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CHAPITRE PREMIER

§ i. — A des réflexes et automatisme psychique.

Il est tonte une grande part de notre activité qui, de l’aveu de tous, n’est pas volontaire, ou du moins, ne l’est que très peu. Telles sont l’activité réflexe, l’activilé automatique, l’activité instinctive. Ces formes de l’activité sont parfois inconscientes, parfois aussi notre sens interne les aperçoit, elles offrent en général une grande régularité et, par rapport aux actes volontaires, une certaine simplicité, très variable d’ailleurs d’un bout de la série à l’autre. Les réflexes les plus simples sont, par exemple, bien moins compliqués que les actes instinctifs.

Je n’insisterai pas sur les actes réflexes ; les notions dont nous aurons besoin pour l’étude de la volonté sont assez répandues. On sait qu’ils sont beaucoup plus compliqués les uns que les autres. On sait aussi que les réflexes simples peuvent être employés comme éléments dans des réflexes composés ou dans des actes instinctifs. Il se produit ainsi une complication croissante des mouvements qui peut devenir une des occasions qui préparent l ac-

LA VOLONTÉ ET l’aUTOMATISME 7

tion volontaire. La toux, l’éternuement, la respiration, la marche, les mouvements provoqués par le chatouillement sont des exemples bien connus de réflexes plus ou moins compliqués. Quelques-uns de ces phénomènes peuvent cependant devenir autre chose que des actes réflexes et faire l’objet d’un acte de volonté, lorsqu’ils ne dépendent plus seulement de l’excitation qui les produit normalement, mais qu’ils sont mis en rapport avec une partie plus considérable de la personnalité, de nos tendances, de nos désirs et de nos idées, lorsque le moi intervient pour déterminer, faciliter, permettre leur exécution.

Ce qu’on a peut-être un peu moins remarqué que le réflexe pur, c’est l’automatisme psychologique. 11 est une immense quantité d’actes, plus compliqués, mais qui s’accomplissent avec à peu près la même régularité et la même fatalité que les réflexes. En irritant une patte d’une grenouille décapitée, on lui fait retirer celte patte. Mais en irritant l’amour-propre d’un homme vaniteux on est à peu près sûr de provoquer des réactions instinctives presque aussi fatales et aussi faciles à prévoir que les mouvements de la grenouille. Et ces diverses réactions manifestent des lois d’irradiation et de complication à peu près analogues, à mesure que croît l’excitation. Evidemment le phénomène est ici beaucoup moins simple et par cela même moins régulier, mais au fond les choses se passent à peu près de même. Ces « réflexes psychiques » pour employer le nom que leur donne IM. Charles Kici-iet1, sont extrêmement nombreux. Les habi tudes

i. \ oir les études de M. Richet sur les réflexes psychiques dans la Revue philosophique. Année 1888. Tome I.

que nous prenons spontanément et celle qu’on nous fait prendre en fournissent continuellement des exemples très variés.

Le caractère de chacun de nous est une cause continuelle de réflexes psychiques, et particulièrement de ce que l’on pourrait appeler le réflexe sentimental en même temps que du réflexe d’habitude. Chacun de nous a ses sentiments, ses habitudes propres de penser, de sentir et d’agir qui sont toujours en activité ou très près de s’y mettre. C’est même la constance de leur action qui donne à chacun de nous un caractère reconnaissable et une personnalité distincte. Nos qualités, nos défauts ne sont autre chose que la forme générale et toujours semblable à ellemême que prennent nos impressions et nos actes. Dire de quelqu’un qu’il est avare, c’est spécifier la classe de sentiments et de réactions que provoqueront en lui les affaires d’intérêt, les occasions qu’il trouvera de gagner de l’argent ou d’en dépenser. A coté des réflexes, des actions automatiques qui représentent ce qui, en nous, appartient à l’espèce, à la race, au milieu dans lequel nous vivons, et qui consistent en réflexes simples, en instincts, en sentiments et actes suggérés par notre société, il y a donc des réflexes psychiques et des actes automatiques qui représentent plus spécialement notre nature personnelle, et la combinaison particulière d’éléments qui est notre moi.

Aussi bon nombre des actions qui portent l'empreinte de notre personnalité ne sont pas pour cela des actes volontaires. Ce sont bien souvent des actes qui résultent presque aussi simplement de notre constitution individuelle que les réflexes de notre consti-

tution spécifique, avec aussi peu de trouble et aussi peu de délibération. Si Ton y regarde de près, on verra que ce genre d’automatisme tient dans la vie une place extrêmement considérable. Il est inévitable qu’il en soit ainsi et cela est heureux aussi car l’intervention de la volonté, quand elle est trop souvent provoquée, devient un singulier embarras.

g 2. — La complication des réflexes psychiques.

Toutefois les différences qui subsistent entre le réflexe simple' et le réflexe psychique nous montrent l’origine des caractères propres de la volonté et nous font aussi prévoir fune des transformations possibles de l’activité automatique en activité volontaire.

A cause de la complexité plus grande des éléments psychiques, et des éléments physiologiques corrélatifs qui y prennent part, les résultats sont beaucoup plus variables dans le réflexe psychique que dans le réflexe simple et notre connaissance de l’esprit d’autrui n’est généralement pas suffisante pour nous permettre de le prévoir avec une complète exactitude. Nous savons, par exemple, que nous froisserons l’amour-propre d’un homme en attaquant sa vanité d’une certaine façon. Mais quelle sera la réaction produite? Nous pouvons annoncer une réplique assez vive, ou bien une rancune durable, ou bien un silence méprisant, accompagné de petits mouvements des lèvres et des sourcils. Mais savoir au juste laquelle de ces manifestations se produira, cela n’est pas toujours possible. La nature de la réac- . tion sera déterminée sans doute par l’amour-propre de l’individu, mais cet amour-propre peutêtre influencé

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en mille manières soit par les autres qualités permanentes de l'individu (naïveté ou ruse, bonté ou sécheresse, etc.), soitpardes circonstances accidentelles (état de l’atmosphère, état des fonctions organiques, contrariétés récentes ou joies inespérées, etc.). Or nous ne pouvons avoir la prétention de connaître et d’apprécier parfaitement tous ces facteurs. Il arrivera sans doute que nous pourrons prévoir avec justesse, mais nous ne serons jamais bien légitimement sûrs de la justesse de cette prévision que lorsqu'elle aura été confirmée par les événements.

Cette multitude de facteurs différents qui concourent à la production d’un même acte entraînent de nombreuses variations dans les réflexes psychiques, variations beaucoup plus nombreuses que celles des réflexes ordinaires qui, cependant, ne sont jamais peut-être absolument milles. Non seulement les réactions, dans les réflexes psychiques, varient de forme d’une fois à l’autre, mais alors même qu’elles sont à peu près les mêmes, elles ne sont jamais complètement identiques et elles ont toujours changé sur quelques points. Quand une personne prononce, dans des circonstances analogues (qui elles-mêmes ne sont jamais identiques) les mêmes paroles, il s’y trouve toujours quelques légères différences dans le ton, dans le jeu de la physionomie, dans les petits détails qui les accompagnent et les suivent.

$ 3. — Les origines de la volonté dans 1 automatisme. Cette complication et cette variété dans les réflexes

L\ VOI.OXTÉ ET l’automatisme

psychiques, avec leur issue toujours quelque peu incertaine, voilà un des ensembles de conditions qui préparent l’acte de volonté, un' des faits qui nous permettent de comprendre quelques-uns de ses principaux caractères.

C’est en effet cette complication et ses suites qui causent parfois ou qui, tout au moins, indiquent la difficulté pour l’homme d’agir, son impuissance à s’adapter spontanément, par le jeu automatique non troublé de ses désirs et de ses idées, aux différentes circonstances qui se présentent. Le même fait aussi cause ou révèle les conflits qui se produisent entre nos différentes tendances et qui doivent parfois être résolus par un acte de volonté, par cette synthèse active qui constitue la volition et par laquelle quelques-unes de ces tendances sont conservées, développées, acceptées comme directrices de la conduite, tandis que les autres sont éliminées et momentanément ou définitivement supprimées de notre vie consciente.

La complication croissante des actes et la nécessité pour les tendances, les désirs, les idées de former, toujours de nouvelles combinaisons, d’une part et d’autre part le conflit des tendances, des désirs et des idées et la nécessité d’y mettre un terme, ce sont là, en effet, si je puis dire, les deux premières sources par lesquelles la volonté sort de l’automatisme.

L’automatisme, c’est en effet l’expression de notre personnalité acquise, de la personnalité déjà formée soit par le travail de la série des êtres qui nous ont précédés dans la vie et les innombrables influences qui se sont exercées sur eux pendant des siècles, soit

par noire propre travail et les influences cpie nous avons personnellement subies. La volonté correspond au contraire à la personnalité qui se forme, à celle qui est en train de s’organiser, qui fait face à de nouvelles circonstances, qui acquiert une systématisation nouvelle.

Dire que la volonté est l’expression de la personnalité qui s’organise, c’est dire que la volonté suppose une défectuosité, un manque d’adaptation, une organisation incomplète. Ces défauts se traduisent également par la complexité un peu incohérente des tendances et par le «manque de systématisation qui fait l’individu incapable de s’accommoder aux conditions nouvelles qui se présentent, comme par l’opposition et la lutte directe des idées et des désirs dans un ensemble donné de circonstances, dans une situation à laquelle il faut s’adapter.

§4- — L’impuissance de U automatisme comme condition de la volonté. Volonté et invention.

Si chacun de nos réflexes psychiques n’est pas évidemment une répétition des précédents, s’il présente toujours une certaine nouveauté, insuffisante pour en faire un acte volontaire, suffisante pour qu’on y doive reconnaître déjà une trace de volonté èt pour qu’on le distingue des réflexes purs, c’est que les conditions de l’action, conditions intérieures et conditions extérieures 11e se répètent jamais complètement. Il se produit donc des combinaisons nouvelles, mais où l’adaptation est si facilitée par les actes précédemment

I,A VOLONTÉ ET l’aüTOMATISME

accomplis, où la nouveauté est si peu importante qu’aucune dilïiculté grave ne surgit, et que parfois nous prenons à peine conscience de notre action. Que ma plume soit un peu plus molle ou un peu plus dure, si l’écart, n’est pas trop considérable, j’y prends à peine garde et je continue à écrire pour ainsi dire machinalement. Si au contraire la plume était d’une dureté exceptionnelle, mon attention serait forcément éveillée, et, si je continuais à écrire, il me faudrait faire un effort et un acte de volonté interviendrait.

Cet exemple bien simple nous indique fort exactement, je crois, comment l’activité volontaire dont nous verrons plus tard la nature, mais dont nous recherchons pour le moment les conditions et les éléments, vient s’introduire dans la série des états de conscience. Quand nous nous trouvons placés dans des conditions où le jeu automatique des tendances ne permet plus l’adaptation, la conscience s’éveille, la réflexion se produit, et la nouvelle adaptation ne peut se produire que parla délibération (plus ou moins courte et plus ou moins nette) et la décision qui constituent l’acte de volonté. C’est tout à fait l’analogue de ce qui se passe dans un autre domaine quand nous cherchons à résoudre un problème nouveau pour nous. Nous ne pouvons plus appliquer les formules qui nous ont servi pour des problèmes analogues, nous ne pouvons plus trouver automatiquement la solution, il faut travailler, réfléchir, combiner en les modifiant les anciens procédés, les formules usitées. Nous ne pouvons nous tirer de la difficulté que par une invention qui brise notre routine antérieure et supplée à son insuffisance.

Des inventions de ce genre-là, soit des inventions théoriques, soit des inventions pratiques qui constituent des actes de volonté, sont très souvent rendues nécessaires par tous les changements, parfois considérables, que nous impose la vie ou que nous recherchons nous-mêmes. Notre organisation sociale est telle que nous ne pouvons pas toujours nous adapter spontanément à tous les changements de vie que provoquent la croissance de notre corps et le développement de notre esprit. Les premiers choix qui décident du sort d’un enfant sont généralement exercés par lçs parents, qui veulent pour lui. Une fois le choix fait il peut rester longtemps sans prendre, à cet égard, une initiative marquée. Par exemple, si on l’envoie au lycée, il passera de huitième en septième, de septième en sixième et ainsi de suite sans avoir besoin d’exercer sa volonté d’une manière bien nette. Il peut agir automatiquement. Sa volonté s’exerce cependant mais sur d’autres points. 11 est obligé de vouloir et de faire effort pour s’appliquer à certains travaux trop nouveaux pour lui et auxquels il ne peut s’intéresser spontanément, etc. Plus tard, arrivé au moment de choisir une carrière, à moins qu’il ne se laisse complètement diriger ou qu’il ne trouve dans la succession de son père une position toute faite, il pourra être obligé de vouloir pour choisir entre les carrières qui s’ouvrent devant lui. Il aura encore à faire acte de volonté pour se marier, par exemple, pour changer d’occupations, si l’occasion s'en présente, et, en général, dans tous les cas où la trop grande nouveauté empêche l’adaptation spontanée, et la combinaison immédiate et automatique des

idées, des sentiments et des actes. Dans tous les cas de ce genre et, ils sont nombreux, l’adaptation spontanée, ne pouvant s’ellcctuer sans peine et sans trouble, est remplacée par l’adaptation volontaire. Tout ce qui accroît la complication ou la nouveauté des actes tend à rendre son intervention indispensable. Nous étudierons tout à l’heure le mécanisme intime de son action.

§ 5. — Le conflit des tendances automatiques comme condition de la volonté.

Une autre condition de la volonté, c’est le conflit des tendances, des désirs et des idées. Ici, non seulement, l’adaptation ne peut comme tout à l’heure s’établir spontanément, mais encore il y a une lutte directe entre les tendances qui pourraient la préparer ou la faire. Ce n’est plus précisément le même genre d’impuissance et le même vice. Dans le cas précédent aucune tendance en pouvait provoquer la systématisation, ici il y en a souvent plusieurs dont chacune tend à établir la systématisation dans un sens différent, ou, s’il n’y en a qu’une, son action est contrariée par la résistance que d’autres lui opposent. Il arrive d’ailleurs aussi très fréquemment que les deux formes d’impuissance se combinent.

Des exemples très simples et empruntés à la vie de tous les jours nous renseignent suffisamment sur cette nouvelle condition favorable à la naissance de 1 action volontaire. Comme les insuffisances légères dans le cas précédent, nous voyons ici les petits

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conll ils sc résoudre tout seuls et à peu près spontanément, par la force automatique des tendances. Continuellement un désir vif, un besoin important étouffe une vague impression qui le contrarierait. Quand nous faisons une course ennuyeuse mais indispensable, nous réprimons, chemin faisant, une foule de petites impressions qui tendent à nous en détourner. De même, quand nous écrivons par devoir une lettre, un travail quelconque qui ne nous intéresse guère, mais que nous ne pouvons négliger, nous réprimons sans cesse, instinctivement, une foule d’envies perturbatrices et d’idées vagabondes. L’automatisme, le jeu instinctif des tendances subit à parer à ces éventualités et la volonté n’intervient pas d’une manière apparente.

Mais si le conflit s’accentue, les choses sc compliquent et l’automatisme ne subit plus. L’effort s’impose et la volonté réfléchie vient à se produire. Quand un acte nous est très pénible, quand il nous répugne ou nous froisse et que cependant nous jugeons qu’il faut l’exécuter, nous retrouvons tous les caractères de la volition la mieux caractérisée, l’arrêt momentané des tendances, l’hésitation et la délibération, la lenteur de l’adaptation, puis la décision, la synthèse active.

Peut-être trouvera-t-on que le caractère de nouveauté que je signalais tout à l’heure comme caractéristique de la volonté n’apparaît pas ici très nettement dans tous les cas. 11 se peut que l’action qui s’impose à nous ne soit pas, en effet, entièrement nouvelle. Parfois même, une action habituelle nous devient très pénible à cause d’un changement dans

nos goûts, dans nos dispositions, dans les circonstances extérieures ou intérieures qui se présentent.

Remarquons d’abord que ces cas sont loin d’être la règle. Bien souvent ce qui nous répugne le plus et nous est désagréable c’est ce qui n’est pas habituel, ce que nous n’avons pas encore essayé, ce que nous ne savons, pas faire. Mais alors même que ce qui nécessite ou produit un effort de notre volonté est un acte déjà accompli auparavant, la nouveauté, des circonstances, ou des impressions que nous éprouvons suffit à donner à l’ensemble du phénomène le caractère d’invention sur lequel j’ai insisté. Nous nous en rendrons parfaitement compte en examinant les cas analogues de l’invention intellectuelle. Il arrive que des idées meme anciennes chez nous et qui ont été longtemps acceptées finissent par répugner à l’esprit et lui être, à un moment donné, très désagréables. Certains faits l’en détournent, certaines objections tendent à le transformer. Si cependant on continue à penser, au fond, que ces idées sont vraies, malgré les apparences, il faut les concilier avec elles, il faut trouver les raisons qui écarteront les objections, qui feront interpréter autrement les faits, qui, même en cas de doute, montreront du moins qu’il y a encore avantage à penser toujours delà même manière. Cet effort de l’esprit, s’il réussit, est une véritable réinvention d’une conception déjà ancienne, car il lui associe de nouvelles pensées et de nouvelles images. Il se produit une synthèse d’images et d’idées où le caractère de nouveauté est très net en somme, bien qu’elle se forme autour d’un noyau qui n’est pas nouveau, ce qui est du reste la règle dans l’invention.

LA VOLONTi:

Le cas de la volonté est à peu près analogue. Ici encore une synthèse nouvelle se forme autour d’un noyau de phénomènes qui se sont déjà produits. Ce qui est nouveau, si ce n’est pas l’acte lui-même, c’est au moins l’acte accompli pour telle ou telle raison et malgré telle ou telle impulsion, c’est l’ensemble qui le détermine et dont il fait partie comme un élément qui vient plus tard se joindre aux autres.

§ G. — L automatisme elles conditions de lavie humaine.

Celle complication croissante des instincts et ces conflits violents d’idées et de désirs qui rendent l’automatisme impuissant, ou, pour mieux dire, qui. le rendent impossible sont étroitement liés à la nature de l’homme. C’est à l’imperfection de notre organisation psychologique et c’est aux défauts de notre organisation sociale que nous les devons, c’est aussi à leur tendance vers un état meilleur — ce qui est après tout presque la même chose. Les animaux t en qui l'instinct paraît la forme dominante et, souvent, autant que nous pouvons en juger, presque la seule forme de l’activité, ne sont point soumis aux mêmes conditions. On ne retrouve pas chez eux le même élargissement de la vie avec des variations équivalentes, ni les conflits de sentimentset d’instincts qui sont si fréquents chez l’homme, avec une pareille intensité. 11 ne faut voir là, du reste, que des différences de degré, et il semble bien que l’on peut retrouver aussi chez l’animal des formes rudimentaires, mais assez nettes de la volonté.

la volonté et l’automatisme

Les conditions cle la vie humaine, au contraire, sont si compliquées que l’homme n’a pu arriver à l’automatisme. Le conflit des tendances ou l’ insuffisance de l’instinct, sont provoqués ou décelés à chaque instant par les contradictions de la vie sociale, et résultent continuellement de l’état encore bien incohérent ou trop arrêté et insuffisamment souple de notre intelligence et de notre activité. Nos instincts sont trop formés pour s’adapter facilement à des changements de conditions, ou bien l’instinct plus complexe qui pourrait produire cette adaptation n’a pas encore pu s’établir. Et d’autre part, la diversité inouïe des conditions que nous fait la complexité de la vie sociale a produit dans l’homme des instincts divers qui ne sont pas en harmonie les uns avec les autres et qui ne se sont pas encore fondus dans un instinct supérieur. C’est ainsi que nos tendances esthétiques sont parfois en contradiction avec notre amour de la famille, que l’amour est souvent contrarié par l’intérêt, que la piété est en lutte avec l’amour des plaisirs, etc. il y a là des faits permanents et constants qui montrent, à chaque instant, l’impossibilité actuelle de la vie automatique et spontanée, et qui sont les conditions essentielles des actes de volonté.

§ 7. — Distinction de la volonté et de certaines formes de l'automatisme.

Aussi y a-t-il, souvent ou toujours, quelque élément de volonté même dans les actes en apparence les plus automatiques. Mais on est, pour diverses

raisons, porté à s'en exagérer l’importance. La part d'automatisme cpii se manifeste dans nos actes est souvent méconnue. Il y a des illusions psychologiques dont il faut se méfier. Celle dont je parle ici a été souvent signalée, et pourtant on y tombe continuellement.

C/est d’abord qu’il y a des apparences trompeuses et puis que le mot de « volonté » est pris, dans la conversation courante, en un sens un peu trop vague souvent. Quelques mots sur les illusions de. l’observation peuvent aider à préciser ce sens.

On confond très souvent la volonté avec l’obstination, ou avec la vivacité. L’obstination marque souvent l’incapacité de vouloir et la vivacité peut être une simple manière d’être, une qualité de l’activité automatique. Des gens aux apparences décidées, à faillite vive et peu hésitante, capables de persistance, sont parfois de véritables impuissants au point de vue de la volonté. Rien n’existe en eux que la vie spontanée des habitudes qui se modifient très peu. C’est la continuité de la routine qui leur donne les apparences de la volonté. La preuve en est fournie par les changements qui se produisent parfois dans les conditions d’existence de ces personnes et qui montrent la faiblesse singulière de leur volonté. Dès qu’elles ont à modifier leur conduite, à faire face à des conditions d’existence un peu nouvelles, à se «débrouiller» au milieu non pas même de périls, mais de quelques embarras, elles deviennent interdites, hésitent sans arriver à la décision, restent maladroites et gauches. N’étant plus soutenues par la routine, elles chancellent. Obligées de sortir un peu du sentier battu où

chaque jour elles passaient, elles sont désorientées et perdent courage.

Ceci aussi est relatif. Chacun a ses volontés spéciales. Il est des personnes qui sont incapables de vouloir dans certaines conditions et qui veulent fort bien dans d’autres circonstances. Je ne reviens pas ici sur l’opposition du courage militaire et du courage civil, mais elle peut servir à illustrer ce que j’avance, bien que dans certains cas le courage militaire comporte peut-être une part- relativement grande d’entrainement et de suggestion. Il ne faut pas juger trop sévèrement la capacité de vouloir d'une personne parce que nous l’aurons vue très faible en de certaines circonstances. Il se peut que toutes ses habitudes ne lui soient pas également nécessaires, qu’elle résiste plutôt à la rupture des unes qu’à la rupture des autres et qu’en certains cas, elle sache au besoin remplacer l’habitude par la volonté. Il n’en reste pas moins que, bien souvent, ce que nous prenons pour de la volonté n’est que de l’automatisme, — ou de la suggestion, car la suggestion nous fournira tout à l’heure des remarques analogues.

Dans ces cas d’illusion, ce qui trompe surtout, c’est que tous ces actes d’automatisme comportent bien une faible part de volonté que l’on exagère. L’esprit même d’une personne très 'peu apte à' la volition est capable de résoudre certains contlils, de se prêter à certaines variations. Nos habitudes, nos instincts n’ont pas des éléments si rigoureusement soudés ensemble qu’ils ne soient susceptibles de quelques modifications, et qu’on n’y puisse substituer, selon les occasions, quelques pièces à d’autres.

Il arrive donc que certaines personnes sont parfaitement capables de se prêter à ces petites modifications, de résoudre certains conflits d’instincts, qui ne peuvent, dans les circonstances graves, prouver vraiment qu’elles sont capables de suppléer par l’énergie de la volonté aux lacunes ou aux défauts de l’automatisme. Ces personnes craignent souvent beaucoup, par instinct, de changer d’habitudes, de résidence, etc., ou si par hasard leur illusion les entraîne et les fait croire à leur volonté, elles risquent de se repentir amèrement d’avoir abandonné la vie qui leur convenait, un peu terre à terre et sans heurts, où d’ailleurs, peut-être elles pouvaient exercer le genre de volonté dont elles étaient capables, pour montrer, en d’autres circonstances, leur incapacité spéciale dont elles n’auraient sans doute jamais, sans cela, pris ni donné connaissance.

§ 8. — V automatisme dans la volonté.

L’on se méprend aussi sur ce qui reste d’automatisme dans la volonté. Il n’est pas un de nos actes les plus volontaires qui ne mette en jeu une grande quantité de mécanismes dont nous n’avons, souvent, guère connaissance, et qui sont des éléments importants de l’acte total. Toutes choses égales d’ailleurs, un homme qui a, par exemple, l’habitude de l’escrime acceptera plus facilement qu’un autre, en général, un duel à l’épée. Il fera en cela un acte de volonté, mais cet acte est facilité par la préparation de son automatisme, parle perfectionnement du rué-

LA VOLONTÉ ET l’ AUTOMATISME

canisme qui est un des éléments de l’acte et qui est représenté dans l’idée de l’acte. En général un homme se décidera plus facilement à accomplir un acte désagréable si l’exécution même de cet acte lui est rendue plus facile par l’habitude, l’exercice, si son automatisme est bien développé à l’égard de cet acte. Inversement on ne sait pas toujours quel rôle joue l’insuffisance de l’automatisme dans l’impuissance de la volonté ou dans la volonté négative, dans l’obstination à ne pas faire. Quelquefois on parait aux autres et à soi-même être retenu par un scrupule honorable quand on l’est surtout par la gaucherie, l’inhabileté qui provient du manque d’exercice, du défaut d’entraînement, cl’un automatisme insuffisamment développé qui nous rend pour ainsi dire physiquement inhabiles à l’action. Mille petites circonstances, en apparence insignifiantes, viennent exercer ainsi leur influence sur le résultat de nos délibérations, sur notre activité, et nous montrent, quand nous pouvons les apercevoir, une partie de ce qui reste d’automatique dans nos actes volontaires.

Il suffit d’ailleurs pour s’en faire une idée de remarquer que ce qui est réellement l’objet de la volonté, c’est l’idée de l’ensemble cl’un acte. Je décide, par exemple, après hésitation et réflexion que j’irai faire aujourd’hui une visite qui m’est désagréable mais que je juge inévitable. C’est un acte de volonté, il s’est produit là une fixation de l’esprit dans une attitude déterminée, une synthèse systématique d’idées, de sentiments, d’images diverses, synthèse nouvelle et qui rompt le jeu régulier des tendances. Cette synthèse va durer tant que l’acte décidé ne sera pas

accompli, et clic va entraîner une foule de petits aciers qui sont les moyens de la fin acceptée. Il faudra mettre un chapeau, ouvrir une porte et descendre l’escalier, marcher, monter dans un omnibus ou prendre une voiture, etc. Il n’y aura pas cependant une volition distincte pour chacun de ces actes qui sont impliqués dans la volition primitive et logiquement amenés par elle. L’automatisme ici reprend ses droits, presque tous les actes secondaires s'accomplissent en vertu du mécanisme établi déjà.

De même que l’invention suppose la routine et consiste1 en une coordination nouvelle d’éléments qui pour la plupart existaient déjà, de même la volonté suppose l’automatisme et coordonne une foule d’actions qui s’accomplissent automatiquement, ou de sentiments et d’idées systématisés de telle façon que les actes appropriés à la fin acceptée s’accomplissent automatiquement à la suite de la volition.

La volonté implique l’existence de ces divers mécanismes, il ne peut en être autrement. Soit qu’elle rompe l’automatisme, soit qu’elle s’en serve, elle le suppose également, cl die trouve en lui soit une condition préalable, soit un élément. 11 en est une condition préalable car la volonté suppose toujours à la fin une rupture de certaines habitudes (en prenant ce mot au sens le plus général) et aussi la continuation decertaines autres. Les sentiments, les émotions, les idées qui nous portent à vouloir sont déjà établis en nous, ils ont déjà plus ou moins inspiré ou dirigé nos pensées et notre conduite, ils représentent

i. Voir ma Psychologie de l’iikvcntion, Paris, F. Alcau, hjol.

déjà une part de notre activité et sont étroitement liés au fonctionnement de nos diverses habitudes. Une partie de ces mécanismes habituels va être employée encore automatiquement comme moyen au service de l’acte de volonté qui s’accomplit. De tous côtés l’automatisme et la volonté se rencontrent, et celui-là est toujours la condition, et il est un des éléments de celle-ci, exactement comme la routine est une condition et un élément de la création intellectuelle.

§ g. — L'automatisme, condition de la volonté, en est aussi l'aboutissant.

Si l’activité automatique est une condition nécessaire de l’activité volontaire, l’activité volontaire est une condition non pas nécessaire mais fréquente de l’automatisme. Ce qui est actuellement automatique a souvent commencé par être volontaire, ce qui est actuellement volontaire tend à devenir un jour automatique. Le passage du volontaire à l’habituel et au mécanique a été bien souvent indiqué, et je n’y insisterai guère. A mesure qu’un acte se répète, les éléments psychiques qui le composent s’associent de plus en plus étroitement l’un à l’autre et, quand l’occasion s’en présente, le système qu’ils forment s’éveille et se développe sans trouble et sans heurts, par conséquent d’une manière automatique, sans intervention de la volonté, et même, quand l’adaptation arrive à un de gré suffisant de perfection, sans éveil de la conscience. L’apprentissage de la marche, la façon dont Paulhan, 2° édit.

on devient habile à jouer du piano, en sont des exemples souvent cités et qui n’ont pas besoin d’être plus longuement indiqués. Les lois de l’habitude, quoiqu’elles présentent encore des mystères, sont assez connues déjà pour que le passage du volontaire à l’automatique soit suffisamment accepté, au moins dans ses grandes lignes.

Ainsi l’automatisme nous mène à la volonté, cl la volonté nous ramène à l’automatisme. Une première organisation s’est formée. Elle suffit tant bien que mal à la vie, puis, à un moment donné, il faut faire face à de nouvelles circonstances et les tendances déjà organisées ne peuvent y arriver sans trouble et sans heurt. Sous l’impulsion de la volonté de vivre, du besoin de bien-être, d’une tendance forte et puissamment organisée, une crise se produit, et par une combinaison nouvelle, par une synthèse qui constitue l’acte de volonté et que nous examinerons plus loin, une nouvelle organisation est ébauchée et l’esprit s’adapte aux nouvelles conditions de vie qui lui sont faites. Mais le processus n’en reste pas là, la nouvelle organisation tend à se fixer, à devenir semblable à l’ancienne et, dans la mesure que lui permettent les circonstances, automatique comme elle.

Voilà du moins comment on peut se représen telles choses schématiquement, car je n’ai pas besoin de dire que dans la réalité elles sont beaucoup plus complexes. La volonté est une crise pourpasser d’une forme d’automatisme à une autre généralement plus compliquée, adaptée avec plus de précision aux nécessités de la vie. Elle marque une transformation, elle est le signe de l’impuissance ou du conflit des

LA VOLONTÉ ET l’àUTOMATISME

habitudes en même temps qu’un remède plus ou moins efficace, à cette impuissance et à ce conflit.

g io. — La volonté dans V automatisme.

De même qu’il reste beaucoup d’automatisme dans la volonté, il reste de la volonté dans l’automatisme, ou plutôt des éléments de volonté, des caractères affaiblis de la volition, de sorte cpie nos divers états ne sont jamais très purement automatiques, ni absolument volontaires. Ils sont composés des mêmes éléments mais en proportions variables et de telle façon qu’en certains cas, l’automatisme est à son maximum et les éléments de volonté à leur minimum, tandis que d’autres fois c’est, le contraire qui se produit.

Un acte de volonté, en effet, ne suffit généralement pas pour créer une habitude achevée. Même répété il garde quelques-uns de ses caractères primitifs cl il en est qu’il conserve longtemps. Cela est évident pour certains cas, où la crise, par exemple, a pour effet clc ramener l’état organique précédent, au moins dans la mesure du possible. S’être fait, avec effort, arracher une dent, ne rend pas toujours sensiblement plus facile une seconde visite au dentiste. Même dans d’autres cas où nous voyons bien la tendance marcher vers l’automatisme, la marche est assez lente, et l’habitude longue à acquérir. Il faut beaucoup d’efforts de volonté à un homme médiocrement doué pour jouer passablement du piano. Quand les choses se passent régulièrement les efforts vont en s’affaiblis-

sant, puis la conscience même s’efface peu à peu. Cependant on ne peut affirmer que les éléments de la volonté disparaissent complètement.

Il paraît, en effet, que ces éléments vont en décroissant continuellement sans que nous puissions les voir jamais complètement annulés. Par exemple la nouveauté, le caractère créateur de la volonté, la synthèse nouvelle qui la constitue, il semble bien que nous continuerons à les retrouver dans toute l’activité humaine. On n’a jamais pu trouver deux feuilles d’arbre qui fussent absolument semblables, de même il y a toujours, très vraisemblablement, une distinction, appréciable ou non pour nous, entre deux de nos actes, même de nos actes réflexes. Si semblables qu’ils nous paraissent, il est impossible qu’ils s’accomplissent absolument dans les mêmes conditions d'intensité, d’excitation, de circulation sanguine, de température, d’état moléculaire des nerfs et des cellules nerveuses, etc. Nous pouvons remarquer souvent un grand nombre de ces petites différences et toutes les inductions nous poussent à croire qu’il en existe toujours quelques-unes.

Peut être pourrait on encore invoquer à ce sujet d’autres raisons, on les fonderait sur ce que toute transmission de l’excitation à la cellule et tout retour de la cellule à l’organe moteur exige un certain temps, elle n’est pas immédiate, elle implique par conséquent un certain nombre d’obstacles à renverser, de résistances à vaincre, d’oppositions à supprimer. Mais ces résistances, ces oppositions rappellent bien naturellement les conflits que nous avons crus être une des conditions de la volonté. Cela tendrait à

LA VOLONTÉ ET l’ AUTOMATISME

nous faire admettre que l’automatisme absolu est une chose contradictoire en soi, que si Fautomatisme est indispensable à la volonté, il recouvre toujours luimême quelques-uns des éléments de la volonté et qu’il ne saurait jamais en être autrement. Je n’insiste pas sur les considérations philosophiques générales qu’on pourrait apporter ici à l’appui de cette manière de voir et qui nous entraîneraient trop en dehors de la psychologie positive. Sans en sortir nous pouvons admettre, je crois, d’après ce qui précède, que, de même que nos pensées comprennent toujours une part de routine et une part d’invention, mêlées en proportions très variables, de même nos actes contiennent une part d’automatisme et une part de volonté en proportions très variables également. Et Fautomatisme est ainsi une condition de la volonté, un élément de la volition, l’élément d’où sort et vers lequel tend la volonté sans que celle-ci puisse jamais se séparer complètement de lui.

Nous allons voir maintenantque comme l’invention comporte également une partd’imitation intellectuelle, la volonté comporte aussi une certaine quantité d’imitation active, de suggestion.

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