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CHAPITRE IV

I. — LA VOLITION, SES TROIS MOMENTS, ET LES LOIS D'ASSOCIATION SYSTÉMATIQUE ET D’INHIBITION SYSTÉ- MATIQUE.

§ i. — La préparation de Lacté volontaire, ses conditions.

L’acte de volonté est toujours préparé par l’insuffisance de l’automatisme ou le conflit des tendances, souvent à la fois, par les deux causes qui ne se distinguent pas toujours bien nettement l’une de l’autre. L’activité sous une ou plusieurs de ses formes est arrêtée, troublée. Nous avons à choisir entre deux partis et nous ne savons lequel prendre, ou bien nous n’avons qu’un parti à prendre mais nous ne pouvons nous y décider spontanément et par simple entraînement. Il se produit alors une série de phénomènes complexes qui, lorsque l’évolution s’accomplit régulièrement, aboutit à un acte de volonté.

L’acte de volonté a normalement trois phases lorsqu’il se produit surtout sous sa forme la plus nette et la plus caractéristique. Ces trois phases sont : la délibération, la décision et l’exécution.

C est la seconde, la décision, qui est la plus essentielle, la première n’en est guère qu’une préparation et la dernière qu’une conséquence. Mais plus la première est écourtée, plus l’acte se rapproche de l’automatisme et quant à la troisième, son absence ou sa faiblesse fait douter de la réalité ou du sérieux de la décision.

Parfois la décision n’arrive pas à se produire. L’esprit en reste à la délibération, ou même il la commence à peine. C’est ce qui caractérise la faiblesse de volonté. Tenons-nous-en au cas normal, celui où l’adaptation se produit d’une manière appréciable et où la volonté aboutit sinon complètement, au moins assez bien.

Pour préparer l’acte de volonté, il ne suffit pas, en général, d’une défectuosité latente de l’adaptation ou d’un conflit caché des tendances. 11 faut que 1 ' i n suffisance se manifeste et que le conflit éclate. 11 faut aussi que l’homme soit poussé — ce qui est naturel — à mettre un terme à cet état. L’état qui va amener la production de l’acte de volonté, surtout sous ses formes les plus net tes, est un état de désarroi et de trouble, accompagné du besoin ressenti de l’ordre et de l’harmonie. Encore est-il bon que ce désarroi ne soit pas trop considérable et que l’urgence de l’harmonie ne soit pas absolue. Chacun sait que, lorsque l’on est trop pressé de prendre un parti, ou bien on ne peut arriver à rien, on ne peut ni délibérer, ni décider, ni agir, ou bien on décide sans délibérer, ou plutôt on agit sans décider, impulsivement, automatiquement, par le simple effet d’une tendance qui, se trouvant la plus forte par un

accident quelconque, l’emporte momentanément sans qu’il y ait eu réflexion et acte réel de volonté.

Toutes les observations et toutes les analyses qui précèdent nous amènent à celle conclusion que l’acte de volonté se produit sous la pression d’un désir, d’une tendance ou d’un groupe de tendances qui ne parvient pas à se satisfaire aisément. Son activité arretée donne lieu à des quantités de faits psychiques divers, phénomènes affectifs 1 ou intellectuels. L’acte de volonté viendra souvent à la suite de ces phénomènes. Soit que la tendance ne puisse pas aboutir parce qu’elle n’est pas encore assez organisée ou qu’elle ne puisse triompher de la résistance que d’autres lui opposent, le phénomène est à peu près le même. Toujours nous voyons le processus automatique et parfois inconscient s’interrompre et une sorte d’effervescence morale se produire, un peu comme une inflammation suit la lésion qui blesse notre organisme et contribue à la réparer. Si je respire paisiblement, je n’y prends pas garde, et si je me trouve dans une salle où l’air se vicie trop, au bout d’un moment, je sors presque automatiquement sous la simple pression du besoin de respirer, mais si des raisons assez puissantes me retiennent ou si la sortie n’est pas facile, les impressions de gêne vont se manifester de plus en plus. Parallèlement, d’autres impressions affectives, les sentiments qui me font rester s’accentueront, en même temps que naî-

i. J’ai montré ailleurs que l’arrêt des tendances était une condition de la production d’un fait affectif (émotion, sentiment, etc.). Il est pour des raisons analogues une condition do l’acte de volonté.

Iront continuellement de nouvelles idées relatives aux raisons que j’ai de sortir ou de rester. Les phénomènes psychiques pullulent autour de la tendance à respirer et cela est très différent de ce qui se passe d’ordinaire, cette tendance se satisfaisant normalement sans volonté et même sans conscience. La situation peut se prolonger ainsi et le trouble s’accroître jusqu’au moment où j’aurai pris une décision. Dans tous les cas où la volonté se produit, nous avons un pareil trouble plus ou moins accentué.

§ 2. — La délibération.

C’est alors que la délibération commence. La durée en est extrêmement variable. Tantôt elles est presque supprimée, et l’acte volontaire se distingue à peine de l’acte automatique ou de l’acte simplement suggéré. Tantôt au contraire elle dure des années sans pouvoir aboutir à la décision, et parfois même elle n’aboutit jamais, se prolonge indéfiniment. Sous une forme ou sous une autre elle constitue une partie importante de l’acte de volonté proprement dit.

La délibération est la mise en rapport avec le moi, l’épreuve, avant le choix décisif, des tendances qui aspirent à se satisfaire et à diriger l’activité, des idées qui viennent contrôler ces tendances, en montrent les avantages et les inconvénients, des impressions, des sentiments qui accompagnent naturellement ces idées et l’activité entravée ou commençante de ces tendances, des tendances secondaires avec leur cor-

l’acte de volonté

tège nouveau d’idées et d’impressions qui viennent appuyer les unes ou combattre les autres.

Pour pouvoir apprécier tous les motifs, il faut d’abord qu’ils existent et se manisfestent. Quelquesun préexistent au conflit. La tendance à respirer se manifeste et est sentie, dans l’exemple choisi plus haut, avant que la délibération ne commence. Mais il n’en est pas toujours ainsi, et il arrive que certains motifs se forment peu à peu, ou tout au moins se précisent et se compliquent par la réflexion. 11 ne faut pas se représenter les motifs comme des choses toutes faites que l’esprit regarderait ainsi qu’un acheteur examine les marchandises que le marchand lui présente. Ils sont continuellement en train de se transformer, d’évoluer, ils sont évoqués souvent sous une nouvelle forme en même temps qu’ils sont examinés et l’examen que nous en faisons les transforme, les rend différents d’eux-mêmes, c’est-à-dire en évoque de nouveaux. Alors même qu’ils restent intrinsèquement à peu près les mêmes, les idées qu’ils éveillent, les sentiments qu’ils excitent diffèrent. Ils se modifient continuellement, et comme nous ne pouvons guère séparer le motif des idées qu’il éveille et de l’impression qu’il fait sur nous on peut dire que la transformation des motifs est toute la délibération. Et, en effet, il s’agit toujours d’arriver à faire triompher l’un d’eux, de le rendre plus fort que les autres, dominateur au moins momentané de l’esprit.

L’évocation des motifs est déjà le commencement de leur essai et de leur comparaison, car on ne peut guère évoquer un motif quelconque que par des associations et avec des associations d’idées et de senti-

ments qui sont déjà un essai. En tout cas, une fois le motif évoqué, l’essai se poursuit, c’est-à-dire que le motif est mis en relation avec le moi, avec les diverses tendances. Nous essayons un motif en l’adoptant provisoirement, et en le contrôlant par la réaction de nos idées et de nos désirs. Sans lui donner la prépondérance réelle, nous le supposons prépondérant, et nous nous rendons compte, d’une manière plus ou moins précise et qui laissera plus ou moins de traces, de l’effet qu’il produit ainsi.

En prenant comme il faut le faire tout d’abord pour avoir une idée des faits aussi nette que possible, un cas où la délibération est marquée et longue, nous voyons très clairement cette évocation des motifs. Si un homme doit prendre une décision importante, et s’il est de caractère réfléchi, il aura soin de chercher toutes les raisons qui peuvent venir appuyer ou contrarier le projet dont il s’occupe. S’il doit penser au choix d’une profession pour ses enfants par exemple, et diriger dans un* sens ou dans un autre leur éducation, il tâchera de se renseigner sur les avantages et les inconvénients de chaque profession acceptable, il se rappellera divers faits indiquant les aptitudes ou les goûts de l’enfant, il instituera au besoin diverses expériences, l’interrogera directement, fera appel à l’observation des autres, demandera, s'il le juge utile, leur avis, tiendra compte de leurs remarques, etc. Pour chaque acte de volonté un peu important la même phase d’information se représente. Tous ces renseignements cherchés, ce sont autant de motifs qu’on évoque, que l’on construit patiemment et dont on achèvera ensuite l’examen.

l’acte de volonté

Si révocation est déjà une appréciation, inversement l’appréciation est encore une évocation ou une transformation des motifs. Un motif que l’on juge bon ou faible ne reste pas absolument le même, le jugement porté sur lui accroît encore ou diminue sa force et son inllucnce, et le met en rapport dans l’esprit avec d’autres phénomènes, il l’associe avec certains faits, le dissocie d’avec quelques autres. Sa nature change ainsi continuellement.

L’appréciation se fait par le contact, par l’établissement de rapports variables selon les cas entre les faits nouveaux qui constituent les motifs invoqués, et les idées, les tendances anciennes, les habitudes de l’esprit. Souvent les motifs que nous allons apprécier existaient déjà dans l’esprit, au moins en germe et sous une forme plus ou moins développée, mais ils n’avaient pas été mis en contact les uns avec les autres, ni, les uns et les autres, avec les tendances qui constituent notre moi organisé. Souvent l’on n’entrevoit pas la portée et les conséquences de tout ce qu’on sait, de tout ce qu’on pense, de tout ce qu’on sent. C’est le cas habituel. La délibération a précisément pour but et pour effet, en la supposant sous sa forme la plus développée, de faire ressortir toutes ces conséquences mal connues. En évoquant les motifs, en fixant notre attention sur eux, nous les amenons à tenter de s’associer avec l’ensemble de nos croyances et de nos désirs. Par cette opération les harmonies méconnues ou les discordances encore cachées se révèlent. Les motifs se développent spontanément et aussi sous notre influence personnelle, ils se précisent et se complètent, et leur Paul h an, 2e édit. 4

appréciation en devient d’autant plus nette et plus solide.

Les différents partis à prendre qui sc posent ainsi successivement devant le moi comprennent en général une synthèse d'idées et d'impressions qui tend à se développer et à s’imposer à l’esprit en se complétant par l’adjonction au noyau primitif des éléments qui amèneront son triomphe définitif et son acceptation, son installation dans notre personnalité. Si je délibère pour savoir si j’irai chasser demain avec des amis, ou si je resterai à travailler, la partie de plaisir qu’on me propose se présente sous la forme d’une synthèse d’idées, d'images, d’impressions, de sentiments (idée et impression du plaisir de la chasse, de la marche au grand air, de la rencontre avec des amis, etc. tout cela comprenant mille détails divers, qui se présentent à l’esprit avec une vivacité variable) et cette synthèse tend à s’organiser complètement, à fixer l’orientation du moi, à annuler les désirs qui s’opposent à elle, à déterminer dans un sens précis la série de mes actes.

Et l’autre projet est constitué de même par une synthèse différente qui agit de semblable manière. Ici c’est l’idée du travail en train, des raisons que j’ai de ne pas l’interrompre (Il est pressé, j’aurai plus de peine à m’y remettre après une journée perdue, on est bien chez soi à travailler dans une pièce chauffée, etc.).

Dans les cas les plus marqués, la volonté ne se constitue pas en une seule fois, surtout si la décision à prendre est grave. Chacun des systèmes qui se proposent est contrôlé plusieurs lois, aucun ne fixe

l’acte de volonté

l’esprit à une première épreuve, et tous sont successivement rejetés pour un nouvel examen. Parfois la lutte s’établit surtout entre chaque système et sa négation, le projet est provisoirement accepté et provisoirement nié. Son acceptation éventuelle soulève généralement toutes les objections qu’il est susceptible de provoquer. C’est quand on se représente un acte à accomplir, un parti à prendre que les raisons de ne pas agir dans le sens indiqué par lui arrivent à l’esprit. Le projet représenté tend à se faire accepter complètement, mais comme toujours quelques-uns de nos désirs, quelques-unes de nos idées sont froissées par lui, il se produit irrésistiblement quelque réaction. Et, dans la délibération, cette réaction — qui sera peutêtre vaincue plus tard — est encore assez forte pour arrêter momentanément l’envahissement de l’esprit par le système d’idées et d’actes qui se propose à lui.

Mais souvent cette réaction entraîne la représentation d'un projet opposé au premier. Les désirs, les tendances, les idées excités par le premier, et surtout ceux qui sont froissés par lui, en réagissant ne tendent pas seulement, en bien des cas, à le repousser, ils tendent aussi à en susciter un autre qui ne les froisse pas, ou cjui les satisfasse mieux. Si l’on me propose une partie d’écarté et si ce jeu m’ennuie, cette proposition peut provoquer en moi soit l’idée de refuser simplement, soit l’idée de travailler ou d’aller me promener, soit l’idée de jouer à un jeu qui me plaise davantage. Quand il s’agit de choses habituelles et peu importantes, la réponse se fait à peu près automatiquement, mais, dans le cas contraire, les actions

et les réactions que nous venons d’analyser se poursuivent et se compliquent. Les projets suscités par réaction, en tentant, eux aussi, de se développer, suscitent à leur tour, par une réaction inverse de la première, le premier projet ou bien ils font apparaître des projets encore différents, et l’opération se poursuit d’après les mêmes procédés et avec des oscillations plus ou moins nombreuses et plus ou moins fortes.

Le moi doit intervenir pour éprouver ainsi, accepter ou rejeter provisoirement tous les systèmes qui s’offrent J>our diriger son activité. La réflexion, l’attention, l’examen volontaire et instinctif, la critique sont les procédés de son action, ils consistent tous essentiellement dans le processus que nous venons d’indiquer et s’y ramènent sans exception. Réfléchir, c’est arrêter l’impulsion pour permettre aux tendances habituelles, aux idées acquises d’entrer en contact avec elle et de l’éprouver, pour lui permettre aussi bien de se développer, de donner ou de laisser entrevoir toutes ses conséquences tout en l’empêchant d’aboutir à l’acte et à la fixation définitive de l’esprit. Porter son attention sur une résolution à prendre c’est encore se mettre dans les conditions voulues pour que les idées, les images, les sentiments qui la représentent se développent librement. Critiquer, juger, c’est établir, entre l’état nouveau et les habitudes prises par le caractère et l’intelligence, les rapports que nous avons étudiés et qui seront selon le cas une harmonie ou une lutte suscitant une réaction, rapports que constateront la critique faite par l’esprit et le jugement qu’il portera .

I, ACTE DE VOLONTE

§ 3. — Délibération et décision.

La délibération varie beaucoup d’importance et de durée selon les actes et selon les individus. Elle est une sorte de lutte, de tournoi où divers systèmes psychiques essayent tour à tour de conquérir et de se soumettre la personnalité. L’issue de la lutte ne peut pas toujours être prévue. Tantôt il semble que l’un d’eux va l’emporter, fixer l’orientation de l’esprit, et, un moment après, c’est un autre qui paraît triompher. Quelquefois même la lutte paraît terminée, quand elle n’est- que suspendue. Lne sorte de résolution provisoire s’est formée, puis les désirs vaincus se réveillent, reprennent le combat. Il y a une ébauche de volition complète, de décision qui n’a pu se constituer définitivement. Il arrive très souvent, et chacun en aura sans doute observé des exemples, que l’on croit être arrivé au repos de la décision et qu’un revirement dont la cause n’est pas toujours appréciable vient remettre tout en question et prolonger la phase de délibération.

Quoi qu’il en soit, quand l’acte de volonté est complet, elle doit nécessairement avoir une fin. C’est la décision qui la termine et la remplace.

Alors, plus ou moins visiblement, plus ou moins brusquement, l’orientation générale de l’esprit se modifie. La décision se fait, c’est-à-dir.c que l’inhibition qui empêchait jusqu’ici la nouvelle tendance d’aboutir a disparu et que la systématisation de l’esprit est laite par cette tendance et selon cette tendance.

La décision se manifeste par deux traits essentiels: la systématisation dans le sens de la nouvelle tendance des éléments psychiques qui restent en activité et l’inhibition des éléments qui s’opposaient à elle et ne pouvaient s’accorder avec sa domination. Ces deux faits n’ont rien d’absolu. Ils sont généralement incomplets, mais ils sont très marqués cependant et constituent le fond même de la phase de la volition que nous examinons à présent.

Yoici l’analyse que j’ai donnée ailleurs de la systématisation dans la décision. Je crois pouvoir la reproduire après vingt ans, sans y rien changer. « Pendant quelque temps les dernières tendances dont l’activité s’est manifestée ont essayé le nouvel état qui tend à s’imposer, mais l’activité est restée assez faible, au moment de la décision, brusquement, une orientation nouvelle s’établit dans l’esprit, une coordination particulière apparaît, les tendances dont l’intervention n’est plus utile, ou qui ne pourraient s’accorder avec le nouvel état, retournent à l’état latent. Je suis quelque temps indécis entre sortir ou bien rester à travailler, j’hésite, les divers avantages de l’un ou l’autre parti se présentent à mon esprit, des tendances diverses s’éveillent en moi et essayent de s’harmoniser avec la représentation de l’un et de l’autre système d’actes à accomplir. Il s’établit une sorte de lutte plus ou moins vive, puis, tout d’un coup, et bien souvent sans que la conscience du fait soit très nette, on se trouve avoir fait son choix, un des termes de l’alternative s’est imposé .à l’esprit, ou a été accepté par lui, une des tendances ou un système de tendances a vaincu ; aussitôt les autres tendances disparaissent ou

l’acte de volonté

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retournent au second plan, et les éléments psychiques en activité se trouvent tous associés selon le mode voulu pour l’exécution de l’acte décidé. A. l’essai, à l’éveil partiel de tout un groupe de tendances, a succédé la coordination, selon un certain mode, de tous les phénomènes actuels ou de presque tous. Si j ai décidé de sortir, tous mes actes se dirigent vers cet acte, je me lève, je prends mon chapeau, etc. ; si je reste, — à part peut-être quelques regrets, protestation des tendances évincées, — toutes mes pensées viennent converger vers le travail que j’ai à faire, je prends ma plume, je consulte des livres, j’écris. Dans les deux cas, après un tâtonnement, après que les diverses tendances qui constituent le moi se sont manifestées assez pour permettre un choix qui convienne à la personnalité, l’orientation se forme d’une manière brusque, en général, et les phénomènes psychiques se trouvent associés dans un système déterminé.

« Nous retrouvons ici le jeu des éléments psychiques, mais nous trouvons aussi le fonctionnement général de la personnalité. Chaque tendance, chaque désir, chaque croyance a lutté, a combattu pour ellemême, seulement le moi, l’ensemble des tendances déjà organisées, est intervenu et un équilibre s’est établi, la force de l’un des éléments qui luttaient s’est mieux accordée que la force de l’autre avec notre organisation mentale et l’orientation de l’esprit s’est établie par la mise en activité de tendances, d’idées, de sentiments, convergeant tous vers le même but1. »

Et voici comment j’analysais également l’inhibition:

i. L’activité mentale, p. 171-173

« Tant que la délibération dure, des tendances opposées naissent, se développent, disparaissent presque sans qu une coordination définitive se dégage, puis brusquement cette coordination définitive se fait, l'orientation de l’esprit change, les phénomènes se sont classés, et ce fait qui est caractérisé d’un côté par une association systématique que nous avons déjà examinée, est caractérisé aussi par une inhibition. Les phénomènes qui ne peuvent trouver leur place dans la nouvelle forme de l’esprit disparaissent, le moi change en quelque sorte, en ce sens que les tendances en activité qui le composent ne sont plus tout à fait les mêmes. Si, par exemple, je me décide à faire un voyage, il y a, au moment où je prends mon parti, inhibition plus ou moins complète des tendances qui m’auraient poussé à rester chez moi. En général on oublie momentanément les raisons qui ont fait hésiter, les sentiments qui ont longtemps contesté, combattu la décision prise. Sans doute, ces sentiments, ces idées peuvent se manifester encore, mais elles sont au second plan, elles déterminent des regrets sourds, des impressions pénibles de divers genres, mais elles ne luttent plus, c’està-dire que certaines de leurs associations sont rompues. Quand on a décidé de faire une chose, on peut éprouver quelquefois des regrets, on pense qu’on aurait pu agir autrement, mais on ne se représente plus l’autre terme de l’alternative comme étant actuellement possible, on ne se le représente que sous forme de proposition verbale, et à moins que la délibération recommence, ce qui arrive parfois, les idées et les sentiments qui peuvent persister encore et qui sont opposés à la décision semblent sur un autre plan, ils forment pour

l’acte r>E VOLONTÉ

ainsi dire, partie d’une autre moi, on sent que quelque chose les empêche d’arriver à la pleine conscience et de jouer un rôle actif dans l’esprit. On a, si j’en crois mon expérience propre, un sentiment très net de ce genre d’arrêt quand il vient à cesser ou bien quand il s’est produit, et que l’on compare les deux états. Je me représente une chose que je sais ne pas devoir arriver, par exemple que demain, je partirai pour l’Italie, je puis penser aux préparatifs à faire, je puis rêver aux agréments du voyage, etc., je puis désirer, je puis me représenter même assez vivement certaines choses, mais quoi que je fasse, je sens que tout cela n’est pas sérieux, que cette activité est arrêtée, qu’elle ne peut pas avoir de suite et je me suis d’autant mieux rendu compte de cet arrêt, qu’il m’est arrivé comme à tout le monde, je pense, de commencer par rêver à des choses qui me paraissaient impossibles, que je me représentais pourtant comme réelles et qui ensuite devenaient possibles et étaient l’objet d’une volition ou d’une série de volitions. La différence entre les deux états est très marquée. De même, quand j’ai pris une décision qui contrarie certains de mes goûts, je puis penser que je ne l’ai pas prise, je puis me représenter moi-même n’ayant pas pris cette résolution, et n’ayant pas à faire ce qui me contrarie, mais je n’en sens pas moins que cette décision est prise, qu’elle s’accomplira, que mon esprit est orienté d une certaine manière, accordé sur un certain ton, et que sans que je m’en mêle davantage, l’acte suivra, et, désormais, presque automatiquement ; les tendances contrariées sont inhibées en tant qu elles tendraient à détruire cette organisation, à déterminer des séries

d’actes autres que ceux que mon esprit a décidément choisis et qui ont été l’objet d’un acte de volonté. En un mot, elles ont perdu le pouvoir de diriger au moins à certains égards, l’organisme, elles sont, pour un temps, impuissantes à s’associer les phénomènes d'activité musculaire qui s’harmoniseraient avec elles ’. »

§ 4- — La décision , créée par le moi, le transforme.

Cette systématisation nouvelle et les inhibitions qui l’accompagnent, qui la complètent, constituent en somme une transformation du moi.

L'esprit crée la volition, cela ressort de tout ce qui précède, la volonté est une invention analogue à l’invention intellectuelle et s’oppose comme celle-ci à la routine et à l’imitation, mais il est aussi vrai de dire que la volonté crée l’esprit. En effet l’esprit, après la volition, une fois la décision prise, n’est plus ce qu’il était avant. Le changement accompli peut être plus ou moins considérable, mais il est proportionnel à l’importance de la volition. Une volition insignifiante n’entraîne que des transformations insignifiantes, une volition considérable nous change d’une manière notable. César avant et après le passage du Rubicon, le Jean Yaljean de IIugo après l’épreuve de la « tempête sous un crâne » et la décision prise de révéler son identité pour éviter la condamnation d’un innocent, ne sont plus les mêmes hommes qu’auparavant. Sans doute ce qu’ils sont maintenant, ils l’étaient

i. L’activité mentale, p. 2()2-2<j4-

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déjà en germe, mais ils étaient peut-être en germe bien d’autres hommes également. Une circonstance peu importante aurait suffi peut-être pour aiguiller dans un autre sens le développement de leur personnalité, ou, au moins, pour enrayer ce développement dans une certaine mesure. Après la décision prise, le changement d’orientation est une chose acquise, ou le développement s’est affirmé, rendu nécessaire. Et plus l’acte de volonté aura été volontaire, c’est-à-dire plus il différera de l’activité automatique et de l’activité suggérée, plus la transformation sera considérable, caiTétat nouveau différera proportionnellement davantage de l’état ancien. Un homme jusque-là honnête et qui commet une bassesse, n’a pas seulement accompli une mauvaise action, il a avili sa personnalité. Si au contraire il se décide volontairement à une action héroïque, il se grandit. Dans les deux cas, il a inauguré un automatisme nouveau, préparé, si peu que ce soit, une routine supérieure, il a étroitement associé à ses tendances essentielles, à sonmoi, des idées, des sentiments, des actes qui auparavant lui étaient étrangers, plus ou moins extérieurs.

L’association systématique nouvelle, qui constitue la volition avec les inhibitions qu’elle provoque, organise en effet l’esprit, elle est elle-même une organisation nouvelle, tout au moins un commencement d’organisation. La nouveauté est un de ses caractères et, d’autre part, son acceptation par le moi est une qualité essentielle sans laquelle il n’y aurait pas de volition. 11 est nécessaire qu’elle s’incorpore au moi, qu’elle s’organise avec lui. Ce caractère de nouveauté, et cette entrée dans la personnalité donnent

la mesure de la transformation du moi par la volition.

§ 5. — La décision comme transformation du moi.

Cette transformation est tout à fait analogue à tout un ensemble de phénomènes que j’ai signalés ailleurs dans le processus d’une invention intellectuelle, dans la genèse d’un roman, d'un poème. Ici aussi chaque pas en avant, chaque invention nouvelle fixe et serre la trame de l’esprit. La prédétermination n’est généralement pas régulière et l’on ne peut, dire à l’avance, pour peu que J on ignore quelqu’un des hasards intérieurs et extérieurs qui doivent se produire, quelle est la nature précise de l’œuvre qui va s’accomplir. Mais une première invention restreint déjà le champ des possibilités, et chaque nouvelle invention en rétrécit encore l’étendue. Une idée littéraire peut devenir, je suppose, un drame, un roman, un étude. Une fois le choix fait, bien des possibilités disparaissent. Le choix d’un ouvrage, d’un groupe de personnages pour héros en fait disparaître encore d’autres, car des personnages différents auraient pu aussi bien, peut-être, incarner l’idée principale. Et ainsi de suite, chaque pas en avant, chaque invention nouvelle précise de plus en plus la voie à suivre en transformant l’œuvre commencée de façon à diriger toujours avec plus de netteté les transformations futures.

L’homme se fait lui-même, selon sa nature et selon les circonstances, comme le poète fait son

poème et le romancier son récit. Lorsqu’il accomplit un acte de volonté, et que sous la pression de ses désirs, et l’influence des circonstances, il choisit tel ou tel parti plutôt que tel ou tel autre, il se transforme lui-même, mais aussi il se fixe, et il se ferme toujours une part de l’horizon. L’homme qui a pris une profession lorsqu’il pouvait choisir entre plusieurs, renonce à tout ce qu’il aurait pu être en choisissant les autres. De même que celui qui se marie renonce aux mariages qu’il ne fait pas et qui auraient orienté autrement sa vie, développé peut-être dans un autre sens sa personnalité. On peut dire, à ce point de vue, que tout développement est une restriction croissante des virtualités de l’être. Même un enrichissement de la personnalité est toujours, si l’on y regarde bien, un appauvrissement de l’idéal, une diminution du champ où peut s’exercer noire activité.

À chaque nouvel acte de volonté, l’homme se transforme ainsi et se développe, comme se développe un roman à chaque nouvelle invention du romancier. Si chaque volition ferme un certain nombre de voies encore ouvertes, elle montre aussi les ressources les accidents, les bifurcations de celle ou 1 on s est engagé. La décision, une fois prise, aura des conséquences multiples et compliquées, qui mettront l’individu en demeure de choisir encore plusieurs fois par des volitions nouvelles entre les partis qui se présentent, de se fermer encore et de s ouvrir des voies comme il l’a déjà fait. Choisir une profession c’est se mettre dans l’obligation d’acquérir une routine nouvelle, et, pour. cela, de Paulhan, ac édit. 5

choisir les moyens de l’acquérir. Si l'on veut être professeur, je suppose on aura le choix entre un certain nombre de formes d’enseignement. On pourra hésiter entre les lettres et la grammaire, la philosophie ou l’histoire, la physique ou les mathématiques. Puis il faudra choisir entre les moyens d’arriver an professorat, en passant soit par l’Ecole normale, soit par la Sorbonne, soit par une Faculté de province, puis on pourra avoir à choisir un poste, puis il faudra se décider à faire une thèse, à rechercher une chaire de Faculté, se résigner à rester dans un lycée de province, ou tâcher d’arriver à Paris. La chaîne ne finit jamais et chacun de ses anneaux est un poids de plus. Chacune des décisions que l’on prend successivement a toujours quelque chose d’irrévocable, alors même que plus tard, ce qui n’est pas la règle, elle serait effacée, dans la mesure du possible, par une décision contraire. Et chacune d’entre elles développe l’esprit dans un certain sens et le transforme directement ou indirectement, par sa réalité seule d’abord, et ensuite par ses innombrables conséquences. L’état d’esprit d’un élève de l’Ecole normale n’est pas celui d’un élève de la Sorbonne, l’état d’esprit d’un professeur de Faculté n’est pas celui d’un professeur de lycée, etc. L’homme est une sorte d’œuvre d’art qui s’invente elle-même à mesure qu elle se fait, et qui d’ailleurs, dans la plupart des cas, n’arrive qu’à la médiocrité, sinon à la laideur. Comme le roman est une vie possible et virtuelle, .la vie est une sorte de roman réalisé par son auteur même, jusqu’à son dénouement par la mort et même plus loin. Les volontés de nos ancêtres

l’acte de volonté

exercent encore, en effet, leur influence sur nous, elle contribuent à nous former et à restreindre devant nous le champ des transformations possibles en nous aidant à réaliser quelques-unes de celles qui restent réalisables, et les nôtres pèseront ainsi jusqu’à la fin des siècles sur la tête de nos descendants.

§6. — Formes différentes de la décision.

La décision, comme la délibération, peut prendre des formes assez différentes selon les cas. Parfois elle arrive presque sans trouble et sans heurt. L’examen des motifs a suffi pour donner à l'un d’eux une prépondérance à peu près incontestée. Les autres ont été affaiblis par la délibération, ils ont contrarié les idées et les goûts de la personnalité. Un seul s’est trouvé fortifié, il s’est adapté à l’organisation psychologique et il l’a adoptée à lui, il a été jugé le meilleur.

Dans ces cas-là, la décision tranche à peine sur le cours habituel de la vie et ne se détache que faiblement sur l’activité automatique ou suggérée. De cette volilion pâle, effacée, jusqu’à la décision très nette et qui change brusquement l’orientation de la personnalité, on trouve tous les degrés et ces degrés correspondent aux proportions variables de l’automatisme et de la volonté proprement dite dans notre activité.

Les autres caractères de la décision et scs conséquences varient corrélativement, la transformation de la personnalité, l’inhibition des désirs évincés, sont plus ou moins marqués selon que la volition s éloigne plus ou moins de l’activité spontanée ou suggérée.

§ 7. — L'exécution.

L’exécution est la conséquence logique de la décision. Elle est un élément de l’acte de volonté, mais non un élément aussi essentiel que la délibération et que la décision. L’acte de volonté ne se distingue pas aussi nettement de l’automatisme et delà suggestion par l’exécution que par ses deux premières phases.

On peut même dire que dans l’exécution l’automatisme reprend le dessus. Je veux dire que l’activité de l’esprit redevient automatique, mais cet automatisme est subordonné à l’acte de volonté, à la décision et il vient la corroborer.

Que l’on considère, en effet, ce que c’est que l’exécution, et l’on verra, ou qu’elle est entièrement automatique, ou suggérée, ou qu’elle comprend de nouveaux actes de volonté avec délibération et décision.

Une fois que j’ai décidé de sortir de chez moi, je suppose, le reste s’ensuit à peu près spontanément. La décision prise, l’esprit est naturellement orienté vers l’acte, l’état mental dominant tend selon la loi de l’association systématique, et selon la loi de l’inhibition systématique, à susciter les idées, les impressions, les images, les actes qui s’accordent avec lui, c’est-à-dire qui le complètent, à refouler les autres ou à les empêcher de se produire. La décision a précisément mis l’esprit dans la situation la plus favorable pour que la tendance puisse aboutir spontanément à l’acte et développer toutes ses conséquences. Alors les idées, les images, les déterminations spon-

l’acte de volonté

tanées qui, pour suivre le même exemple, se rattachent à l’acte de sortir, le préparent ou le composent, sont successivement et spontanément évoqués. Sans presque y penser, sans nouvel acte de volonté, je passe mon pardessus, je mets mon chapeau, je regarde le temps pour savoir si je dois prendre un parapluie, j’ouvre la porte, je la referme et je descends mon escalier. Une fois la décision prise, tous ces phénomènes s’ensuivent automatiquement comme sa conséquence logique et, je peux le dire, comme sa conclusion organique.

Mais les choses ne se passent pas toujours aussi simplement. Il arrive que l’automatisme, encore ici soit insuffisant. Si j’ai décidé d’écrire un article, par exemple, sur un sujet, pour lequel je suis déjà à peu près documenté et préparé, l’exécution ne s’ensuit pas aussi aisément que si j’ai décidé de faire une promenade. Sans doute nous retrouvons encore ici une grande part d’activité automatique. Prendre du papier, un encrier, tremper une plume dans l’encre, cela va sans difficulté et sans volition spéciale, mais ce n’est là qu’une faible partie de l’exécution. Je serai probablement arrêté plusieurs fois et amené à faire encore de véritables actes de volonté, pour choisir entre tel et tel ordre des matières, entre telle et telle conclusion, pour savoir si je dois développer de préférence telle partie du sujet. Tout cela n’est pas évidemment purement intellectuel. Il y a là des choix a laire et des voûtions s’imposent. Il se peut aussi que, ayant décidé, par exemple, de faire une excursion a tel endroit, j’aie de plus à exercer ma volonté pour le choix de l’heure, des moyens de transport, des coin-

pagnons de voyage, de l’itinéraire, de bien des détails qui ne sont pas absolument imposés par la volition primitive.

L’exécution est en ces cas un véritable développement de l’état primitif, analogue encore au développement, d’une invention intellectuelle qui s’effectue par une série d’opérations analogues à celle qui Ta inaugurée. Comme une invention se complète parune série d’inventions1, une volition s’exécute au moyen d’une série d’autres voûtions. Bien souvent, une fois que nous avons pris une décision, pour peu qu’elle soit importante et compliquée, il nous faut encore de temps en temps vouloir des moyens que l’automatisme seul ou même avec l’aide de l’activité suggérée resterait impuissant à réaliser.

§4- — L’exécution est un signe de la décision.

On peut dire d’ailleurs que l’exécution ainsi comprise est une suite, un développement delà volition, plutôt qu’elle n’en est un élément; l’acte de volonté peut être considéré comme virtuellement complet aussitôt la décision prise. La décision à elle seule est en un sens la véritable « exécution » puisque c’est elle qui transforme l’esprit. Elle est au moins l’acte initial et décisif de l’exécution. Supposons que, une fois la décision prise, nous venions à mourir subitement, à être frappé de paralysie, à être mis, pour une raison quelconque, dans 1 impossibilité d’agir, nous n’en aurons pas moins « voulu ».

i. Voir à ce propos ma Psychologie de l’invention.

l’acte de volonté

Nous serons, moralement, aussi bien responsables de notre décision, à la supposer sérieuse, que si nous avions eu le temps et la possibilité de l’exécuter. L’exécution complète un système d’idées et de désirs déjà constitué. C’est la décision qui est le germe dont le reste doit sortir logiquement par un développement plus ou moins accidenté et sur lequel vont souvent se greffer des voûtions nouvelles avec leur suite logique.

Ainsi la délibération est surtout une préparation et l’exécution un complément de l’acte de volonté. Ce qui constitue la partie essentielle de cet acte c’est la décision même. Seulement l’exécution est aussi un signe de l’existence réelle ou tout au moins de la qualité de la décision sur laquelle on pourrait parfois hésiter.

La volonté, en effet, a ses illusions, comme toute la vie consciente. Parfois on croit vouloir alors qu’on n’a qu’une faible velléité, un désir peu persistant dont la première circonstance qui se présentera va montrer la défaillance. La synthèse volitive est faible et reste instable, elle ne peut résister à sa réalisation. Cela se voit, par exemple, quand on a pris une résolution grave, pénible. Souvent les tendances que la décision a inhibées provisoirement, plus rudement froissées par l’exécution, se réveillent, se révoltent et déterminent un nouveau changement de l’orientation de l’esprit. Assez souvent un criminel s’arrête dans l’exécution d’un crime, un père ou une mère, après avoir résolu de châtier sévèrement leur enfant, s’arrêtent dans l'exécution de leur volonté, malgré toutes les belles assurances qu’ils s’étaient données à eux-mêmes. Ils se leurraient évidemment sur la nature et sur l’efficacité de leur décision.

C’est là un fait très fréquent. Si nous n’interrogeons pas avec soin notre propre expérience, il nous est bien difficile de savoir à quoi nous en tenir sur la solidité de notre vouloir, et généralement on préfère s’illusionner soi-même, si même on n’a pas besoin de tromper les autres. Une conscience qui n’est pas rigoureusement entraînée à l’examen scientifique voit dans l’esprit ce qu elle veut y voir. Constamment on se trompe sur ses idées, sur ses propres sentiments, sur ses voûtions mêmes et l’on prend pour des réalités solides de pâles images construites pour satisfaire à notre désir de nous estimer ou de nous admirer nous-mêmes, ou pour flatter nos préjugés moraux. Peu d’hommes veulent convenir, même avec eux-mêmes, de leurs bassesses et de leurs tares, et beaucoup aiment à se donner l’illusion de beaux sentiments absents et d’une volonté qu’ils ne formeront jamais sérieusement.

L’exécution, ici, est une assez bonne pierre de touche. Il ne faut pas non plus s’en exagérer la valeur : quelquefois elle est le résultat d'une sorte d’entraînement, elle ne pourrait plus se faire si l’on attendait un peu, si l'on laissait à l’esprit le temps de se reprendre. Mais enfin, elle indique toujours au moins un certain degré de sincérité et de force

dans la décision. Celui qui, après avoir délibéré et décrété, exécute réellement, celui-là a voulu. Peutêtre, s’il s’était laissé le temps de se reprendre avant d’agir aurait-il reculé et fût-il revenu à ses hésitations, mais enfin, même en ce cas, et en mettant les choses au pire, l’état d’âme qui a amené la décision et qui s’est ensuite objectivé dans l’acte, était bien un

i.’acte de volonté

ctat réel, et, dans une certaine mesure, l’expression réelle et sincère, au moins pour un moment, de la personnalité.

§ g. — Les rapports de 1 exécution avec l’inhibition et l'association systématique.

Il n’est pas besoin sans doute d’insister longuement, sur ce fait que l’exécution, comme la délibération et la décision est une application des grandes lois psychologiques de l’association systématique et de l’inhibition. Ce que nous avons dit de la décision pourrait suiïire à le montrer puisque la décision est déjà une exécution et que l’exécution est le développement systématique de la décision.

L’exécution, en effet, c’est d’une part, au point de vue de l’association systématique, un enchaînement d’iclées secondaires, de sentiments et d’actes en harmonie avec la décision, formant avec elle un système d’autant plus rigoureux et mieux enchaîné que l’exécution est moins imparfaite, assez serré en bien des cas, pour que l’ensemble de la décision et de l’exécution prenne un , caractère d’unité frappant et nous apparaisse comme une seule et même chose.

Au point de vue de l’inhibition systématique, l’exécution continue la décision, toutes les tendances qui avaient agité un moment l’esprit et cherché à le diriger, et qui ont été contrariées par la décision, momentanément ou définitivement inhibées, continuent à l'être pendant l’exécution si celles-ci se fait régulièrement. Mais il arrive, comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire, que l’exécution réveille ces tendances antagonistes, et que celles-ci repren-

nent la lutte. Elles n’étaient donc pas, en bien des cas, supprimées, mais simplement assoupies. Elles restaient virtuellement dans l’esprit, prêtes à se reconstituer dès que la faiblesse de celles qui l'avaient momen tanément emporté viendrait à le leur permettre.

Nous avons ainsi, semble-t-il une conception assez nette de l’acte de volonté avec ses trois phases, et ses rapports aux grandes lois de l’esprit dont il est une manifestation assez singulière. Nous avons vu ce qui le rapproche de l’automatisme et de l’activité suggérée et nous avons vu aussi ce qui l’en sépare et fait son originalité. Il nous faut, maintenant, pénétrer un peu plus avant dans les détails mêmes du phénomène, nous en comprendrons mieux la nature en voyant la place qu’y tient l’activité relativement indépendante des éléments psychiques dont nous avons surtout examiné jusqu’ici l’activité coordonnée et régulière et nous différencierons mieux encore la volonté de l’automatisme et de la suggestion h

i. On peut consulter pour la psychologie de la volonté: Fouillée, Psychologie des idées forces . tome II, livre vi ; Paris, Alcan, t 89.3 . — Maudsley, Physiologie de l’esprit , ch. vii. frad franç. de Herzen. Paris, Reinwald, 1879. — Ribot, Maladies de la Volonté. — Harald HotFding, Esquisse d’une psychologie fondée sur l’expérience, t r ad. française de M. L. Poitevin, ch. vu. Paris, Alcan, 1 900. — Janet (Pierre), Un cas d’aboulie et d’idées fixes, in Névroses et idées fixes, tome I. Paris, Alcan, 1898. — Spenccr(II .), Principes de Psychologie. Trad. franç. de Ribot ctEspinas, tome I, partie IV, ch. ix. Paris, Gcrmer-Baillière, 187/». — Taine (H.), De la volonté. Fragments inédits. Revue Philosophique. Novembre 1900. — Wundt (W.). Eléments de psychologie physiologique. Trad. franç. de E. Rouvier, tome 11, chap. xx et xxi, Paris, Alcan, 1886, etc.

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