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CHAPITRE II La vie vaut-elle d'être vécue

Lorsqu'apparut,il y a quelque quinze ans, le volume de M.Mallockquiporte ce titre, la plupart des journaux répondirent facétieusement que « le sujet intéressé est seul juge de la question». Je n'ai point l'intention de vous apporter ici une solution amusante. Je puiserai le thème de cet essai dans ces paroles de Shakespeare : « je ne viens plus ici pour vous faire rire; voici maintenant des choses d'aspect grave et sévère; tristes, altières et émouvantes, pleines de majesté et de douleur»*.

Au plus profond de notre cœur est un recoin caché qu'agite tristement le mystère ultime de l'être, et j'aimerais vous arracher au charme superficiel de l'existence et vous rendre sourds, au moins pour quelques instants, à tout le bourdonnement, le fourmillement et le frémissement des maigres intérêts et des faibles émotions qui forment le tissu de l'activité consciente ordinaire. Sans autre préambule, je vous demande donc de venir à moi et de faire violence à votre nature, afin de diriger votre attention sur les notes. graves de la vie. Cherchons ensemble parmi les profondeurs solitaires, et examinons

l. Prologue d'Henri VIII. (Trad.)

un moment les réponses que nous croirons découvrir dans les derniers replis, dans les retraites les plus secrètes des choses.

Pour un grand nombre de personnes, la question de la valeur de la vie est résolue par un tempérament optimiste qui les rend incapables de croire à l'existence réelle du mal. Les œuvres de notre cher et vieux Walt Whitman constituent le manuel fondamental de celte sorte d'optimisme. La pure joie de vivre est si grande chez cet auteur qu'elle abolit la possibilité de toute autre espèce de sensation :

Respirer l'air, quelles délices !

Parler, se promener, saisir un objet...

Être le Dieu incroyable que je suis !...

Univers merveilleux dans ses moindres molécules !

Essence spirituelle des choses !

Je chante le soleil lorsqu'il resplendit et lorsqu'il disparait,

Je vibre devant la vie et la beauté de la terre et de ce qu'elle

Je chante l'harmonie de la création à travers les âges [produit,

Je chante la lin inûnie des choses.

Je proclame que la splendeur continue puisque la nature con-

J'entonne des louanges d'une voix enthousiaste. [tinue.

Car je n'aperçois point la moindre imperfection dans l'Univers,

Et je ne vois ni cause ni effet que je puisse déplorer.

Et de même Rousseau, lorsqu'il rappelle les neuf années qu'il a passées à Annecy, ne trouve rien à exprimer que son bonheur :

Comment dire ce qui n'était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment môme? Je me levais avec le soleil et j'étais heureux; je me promenais et j'étais heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout: il n'était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant*.

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