie-t-elle la vôtre? Certes si je disais : « lecteur, nous sommes deux, donc je suis deux », je vous nierais, car j'introduirais une partie à la place du tout. La logique orthodoxe exprime ce sophisme en disant que le terme nous est pris en pareil cas au sens distributif, au lieu de l'être au sens collectif. Mais rien ne m'oblige à commettre cette faute. Dans la nature des choses, une partie reste toujours une partie. Pouvez-vous concevoir qu'un point de l'espace tente d'usurper la place d'un autre point et soit « contredit » par lui? Pouvez-vous imaginer que votre idée d'un objet tente de déposséder l'objet réel de son être et se trouve ainsi niée par lui?
La grande loi, la loi sacrée de participation, semble être de celles que Hegel ne peut comprendre. Tout ou rien, là est sa seule théorie. Pour lui, chaque point de l'espace et du temps, chaque sentiment du moi, chaque qualité de l'être clame : « Je suis tout et rien n'existe en dehors de moi ». Ce cri constitue son essence qui doit elle-même trouver sa négation dans un autre acte qui lui donne sa vraie détermination. Ce que cette détermination contient d'affirmatif n'est ainsi que le résidu consécutif à la négation réciproque de deux objets.
Mais pourquoi parler de résidu? Les chats légendaires de Kilkenny pouvaient laisser un résidu , puisque leur queue n'était jamais dévorée; mais les chats réels de l'existence telle que Hegel la conçoit dévorent tout et ne laissent rien subsister. Dans leur fureur sans exemple, ils sortent entièrement d'euxmêmes pour pénétrer chez leur adversaire , voire même pour le traverser, iusqu'au moment où ils « retournent sur eux-mêmes », prêts à une nouvelle attaque tout aussi insatiable, mais tout aussi peu concluante que la précédente.
Si j'ai désigné ce tempérament de Hegel sous le nom d'uPptç, si j'ai souligné ses exagérations insolentes, comment pourrais-je caractériser le tempérament qu'il assigne à l'être? L'homme crée les dieux à son image; en osant insulter la dcaçooTÙvYi sans tache de l'espace et du temps qui maintiennent aux choses leurs limites, en rejetant cette loi de partage qui, pareille à un chant musical, pareille à l'odeur de l'encens — pour employer l'expression d'Emerson — veille , comme une garde sacrée , à la danse des atomes, il semble que Hegel ne réussisse à prouver que sa propre difformité.
Ceci me conduit à attirer votre attention sur une conséquence erronée que l'idéalisme hégélien tire de
la forme du jugement négatif. Toute négation, dit-il, doit être un acte intellectuel. Le réalisme le plus naïf lui-même soutiendra difficilement qu'une non-table existe en soi au même titre qu'une table. Mais la table comme la non-table, du moment qu'elles sont données à la fois dans notre pensée, doivent être consubstantielles. Essayez de réduire à sa plus simple expression votre affirmation de la table, elle impliquera toujours la négation de la non-table, et ainsi l'être positif luimême semble en lin de compte se réduire à une fonction de l'intelligence, exactement comme la négation. L'idéalisme est donc démontré, tandis que le réalisme est inconcevable.
En ce qui me concerne, je n'ai rien à objecter à l'idéalisme; c'est une hypothèse que de fortes considérations rendent plausible et dont les difficultés peuvent chaque jour se dissiper grâce à de nouvelles distinctions et à de nouvelles découvertes. Mais je m'élève contre l'emploi de procédés de démonstration préparés à l'avance et qui prétendent suppléer à une longue et patiente induction. Car la vérité est que nos affirmations et nos négations ne sauraient être mises sur le même pied et sont rien moins que consubstantielles. Une affirmation a pour objet une existence objective. Une négation a pour objet une affirmation, dont elle énonce la fausseté. La nature ne connaît point de prédicats négatifs ou faux. L'être réel n'émet point de fausses hypothèses qui appelleraient la contradiction. La seule négation que l'on puisse découvrir dans la nature est la négation de nos erreurs. Ceci montre assez clairement qu'une négation ne peut s'appliquer qu'à quelque chose de mental, puisque l'objet nié est toujours une fiction. La proposition : « la table n'est pas la chaise » suppose que son auteur a examiné mentalement la confusion possible de la table avec la chaise. Une affirmation au contraire peut s'appliquer aussi bien à un objet qui ne se rattache
pas aussi nécessairement à la pensée ; sa valeur dépend alors de considérations plus délicates.
Si l'idéalisme est vrai, une question importante a[)paraît aussitôt : la vérité de l'idéalisme impliquet-elle l'existence nécessaire d'une conscience infinie, une, omnisciente, ou se concilie-t-elle avec une république de consciences semi-indépendantes, unies par un fond commun de représentations, et dont chacune cependant posséderait une réserve privée qui échapperait à tout partage? Les deux hypothèses me semblent également concevables. Mais dans un cas comme dans l'autre, la contiguilé des représentations dans une même conscience constitue le principe d'unification de l'univers. Etre consciemment contiguë à une autre représentation, telle est la condition à laquelle chaque représentation doit se soumettre, sous peine d'être exclue de cet univers, et de former par ellemême un univers distinct. Mais ceci n'est qu'une condition dont les représentations participent ; elle laisse indécises leurs autres déterminations. De ce que la représentation h ne peut faire partie du même univers que a sans être voisine de a, s'ensuit-il que a possède, implique, ou nécessite 6, dans tous ses recoins, avec toutes ses propriétés et toutes ses dépendances? Une telle conclusion nous ramènerait une fois de plus au tout ou rien de Hegel, insatiable et absurde.
La logique de Hegel, en jonglant avec ses triades dénuées de sens, ne réussit pas à légitimer sa position. La seule contrainte évidente que les représentations exercent l'une sur l'autre consiste à se soumettre réciproquement aux conditions faute desquelles elles ne pourraient faire partie du même univers : conditions de continuité, de personnalité, d'espace et de temps. Mais ce que sera cet univers, nous ne pouvons le prévoir tant que nous ignorons les représen-
tations qui se sont soumises en fait à ces conditions exclusives. En résumé, la conception qui admet la contingence réelle et l'ambiguïté au nombre des caractères du monde réel, est une hypothèse parfaitement irréprochable. Ce n'est que dans un monde ainsi constitué que les jugements moraux peuvent prétendre à l'existence. Car le mal est ce qui occupe actuellement la place d'une chose qui aurait pu être, et le bien est ce qui devrait être absolument là où il ne se trouve absolument pas. Dans l'univers de Hegel, dans ce bloc absolu où les parties sont dépourvues de toute liberté de jeu, il n'y a place ni pour le bien ni pour le mal, mais pour une fatalité qui ramène tout au même niveau.
Mais je crains d'avoir fatigué le lecteur. La critique de la philosophie hégélienne a l'inconvénient d'employer des arguments qui, par leur son étrange et creux, paraissent aussi fantastiques que les erreurs qu'ils combattent. Une impression de mirage universel, d'irréalité spectrale, s'empare doucement de nous; nous sommes envahis par cette atmosphère de clair de lune qui est celle de l'hégélianisme même. Comment s'étonner alors qu'au lieu de convertir, nos paroles aient pour seul effet de réjouir et de charmer ceux qui ont déjà reçu le baptême de la confusion? A leurs yeux ravis, nous apparaissons tous comme des enfants de Hegel. De même que les catholiques romains se laissent persuader que nos arguments contre leur christianisme respirent inconsciemment le plus pur esprit catholique, de même l'hégélianisme sourit avec bienveillance à nos efforts et murmure doucement : « Lorsqu'ils volent vers moi, je leur fournis leurs ailes ».
Pour nous préserver d'une adoption aussi fâcheuse, je récapitulerai en quelques propositions les raisons pour lesquelles je ne suis pas hégélien :
1' Nous ne pouvons pas perdre une chose et la
conserver tout à la fois ; en d'autres termes, la seule contradiction réelle qui puisse exister entre les pensées se produit lorsque l'une est vraie et l'autre fausse. En pareil cas, l'une d'elles doit disparaître à jamais, et il n'est pas de « synthèse supérieure » en laquelle elles puissent revivre toutes les deux;
2° Un abîme ne peut jouer le rôle d'un pont; autrement dit, une pure négation ne peut être pour la pensée l'instrument d'une avance positive;
3° Les continua constitués par le temps, l'espace et le moi, sont des ponts, parce qu'ils n'admettent aucune discontinuité;
4° Mais ils ne recouvrent que partiellement les abîmes qui séparent les qualités représentées;
5° Ces ponts partiels permettent cependant aux qualités de participer à un univers commun ;
6° Les autres caractères de ces qualités constituent des faits séparés;
7° Mais la même qualité apparaît à différents moments du temps et en différents points de l'espace. L'identité générique que révèle une qualité partout où on la découvre contribue ainsi par la suite à rendre moins cahoteuse la route de la connaissance;
8° Mais ces cahots subsistent entièrement si l'on veut passer d'une certaine qualité à une qualité différente. Chacune d'elles, par rapport à l'autre, est un être absolument séparé et contingent;
9° Le jugement moral peut nous conduire à postuler l'irréductibilité des contingences de ce monde;
10° Des éléments mutuellement contingents ne sont pas en conflit tant qu'ils participent des continua du temps, de l'espace, etc., — la participation étant exactement l'opposé du conflit. Ils n'entrent en lutte que si, en tant que possibilités mutuellement exclusives, ils se disputent la possession d'une même partie du temps, de l'espace ou du moi;
11° L'existence de conflits de ce genre, irréduc-
tibles pour l'intelligence, et qui engendrent un excès du possible sur l'actuel, n'est qu'une hypothèse, mais une hypothèse vraisemblable. Aucune philosophie ne devrait émettre de prétentions plus hautes.
APPEiNDICE
Depuis la publication de cet article, diverses observations personnelles sur les effets du protoxyde d'azote, — suggérées par la lecture d'un pamphlet de Benjamin-Paul Blood*, — m'ont permis de comprendre mieux que jamais la force et la faiblesse de l'hégélianisme^. Je vous engage tous vivement à répéter l'expérience, qui est à la fois courte et suffisamment inoffensive si l'on emploie du gaz pur. Les effets varieront sans doute suivant les individus, comme ils varient chez le même individu à des moments différents, mais on relèvera probablement dans tous les cas une ressemblance générique. Les expériences que j'ai faites, et toutes celles dont j'ai entendu parler, ont surtout provoqué une intensité extraordinaire de vision métaphysique. La vérité s'éclaire jusque dans ses régions les plus profondes, d'une évidence presque aveuglante. L'esprit aperçoit toutes les relations logiques de l'être avec une subtilité et une rapidité apparentes sans exemple dans la conscience normale. Lorsque l'ivresse a disparu, la vision s'efface et le sujet ne regarde plus que d'un œil distrait des mots et des phrases sans suite, comme on regarde un sommet de neige incolore que n'illuminent plus les reflets du soleil couchant, ou la cendre grise laissée par un tison éteint.
Le sentiment de réconciliation qui caractérise la période « larmoyante » de l'ivresse alcoolique, — période qui semble ridicule au simple spectateur, mais dont l'atlraii subjectif explique suffisamment la tentation qui s'attache à ce vice, — est parfaitement connu. Le centre et la périphérie des choses paraissent marcher de concert. Le moi et ses objets, le mien et le tien sont un. C'est un effet de ce genre, mais mille fois plus accentué, que le gaz produisit sur moi ; et son premier résultat
1. The Anaesthetic Bevelation and the Gist of Philosophy, Amsterdam, New- York, 1874.
2. Comparez l'Expérience religieuse, chap. X, p. 329-330 de la Iraduclion irançaise. (Trad.)
fut d'éveiller en mon esprit, avec une incroyable force, la conviction que l'ht^gélianisme était vrai, après tout, et que mes croyances antérieures les plus profondes se trouvaient fausses. Toute idée ou toute représentation qui surgissait en moi était saisie par le. même forceps logique, et servait à illustrer la mémo vérité; et cette vérité voulait que chaque opposition aperçue parmi les choses quelles qu'elles fussent, s'évanouît en une unité supérieure qui l'expliquât; que toutes les prétendues contradictions se réduisissent à des différences; que toutes les différences ne se distinguassent que par le degré; que tous les degrés fussent d'une mOme espèce; qu'une continuité ininterrompue fût essentielle à l'être; et que nous nous trouvassions littéralement au sein d'un infini sans pouvoir mieux faire que percevoir son existence. L'homogène devenant ainsi la base de tout, comment un désaccord eût-il été possible? Le désaccord suppose un objet de rivalité, et, dans un monde où l'apanage de chacune des parties est identique, les différences s'éteignent. Depuis les contradictions les plus brutales jusqu'à la diversité la plus délicate du discours, les différences s'évaporent; oui et non s'accordent tout au moins en ce qu'ils constituent également des assertions ; nier une proposition n'est qu'une autre manière de parler de la même chose, puisque la contradiction ne peut surgir qu'à propos d'un même objet. Toutes les opinions deviennent ainsi synonymes, elles sont identiques. Mais la même phrase accentuée différemment en forme deux; et ici encore la différence et la non-différence s'unissent.
On ne saurait exprimer le caractère torrentiel de cette identification des contraires, telle qu'elle envahit l'esprit dans cette expérience. Durant cette intoxication j'ai écrit ou dicté des pages entières qui, pour le lecteur sobre, ressemblent à un radotage dénué de sens, mais qui, au moment où elles furent transcrites, brûlaient encore du feu d'une rationalité infinie. Dieu et le démon, le bien et le mal, la vie et la mort, le moi et le toi, la sobriété et l'ivresse, la matière et la forme, le noir et le blanc, la quantité et la qualité, le frémissement de l'extase et le frisson de la terreur, le rejet et l'absorption, l'inspiration et l'expiration, le destin et la raison, la grandeur et la petitesse, la largeur et la prcjfondeur, le plaisant et le grave, le tragique et le comique, et mille autres contrastes, flgurent en ces pages, empreints de la même monotonie. L'esprit apercevait comment chaque terme appartenait à son contraire, par une transition instantanée qu'il effectuait lui-même et qui, perpétuelle et éternelle, constituait le nunc sta7is de la vie. L'idée de l'enveloppement mutuel des parties sous la simple forme d'un jugement d'opposition, tel que : « Rien — si ce n'est », t rien de
plus — sauf », « rien d'autre — pourvu que », engendrait un ravissement théorique qui allait jusqu'au parfait délire. Et finalement, lorsque apparaissaient lentement des idées définies susceptibles d'être misés en œuvre, l'esprit dépassait la phase purement formelle de la reconnaissance de l'uniformité dans l'identité, et se mettait à opposer un même mot à lui-même par le moyen d'une accentuation différente, ou par la suppression du préfixe. Permettez-moi de transcrire ici quelques-unes de ces phrases :
Qu'est-ce que se méprendre sinon une manière de prendre?
Qu'est-ce que le dégoût sinon une sorte de goût?
Toute chose peut devenir objet de critique : comment critiquer s'il n'existe quelque chose à critiquer ?
Accord — Désaccord !
Emotion — Motion !
Disparaître de quelque chose — Disparaître (purement et simplement).
Réconciliation des contraires : sobriété, ivresse, tout est identique !
Le bien et le mal réconciliés dans le rire I
Elle s'échappe, elle s'échappe !
Mais —
Quelle chose s'échappe ? QUELLE CHOSE ?
/hcohérence, cohérence — tout cela est identique.
Le langage ne traduit rien, parce que le langage est autre.
Et elle disparaît ! Et elle est infinie ! ET elle est infinie !
Si elle ne fuyait pas, pourquoi tenteriez-vous de la retenir ?
N'apercevez-vous pas la différence, n'apercevez-vous pas l'identité?
Toujours des contraires qui s'unissent !
Le même moi qui vous dit décrire et de ne pas écrire !
Extrême — extrême, extrême ! Dans l'extensif que contient « extrême » est contenu ïextrême degré de l'îwtensif.
Quelque chose, et autre chose 1
Intoxication, et état différent de l'intoxication.
Toute tentative d'amélioration, — toute tentative d'altération, est —
Elle disparait à jamais à mesure que nous avançons.
Il y a une réconciliation !
Réconciliation — Conciliation !
Réconciliation des deux extrêmes !
Tout cela semble insensé, et tout cela est plein de sens !
La pensée plus profonde que la parole — !
Ecole de médecine, école de théologie, école ! ECOLE ! oh. Dieu!
De toutes ces sentences, la moins incohérente et la plus dis-
lincte semble avoir élé celle-ci : « Il n'y a d'autres différences que des différences de degré entre différents degrés de différence et de non-différence. »
Cette phrase possède bien le son hégélien, puisqu'elle constitue en fait une régulière « négation se rapportant à elle-même en tant qu'elle-même » (sich als sich auf sich selbst beiiehende Negativitât). Et les vrais hégéliens surtout (uberkaupt) sauront lire entre les lignes et comprendre en tout cas quelles possibilités d'extases cognitives pouvaient émaner de ces lambeaux de pensée lorsqu'ils possédaient leur vigueur. Mais en dépit de la considération que j'aurais acquise aux yeux de quelques-uns, je n'ai pas voulu m'aventurer à imprimer ici ce qui eût été trop fin pour la foule.
Mais voici le revers de la médaille. Quel principe d'unité se cache sous cette pluie monotone d'exemples? Bien que je ne l'aie pas aperçu au premier abord, j'ai compris bientôt qu'il résidait, dans chaque cas, dans le genre abstrait dont les deux termes en conflit constituaient des espèces opposées. Autrement dit, bien que le flot de Vémotion ontologique fût entièrement hégélien, le fondement de cette émotion se ramenait simplement à ce principe vieux comme le monde suivant lequel les choses sont identiques dans la mesure exacte où elles sont identiques, où elles participent d'une nature commune : et c'est ce principe précisément que Hegel foule aux pieds. En même temps, le ravissement inhérent à l'aperception d'un processus infini, prenait la forme (tandis que l'esprit concevait la nature de cet infini) du sentiment d'un destin terrible et inéluctable, destin si immense qu'il défiait tous nos efforts finis, et qu'à sa lumière tous les événements paraissaient indifférents. Cette révolution intérieure qui me faisait passer du ravissement à l'horreur, est peut-être la plus forte émotion que j'aie expérimentée; et je ne puis y voir que le résultat normal et inévitable de l'ivresse suffisamment prolongée. Un fatalisme pessimiste, une impression toujours plus profonde d'impuissance et d'indifférence, l'union de l'intelligible et de l'absurde, non point dans une synthèse supérieure, mais dans ce fait que choisir l'un équivaut à choisir l'autre, telle fut la conclusion d'une révélation qui débutait avec tant d'éclat.
Même lorsque le processus s'arrête à mi-chemin, le lecteur remarquera, par les phrases que j'ai citées, combien de fois il semble s'égarer. Quelque chose « disparaît », « échappe »; et le sentiment de connaissance se transforme en une impression intense de perplexité, d'énigme, de confusion, d'étonnement. Je ne connais pas de sensation plus singulière que cet effarement où l'on ne s'effare de rien que de cet effarement même.
Il me semble y voir une causa sui, où « l'esprit devient son propre objet ».
Je conclus de là que la simultanéité des choses dans un monde commun, la loi de participation dont j'ai tant parlé, peuvent, lorsqu'elles sont perçues, engendrer une puissante émotion; que Hegel était si particulièrement sensible à cette émotion, qu'il a consacré sa vie à la satisfaire sans s'attarder à de trop grands scrupules sur le choix des moyens; que Vindifférentisme constitue la véritable issue de toute conception du monde qui lui donne pour essence l'infinité et la continuité, et que l'altitude pessimiste ou optimiste dépend simplement de l'état subjectif du moment; finalement, que l'identification des contradictoires, loin de constituer, comme le croit Hegel, un processus au développement spontané, est en réalité un processus qui tend à se détruire lui-même, qui passe du moins abstrait au plus abstrait, et qui aboutit, soit à un éclat de rire lorsqu'il atteint le néant ultime, soit à un sentiment de vertigineuse stupéfaction, lorsqu'il se trouve en présence d'un infini inintelligible.
« Le résidu non classé, me disait dernièrement un savant de mes amis, constitue toujours le champ le plus vaste des découvertes nouvelles. » Tout autour des résultats acquis et réguliers de chaque science, l'on voit toujours flotter comme un nuage de poussière où s'abritent les observations exceptionnelles, les menus événements irréguliers ou rares qu'il est plus aisé d'ignorer que d'accueillir. L'idéal de chaque science consisterait en un système de vérités clos et complet. C'est d'ailleurs une forme que plus d'une revêt aux yeux de ses disciples passifs, et par laquelle elle les séduit. Chacune d'elles semble offrir un chef de classification définitive à tout phénomène appartenant à une espèce qu'elle prétend envelopper; et l'imagination humaine eèt si loin d'être libre à cet égard que, lorsqu'elle a constitué et s'est assimilé un système cohérent et organisé, tout autre lui paraît inconcevable. Qu'il s'agisse du tout ou des parties, aucune alternative ne semble possible. Par suite, un phénomène qui échappe à celte classification est considéré comme une absurdité paradoxale et tenu pour faux. Supposez en outre — ce qui se produit fréquemment — que le phénomène soit rapporté indirectement ou d'une manière vague, qu'il soit présenté comme une chose merveilleuse ou singulière, on le néglige ou on le nie avec la conscience scientifique la
plus sincère. Seuls les hommes de génie se sentent tourmentés et fascinés par ces exceptions qui demeurent en suspens, et n'ont point de répit tant qu'ils ne les ont point expliquées. Les Galilée, les Galvani, les Fresnel, les Purkinje, les Darwin, ont toujours été troublés par des choses insignifiantes. Pour renouveler la science, il faut observer avec persistance les phénomènes irréguliers. Et les nouvelles formules qui prévalent alors s'appuient souvent plus fortement sur les exceptions que sur ce que l'on supposait être les règles.
Parmi les résidus non classés, il n'est guère de phénomènes que la science ait traités avec plus de mépris que ceux que l'on groupe généralement sous le nom de mystiques. La physiologie prétend les ignorer. La psychologie orthodoxe leur tourne le dos. La médecine les chasse; tout au plus, si elle est en veine d'anecdotes, cite-t-elle quelques-uns d'entre eux au nombre des « effets de l'imagination », — véritable formule de congé dont le sens demeure imprécis. Et pendant ce temps, les phénomènes subsistent, planant sur toute l'étendue de l'histoire. Ouvrez celle-ci à n'importe quelle page : vous les trouverez relatés sous les noms de divination, inspiration, possession démoniaque, apparitions, transe, extases, guérisons miraculeuses, envoûtements, maléfices. On prétend que les phénomènes de « médiumnité » ont été découverts à Rochester (New-York) et que le magnétisme animal est dû à Mesmer; mais consultez l'histoire officielle, les mémoires personnels, les documents légaux, les récits populaires, les livres d'anecdotes, et vous verrez qu'en tout temps ce genre de faits a été relaté avec autant d'abondance que de nos jours. Nous autres qui avons été élevés dans les universités et qui suivons exclusivement le mouvement de la culture cosmopolite, nous tombons plus d'une fois sur quelque journal établi depuis longtemps ou sur quelque auteur
fécond de notre pays, dont les noms sont ignorés de notre cercle, mais qui comptent des milliers de lecteurs. Nous constatons toujours avec une certaine surprise qu'une masse d'êtres humains ne se contentent pas de vivre et de nous ignorer, nous et nos dieux, mais qu'ils lisent, écrivent et pensent à l'heure actuelle sans la moindre notion de nos canons et de nos autorités. Or un public tout aussi considérable conserve et transmet de génération en génération les traditions et les pratiques de l'occultisme; mais la science académique se soucie aussi peu de leurs croyances et de leurs opinions que vous vous intéressez, aimable lecteur, à l'opinion de ceux qui lisent Waverley.
11 n'est donné à aucun type d'intelligence de discerner la vérité totale. Quelque chose échappe toujours au plus doué d'entre nous, non point accidentellement, mais systématiquement, en vertu de notre tournure d'esprit. L'intelligence scientifique et académique et l'intelligence féminine et mystique se méfient de leurs découvertes réciproques, de même que chacune d'elles fuit le tempérament et l'attitude de l'autre. Les faits n'ont de valeur que pour ceux qui les observent avec une véritable affinité mentale. Dès qu'ils sont indiscutablement démontrés et admis, l'esprit académique et critique est de beaucoup le plus apte à les interpréter et à les discuter; car passer de la spéculation mystique à la spéculation scientifique équivaut assurément à passer de l'aliénation à la raison; mais d'autre part, s'il est quelque chose que l'histoire de l'humanité démontre, c'est l'extrême lenteur avec laquelle l'esprit critique et académique ordinaire reconnaît l'existence de faits qui se présentent à l'état sauvage, que n'abrite aucun toit ni aucun pigeonnier, ou qui menacent de briser les systèmes établis. En psychologie, en physiologie, en médecine, partout où un débat a mis aux prises
les mystiques et les savants, les premiers ont généralement démontré l'exactitude des faits qu'ils avançaient, mais les seconds conservaient l'avantage au point de vue des théories. L'exemple le plus récent et le plus flagrant que l'on puisse citer en cette matière est celui du « magnétisme animal », dont les faits ont été écartés obstinément comme mensongers par la science médicale et académique du monde entier, jusqu'au moment où l'on découvrit, pour les expliquer, la théorie non mystique de la « suggestion hypnotique » ; à ce moment-là, on s'aperçut que ces faits étaient si communs et même si dangereux, que des lois pénales spéciales durent être édictées à l'effet d'en réserver la production aux personnes munies de diplômes médicaux. C'est ainsi que les stigmates, les phénomènes d'invulnérabilité, les guérisons instantanées, les discours inspirés et les possessions démoniaques, dont le souvenir était enfoui jusqu'à hier sur un rayon caché de nos bibliothèques, et qui figuraient parmi les « superstitions », revêtent aujourd'hui le nom tout nouveau de cas d' « hystéro-épilepsie », sous lequel on les publie, on les observe à nouveau, et on les rapporte avec une avidité peut-être trop crédule. Quelque répugnance que l'on éprouve à employer le style mystique en matière philosophique, on ne peut nier qu'il s'accorde avec un certain genre d'expérience phénoménale. L'auteur de ces pages a été amené à cette constatation au cours de ces dernières années et il accorde aujourd'hui que quiconque prête attention aux phénomènes chers aux mystiques, mais soumet ses observations à des principes scientifiques, se trouve en excellente posture pour venir en aide à la philosophie. Il faut bien augurer de ce qu'en divers pays de savants esprits adoptent les mêmes conclusions. La Société des Recherches psychiques, dont l'action s'étend en Angleterre et en Amérique, a permis au domaine de la science et à celui de l'occulte
de se rencontrer. J'estime que cette société, si limité que soit son rôle, contribuera dans une mesure importante à l'organisation de la connaissance humaine; c'est pourquoi il m'est agréable de communiquer brièvement au lecteur ignorant les résultats de ses travaux.
Si l'on en croit les journaux ou les légendes des salons, la faiblesse mentale et la crédulité absurde constitueraient le lien de sympathie qui unit les membres de la Société, et la maladie du miracle serait son principe dynamique. 11 suffit cependant de jeter un €Oup d'œil sur le nom de ses adhérents pour infirmer cette conception. Elle a pour président le professeur Sidgwick^, connu par ailleurs comme l'esprit critique et sceptique le plus incorrigible et le plus exaspéré de toute l'Angleterre. Ses deux vice-présidents, dont on connaît le caractère obstiné, sont Arthur Balfour et le professeur J. P. Langley, secrétaire de la Smithsonian Institution. Parmi ses collaborateurs actifs, on peut citer des hommes tels que le professeur Lodge, ï'éminent physicien anglais, et le professeur Richet, l'éminent physiologiste français; et la liste de ses membres comprend bien d'autres personnes dont les capacités scientifiques sont universellement appréciées. En fait, si l'on me demandait d'indiquer un journal scientifique où les sources d'erreurs possibles fussent contrôlées de la manière la plus scrupuleuse, je citerais vraisemblablement les procès-verbaux de la Société des Recherches psychiques. Les articles de physiologie que publient communément d'autres organes professionnels révèlent un niveau bien moins élevé de conscience critique. En effet, la rigueur des canons d'évidence appliqués il y a quelques années à l'appréciation des témoignages de certains médiums
1. Cet article a été écrit en 1891; depuis cette époque, les fonctions de président ont été remplies par M. Balfour, par l'auteur de ces lignes et par le professeur William Crookes.
a été jusqu'à provoquer des dissidences au sein de la Société.
La S. P. R*. — nom que nous adopterons pour plus de commodité — fut fondée, en 1882, par un certain nombre de gentlemen au premier rang desquels on peut placer les professeurs Sidgwick,W. Barrett, Balfour Stewart, MM. R. H. Hutton, Hensleigh Wedgwood, Edmund Gurney, et F. M. H. Myers. Ils poursuivaient un double objet : constituer en système les expériences relatives aux sujets hypnotiques, aux médiums, aux clairvoyants et autres; recueillir, d'autre part, les faits d'évidence concernant les apparitions, les maisons hantées et les phénomènes similaires rapportés incidemment et qui, en raison de leur caractère fugitif, échappent à un contrôle sérieux. Dans son discours d'ouverture, le professeur Sidgwick remarquait avec insistance que la division de l'opinion publique sur toutes ces matières constituait pour la science un véritable scandale : l'opinion des professeurs, en effet, se résumait en un dédain absolu fondé sur des raisons a priori, tandis qu'une aveugle crédulité demeurait généralement l'apanage de ceux qui prétendaient observer les faits à leur source.
Semblable à un bureau météorologique, la Société a accumulé les renseignements relatifs à de véritables météores, tels que les apparitions et autres phénomènes du même ordre. Son œuvre est immense, sans que l'on puisse affirmer cependant qu'elle ait entièrement satisfait les espérances de ses fondateurs. Deux raisons peuvent expliquer l'insuffisance de ses résultats : tout d'abord, les clairvoyants et les autres sujets qui consentent à se prêter à ces expériences sont en petit nombre; ensuite, les travaux dont ils sont l'objet nécessitent beaucoup de temps et ne sont poursuivis qu'à des intervalles irréguliers par des