I. — LES CAPRICES
Ainsi la volonté comporte deux conditions essentielles : une activité régulière, systématisante, harmonieuse et aussi un certain jeu relativement indépendant des éléments psychiques. Si la systématisation se rapproche de la perfection, l’activité se rapproche de l*automatisme, mais si le jeu indépendant des éléments psychiques l’emporte, l’activité tend vers une incohérence absolue qui diffère autant que l’automatisme le plus net de ce que nous entendons par volonté. De l’un de ces extrêmes à l’autre nous trouvons une immense quantité de formes variables de l’acte volontaire et si nous suivons la série, nous voyons se former ce qu’on a appelé jadis le pouvoir personnel, la puissance coordonnée et coordonnatrice de la volonté, de la personnalité agissante. Nous allons voir ces formes diverses de la volonté, et cette création progressive du pouvoir
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personnel, que l’on a peut-être un peu trop confondu jadis avec la volonté même.
£ 2. — Le caprice. Sa nature.
Au plus bas degré nous trouvons une activité notoirement incoordonnée, constituée par des actes incohérents, ce que M. Hibot a appelé le règne des caprices1. Le caprice est un acte de volonté assez imparfait. L’une des phases principales de la volition, c’est la délibération que je veux dire, y est, sinon complètement supprimée, au moins singulièrement écourtée. La décision au contraire, et c’est une conséquence naturelle de l’affaiblissement de la délibération, si ce n’en est pas la cause, y est prompte et vive et souvent aussi très nette. L’exécution n’est pas toujours parfaite et s’arrête parfois aArant d’être achevée.
A mon avis, l’étude du caprice est très importante et le caprice est un élément considérable dans l’évolution de la volonté. Nous y retrouvons, à un très haut degré, quelques-unes des conditions qui caractérisent l’acte volontaire, et le grossissement, l’exagération même de ces conditions nous permet de les mieux comprendre et de les étudier plus aisément.
Le caprice est une sorte cl’impulsion consciente, qui n’aboutit pas à l’acte sans quelque lutte plus ou moins visible. L’impulsion contrarie toujours, ici, quelques tendances importantes. Visiblement, et c’est,
i. \oir Ribot : Maladies de la volonté.
un des caractères du caprice, elle n’est pas coordonnée avec l’ensemble des désirs. Elle est l’activité propre d’une tendance, activité assez forte pour se faire sentir très vivement et pour aboutir assez souvent à l’acte, mais trop peu importante pour déterminer une orientation complète et durable de la personnalité.
C’est à cause de ce désaccord cpie le caprice s’oppose à l’activité automatique. Sans doute il suppose tout d’abord une certaine activité automatique de la tendance qui le produit, mais cette activité ne peut pas se satisfaire automatiquement, parce qu’elle n’est pas coordonnée avec celle de l’ensemble des tendances. C’est ce manque de coordination qu’on fait ressortir quand on oppose le caprice à la raison, ce que l’on trouve « raisonnable » étant précisément ce qui est en harmonie avec l’ensemble des tendances ou avec quelques-unes d’entre elles prises comme symboles de l’ensemble. C’est un caprice, par exemple, que le désir d’une friandise qui risque de fatiguer l’estomac, d’une promenade par un temps humide si l’on est de santé délicate. Dans tous ces cas on voit sans difficulté l’impulsion produite par une tendance et son désaccord avec les principales tendances de l’organisme et de l’esprit. Ce n’est pas un caprice que d’avoir le désir de manger quand vient l’heure du déjeuner ou de sortir pour prendre l’air quand le temps est beau.
Cette incoordination des tendances qui est, nous l’avons vu, une des conditions de la volonté, est aussi une des conditions du caprice. Cela suffit à rapprocher ces deux faits. L’activité capricieuse peut
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ressembler encore à l’activité volontaire par d’autres côtés. Je ne parle pas du fait même de l’impulsion qui est, évidemment, un des éléments essentiels du caprice et de la volilion, mais qui, sous diverses formes plus'ou moins conscientes, est également un élément essentiel de l’activité automatique et de l’activité suggérée, et, même de l’activité en général.
Le caprice peut avoir, comme l’acte de volonté, un caractère de nouveauté. Il l’a même d’une manière générale, à la condition de bien s’entendre sur le mot et d’en étendre un peu le sens. Le caprice ne porte pas toujours sur un acte qui n’ait jamais été accompli, pas plus d’ailleurs que la volonté, mais comme la volonté, il le fait accomplir dans des circonstances différentes, dans des conditions nouvelles. Un caprice a facilement quelque chose d’imprévu, de bizarre, d’extraordinaire. Dès qu'il se répète trop et dans les mêmes circonstances ce n’est plus précisément un caprice, c’est une routine vicieuse, une sorte de manie. Gomme la volonté, le caprice rompt l’automatisme régulier des tendances et comme elle aussi il diffère quelque peu de l'activité suggérée, quoiqu’il doive conserver toujours quelque part d’automatisme et qu’il puisse devoir beaucoup à la suggestion..Comme la volonté il est une synthèse assez originale, et comme elle encore, on peut le rapprocher de l’invention intellectuelle dans ses formes inférieures. Cela est si vrai que l'on se sert également bien du mot caprice pour désigner les fantaisies de lavolonté et celles de l’intelligence. On parle couramment des « caprices de l’imagination » et, en effet, les divaga- Paulhan, 2* édit. 0
lions plus ou moins neuves, les idées qui jaillissent à 1 improviste dans l’esprit et qui ne se développent pas, les images, sans rapports bien logiques avec nos préoccupations générales qui viennent assaillir l’esprit, l’amuser un moment et parfois le distraire de sa tâche sont tout à fait analogues aux désirs subits qui viennent modifier notre conduite, inspirer tout à coup des actes peu importants en général, mais surtout peu raisonnables et assez mal harmonisés avec l’ensemble de notre conduite et de nos tendances, avec les désirs fondamentaux de la vie organique et de la vie mentale.
$ 3. — Le caprice et les trois phases de la volonté.
Enfin on peut retrouver avec quelques modifications, dans le caprice, les trois moments de la volonté. Celui qui y est le plus modifié, la délibération, n’y disparaît pas entièrement. Il en reste au moins des traces, des rudiments, insuffisants sans doute pour garder le nom de délibération — car les noms de délibération et de caprice s’associent assez mal en vérité — mais dont nous pouvons cependant reconnaître la nature.
La phase de la délibération est représentée, dans le caprice, par l’hésitation, assez fréquente dans l’activité capricieuse. Le désir qui naît ne se satisfait pas toujours sans éveiller quelques scrupules, sans provoquer quelques combats. Assez fréquemment il n’est pas satisfait du premier coup, il éprouve un certain retard dû précisément à ce qu’il choque les
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idées admises et les tendances dominantes. Les inconvénients qu’il peut y avoir à lui céder se présentent à l’esprit, et parfois avec assez de vivacité. Mais, en ce cas, il ne se produit pas normalement un examen approfondi et méthodique, c’est plutôt une suite rapide de pensées différentes et opposées, une oscillation de l’esprit entre deux attitudes incompatibles. Il va et vient de l’une à l’autre et finit par se fixer brusquement sans avoir jamais comparé les deux avec beaucoup de soin et pesé avec précaution leurs inconvénients et leurs avantages respectifs.
Parfois aussi la phase délibérative est bien moins marquée encore. Cette oscillation de l’esprit, cette lutte entre le caprice et la raison est moins visible. La délibération n’est plus qu’un léger arrêt dans la satisfaction du désir, une hésitation irraisonnée et à peine perceptible, l’apparition dans la conscience d’une idée vague et d’un sentiment confus représentant la protestation des tendances effacées par le désir vif et passager qui les inhibe momentanément.
Si l’on diminue encore leur résistance, il ne reste plus qu’un phénomène assez singulier. La protestation est remplacée par une augmentation du plaisir avec lequel se satisfait le caprice. Ce plaisir prend une saveur spéciale, une vivacité remarquable précisément parce que le désir qui se satisfait est vaguement combattu et que l’automatisme régulier n’est pas tout à fait établi. Le fonctionnement parfaitement coordonné des tendances ne s’accompagnerait d’aucune conscience, la connaissance d’abord,
1 oo
puis le plaisir, puis la douleur sont en général les symptômes d’une activité toujours plus difficile. Nous respirons sans y prendre garde quand nous respirons librement. Nous remarquons une fonction si, quoiqu’elle s’accomplisse assez bien, elle est cependant un peu gênée. Si notre activité en s’exerçant triomphe facilement de quelques obstacles nous éprouvons du plaisir, si elle triomphe moins aisément, ou si elle est arrêtée, de la gêne ou de la douleur. Tout ceci reste schématique et comporte bien des nuances et des réserves mais cela est exact en gros. On sait bien, c’est une observation courante et mille fois notée, qu’un léger arrêt, une légère contrariété de la tendance augmente le plaisir que cause sa satisfaction. Je rappelle seulement le « doux nenni avec un doux sourire » demandé par Clément Marot, et le mot de la dame qui regrettait qu’il n’y eut pas de péché mortel à prendre du chocolat.
Ainsi cet arrêt de tendance qui se manifeste par la délibération dans le cas de volonté réfléchie se traduit ici par le plaisir qu’on éprouve à satisfaire un caprice, plaisir plus vif, en certains cas, que celui que donne l’activité « raisonnable ». Ce plaisir est le remplaçant, le succédané de la délibération. Il peut lui-même être remplacé simplement par la conscience du désir et de sa satisfaction. Au delà, si le désir se satisfait sans plaisir apparent et même sans conscience nette, on retombe dans l’activité automatique.
Ainsi, l’épreuve des sentiments actuels par les tendances et les idées acquises est réduite dans le caprice à une sorte de minimum. Cela rend la déci-
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l’évolution de la volonté
sion plus prompte, plus brusque. Avec quelques différences elle est semblable à celle de la volonté réfléchie. Elle constitue comme celle-ci un chargement d’orientation de Lame, la fixation de l’esprit dans une attitude nouvelle. Elle aussi transforme l’esprit dans une certaine mesure, et à certains égards.
Mais l’importance de la décision est ici relativement assez faible. Le caprice est un désir qui généralement ne joue pas dans la vie normale un rôle prépondérant. Aussi la décision, plus prompte, a-t-elle moins d’ampleur, elle n’est qu’une création assez secondaire, une transformation de l’esprit assez peu grave dans la plupart des cas, et parfois insignifiante. L’unité nouvelle qu’elle accomplit manque de profondeur et de solidité et quoiqu’elle possède plusieurs des caractères essentiels de l’unité produite par l’activité volontaire, elle les possède à un degré assez faible pour en paraître parfois une caricature plutôt qu’une reproduction.
Môme observation à faire à propos de l’exécution. Elle suit généralement de très près la décision. Celle-ci n’a pas, en ce cas, d’influence à longue portée. Il faut qu’elle dirige immédiatement la conduite, et que le désir soit satisfait sans retard. Souvent si quelque circonstance vient empêcher l’exécution, même de façon à la retarder simplement, elle ne s’accomplit jamais. Le désir disparaît, la décision demeure inactive, non-avenue. Mais les caractères généraux de la délibération sont bien ici tels que nous les avons vus'dans l’acte de volonté en général.
§ 4- — Différences de la volilion et du caprice.
Le caprice et la personnalité.
L’analyse qui précède suflit déjà à montrer ce qu’est le caprice par rapport à la volonté réfléchie. Les principales différences qui existent entre eux, dérivent des relations du caprice d’une part et de la volonté réfléchie de l’autre avec la personnalité. La volonté 'réfléchie est le produit, l’expression de la personnalité prise dans son ensemble, ou tout au moins, d’une grande partie de la personnalité. Le caprice, au contraire, n’est que l’expression d’un très petit élément du moi, d’une tendance parfois accidentelle et souvent peu solide et peu durable, il n’est pas en relation systématique régulière avec un grand ensemble de tendances, et, au contraire, il est un élément relativement indépendant.
Si ce qu’on prend pour un caprice se rattache, ce qui arrive, à des tendances puissantes, c’est ;dors au mode d’association des tendances qu’est due l’apparence capricieuse des désirs. Certaines personnes paraissent agir par caprice meme lorsqu’elles sont raisonnables, parce que leur activité est irrégulière, parce que leurs tendances, au lieu de se satisfaire harmonieusement, se satisfont par saccades. Ces personnes passent aisément d’un extrême à l’autre, du repos excessif à l’activité fébrile, de l’affection expansive à l’indifférence affectée. Elles se rattachent souvent au type de contraste1. L’équilibre chez elles ne
i. On peut voir, à ce sujet, mes Caractères. 2e éd. Paris» Alcan, iqo2,
l’évolution de la volonté
résulte pas de la régularité de l’activité, mais plutôt d’excès successifs en sens inverse. Dans ces conditions la volonté peut prendre l’apparence du caprice meme lorsqu’elle répond à des désirs puissants et à des conditions importantes de la vie. (On pourrait étudier à ce point de vue la conduite de Musset.) L’activité devient alors une véritable activité volontaire, et c’est surtout la forme, non les caractères essentiels du caprice qu’elle conserve.
Mais si nous ne considérons que le caprice vrai nous pouvons retenir qu'il diffère de la volonté réfléchie en ce qu’il n’est pas comme celle-ci l’expression de la personnalité. Toutes les autres différences dérivent plus ou moins directement et plus ou moins simplement de celle-là. Le caprice est l’expression d’un élément psychique qui agit pour lui-même d’une manière relativement indépendante. Il arrive souvent à ses fins malgré l’opposition des autres tendances, mais grâce aussi évidemment au concours de quelques-unes, car il ne faut pas exagérer son isolement dans le moi, isolement qui n’est jamais complet. La personnalité dans ce cas se subordonne à une partie très peu importante d’elle-même, elle se laisse diriger, elle se laisse momentanément réprésenter par cette partie.
Il n’en est plus de même dans le cas de la volonté réfléchie. Ici c’est au contraire le moi qui dirige les tendances inférieures au lieu de se laisser absorber par elles, c’est l’ensemble qui détermine l’orientation de la conduite et qui dirige les éléments au lieu de se laisser diriger par un d’entre eux.
C’est à cette forme d’activité que l’on réserve assez
généralement le nom de volonté. On oppose la force de la volonté aux caprices et l’homme qui se laisse diriger par ses caprices passe généralement pourn’être doué que d’une faible volonté. Cette manière déparier n’est pas sans exactitude. Un homme, pris dans son ensemble, considéré dans sa personnalité synthétique, n'a évidemment qu’une volonté assez faible s’il ne peut pas coordonner et au besoin réduire les impulsions qui naissent en lui, mais si l’ensemble est faible, les éléments peuvent être vigoureux et vouloir mieux que lui-même.
On peut dire, en effet, qu’il y a en nous, non pas une volonté, mais des volontés comme il y a des mémoires, des intelligences et des sensibilités. C’est au moins un cas fréquent, et sous sa forme absolue l’unité de la volonté n’est jamais atteinte, pas plus que l’unité de la personnalité dont elle serait l'expression, pas plus que l’unité de la mémoire, de l’intelligence ou de la sensibilité.
Le caprice marque l’état le plus divisé de la volonté, ou du moins, l’un des plus divisés, car on pourrait descendre encore plus bas, seulement les phénomènes d’activité qu’on observerait alors mériteraient moins encore le nom de volonté.
§ 5. — La part de la personnalité dans le caprice.
Au contraire, on peut encore, en s’entendant bien, conserver ce nom au caprice. Nous avons vu que les caractères généraux de la volonté, tels que nous les avons reconnus, y sont encore assez apparents. Il nous
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reste à y examiner d’un peu plus près le rôle de la personnalité.
Ce rôle est assez effacé et j’ai tâché de le montrer tout à l’heure. Il n’est pas nul cependant. La personnalité ne domine pas, dans l’évolution, ordinaimént courte du caprice, mais elle n’est pas tout à fait absente, elle ne saurait l’être. Quand nous avons obéi à une impulsion passagère, quand nous l’avons laissée aboutir à un acte que de sérieuses raisons auraient pu nous empêcher de commettre, c’est bien dans une certaine mesure, nous, qui l’avons au moins laissé faire et qui souvent même y avons pris plaisir. Notre moi tel qu’il est ordinairement constitué s’est laissé diriger exactement comme une assemblée obéit parfois, par une sorte de surprise, à un orateur dont elle ne partage pas les opinions mais qui l’a momentanément subjuguée par son éloquence, par la force de sa croyance et la vivacité de ses expressions. Et ce qu’elle fera dans de tels moments sera l’œuvre du meneur, bien plutôt que la sienne propre, cependant il serait inexact de dire qu’elle y reste absolument étrangère. Ce n’est qu’en prenant sa force, en empruntant, pour ainsi dire, son esprit et son corps que le meneur a pu aboutir à quelque chose, et comme une assemblée entière n’est jamais absolument et pour tout de l’avis de celui qui parle, il n’y a qu’une différence de degré entre les cas où ce désaccord est à son maximum et celui où il est à son minimum, entre les cas où dans l’action de l’ensemble c’est l’influence individuelle cl’un meneur, d’un élément de l’ensemble qui se manifeste, et ceux où c’est l'influence de plusieurs éléments, d’un groupe de membres
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de plus en plus important, enfin de tous ou de presque tous.
Et de même il n’y a que des différences de degrés entre le caprice et la volonté réfléchie et l’on trouverait entre les deux bouts de la série qui va de celleci à celui-là une infinité de termes intermédiaires. De l’indépendance des éléments aussi grande que le comporte la continuation de la vie psychique à la systématisation aussi serrée que le permet l’imperfection de notre monde ou peut-être même la nature essentielle des choses, on peut passer à des groupements de plus en plus considérables, et ces groupements peuvent s’unir en systèmes de plus en plus larges pour arriver à la volonté qui est l’expression d’une personnalité maîtresse d’elle-même et de ses éléments.
«^6. — Le caprice comme forme « élémentaire »
de la volonté.
Ainsi le caprice nous apparaît comme la forme « élémentaire » de la volonté, comme la volonté des éléments de l’esprit, plutôt que de l’esprit même.
Il s’oppose, donc, en un sens, à la volonté si l’on ne veut parler que de la volonté réfléchie, mais il s’oppose à celle ci, comme une espèce d’un genre s’oppose à une autre, et ce genre commun ne peut guère être désigné, par opposition à l’automatisme et à la suggestion que par le nom de volonté. C’est dire que la volonté n’implique pas toujours la formation d’une personnalité bien unifiée, ou plutôt la
volonté n’existe que pour les ensembles, éléments, tendances, personnalités, qui sont déjà solidement organisés. Si la personnalité elle-même est bien organisée, la volonté sera l’expression de la personnalité entière, si quelques tendances seulement sont très bien organisées, ce sont ces tendances-là qui voudront, et si rien n’est bien solidement organisé dans, l'esprit, ce sont les éléments, des tendances secondaires, des désirs subits et passagers qui montreront à leur tour de la volonté. Jusqu’à un certain point la volonté est proportionnelle à l’organisation, elle en est l’expression, elle en montre précisément la nature et le degré.
La première proposition n’est, vraie qu’avec la restriction que j’indique, car l’automatisme indique — toutes choses égales d’ailleurs — une organisation encore supérieure à celle de la volonté. Mais la volonté implique déjà une organisation assez avancée.
L’activité capricieuse, quand elle se généralise, correspond à cet état de l’esprit où les grandes coordinations ne sont pas encore faites ou ont déjà disparu, mais où les éléments conservent, ou ont déjà acquis une assez bonne organisation, suffisante au moins pour diriger un moment l’activité, quoique parfois assez faible encore si on la compare aux tendances tenaces et fortes que montrent certains esprits.
§ 7. — * Le caprice et ses formes pathologiques . Nous prendrons une idée des formes inférieures de
la volonté et des types psychologiques que détermine leur prépondérance par l’examen de certains cas pathologiques. Les hystériques ont été souvent citées comme exemple d’incohérence mentale et les auteurs semblent bien s’entendre sur les faits eux-mêmes, sinon toujours sur leur interprétation. Legrand du Saulle montre les hystériques s’abandonnant à des impulsions de nature très différente selon les cas, mais ne montrant toujours qu’une activité variable, capricieuse, « élémentaire », sans suite et sans profondeur, qu’elle simule la vertu ou le vice. « Qu’une famille soit frappée dans son honneur, dans ses espérances les mieux fondées, dans sa fortune, dans son repos et dans son bonheur, et l’hystérique charitable, en pénétrant dans le milieu désolé, aura des élans surprenants et des spontanéités émouvantes. Elle pleurera avec celui-ci, séchera les larmes de celui-là, réconfortera les plus accablés, ouvrira des horizons inattendus à tout le monde. A la façon d’un apôtre elle pare d’autant mieux aux douleurs d’autrui que ces douleurs sont plus poignantes. Vienne le calme et elle s’éteindra presque aussitôt. Essentiellement mobile et paroxystique, elle n’est point bienfaisante à froid. La vertu véritable se reconnaît, au contraire, à des signes absolument opposés à ceux qui viennent d’être décrits. Le diagnostic différentiel est facile à établir.
« L’hystérrque charitable est susceptible d’accomplir des traits de courage qui sont cités et répétés et qui deviennent même légendaires. Qu'un incendie éclate et elle pourra faire preuve d’une présence d’esprit tout à fait supérieure, donnera des conseils
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excellents, fera mettre à l’abri les objets mobiliers et les bestiaux, ou se précipitera au milieu des flammes pour sauver un infirme, un vieillard ou un enfant. Qu’une insurrection se lève et attaque un édifice communal ou une caisse publique, et une névropathe, dans un élan tout pathologique, en imposera, les armes à la main, à une troupe de révoltés. Cela s’est vu. Que des inondations surprennent tout à coup une localité, et une femme pourra déployer la bravoure la plus secourablc.
« Au lendemain de l’incendie, de l’insurrection ou de l’inondation, si l’on examine et si l’on interroge ces héroïnes, on les trouve complètement accablées et quelques-unes disent avec candeur : « Je ne sais pas ce que j’ai fait, je n’ai pas eu conscience du danger. »
Même absence de sérieux dans le vice. Nulle part on ne voit la volonté réfléchie et la coordination complexe des tendances, la profondeur des désirs, c’est-à-dire leur durable et solide attache à la personnalité entière. « L’hystérique peut spontanément
présenter une surexcitation des organes génitaux qui la pousse à rechercher les rapports sexuels. Mais le fait est beaucoup moins fréquent qu’on ne l’a cru, il ne faut pas l’oublier. D’ailleurs, dans ce cas, les appétits sensuels ne sont jamais aussi impérieux que dans la nymphomanie vraie. Nous dirons volontiers qu’il s’agit là d’une pseudo-nymphomanie, mobile dans ses désirs et ses penchants comme elle l’est dans ses goûts, ses affections et son humeur. L’hystérique se jettera aujourd’hui dans les bras d’un amant, avec la même ardeur, souvent plus apparente que réelle, Pauliian, 2u édit. 7
qu’elle mettra demain à s’abîmer dans la contemplation, la mélancolie ou la prière ; mais comme tout est différent ici de cette fixité d’idées, de cette continuelle obsession des mêmes désirs impérieux et ardents qui caractérisent le délire systématisé de la nymphomanie1 ! »
Et j’emprunte aussi à M. Ribot quelques lignes où le genre de vouloir des hystériques, le « règne des caprices », comme dit M. Ribot, est très nettement décrit. Elles sont « tour à tour douces et emportées, dit Moreau (de Tours), bienfaisantes et cruelles, impressionnables à l’excès, rarement maîtresses de leur premier mouvement, incapables de résister à des impulsions de la nature la plus opposée, présentant un défaut d’équilibre entre les facultés morales supérieures, la volonté, la conscience et les facultés inférieures, instincts, passions et désirs.
« Celte extrême mobilité dans leur état d’esprit et leurs dispositions affectives, cette stabilité de leur caractère, ce défaut de fixité, cette absence de stabilité dans leurs idées et leurs voûtions rendent compte de l’impossibilité où elles se trouvent de porter longtemps leur attention sur une lecture, une élude ou un travail quelconque.
« Tous ces changements se reproduisent avec la plus grande rapidité. Chez elles, les impulsions ne sont pas, comme chez les épileptiques, privées absolument du contrôle de l’intelligence; mais elles sont vivement suivies de l’acte. C’est ce qui explique ces
i. Legrand du Saulle. Les Hystériques . Paris, J. -B. Baillière, i883.
l’évolution de LA VOLONTÉ 1 I 1
mouvements subits de colère et d’indignation, ces enthousiasmes irréfléchis, ces affolements de désespoir, ces explosions de gaieté folle, ces grands élans d’affection, ces attendrissements rapides, ou ces brusques emportements pendant lesquels, agissant comme des enfants gâtés, elles trépignent du pied, brisent les meubles, éprouvent un besoin irrésistible de frapper.
« Les hystériques s’agitent, et les passions les mènent. Toutes les diverses modalités de leur caractère, de leur état mental, peuvent presque se résumer dans ces mots : elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir. C’est bien, en effet, parce que leur volonté est toujours chancelante et défaillante, c’est parce qu’elle est sans cesse dans un état d’équilibre, instable, c’est parce qu’elle tourne au moindre vent comme la girouette sur nos toits, c’est pour toutes ces raisons que les hystériques ont cette mobilité, cette inconsistance et cette mutabilité dans leurs désirs, dans leurs idées et leurs affections1. »
M. Ribot, commentant cette description, ajoute que dans cet état mental, « il n’y a plus que des caprices, tout au plus des velléités, une ébauche informe de volition2 ». Cela est très vrai si l’on considère l’individu dans son ensemble. On ne trouve plus, ici, cette unité de la personnalité qui fait de la volonté l’expression d’un moi solide et permanent. Celle-ci n’est plus guère que le résultat et le signe de
1. Àxenfeld et Huchard, Traité des névroses, 2 édition, i883, p. (j.)8-97i. Cité par Th. Ribot, Les Maladies de la volonté, p. 1 1 4-1 1 5 .