‹ La volontéChapitre 15 sur 46 · I. Voir mon Activité mentale, ire partie · texte numérisé non relu

I. Voir mon Activité mentale, ire partie

le jeu se désorganisent ou ne sont pas encore formés, les éléments agissent par eux-mêmes, d’une manière individuelle etpourainsi dire égoïste, comme les soldats d'une armée privée de commandement, et on la discipline ne maintient plus les désirs partiliers de chacun. Aussi est-ce dans les cas de désorganisation par la ruine d’une grande affection, par la chute de croyances longtemps dominantes, par la démence progressive, etc., qu’on peut la remarquer, mais c’est aussi dans le cas où l’organisation supérieure commence à s’ébaucher, par exemple chez l’enfant, chez le savant qui tâtonne pour arriver à sa théorie, chez l’homme religieux qui a perdu sa foi primitive et qui cherche à la remplacer, chez l’esprit qui doit agir et que ses tendances ne peuvent décider aisément à l’acte. C’est dire que l’invention et que la volonté sont des faits où doit se manifester plus ou moins celle indépendance des éléments psychiques dont le rôle est si considérable dans la vie mentale. C’est une ressemblance de plus et qui dérive de celles que nous avons déjà reconnues entre elles. Je me suis occupé de l'invention dans un autre livre et j’ai tâché d’y montrer le rôle qu’y prenaient l’anarchie mentale, l’activité indépendante des éléments et le désordre mental qui en résulte. J’aurai des remarques analogues à faire ici sur la volonté.

§5». — L'activité indépendante des éléments à l'origine de l'acte de volonté et dans la délibération.

L’activité indépendante des éléments est un mode

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de fonctionnement de l'esprit tout à fait oppose à l’activité automatique. Sans cloute un élément psychique, une idée, un désir peut fonctionner automatiquement et d’une manière indépendante, mais ce queje veux dire, c’est que ses éléments à lui sont, en ce cas, rigoureusement enchaînés, subordonnés à son but général. Dans l’activité automatique, l’indépendance des éléments est en général réduite au minimum. Dans un réflexe, l’indépendance des éléments est à peu près nulle, dans l’instinct elle est encore extrêmement faible, les divers anneaux cpii composent un acte instinctif sont très fortement et rigoureusement enchaînés entre eux et aucun d’eux n’est mis indépendamment en activité, relié à d’autres chaînes qui ne se rattacheraient pas à la première. Au contraire quand nous rêvons ou quand nous délibérons, il existe en général plusieurs idées, plusieurs i mages, plusieurs tendances en présence dont chacune, prise à part, peut bien agir automatiquement mais qui ne s’unissent pas en un tout unifié et gardent une certaine individualité, une activité indépendante.

C’est ce qui se produit aussi quand nous avons à faire un acte de volonté. Alors, comme nous l’avons vu tout à l’heure, une synthèse spontanée des phénomènes psychiques ne peut s'opérer. C’est dire que les tendances qui sont actuellement en exercice agissent indépendamment (dans une certaine mesure, bien entendu), et même l’une contre l’autre, ne s’unissent pas en un tout unifié. Par exemple si j’hésite entre le travail et la promenade, les deux tendances qui correspondent aux deux partis à prendre agissent indépendamment l’une clc l’autre et même elles agissent

l’une contre l’autre et ne peuvent s’unir pour une fin commune. Chacune d’elles lutte pour la suprématie et cherche à reconstituer à sa façon l’unité de l’esprit. C’est cette unité que refera momentanément l’acte de volonté en subordonnant ou en annihilant pour un temps quelques-unes des tendances pendant qu’une autre dominera l’esprit et orientera dans un même sens toute son activité.

L’activité indépendante des phénomènes est donc une condition de l’acte de volonté, elle en marque le point de départ. Elle continue dans une certaine mesure, pendant la délibération.

La délibération, en effet, est un tâtonnement. Elle consiste en ce que les désirs opposés qui sont en jeu viennent essayer l’un après l’autre de s’harmoniser avec l’ensemble des tendances qui constitue le moi ou qui le représente d’une manière plus ou moins fidèle. En sorte que la délibération nous montre à la fois l’activité régulière et systématisée du moi qui choisit, examine et repousse les divers motifs, qui arrête et critique les divers désirs, et aussi l’activité indépendante des différents éléments en lutte qui viennent chacun se proposer et tâcher de s’harmoniser avec le moi aux dépens des autres. Et chaque désir agit encore d’une manière indépendante en évoquant les idées, les images, les impressions, les souvenirs qui peuvent le renforcer et l’aider à triompher, en faisant sortir de l’inconscient une multitude de phénomènes capables de le soutenir. Sans doute il arrive souvent que le moi, l’ensemble de la personnalité intervienne dans cette recherche des motifs et des conséquences mais souvent aussi son rôle est moins

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actif, il assiste un peu comme spectateur au développement de chacune des tendances qui cherche à s’adapter à lui et aussi à l’adapter à elle. Nous sommes meme parfois surpris des impressions nouvelles ou des idées qui sont ainsi évoquées.

Quant à la décision elle est précisément la fin de cette activité indépendante et non coordonnée des éléments psychiques, à laquelle elle a pour principal effet de substituer une coordination nouvelle en associant l’un des éléments au moi, en le rattachant étroitement à la personnalité, tandis que l’activé des autres est rigoureusement inhibée. L’activité indépendante des éléments cesse donc ici, d’une part parce que l’un de ces éléments se systématise avec l’ensemble dépendances qui constitue le moi, d’autre part parce que les autres cessent d’agir. L’activité indépendante disparaît d’un côté'par la fin de l’indépendance et de l’autre par la fin de l’activité. Tant que je ne suis pas décidé, je suppose, à changer de genre de Vie, de profession, de lieu d’habitation, mes différents désirs luttent, se heurtent, se développent chacun pour soi, suscitent des motifs, évoquent des idées, des impressions, des sentiments. Ils sont dans une certaine mesure indépendants les uns des autres, mal coordonnés entre eux, mal coordonnés aussi avec’ le moi qui n’a encore adopté aucun d’eux, et indépendants de lui. Au moment où la volition se produit, où la nouvelle synthèse se fixe, l’accord avec le moi est fait, il y a combinaison, annexion réciproque du moi et de l’élément choisi, pendant que les autres disparaissent, au moins pour un temps, de la vie de l’esprit.

La décision est ainsi une combinaison d’un système

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encore relativement indépendant, l’élément qui l’emporte dans la lutte, et d’un système plus fixe de tendances, la personnalité. Ce qui se passe ici est tout à fait analogue à ce qui se passe dans l’invention, dans la fixation de la croyance, dans l’attention et aussi bien d’ailleurs la fixation de la croyance et l’attention sont, comme la décision prise d’accomplir un acte, des manifestations de la volonté. Deux idées, par exemple, sont restées jusqu’ici, dans l’esprit qui les fait vivre, indépendantes l’une de l’autre, un fait nouveau, une expérience, une réflexion vient les unir en les modifiant souvent, c’est une invention. Une idée est restée longtemps en moi sans que je l’adopte, sans que je la fasse mienne, je l’ai toujours plus ou moins tenue à l’écart, puis, un jour, une raison nouvelle m’arrive d’admettre sa vérité, et la synthèse s’opère, ma croyance est fixée. Par exemple, j’entends parler de la théorie de l’évolution, mais cette théorie me semble invraisemblable, je la repousse, elle reste isolée dans mon esprit sans pouvoir s’associer systématiquement à mes opinions stables, puis j’étudie un peu la question, je vois les arguments qu’on donne pour la défendre, les faits qui viennent l’appuyer. Peu à peu le doute naît, la délibération commence, puis à un moment donné, soit par la lutte des anciennes opinions et des nouvelles théories, soit par l’influence de quelque argument nouveau qui vient se présenter, mon esprit se fixe. J’adopte la nouvelle théorie, ma croyance est faite et ma nouvelle opinion s’est systématiquement associée avec les autres qui se sont modifiées et ont éliminé quelques-unes d’entre elles pour la recevoir. De même encore l’attention

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fait entrer dans un système d’images, d'idées, de sentiments, une sensation, une idée qui jusque-là restait à l’écart vivant, dans une certaine mesure, de sa vie propre. Dans la décision volontaire active c’est l’idée cl’un acte ou, plus généralement, d’un état quelconque qui vient ainsi s’amalgamer à la personnalité, se faire recevoir par elle en la modifiant.

^ 3. — L'activité indépendante des éléments dans la détermination de la décision.

Mais nous retrouvons l’activité indépendante des éléments dans la manière dont la décision arrive à se former. Le passage de la délibération à la décision, cette fusion singulière du motif et de la personnalité nous en présente de nombreux exemples. C’est se le représenter d’une manière trop simple et un peu convenue que de dire, comme on le fait communément, que le moi choisit, parmi les motifs, celui qui lui convient le mieux. Sans doute il arrive, il peut arriver que l’opérai ion se réduise presque à cela, et alors c’est surtout l’activité systématique des tendances dominantes qui se remarque, mais souvent les choses sont bien plus compliquées et moins régulières. Nous retrouvons presque toujours, quand l’hésitation dure, une grande complication de pliéno mènes et l’immixtion de petits éléments psychiques plus ou moins accidentellement évoqués. Dans la volition, comme dans l’invention, c’est parfois une circonstance en apparence assez insignifiante qui vient fixer l’orientation et faciliter la synthèse nouvelle.

Une excitation quelconque peut favoriser l’invention. Quelquefois c’est une excitation spécialisée et qui peut entrer dans le nouveau système, c’est, par exemple, la lecture du traité de Mallhus, les idées de l’économiste anglais arrivant à l’esprit de Darwin et venant précipiter la formation de la théorie de la sélection naturelle, c’est aussi parfois une excitation générale et diffuse, sans rapport bien étroit avec l’invention qu’elle détermine : la musique qui fait penser trop fol lement Darwin à l’objet de ses études, un vin grec inspirant une phrase musicale à M. Massenet, un bain forcé faisant trouver à Berlioz une mélodie longtemps cherchée. Les choses se passent de même pour la volonté.

A côté des motifs logiques qui déterminent nos volitions, il y a ce qu’on pourrait appeler des excitants illogiques ou alogiques. Un verre de vin, une cigarette peuvent, par exemple, hâter une décision, dans un sens ou dans l’autre selon le moment. Souvent un petit détail assez insignifiant vient jouer ce rôle de l’excitant nécessaire, assez semblable, malgré l’illogisme relatif de l’opération, à celui de la mineure du syllogisme. Il vient en effet unir indissolublement; une des tendances avec la personnalité même comme la mineure dans un syllogisme vient rattacher la majeure et la conclusion.

Les faits de ce genre sont de tous les jours : on n’en trouve guère la narration dans les traités scientifiques, parce que ce sont des faits qu’on observe dans la vie ordinaire bien plus que dans les laboratoires ou les hôpitaux, mais chacun a pu les remarquer. Les romanciers, surtout depuis un demi-siècle peut-être, les ont bien souvent décrits. On en trouverait beaucoup

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dans Flaubert. Je rappelle, par exemple, le cas de Mme Bovary décidée à l’adultère par l’idée de revêtir, pour ses promenades à cheval, un costume d’amazone.

Ce petit motif qui détermine la volition et qu’on peut comparer au petit cristal qui détermine la précipitation d’une solution sursaturée, est bien curieux. Souvent il agit quand les plus graves raisons sont restées impuissantes à vaincre l’inertie de l’esprit. Ce serait une vue un peu simple encore que de le comparer au poids très léger qui vient faire pencher la balance. Les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Le petit motif n’agit pas toujours seulement en s’ajoutant aux autres, et bien souvent même, quand c’est, par exemple, une excitation diffuse comme celle de la musique ou d’un verre de vin qui détermine un acte, la comparaison n’aurait guère de sens. Le petit motif opère dans l’esprit une sorte de déclanchement, il détourne l’attention et, supprime ainsi l’inhibition qui arrêtait jusque-là le triomphe d’une tendance. Parfois aussi l’esprit, épuisé par une longue délibération, reste insensible aux raisons trop souvent envisagées, aux sentiments trop souvent évoqués. Tout lui devient indifférent. Dans cet état, parfois une impression presque insignifiante, mais qui n'a point encore été excitée, apparaît avec une fraîcheur, avec une vivacité extraordinaires et si elle est spécialement en harmonie avec une des tendances qui ont vainement lutté jusqu’ici, elle peut fixer immédiatement dans le sens de cette tendance l’orientation de l’esprit. Il n’est pas impossible que l’idée d’essayer un parapluie neuf détermine un homme raisonnable à faire

une visite qui l'ennuie. Au reste c'est un fait assez habituel que les motifs n’ont pas du tout en ce qui concerne leur action sur la volonté une importance, proportionnée à la profondeur et à la solidité des tendances auxquelles ils se rattachent. Un désir passager, qui sera bientôt oublié, est parfois assez vif pour faire échec à de vieilles et toujours fortes habitudes, pour l’emporter sur la personnalité elle-même. Il est assez ordinaire de constater les regrets ou les remords qui suivent ce genre d’action. Des faits de cet ordre, qu’on pourrait multiplier, témoignent d'un manque de coordination de l’esprit, c’est-à-dire qu’ils montrent l’activité relativement indépendante des éléments. On voit que ce mode d'activité intervient toujours dans la formation de l’acte volontaire quand l’activité volontaire n’est pas parfaitement régulière.

C’est dire que tel est le cas général, car le propre de l’activité volontaire est de n’être pas, en général, parfaitement régulière, et c’est en partie par là qu’elle se distingue de l’activité automatique. Le caractère de nouveauté de la synthèse volontaire implique à peu près forcément quelque désordre et quelque activité indépendante des éléments, pour les mêmes raisons que le caractère de nouveauté de la synthèse inventive.

§ 4 . — L'activité indépendante des éléments et V exécution.

Dans l'exécution le rôle de l’activité indépendante des phénomènes peut être réduit, car l’exécution

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doit être une suite logique de la décision et comporte une large part d’automatisme. Souvent même le principal ellet de la décision est de préparer une série d’actes automatiques. Si je me décide à sortir et à marcher, l’automatisme dont le rôle a été faible pendant la décision prend, au contraire, un rôle prépondérant dans l’exécution, surtout s’il s'agit de refaire une marche déjà faite bien souvent. Mais souvent aussi l’activité indépendante des phénomènes se manifeste encore çà et là, l’automatisme, en effet, n’est jamais absolument parfait, et, en certains cas, de nouveaux actes de volonté sont nécessaires pour l’exécution d’une volition précédente. Nous retrouvons en ce cas les mêmes phénomènes que précédemment.

En somme, l’état d’indépendance des éléments correspond à peu près et à certains égards à ce qu’il y a de volontaire dans notre activité, et au contraire l’état de systématisation avancée, de coordination parfaite correspond à ce qui s’y trouve d’automatique et de spontané. Comme les deux choses se mêlent constamment et que surtout il n’y a pas de volonté sans quelque automatisme, il faut s’attendre à trouver partout le jeu coordonné des éléments et aussi quelques imperfections de ce jeu et une. certaine indépendance des idées et des désirs. Et c’est bien en ellet ce que l’expérience paraît montrer, en tant que nous pouvons nous en rendre compte.

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