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ET LES FAITS PSYCHIQUES EN GÉNÉRAL

§ i. — Les caractères de la synthèse volitive.

Nous venons de voir quelques-unes des conditions générales de la volonté et aussi quelques-uns des faits psychologiques qui ressemblent le plus à des volilions. Nous devons maintenant aborder l’acte de volonté lui-même, le décrire et l’analyser, en dégager, si nous pouvons, le mécanisme interne.

L’acte de volonté est une synthèse. Si je décide de sortir de chez moi pour aller voir un ami, je combine une grande quantité de représentations, d’idées, de sentiments avec des images de mouvements qui, une fois la synthèse effectuée, vont se transformer, au moment opportun, en mouvements réels, d’une manière généralement automatique. Quel que soit l’acte de volonté que nous considérions nous pouvons faire des constatations analogues. Il s’agit toujours cl’unir des idées et des sentiments à d’autres représentations. Il s’agit surtout de faire du nouvel ensemble ainsi fixé un élément dominateur de notre esprit et de notre organisme, c’est-

à-dire un élément actif. Nous pourrions faire la même combinaison et n’avoir comme résultat qu’une idée ou un désir dont le développement serait enravé. Je puis, par exemple, par l’opération indiquée plus haut, aboutir non à une volition, mais simplement à l’idée d’aller voir mon ami. La différence entre les deux cas est une différence de synthèse : des éléments absents de l’un des états viennent se joindre à l’autre : c’est-à-dire la suite logique des idées, des désirs et des images, l’activité réelle que tout état psychologique tend à provoquer mais qui est souvent arrêtée. Cette activité se résout, elle aussi, en tendances, en idées, en représentations et plus tard en sensations de mouvements. Enfin un des caractères de l’acte de volontaire, c'est son association intime avec le moi, avec la personnalité presque entière. Nous pouvons avoir des idées sans les accepter, des sentiments sans nous y abandonner, c’est dire que dans les cas de ce genre, il n’y a pas d’association systématique complète entre l’idée ou le sentiment et l’ensemble de la personnalité. La ^ personnalité, tout en acceptant provisoirement, sous bénéfice d’inventaire, pour ainsi dire, l’état de conscience, ne l’adopte pas complètement, elle ne le fait pas absolument sien, elle ne le laisse pas se développer, aboutir à ses conséquences logiques.

Nous pouvons avoir l’idée de croyances que nous ne partageons pas, nous pouvons comprendre, c’est-àdire éprouver à un degré faible, des sentiments que nous n’acceptons pas comme nôtres, que nous ne voudrions pas laisser se développer en nous. L’acte de volonté au contraire est par lui-même et essentiel-

lement l’acceptation bien plus nette par le moi d’un état d’âme auquel on laisse donner plus librement ses conséquences. Entre avoir l’idée, ou être tenté de com mettre un meurtre, et se décider à tuer, c’est là la différence essentielle.

$ 2. — Synthèse volitive et synthèse psychique en général.

Nous devons trouver dans ces caractères de la volition des moyens de la distinguer des autres faits psychiques. Cela n’est pas si aisé qu’on le pense communément ; tout au moins n’est-il pas inutile de montrer les ressemblances fondamendales qui rattachent la volonté à tous les autres éclats de l’esprit. Nous venons de voir qu’elle était parfois difficile à démêler d’avec l’automatisme, et d’avec l’activité suggérée, et en tous cas intimement mêlée à eux. Mais ses rapports avec tous les ordres de phénomènes psychiques doivent être aussi brièvement examinés.

Tout phénomène psychique est comme la volition, une synthèse d’éléments étroitement unis et systématisés, de plus tout phénomène psychique tend à susciter par association les autres phénomènes qui peuvent s’unir en lui en vue d’une lin commune. C’est la loi de Y association systématique' . Ln sentiment, comme l’amour par exemple, est un composé d’un très grand nombre d’impressions, d’idées et d’élé-

i. Pour l’c tude de la loi d’association systématique, voir l' Activité mentale et les éléments de l’esprit. Paris, Alcan, 1889.

ments inconscients, une synthèse d’innombrables cléments, et, il tend. constamment à susciter des phénomènes qui s’harmonisent avec lui (recherche de la personne aimée, lettres, vers, tendres propos, toute la gamme des caresses). En meme temps, conformément à la loi à' inhibition systématique, il tend à réprimer tout ce qui s’opposerait à lui (certaines idées, certains devoirs parfois, ou bien les soucis et les occupations ordinaires, la sympathie pour l’entreprise d’un rival, etc.). Ces deux grandes lois, nous en retrouverons l’application dans la volonté comme dans tous les autres phénomènes psychiques, et c’est un point que nous aurons tout à l’heure à examiner.

Ces ressemblances entre les volitions et les phénomènes psychiques quelconques sont moindres que celles qui rapprochaient la volonté de l’automatisme et de l’activité suggérée. Toutefois elles sont réelles et importantes. Il suffît, pour s’en rendre compte, de remarquer qu’il y a dans tout phénomène psychologique, quel qu’il soit, une part d’activité automatique et une part d’activité suggérée, ce qui implique cpi’il s’y trouve aussi quelque chose comme un rudiment d’activité volontaire.

On est trop habitué, en suivant d’anciens errements et malgré quelques tentatives récentes, à séparer l’activité (et la volonté cpii s’y rattache) de l’intelligence et de la sensibilité. Il faut se convaincre que c’est là une séparation tout à fait artificielle. L’intelligence et la sensibilité sont par elles-mêmes des activités. Si on les distingue de l’activité c’est surtout par une différence de point de vue. Nous considérons alors les phénomènes en eux-mêmes, fixés dans une

altitude qu’en réalité ils ne conservent jamais, car la vie de l’esprit, comme la vie du corps, est une transformation perpétuelle, et isolés, séparés de leurs causes et de leurs effets. Mais c’e.st là un procédé tout à fait artificiel. Notre esprit est dans une activité perpétuelle, et aucun fait ne s’y maintient sans changement. Dans toute idée, dans tout sentiment, il y a des réactions continuelles des éléments composants les uns sur les autres, et le fait lui-même, pris dans son ensemble, agit continuellement pour susciter d’autres idées, pour éveiller des sentiments, pour susciter des actes. Sans cesse nos idées se développent, se transforment, se résolvent et se reconstituent, sans cesse elles influent sur le reste de la vie mentale. De même nos sentiments, nos tendances, nos images. Et cette activité est dans une grande mesure instinctive et régulière quand elle se répète. Elle est aussi suggérée en ce sens que nos idées, nos sentiments, et leurs modes d’action sont toujours influencés par l’activité d’autrui. 11 n’y a pas un fait psychique qui ne relève de l’automatisme et de la suggestion. Ce n’est que par l’habitude et la routine, ce n’est aussi que par les rectifications continues que leur apportent nos relations avec d’autres personnes que nos idées et nos sentiments se précisent et se développent. Et ce que nous appelons « une idée » ou « une impression », ou « un sentiment », ce n’est jamais un tout fixe, c’est une réalité vivante et toujours changeante, où sans cesse quelques éléments sont remplacés par d’autres, où les uns s’effacent ou s’amoindrissent, pendant que les autres se développent, où toujours les rapports de ces éléments chan-

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<rent, ou de nouvelles synthèses partielles et de nouvelles décompositions s’opèrent sans cesse. On n’a qu’à examiner de ce point de vue la vie d’un sentiment à longue évolution, un amour durable, une amitié solide, une passion de collectionneur, par exemple, pour entrevoir combien de nuances variées, quelle vie profonde et diverse, quelle activité incessante recouvre le mot qui peut faire croire à l’existence d’une réalité uniforme et généralement fixée.

§ 3. — Il y a partout de la volonté dans l'esprit.

Toute cette activité n’est pas absolument automatique et suggérée. Sans doute bien des choses s’y répètent, sans doute tout phénomène y porte l’empreinte du milieu dans lequel il prend naissance. Mais on ne se répète jamais absolument soi-même et on ne répète jamais absolument les autres. La vie psychique est une chose trop compliquée pour que deux états puissent être identiques. C’est dire qu’il y a partout de l’invention, et partout quelque volonté, ou du moins, quelque rudiment, une sorte d’élément infinitésimal de volonté.

Partout, en effet, nous voyons s’accomplir ces combinaisons nouvelles, ces synthèses actives qui sont la caractéristique même de la volonté. En ce sens, il n’est pas une de nos idées, pas une de nos croyances, pas un de nos sentiments qui ne soit, on peut le dire, une invention si nous le considérons par rapport à ce qui le précède, et une volition si nous le considérons par rapport à l’activité qu’il

provoque et qu’il dirige eu nous. Il y a là, en effet, une masse de voûtions élémentaires, naissant et agissant continuellement et portant toujours la marque de notre propre personnalité.

Ceci nous permet de comprendre ce qu’il y a de vrai dans la théorie de la croyance volontaire qui a été très en faveur il y a quelques années. Adopter une croyance, cela ne se peut sans cette synthèse personnelle et active qui constitue la volonté. Il y a entre la croyance et l’idée à peu près le même rapport qu'entre le sentiment et l’acte. Toute idée tend à devenir une croyance, comme tout sentiment tend à devenir un acte, c’est-à-dire que l’un et l’autre tendent à se faire adopter par le moi, à lever les inhibitions qui s’exercent sur eux. L’idée acceptée comme vraie, c’est la croyance, le sentiment accepté comme guide de conduite, c’est la volition. L’analogie est très réelle et très profonde. On doit seulement généraliser. Gomme il suffit qu’un état se produise pour être accepté par le moi, pour qu’il fasse plus ou moins partie de notre personnalité, pour qu’il s’accorde en une certaine mesure avec elle et aussi pour qu’il ait désormais quelque influence sur le cours de nos pensées et de nos actes, il y a toujours dans l’apparition d’un phénomène quelconque quelque chose de personnel et quelque chose de volontaire. On peut dire en un sens que nous voulons toutes nos idées, tous nos sentiments, toutes nos impressions. M ais ce sont là, en quelque sorte, des voûtions élémentaires, partielles, ce n’est pas le moi tout entier qui le veut, ce sont plutôt quelques éléments du moi. Quand une idée naît en moi que

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je repousse comme fausse, quand je réprouve un sentiment que je m’efforce de combattre, il est bien vrai que quelque cliosc en moi a aouIu cette idée et ce sentiment, c’est-à-dire qu’ils ont été suscités, évoqués, créés par certaines de mes tendances, de mes idées antérieures. Comme tout se lient plus ou moins étroitement dans l’esprit, l’ensemble du moi en est quelque peu responsable. Mais cette solidarité des éléments du moi est très inégale. Ici l’ensemble de lu personnalité s’en est dégagé dans, une certaine mesure. Le moi n’accepte pas l’idée, le sentiment qui se sont produits en lui, et il peut s’efforcer de les rejeter, vouloir contre eux. Et c’est plutôt à l’action qui engage plus complètement l’ensemble de la personnalité que nous réservons le nom de volonté.

§ [\. — La synthèse volitive.

La volonté personnel se distinguera donc de celte sorte de volonté générale, éparse dans tout l’esprit un peu comme un régiment se distingue d’un individu. Elle est un fait analogue mais qui intéresse soit la personnalité entière, soit au moins une grande partie de la personnalité. Et la synthèse qu’elle forme a précisément pour éléments des phénomènes qui, à certains points de vue, en sont des ébauches et des germes. Elle synthétise des synthèses assez semblables à elle, des faits d’intelligence, des faits de sentiment, des représentations motrices*, des sensations de mouvement et d’autres perceptions va-

liées, des produits de l’automatisme et des produits de la suggestion. Mais précisément parce qu’ici le phénomène est plus grand, plus développé, plus important, les caractères en sont plus visibles, et l’étude des éléments devra sans doute plus à l’étude de l’ensemble que celle-ci ne lui devra.

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