OCTAVE DO IN ET FILS, ÉDITEURS
8, PLACE DE l’odÉON, 8
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INTRODUCTION
La volonté est une forme, un cas spécial, de. notre activité. Incessamment l’homme agit sur lui-même et sur le monde extérieur. Il satisfait ses désirs, il se dirige selon ses idées, il crée de nouvelles idées et de nouveaux désirs, il influence ses semblables, il modifie le milieu cjui l’entoure, milieu physique, milieu moral, milieu social, il s’adapte à ce milieu, il adapte ce milieu à lui-même. Ce serait une singulière erreur que de ne voir l’activité de l’homme et de ne retrouver sa volonté que sous leur forme motrice. L’activité se manifeste et la volonté se montre aussi bien dans la direction des idées, et même, quoique un peu autrement, dans l’évolution des sentiments que dans l’exécution des actes.
Toute activité n’est pas volontaire ou du moins toute activité n’est pas volontaire au même degré, et n’est pas en apparence volontaire. Bien souvent nous pensons, nous sentons, nous agissons d’une manière Paulhan, 2e édit. x
réflexe, automatique ou instinctive. Ce sont là des modes d’activité qui diffèrent de l’activité volontaire tout en ayant avec elle les rapports les plus étroits. Dans l’activité réflexe, automatique, instinctive, nous agissons sans délibération, sans intervention du moi conscient, de la réflexion attentive, et même souvent sans nous en rendre bien compte. 11 en est de même dans l’activité suggérée, dans l’imitation spontanée qui tient une grande place dans la vie mentale et sociale et qui passe bien souvent inaperçue. Car il arrive qu’on s’abuse soi-même sur la nature de sa propre activité et qu’on s’imagine vouloir énergiquement quand on ne fait, en somme, que se laisser aller à la routine et subir assez passivement l’influence d’autrui.
La volonté implique généralement à quelque degré la conscience et la réflexion. L’acte volontaire comprend trois phases : la délibération, la décision et l’exécution. Celle-ci est peut-être plutôt un signe et comme une preuve de l’acte volontaire qu’un de ses éléments constituants. Mais ce qui constitue le plus essentiellement la volonté, c’est le fait même de la décision. C’est là une synthèse psychologique originale, dont les caractères sont assez nets, qui se distingue de l’activité automatique par sa nouveauté, et de l’activité suggérée par sa nature beaucoup plus personnelle, plus spéciale à l’agent.
Quelques exemples suffisent à nous montrer clairement les différentes formes de l’activité humaine que je viens de mentionner. Nous agissons d’une manière réflexe et instinctive quand nous fermons les paupières en voyant un objet quelconque s’approcher de notre oeil, d’une manière automatique quand nous
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ouvrons machinalement notre parapluie après avoir senti quelques gouttes, par suggestion quand nous nous levons sans y prendre garde à l’annonce que le dîner est servi. Au contraire c’est un acte de volonté que se décider, après mûre réflexion, à se faire professeur ou à partir pour une exploration lointaine.
On a pu croire, d’après la vieille division des phénomènes psychologiques en faits de sensibilité, d’intelligence et de volonté, que la volonté pouvait offrir à notre étude des faits spéciaux, séparés des autres phénomènes psychiques, et formant une classe analogue. 11 n’en est rien. La volition n’est pas, dans ses éléments, un phénomène différent des autres par sa nature et qui se distinguerait d’une émotion et d’une idée comme l’émotion et l’idée se distinguent l’une de l’autre. La volition a toujours pour éléments, des étals intellectuels et des états affectifs, des idées, des images visuelles, auditives, motrices, etc., des émotions de peur ou de désir, des tendances diverses, elle n’a pas d’autres éléments. Son caractère propre est simplement cl’être une synthèse nouvelle, ce qui la différencie dans une certaine mesure et de la routine et de l’imitation, et une synthèse active, ce qui la différencie dans une certaine mesure de l’invention, de ces divers phénomènes. Il n’y a rien d’original dans la volonté, si ce n’est la volonté même, la synthèse active et nouvelle d’éléments très variés qu’on pourrait classer dans toutes les autres catégories de phé-
nomènes psychiques. Au moment même où nous prenons une décision, ce qui se produit ce n’est pas un élément nouveau, c’est une fixation nouvelle des éléments qui existaient déjà, de nos désirs et de nos idées, c’est une orientation nouvelle de l’esprit.
La volonté qui se rattache à certains égards à l’automatisme et à l’imitation, se rattache aussi à l’invention. Elle est quelque chose comme une combinaison d’invention et d’automatisme. Elle se rapproche de l’invention, en ce qu’elle est, comme celle-ci, une synthèse nouvelle. Elle est une sorte d’invention pratique, d’invention appliquée, d’invention active. C’est une question de savoir s’il y a de la volonté dans toute invention, mais sûrement il y à toujours une part d'invention active, sinon toujours d’invention intellectuelle, dans chaque acte de volonté. La synthèse volilive est exactement l’analogue de la synthèse créatrice, l une étant dans l’ordre de l’activité ce qu’est l’autre dans l’ordre de l’intelligence. La volonté s’oppose à l’automatisme et le rompt exactement comme l’invention s’oppose à la routine et la brise. L’une et l’autre sont une rupture de l’habitude, et l’une et l’autre aussi préparent des habitudes nouvelles, un automatisme plus compliqué, u ne routine plus savante, que de nouvelles volontés et de nouvelles inventions viendront contrarier encore. Ce qui est automatisme chez un pianiste exercé était une série d’actes de volonté et d’attention chez le débutant, comme ce qui
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est routine dans la manière d’un peintre ou d’un poète fut jadis une invention opposée à la routine de l’école.
On voit en abrégé d’après ce qui précède quels sont les principaux éléments et les qualités spéciales qui constituent essentiellement la volonté. Ce n’est pas tout ce que nous aurons à étudier. Ces éléments et ces caractères varient, au moins de qualité, et aussi dans leurs proportions d’un individu à l’autre. La synthèse volontaire ne s’effectue pas chez tous les hommes de la même façon. 11 existe un assez grand nombre de formes de volonté dont l’étude a son importance. L’analyse doit nous permettre de reconnaître sous toutes ces apparences le mécanisme qui les produit. Nous aurons encore à délimiter le domaine de la volonté, à voir sur quels phénomènes elle peut avoir prise, et comment son domaine peut s’agrandir ou diminuer, à rapprocher les données de la psychologie de celles de la biologie d’une part et de la sociologie de l’autre, et enfin à dire quelques mots des questions philosophiques que son élude soulève, à parler au moins brièvement des rapports de la volonté avec le monde, et de son rôle général dans les évolutions des sociétés et des mondes. Cette introduction n’est qu’une indication succincte et un résumé partiel des questions que je me propose d’aborder dans ce livre.