L.\ VIE VAUT-ELLE o'ÈTBE VÉCUE ? fiÔ
Si un tel état d'esprit pouvait durer, si de tels tempéraments étaient universels, mon discours serait inutile; aucun philosophe ne chercherait à prouver par le raisonnement que la vie vaille d'être vécue, puisque les faits plaideraient d'eux-mêmes en faveur de cette affirmation; le problème disparaîtrait par l'évanouissement de la question plus que par la découverte d'une solution. Mais nous ne sommes point magiciens, et nous ne saurions empêcher les manifestations du pessimisme naturel de côtoyer dans l'existence celles de l'optimisme naturel et de s'opposer à elles comme une vivante réfutation. Dans ce que l'on appelle la « folie circulaire », les phases de mélancolie succèdent aux phases de manie sans aucune cause extérieure apparente; et chez une même personne, la vie semblera un jour incarner la splendeur et le lendemain la tristesse. Pour reprendre la plaisanterie à laquelle j'ai fait allusion, « le sujet intéressé est seul juge de la question ». La constitution mal équilibrée de Rousseau subit, aux approches de la vieillesse, l'action des mauvais jours; elle le livre sans défense à l'ennui, et aux sombres illusions du soupçon et de la crainte.
Certains hommes semblent, dès leur naissance, avoir été lancés en ce monde avec une âme aussi incapable d'éprouver du bonheur que l'était Walt Whitman d'éprouver de la tristesse. Tel a été l'exquis Leopardi. Tel est encore notre contemporain James Thomson, dont le pathétique ouvrage La Cité de la Auit terrible, doit à ses accents trop douloureux et trop sincères de n'avoir point acquis, en dépit de véritables beautés littéraires, toute la renommée qu'il mérite. Je citerai un passage où le poète décrit une assemblée de fidèles réunis la nuit dans une sombre cathédrale et attentifs à la voix d'un prédicateur :
56 LA VOLONTÉ UE CROinE
Compagnons d'une vie triste mais courte, s'écriait-il,
Sachez que peu d'années nous séparent de la délivrance;
EfTorrnns-novis de supporter ces heures d'aniinisse:
Mais si vous vouh-z échapper à votre existence misérable,
Sachez qu'il dépend de vous d'en fixer le terme.
Sans crainte que le réveil ne succède à la mort.
Le son de cette voix qui vibrait comme un orgue
Retentissait à travers les voûtes pour aller se perdre au loin,
Ces accents émus qui pn^chaient l'allégresse
Etaient tristes et tendres comme un chant de requiem.
El la sombre assemblée demeurait immobile, [le terme.
Comme si elle méditait ce suprême conseil : à vous d'en fixer
Et peut-être attendait-elle une autre parole.
Lorsque, tel l'éclair dans le ciel obscur,
Jaillit ce cri lamentable et perçant :
L'homme a dit vrai, hélas, l'homme a dit vrai.
Au delà de la tombe il n'est point de vie personnelle,
Dieu n'est point; le destin ne connaît ni colère ni pitié;
Où trouverais-je ici la consolation que j'implore?
La vie m'a-t-elle réservé quelqu'une de ses chances?
L'éclat du progrès intellectuel,
La douceur du foyer et de la famille,
Les plaisirs sociaux et leur grâce bienfaisante,
Le charme des univers créés par l'art,
La splendeur des univers créés par la nature
Et illuminés par l'imagination enflammée,
Le bien-être que procure le sentiment de l'existence et de la
L'enfance insouciante et l'ardente jeunesse, [santé,
L'adolescence sévère recherchant la fortune,
La vieillesse sereine qu'accompagne la longue expérience
Toutes les sublimes prérogatives de l'homme, [passée,
Les souvenirs historiques des temps anciens, ■>
La découverte patiente du vaste plan de la nature.
Parmi la succession des phénomènes et leurs changements
Aucune de ces chances n'a lui pour moi [incessants
Aucune ne luira jamais !
Je n'aperçois qu'un passé morne et muet,
Je ne prévois qu'un avenir vide,
A cette voix vibrante personne ne répondait,
Car la parole recule devant une douleur inexprimable;
Puis enfin de sa chaire, les yeux humides et la tête penchée,
Le prédicateur laissa tomber ces mots :
Mon frère, mes pauvres frères, il en est ainsi,