VI AVERTISSEMENT
née Paoli ; M. Antoine Balisoni, maire d'Olmeto.
Comme on voit, j'ai puisé aux meilleures sources. Je me suis borné à faire œuvre de biographe littéraire avec une rigoureuse impartialité et le souci de la vérité. Colom.ba appartient à la littérature ainsi que les personnages qui ont servi de modèles à Mérimée pour la composition de sa célèbre nouvelle. Il m'a paru intéressant de dresser en face de l'héroïne du roman celle de la vie.
Dans le roman, Orso délia Rebbia, en se mariant selon son cœur, s'en tire comme un héros de mélodrame, tandis que Colomba est appelée à finir ses jours comme une vieille fille, paisible gouvernante de ses neveux.
Il en va autrement dans la réalité. Colomba, dont on a tué le fils unique, reste avec un deuil terrible qui la hante jour et nuit.
Il est certain que ceci était plus ardu à rendre que cela ; et je pense que c'est uniquement pour plaire au lecteur que le romancier a choisi la situation la plus facile dans l'affaire.
Les voyages ont tenu une place assez importante dans la vie de Prosper Mérimée, qui aimait à vagabonder.
Archéologue passionné, nulle pierre ne le laissait indifférent. Que de monuments, qui de nos jours font l'honneur du vieil art français, auraient sombré dans l'oubli sans l'inspecteur général Prosper Mérimée !
Il poussa l'aipour de l'art antique jusqu'à en chercher des vestiges en Corse. Il fallait certainement du courage, à cette époque-là, pour
faire voile vers les rives presque inconnues de notre île méditerranéenne. On n'y trouvait ni confort ni route. On allait à pied ou à cheval par de longs sentiers sauvages, sinueux, rocailleux, à travers des maquis inextricables, des escarpements, des ravins et des vallons, grimpant vers des cimes neigeuses, dévalant vers ces rivages embaumés qu'Ulysse errant a certainement connus et où régnait, dit-on, Calypso.
Mérimée était un excellent cavalier. Il fut dans le maquis comme chez lui. Vieilles églises, vieilles tours, vieux châteaux, urnes funéraires, dolmens, menhirs, il vit tout, il tira de leurs tombes des restes de Fart étrusque, romain et pisan.
Mais, parmi les débris du passé, se dressa une femme nommée Colomba, belle, hautaine et vindicative. Elle avait des yeux profonds, ténébreux, un teint bronzé. Pour elle, l'ennemi même à terre était toujours l'ennemi. Elle montait à cheval à la manière des hommes. Un
jour, un berger, l'ayant rencontrée ainsi chevauchant dans le sentier, fit tout haut une plaisanterie grossière. Colomba arrêta net sa monture, descendit et rossa l'insolent d'une main vigoureuse.
Elle maniait le mousquet aussi bien que Fra Diavolo. Elle avait cette énergie virile tant appréciée des Romains, et elle ne dédaignait pas d'employer la ruse.
Nul ne la vit pleurer. Elle restait sombre devant la mort et la douleur, sans émotion ni défaillance apparentes.
C'était une poétesse. Elle ne savait ni lire ni écrire. L'improvisation la possédait comme une flamme. Il fallait l'entendre lorsque, dénouant ses longs cheveux noirs qu'elle secouait comme une crinière, elle berçait de sa poésie déchirante les cadavres sanglants !
Colomba fut très recherchée. Il y avait bien une vengeance à épouser avec elle ; mais cet obstaclen'a jamais arrêté un prétendant corse.
Les siens étaient nombreux. On en comptait à Fozzano, à Arbellara, à Sartène, à Olmeto. Elle aurait voulu rester au foyer paternel, où nulle autorité ne s'élevait contre elle. Un mari, surtout avec une femme comme Colomba, s'il ne se soumet pas, est sans cesse une cause de conflits. C'est pour cela que notre héroïne préférait la solitude de la vieille fille à un mariage avec un homme indocile. Puis, si elle prenait mari ailleurs que dans son village, elle ne pourrait pas conduire les affaires de leur vendetta ; et, elle absente, c'était certainement la défaite. D'un autre côté, en Corse plus qu'ailleurs, principalement dans les villages, un mélange d'ironie et de pitié s'attache à celle qui reste dans le célibat. Aussi les siens insistaient-ils pour que Colomba se mariât :
(( Prends-en un dans notre parti », ne cessaientils de lui répéter. A la fin, elle se décida à accepter la demande de Bartoli, dit Forciolo, dont la famille avait partie liée avec la sienne
dans cette vendetta, qui était comme le mino-
taure de Fczzano. Ce Bartoli, d'une excellente famille, très courageux, bon tireur, en avait quelques-uns sur la conscience. Il aimait d'amour Colomba, qu'il plaçait bien au-dessus de lui-même. II n'aurait pas mis le nez dehors sans la consulter.
Elle voulut que son mariage fût célébré avec éclat. C'était comme une bravade ! Elle revêtit une robe de soie bleue avec un chàle de cachemire. Elle posa sur ses cheveux un mezzaro blanc qu'elle portait comme un diadème. Elle était vraiment majestueuse et son visage rayonnait. Les invités vinrent en grand nombre des villages voisins. Les partisans étaient armés.
Le prêtre, qui les unit, tout en les félicitant, leur parla de concorde et de paix. Mais Colomba souriait, dit-on, étrangement en ne l'écoutant que d'une oreille. Elle était entourée de fusils, et, sous son châle, elle avait glissé un beau stylet. Le marié, s'il ne portait pas de carabine.
montrait une cartouchière, et ses poclies cachaient pistolet et poignard.
Une fois mariée, Colomba alla vivre dans la demeure de son mari. Je l'ai visitée. Elle s'élève encore au bout du village, au bord d'un vieux sentier. On y parvient malaisément par une descente creusée dans la pierre. Le crépi jaune des murs se lézarde. Tout est dans le même état qu'autrefois, sauf une fenêtre que l'on a transformée en porte.
Par cet escalier, posé contre la façade, Colomba pénétrait dans une pièce qui servait de salle à manger et de cuisine, séparée d'une chambre par une cloison en planches. Une échelle de bois, dans un coin, la conduisait à l'étage au-dessus où il n'y a qu'une salle. On remarque sur la façade trois petites niches entre deux fenêtres ; dans l'une est logée une sainte Vierge. Elles servaient, paraît-il, pour les illuminations du Vendredi saint.
Dans la cave, q,ui communiquait avec la
maison voisine, des cachettes existent encore.
La signera Colomba ignora l'amour, qu'elle considérait comme une faiblesse. Elle aimait son mari en épouse fidèle, irréprochable et dévouée; mais des paroles d'ivresse ne furent jamais soupirées par ses lèvres ; car elle ne désira toute sa vie qu'une éclatante suprématie au cours de vengeances sans merci.
Prosper Mérimée avait été attiré par cette figure dont la beauté, qu'il connut à son déclin, lui apparaissait comme une sorte d'idole barbare. 11 se plaisait dans son charme singulier.
La signora Colomba Carabelli(l) était née en 176ÎJ, au milieu d'inimitiés tenaces, à Fozzano, village non loin de Sartène, dans une très vieille maison ayant la forme d'une tour carrée, avec un toit à une seule pente, et habitée actuellement par les Garabelli de la Tour, descendants de l'héroïne de Prosper Mérimée. Cette maison, une vraie forteresse, regarde la vallée de Baracci, qui descend en plaine vers le
(1) Une des plus nobles familles de la Corse.
golfe de Valinco. Haute, avec des murs de bastion, des escaliers étroits et obscurs, pourvue de mâchicoulis, elle ne recevait le jour que par dés meurtrières; aujourd'hui, celles qui s'ouvraient vers la mer ont été élargies en fenêtres avec des persiennes bleues qui choquent contre le granit bistre et moussu. C'est au xiv® siècle qu'elle fut bâtie avec l'assentiment du gouvernement de Gênes, afin que l'on pût apercevoir les flammes qui s'élevaient au haut des tours maritimes, encore debout le long de la mer, et signalant de la sorte les incursions des Barbaresques. De nos jours, sur la terrasse qui vit tant de drames, les arrière-petites-nièces de Colomba prennent le thé au milieu des plantes et des fleurs, en pinçant de la guitare.
Fozzano, où j'ai été un jour de juillet, divisé en haut et bas quartier, a gardé son aspect d'autrefois ; il y a des acacias et une route en plus. Il apparaît en pente, à côté d'une colline couverte d'oliviers* au pied d'une pointe nue,
en pain de sucre, d'où la vue est immense avec la Sardaigne h l'horizon. Ici, l'olivier domine; mais il semble que cet arbre doux et mélancolique n'ait jamais eu une influence bienfaisante sur les âmes et les esprits bouillants de ce beau pays. Les pierres des maisons, plantées sans symétrie, vibraient dans le grand soleil d'été. Certaines de ces demeures ont connu un passé dantesque; et, môme de nos jours, après bien des années de calme et d'oubli, on a l'impression qu'elles en sont hantées, malgré ces riantes treilles ombrageant leurs balcons modernes.
Ce qui frappe, c'est le silence de ce village. Il paraîtrait inhabité si l'on n'y voyait, de temps à autre, une silhouette humaine, si l'on n'y entendait, parfois, le chant d'un coq. On a l'impression qu'il ne fut jamais témoin des manifestations du plaisir. Nulle ivresse de la vie ne s'y donna libre cours. Les gens y vécurent, sans cesse aux aguets, dans l'attente des heures sanglantes»
Que de deuils dans une telle lumière, à l'ombre des oliviers ! Nulle part, en Corse, je n'ai senti plus profondément la proche étreinte de la mort. Et, cependant, il a son attrait, ce village. On aimerait à y vivre dans les méditations, les mollesses, en écoutant la plaintive monotonie des sources sauvages, couché sous l'un de ces oliviers certainement aussi beaux que ceux dont a parlé le vieux Sophocle.
Sur le berceau de Colomba s'étaient penchées pour la bercer des figures en deuil. Aussi son enfance fut-elle austère, triste et réfléchie. Elle ne connut ni les jeux, ni les tendresses. L'ombre pour elle a voilé sans cesse les fleurs et le soleil. C'étaient des cris, des imprécations, des blasphèmes, des conciliabules, un va-et-vient mystérieux, de longs silences. La maison, muette pendant le jour, ne s'animait un peu qu'à la faveur de la nuit. Dehors, le moindre bruit faisait dresser l'oreille. Même le chant d'un oiseau paraissait suspect. Pas d'allégresse
LE VILLAGE DE COLOMBA i^
dans les conversations autour du foyer. Le deuil tragique, le silence de la tombe, l'aiguillon de la vengeance, telle est la trinité fatale qui guida le génie de Colomba.
Elle mêlait la poésie, la superstition et la vendetta avec une volupté farouche. Non qu'elle fût sanguinaire! Le crime pour le crime, le crime suscité par les sentiments vils, lui inspirait de l'horreur. Elle tuait et faisait tuer pour l'honneur.
Mérimée, qui avait connu à Paris le commandant Orso Carabelli, frère de Colomba, le prévint de son arrivée en Corse. Orso, qui l'avait engagé à venir à Fozzano, alla à sa rencontre, avec une escorte de bergers armés. Colomba l'accompagnait à cheval. Elle était habillée d'une riche robe de soie; elle avait sur la tête le mezzaro, une sorte dte mantille,
et elle portait en travers de sa selle une magnifique carabine damasquinée, don d'un préfet de l'époque, et que ses descendants gardent comme une relique.
Colomba avait deux autres frères : Ignace, consul général d'Italie à Venise, et Simon, colonel dans l'armée anglaise. Elle avait aussi quatre sœurs qui vécurent obscurément, éclipsées par le rayonnement de leur aînée. Elle était l'âme du bas quartier du village, en guerre depuis bien des années avec le haut quartier. D'un côté, les familles Carabelli, Bartoli et Bernardini ; de l'autre, les Durazzo et les Paoli. C'était une vengeance à outrance. Il y avait des rencontres fréquentes, de vraies batailles rangées. Les serviteurs, les bergers de ces familles étaient engagés eux aussi dans la vendetta de leurs maîtres; et c'est armés jusqu'aux dents qu'ils Voyageaient ou travaillaient; le laboureur qui poussait sa charrue, dont la forme date des Bucoliques, en creusant péniblement
le sillon au pas de deux bœufs indolents, portait le fusil en bandoulière ; le pâtre qui gardait les cbèvres, la carabine sur le bras, le doigt à la gâchette, prêtait l'oreille au moindre frémissement dans la broussaille.
Il y avait des signaux entre partisans. Soudain, dans une sente, un homme, l'arme prompte, cartouchière au ventre, pistolet et poignard dans les poches, le visage buissonneux d'une barbe inculte, se baisse vivement, ramasse un morceau de bois sur lequel on a fait une entaille au couteau d'une certaine façon et rebrousse chemin. Cela veut dire : « Il y a péril à aller plus loin. » S'il ne heurte pas de son pied une branche indicatrice, il entend ^ un coup de sifflet. Il sait d'où vient cet avertissement, et il s'empresse de changer de direction. Des yeux amis l'ont vu et on l'a prévenu. Tout en ayant l'air de dormir sous son ciel ardent, la solitude du maquis écoute et veille.
Les causes de ces longues inimitiés étaient souvent futiles : une dispute entre riverains ou entre femmes; un chien tué, une jalousie de familles, des propos mal rapportés, etc.. L'humeur corse ne supporte rien; là-bas, l'honneur est parfois un tyran puéril.
Voici comment éclata la grande vendetta où figura Colomba. Chiara était une femme si merveilleusement séduisante qu'elle ensorcelait les plus insensibles. Nul ne pouvait être indifférent, dit-on, à ses cheveux bruns, à ses yeux bleus, à son teint suavement hàlé, à toute sa personne, dont les mouvements appelaient le désir. Tous les jeunes gens de Fozzano en étaient amoureux. Ils se partageaient en deux camps, ceux du haut et du bas quartier, qui se jalousaient avec une ardeur inouïe. Ils aimaient
comme ils haïssaient, avec violence. La haine, hélas I fut plus forte que l'amour.
Chiara, ayant du penchant pour les jeunes gens du bas quartier, ceux d'en haut ne pouvaient souffrir une telle préférence. Leur amourpropre fougueux se révoltait et une sourde colère les dominait. C'était le soir du mercredi saint, à la sortie des Ténèbres. Sur la place de l'église, qui se trouve un peu en dehors du village, du côté de la colline des Oliviers, Pierre Paoli, accompagné de deux amis, tous trois du haut quartier, interpella soudain en ces termes un Carabelli :
— Ta façon de me regarder ne me plaît pasi
L'autre riposta ironiquement :
— N'es-tu pas un bel homme?
— Insolent I
Et, en même temps, Pierre Paoli tire un coup de pistolet sur Carabelli, qui, non atteint et désarmé, feint de fuir. 11 est poursuivi par un
camarade de Paoli. Aussitôt le village est plein d'agitation et de cris. Tandis que les uns rentrent chez eux pour y chercher des armes, les autres vont avertir les parents.
Cependant Carabelli, rattrapé dans le sentier, reçoit un coup d'estoc. D'un autre côté, Pierre Paoli voit venir en courant vers lui un adversaire. Il le saisit à la gorge, le renverse, et il va le frapper avec son stylet, lorsqu'il est arrêté par un appel déchirant :
— Mon fils ! Mon pauvre fils ! Épargnez-le!... Une femme en larmes, à genoux, le supplie,
les bras tendus. Alors, il lâche sa victime :
— Voici ton fils ! Je l'offre à la Sainte Vierge î Cette inimitié se poursuivit avec un acharnement inconnu dans les annales de la Vendetta. Les familles qui s'y trouvaient engagées lui appartenaient corps et âme, négligeant leurs
foyers et leurs devoirs. Rien ne les retenait, ni la crainte de Dieu ni celle de là justice. Dans un tel milieu, si différent de celui d'où
il venait, Prosper Mérimée ne fut pas dépaysé outre mesure.
La fréquentation de Stendhal l'avait familiarisé avec les passions tragiques. Ici, s'il y avait beaucoup moins de somptuosité que dans les cours italiennes, il y avait plus de fierté et de franchise brutale. La psychologie de Mérimée, qui ne répugnait pas au mensonge distingué, en fut tout d'abord choquée. A la fin, il y trouva du charme.
La signora Colomba était une femme vraiment rare. Elle ne savait pas mentir et elle ignorait la coquetterie. A la maison, elle ne portait que de la soie noire et le mezzaro. Elle s'occupait des moindres détails du ménage. C'est elle qui recevait les bergers, les bouviers, discutait avec eux, et elle mettait souvent la main à la pâte.
D'apparence mélancolique, elle n'était que lyrisme ; elle avait un langage ardent, énergique, imagé. Elle parlait le français avec un
pittoresque qui ne manquait ni de saveur ni de piquant. Ses corsicismes souvent étaient des trouvailles et l'auteur de Mateo Falcone s'en amusait beaucoup.
Mérimée a placé sa Colomba à Pietranera, pour ne pas envenimer davantage la querelle des deux partis à Fozzano, encore très vive à l'époque où parut la célèbre nouvelle. II lui a enlevé ainsi une grande partie de son attrait de vérité farouche.
Pietranera est un riant village, à deux kilomètres de Bastia. On y va par une route qui pousse jusqu'au Cap Corse, le long dé la mer. Ce n'est pas un cadre pour de sanglantes inimitiés. Il est situé sur une pente, de côté et d'autre du chemin. Les vignes, les figuiers, les amandiers, les oliviers se mêlent aux maisons qu'entourent des jardins et qui paraissent bâties
pour le bonheur et la sérénité. Ici, l'aspect n'est ni triste, ni belliqueux. Une fertilité heureuse se couronne de fleurs. Le printemps y est particulièrement délicieux, à l'ombre des feuillages naissants, par ces journées où les premières ivresses de la terre s'avivent à l'odeur de la Méditerranée. Au bas de la pente, la mer, qui s'étend à l'infini, enveloppe de ses souffles les vergers, les maisons souriantes qui semblent n'avoir connu que des souvenirs gracieux, sans aucun souci cruel de vengeance.
On comprend Colomba vivant à Fozzano, à Olmeto, mais pas à Pietranera, où il n'a jamais existé de tour carrée ni de haines féroces, et où l'on a toujours bu gaîment, sous les berceaux des vignes, un vin qu'Horace eût célébré s'il l'avait goûté.
LES BANDITS CELEBRES DE l'ÉPOQUE
Mérimée logea dans la tour de Colomba, et il put étudier tout à son aise son. héroïne qu'il vit à l'œuvre. Il est certain que pour un Parisien la vie à Fozzano, partagé en deux camps, devait manquer quelque peu d'agrément ; mais outre l'amitié qui l'attachait à la châtelaine de cette antique demeure, où il recevait une noble hospitalité, le grand écrivain avait la passion des aventures tragiques.
Stendhal, son maître, avait un faible pour ' S} brigands italiens lesquels, écrit-il, malgré
pillages et rançons, avaient « le cœur du peuple avec eux ». Et, de préférence, les belles filles s'éprenaient du jeune homme « qui, une fois dans la vie, avait été forcé d'andar alla machia, c'est-à-dire de fuir dans les bois et de prendre refuge auprès des brigands à la suite de quelque action trop imprudente. » Même de son temps, Beyle, qui fit de longs séjours en Italie, a pu constater l'amour des basses classes pour le panache du brigand. N'a-t-il pas connu le fameux Gasparone, le dernier brigand « qui traita avec le gouvernement en 1826 »? Ce Gasparone « homme d'esprit, d'une figure assez revenante », était le digne continuateur d'un Marco Sciarra ou d'un Piccolimini, duc de Monte-Mariano, lesquels levaient des bandes de hravi pour lutter contre les lois tyranniques de leur époque.
Stendhal était un grand admirateur de l'énergie individuelle, au point de Texalter même chez les pires fripouilles. Il y a du brigand
LES BANDITS CÉLÈBRES DE l'ÉPOQUE 31
dans tous ses héros. Mérimée, à l'exemple du maître, était un passionné do l'énergie dans ses manifestations les plus violentes et les plus équivoques. Son Mateo Falcone en est une preuve extraordinaire.
En 1830, il se trouvait en Espagne d*oii il envoya des lettres à une revue de Paris. A Madrid il était assidu aux courses de taureaux ; ce fut le premier Français qui révéla à notre pays les véritables physionomies des matadors tels que Pepe Illo, Francesco Sevilla, Montés, Pablo Romcro. A Valence, il tint à assister à l'exécution d'un assassin pour voir s'il allait mourir courageusement. Mais l'auteur de Carmen cherchait surtout à connaître des brigands. Pour cela, il parcourut dans tous les sens l'Andalousie, « cette terre classique des voleurs », sans en rencontrer un seul. Et, cependant, qu'il fflt à la ville, en diligence ou sur les routes, il n'entendait parler que des exploits des brigands. Il put avoir sur eux des
renseignements curieux et précis qu'il rapporte avec cette ironie subtile qui lui était coutumière. Quand il en parle, il emploie presque les mêmes expressions que Stendhal. « Il faut encore ajouter, écrit-il, que la profession de voleur n'est point regardée généralement comme déshonorante. Voler sur les grandes routes, aux yeux de bien des gens, cest faire de r opposition, c'est protester contre des lois tyranniques. Or l'homme qui, n'ayant qu'un fusil, se sent assez de hardiesse pour jeter le défi à un gouvernement, c'est un héros que les hommes respectent et que les femmes admirent. »
Ah! que Mérimée regretta de n'avoir pas connu José Maria! Et que n'eût-il donné pour partager son déjeuner, comme il le fit en compagnie d'un vulgaire galérien sur la route de Grenade à Baylen, avec « le modèle du brigand espagnol, le prototype du héros de grand chemin, le Robin Hood, le Roque Guinar de notre temps, le fameux José
Maria surnommé el Tempranito , le Matinal! » Mérimée fut servi à souhait en Corse. Là, il n'y avait pas de hameau qui n'eût sa petite vendetta. On pouvait certainement compter les familles n'ayant pas d'afTaire. Les choses au maquis se passaient autrement qu'en Espagne. Les chemins étaient sûrs. Le bandit corse ne se postait pas pour demander au passant la bourse ou la vie. Il avait tué pour venger son honneur; et, une fois dans le maquis qu'il avait gagné pour éviter les caprices d'une justice dans laquelle il n'avait aucune confiance, il y restait parce qu'il y trouvait des agréments.
Le bandit corse qui plut beaucoup à Mérimée, vit comme il peut, très pauvrement mais noblement. Son pain, il le reçoit des pâtres, amis ou parents. Nul ne refuse de lui ouvrir sa porte, sa huche, de lui accorder une hospitalité loyale. Lui offrir de l'argent est une insulte grave. Un pain, un fromiage, des balles, de la poudre, un stylet, à la bonne heure! Il est
l'errant hors la loi, sans sou ni maille, mais d'une fierté excessive. C'est un romantique à travers des paysages romantiques.
Il vit en mystique, seul presque toujours, à cause de sa méfiance. Son esprit primitif a des liens avec les choses qui l'entourent et qui semblent issues de quelque cataclysme. Ce sont elles qui attendrissent parfois son âme que possède la vendetta.
Il a les larmes aux yeux en composant dans un dialecte quelque peu naïf, un lamento, où il s'épanche, où il chante son infortune. Le lamento est son chant épique. Quand il vivait en paix dans son village, avant l'affaire sanglante qui Ta jeté dans le maquis, il ne songeait nullement à la poésie; mais, une fois dans la machia où il se garde, un frisson le prend, un frisson qui lui vient de la nature, désormais la compagne de son destin errant et désolé. Et c'est ce frisson qu'il exhale en strophes plaintives que chantent sur un ton liturgique et traînant les
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pâtres, les muletiers, les bouviers et les femmes quand elles s'assemblent, le soir, autour de la fontaine. Le caractère d'un bandit corse n'est donc bien défini que si on l'incorpore aux paysages où il mange, boit, rêve et dort, et que l'auteur de Colomba a trop négligés dans son roman.
Mérimée a connu les bandits les plus célèbres de l'époque par Colomba. Il se rendit un jour à laMezzola, propriété des Carabelli, pour y déjeuner en compagnie de son héroïne, d'Orso et de quelques héros du maquis ayant plusieurs morts à leur actif.
Ce fut un déjeuner vraiment corse parmi les myrtes et les cistes, à l'ombre d'un rocher. Des bergers de la famille Carabelli empalèrent des agneaux entiers pour les faire rôtir entre deux grosses pierres où ils avaient allumé du feu. Colomba avait apporté des fiadone (1) dont
(i) Ce sont des tourtes au bruccio. Le bruccio est une sorte de caillé fait avec du lait de brebis et de chèvre.
Mérimée était très friand. Les bandits mangeaient en silence, leurs fusils à côté d'eux, constamment sur le qui- vive, craignant à tout moment l'arrivée des voltigeurs. Au moindre bruit dans la broussaille, ils saisissaient leurs armes.
On buvait aux gourdes. Mérimée en avait une pour lui; Les bergers et les bandits firent honneur au vin. A la fin la tête leur tournait, et ils étaient tellement excités qu'ils parlaient de tuer tout le bétail de leurs ennemis, puis d'aller mettre le feu à leurs maisons. Il fallut toute l'autorité de l'impérieuse Colomba pour les retenir. Ce trait fut noté par Mérimée qui écrit dans sa nouvelle corse :
^— Vengeance! répondirent les bergers. Promenons le cheval dans le village et donnons l'assaut à leur maison.
— Il y a une grange couverte de paille qui touche à leur tour, dit le vieux Polo Griffo, en un tour de main je la ferai flamber.
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De Fozzano, une fois, Mérimée alla visiter Sartène où les deux principaux quartiers, Borgoet Sant' Anna, étaient en inimitié. Là, il eut connaissance d'une prouesse dont il tira parti dans Colomba comme Tatteste la note suivante : « Si quelque chasseur incrédule me contestait le coup double de M. délia Rebbia, je l'engagerais à aller à Sartène et à se faire raconter comment l'un des habitants les plus distingués et les plus aimables de cette ville se tira seul, et le bras gauche cassé, d'une position au moins aussi périlleuse. »
Ce Sartenais était M. Jérôme de Roccaserra, cousin de ma grand'mère Rosalinda de Roccaserra. Un matin qu'il s'était rendu dans Tune de ses propriétés de la vallée du Rizzanese, il rencontra, en revenant, non loin de la ville, ses ennemis, deux frères du quartier de Borgo. Ceux-ci, à l'abri d'un mur, tirèrent les premiers. M. de Roccaserra eut le bras gauche cassé; mais, s'aidantde l'autre bras, à genoux, contre
un roc, il riposta et tua coup sur coup ses adversaires.
Leur oncle unique, un vieux prêtre âgé de soixante-quinze ans, ne pouvant venger luimême ses neveux, de désespoir se cloîtra dans sa maison dont il fit peindre en noir la façade. Pendant dix ans, il vécut dans la désolation, derrière ses fenêtres fermées, sans jamais voir le ciel.
Un jour, il apprend que Jérôme de Roccas erra a été tué. Alors, secouant sa sombre solitude, il ouvre toutes grandes ses fenêtres, et pousse des cris d'allégresse en saluant le soleil. Il a quatre-vingt-cinq ans. Son visage n'est plus qu'une broussaille blanche et il peut à peine se tenir debout. Mais la joie le soutient et il la crie à qui veut l'entendre, penché à l'une de ses fenêtres, en attendant le convoi qui, pour entrer à l'église, est obligé de défiler devant sa porte;
Avertis, les parents du mort, pour ne pas
donner cette satisfaction au vieillard, pratiquent un trou dans le mur, derrière l'église, et font passer par là le cercueil.
Mérimée a connu Giacomoni qui laissa un renom de bandit redoutable et chevaleresque. Il utilisa certains détails de sa vie aventureuse dans sa nouvelle.
Ce Giacomoni était d'une audace extrême. Quand il en avait envie, il allait se promener à Bastia, à Sartène ou à xVjaccio. Qui pouvait reconnaître dans ce jeune homme blond, aux cheveux bouclés, habillé au goût du jour, à la démarche assurée, le fameux bandit Giacomoni!
C'est ainsi qu'un soir, à Ajaccio, sur la place du Diamant, il salua M. de Susini, capitaine des voltigeurs, et lui demanda du feu. Plus
tard, dans la soirée, ayant frappé à sa porte, il lui dit :
— Veuillez m'excuser si je vous dérange. Je voudrais être voltigeur. ^
Le capitaine s'écria :
— Mais vous êtes un enfant! Le métier est rude et périlleux. Pour le faire, vous n'avez ni la force ni l'énergie nécessaires.
Le jeune homme insista en souriant singulièrement :
— Mon apparence trompe, je suis fort, endurant et courageux.
— Soit! dit l'officier, venez demain matin sur la place où le général doit passer une inspection. Je vous présenterai et j'appuierai votre demande.
Mais, le lendemain, Giacomoni ne parut pas.
Une semaine après, M. de Susini se rendait à Sartène, accompagné de quelques voltigeurs. A Bichisano, il les renvoya et continua seul son chemin. La route était déserte, le cheval
LES BANDITS CÉLÈBRES DE l'ÉPOQUE ' 41
a liait lentement, et, par cette belle journée, le capitaine rêvait. Soudain une voix le fit sursauter :
— Arrêtez I
Il saisit aussitôt un pistolet à Tarçon.
— Inutile! lui cria-t'on, je n'en veux pas à votre vie; car si j'avais voulu, vous seriez mort depuis un quart d'heure que je vous vois venir. Prenez cette sente qui monte à votre droite et soyez sans crainte.
M. de Susini, plus intrigué que rassuré, monta vers la voix; et, à sa grande surprise, il vit se dresser devant lui, souriant et sans fusil, le jeune homme d'Ajaccio.
— Me reconnaissez-vous, mon capitaine?
— N'est-ce pas vous qui vouliez être voltigeur ?
— C'est moi; mais j'ai pensé que décidément le bandit Giacomoni ne pouvait être des vôtres.
Le capitaine n'en croyait ni ses yeux ni ses
oreilles. Gomment voir dans cet aimable gringalet le terrible Giacomoni!
— Dieu sait, ajouta le bandit, si vos voltigeurs seraient heureux d'être débarrassés de ma personne I
— En effet; mais quelle audace d'être venu, chez moi, à Ajaccio !
— D'abord j'avais envie de faire votre connaissance; ensuite, je devais prendre chez un chanoine un scapulaire qu'il m'avait promis. Le voici.
Il déboutonna son gilet et montra le scapulaire sur sa poitrine.
— Ecoutez, dit M. de Susini après un moment de réflexion, n'êtes-vous pas las de la vie que vous menez, de tout ce sang versé, de votre triste célébrité?
— Oh ! oui, capitaine. Comme je serais heureux de vivre en toute tranquillité, dans un coin perdu!
— Eh bieni allez en Sardaigne.
LES BANDITS CÉLèliRES DE l'ÉPOQUE 43
— J'y avais pensé.
— Vous devez connaître quelque pêcheur?
— J'en connais un de Longo Sardo... Mais il m'en coûtera vraiment de quitter le maquis où j'ai pris des habitudes de rêveur...
Puis il ajouta :
— Le jour où vous recevrez une peau de chevreau, je serai en Sardaigne.
Et là-dessus, il lui demanda la permission de l'embrasser.
— Volontiers, lui dit M. de Susini, puisque vous me promettez de rentrer dans la bonne voie.
Un mois après, il recevait une peau de chevreau. Giacomoni vivait à Longo Sardo. N'ayant pas appris de métier et n'ayant jamais travaillé de sa vie, il se mit à faire le contrebandier. 11 débarquait sa contrebande sur un point du rivage, dans les environs de Bonifacio. Mais il s'ennuyait en Sardaigne; il était Jà comme un solitaire désolé; il avait laissé
son âme au maquis. Et il disait : « Si je n'avais formellement promis à M. de Susini de disparaître, je reprendrais mon mousquet de bandit. Il y a des risques, mais quel charme I »
Un jour qu'il était à Bonifacio, quelqu'un le prévint qu'une grande et jolie dame de Sartène désirait le voir. C'était une Parisienne mariée à un Sartenais. Elle voulait connaître un bandit célèbre pour pouvoir s'en vanter avec ses amies de Paris. Il lui fît dire qu'il retarderait son retour en Sardaigne et qu'il irait à son rendez-vous où qu'il fût.
Elle vint avec son mari et des amis. Giacomoni se présenta, vêtu et armé comme il l'avait été au maquis; mais la douce mélancolie de ses yeux, son air moitié rêveur moitié mystique et certaines manières qui le distinguaient des autres, déçurent un peu la Parisienne qui s'attendait à voir une sorte d'homme des bois ténébreux et terrifiant.
Ils déjeunèrent à l'ombre, non loin d'une
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crique où une barque attendait Giacomoni. Il raconta comment son père, un vieillard dont la main tremblait, ayant été insulté, lui avait tendu sa carabine, en lui disant : «c Venge mon honneur et le tien! » Giacomoni n'avait que dix-huit ans. Sans hésiter il prit le fusil, tua l'insulteur de son père, et commença cette existence errante où il avait accompli tant de
)rouesses! Tous les récits de l'ancien bandit
mchantèrent la Parisienne qui lui fit don à la
in d'un beau stylet.
Quand elle s'en alla, Giacomoni, qui avait
copieusement déjeuné, s'endormit profondélent au pied d'un rocher. Une petite chevrière, l'ayant aperçu, courut avertir les voltigeurs. Vers le soir, le bandit s'éveilla. Il crut
mtendre un bruit de branches que l'on écar-
lit avec précaution. Il fut vite sur pied. Un [coup d'œil lui suffit pour voir qu'il était guetté.
[l paya d'audace. Il s'avança hardiment vers [un mur d'où émergeaient deux canons de fusil
qu'il ne quittait pas du regard, en menaçant de sa carabine ceux qui les braquaient. Il passa sans se presser, comme s'il ne courait aucun danger.
Soudain deux coups partirent en même temps presque. Giacomoni tourna le mur et disparut dans la broussaille. Les deux voltigeurs qui avaient tiré, croyant l'avoir manqué, se gardèrent bien de le poursuivre.
On n'entendit plus parler du bandit ; mais, quelques mois après, un berger découvrit dans une caverne des ossements humains, une carabine, un stylet, une cartouchière et un scapulaire. On reconnut que tout cela avait appartenu à Giacomoni. Blessé, il était allé mourir dans cette caverne, loin de tout secours.
La Parisienne qui va voir Giacomoni, c'est dans Colomba miss Lydia qui visite Orso délia Rebbia au maquis.
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Coloiiibci, qui se plaisait dans le commerce des bandits, les connaissait à peu près tous, et elle tirait d'eux tout ce qu'elle pouvait. Aucun de leurs exploits ne lui était inconnu. Elle Lvait tout de suite compris que Mérimée s'intéressait autant à eux qu'aux vieux débris du passé. Et c'est sûrement elle qui lui parla des frères Gambini, de Sarocchi et de Théodore Poli. « Savez-vous, messieurs, dit Colomba aux voltigeurs qui l'ont prise avec miss Lydia, que si par hasard les trois frères Gambini, Sarochi et Théodore Poli se trouvaient à la croix de Sainte-Christine avec Brandolaccio et le Curé, ils pourraient vous donner bien des alîaires. Si vous devez avoir une conversation avec le commandant de la campagne (c'était le titre que prenait Théodore Poli), je ne me sou-
cierais pas de m'y trouver. Les balles ne connaissent personne la nuit. »
Les Gambini étaient deux et pas trois. Ils faisaient partie d'une bande avec laquelle on évitait d'avoir maille à partir. On ne comptait plus leurs prouesses. En voici une.
A Corte, un soir d'été, Ferracci prenait le frais à sa fenêtre, dans l'ombre. Il entendit dans la rue quelqu'un qui disait à un autre, à voix basse :
— Gambini Rosso t'attend avec des provisions, demain, au point du jour, à la passerelle de la Restonica.
Ce Gambini, qui était son ennemi, tenait le maquis depuis plusieurs années en compagnie de son frère Pasquale Gambini, de Théodore Poli, Arrighi, Gaviglioli, Argelloni et Sarocchi.
Ferracci se dit : « C'est le moment où jamais de les faire prendre ». Il se rendit immédiatement chez Pierraggi, un autre ennemi des Gambini; et tous deux allèrent prévenir les volti-
geurs. Ils prirent rendez-vous pour deux heures du matin.
L'aube se leva sur un paysage désert et chaotique. On voyait, lîi-bas, au-dessus des eaux torrentueuses de la Restonica, aux bords escarpés, un gros tronc d'arbre couché en passerelle. La clarté venait des cimes violettes qui se dressaient dans le lointain. Les broussailles frémissaient au vent du jour naissant. Çà et là, des bœufs et des chevaux. Une chevrière descendait une pente, derrière son troupeau; on entendait la clarine du bouc.
Quelqu'un parut au milieu des maquis qui s'étendaient au delà de la rive droite du torrent. C'était Gambini Rosso. Regardant de tous les côtés, marchant avec prudence, l'oreille tendue, le fusil braqué, prêt à tirer, il se dirigeait vers la passerelle. Parfois, il s'arrêtait pour mieux écouter. Devant lui, son chien flairait le maquis. Il avait été dressé îidmirablement contre les voltigeurs. Pour
obtenir ce résultat, son maître, pendant un mois, l'avait fait fouetter par un camarade habillé en voltigeur.
Soudain la chevrière se mit à chanter un lamento. Le bandit s'arrêta net; ce chant était un avertissement. Aussitôt le chien se mit à aboyer furieusement. Il aboyait au gendarme. Alors Gambini s'accroupit derrière un roc. Au même instant un coup de fusil retentit, puis deux, puis trois... Gambini Rosso criait : « A moi ! A moi ! » Une balle tua le chien. Arrighi, Pasquale Gambini, Argelloni, Sarrochi, Caviglioli, accourus de tous côtés, prirent position. Ce fut une fusillade générale.
Tout à coup, Arrighi s'écria : « Je suis blessé! » Et il s'affaissa. Gambini Rosso, qui n'était pas loin, s'approcha de lui en glissant parmi les broussailles.
— Blessé où? demanda- t-il.
— Dans les côtes... C'est fini... Comme vous ne pouvez m'emporter, achève-moi.
LES BANDITS CÉLKfmES DE L'ÉPOQOE 51
L'autre hésitait.
— Achève-moi! te dis-jc... Je ne veux pas tomber entre les mains des voltigeurs... On serait capable de me guérir pour me guillotiner ensuite...
— C'est juste.
Et Gambini Rosso lui tira un coup de pistolet à bout portant. Puis il fit entendre une sorte de sifflement aigu. Les autres, alors, quittèrent leurs abris, et, favorisés par les rocs et l'épaisseur des maquis, où ils rampaient presque, ils finirent par atteindre le sommet du coteau. Là, ils se trouvèrent en sûreté.
Cependant les voltigeurs découvrirent Arrighi baigné dans son sang. Comme il respirait encore, ils résolurent de le transporter à Corte. Ils firent comme ils purent une civière avec des branches, y placèrent le blessé ; et, pour le porter, ils se relayèrent de temps à autre. Mais ils eurent beau faire diligence, ils durent s'arrêter, au crépuscule, dans une caverne où ils
étendirent le bandit; et, comme la nuit était fraîche, ils allumèrent un grand feu.
Au milieu du silence, le blessé se mit à geindre.
— Quelle soif, mon Dieu!... Je brûle... Un peu d'eau par charité...
Ferracci, qui somnolait, eut pitié de lui.
— Attends, dit-il, je vais t'en chercher... Il y a une source d'eau vive tout près...
Il prit une gourde et sortit. Dehors, il faisait très noir et le feu s'éteignait.
Quelques minutes après, on entendit le cri du renard. « Ce sont les deux Gambini >, se dit avec joie le blessé. Et, se traînant péniblement, avec une énergie surhumaine, jusqu'au foyer, il y prit un tison encore allumé et le branàit à l'entrée de la caverne, en criant tant qu'il put :
— Vengez-moi I Vengez-moi!...
Pierraggi se réveilla en sursaut et lui logea
une balle dans la tête. Cette fois, c'était le
LES BANDITS CÉLÈBRES DE l'ÉFOQOE 53
coup de grâce. Mais, en même temps, partirent deux coups do fusil venant du dehors : l'un tua un voltigeur entrevu à la lueur du tison ; l'autre atteignit Ferracci qui rentrait avec sa gourde pleine d'eau.
C'étaient bien les deux frères Gambini qui avaient tiré.
Le plus fameux, Théodore Poli, que Mérimée appelle le commandant de la campagne, n'était pas présent dans l'affaire Gambini. Ayant réussi à rassembler sous son autorité une grande partie des hôtes du maquis, il avait proclamé la république des bandits. Il n'admettait dans sa bande que ceux qui avaient fait leurs preuves ; il avait droit de vie et de mort sur eux. Le brigandage entraînait l'exécution. Le respect était dû aux femmes, aux enfants, aux vieillards. La peau d'un gendarme trop zélé valait moins que celle d'un cabri.
Ses bandits, ayant besoin de chaussures, il en demanda à la gendarmerie. Gomme il ne recevait rien, une nuit, à la tête de ses gens, il se rendit à Bastia, pénétra de force dans la caserne des gendarmes auxquels on enleva leurs bottes.
C'est lui qui, à la veille de la peine capitale d'un de ses camarades, enlève nuitamment le bourreau, le décapite à la place du condamné à mort qu'il délivre à la faveur du désarroi général.
Poli tint tête longtemps à la force armée. Il dominait l'île. A tel point que l'Angleterre, qui convoitait la Corse, lui fit, dit-on, des propositions ; mais le bandit refusa fièrement les offres des Anglais.
COLOMBA INCANTATRICE
Colomba croyait aux revenants. Pour elle, les ténèbres étaient pleines des embûches de l'Au-delà.
On avait recours à sa science pour certaines pratiques mystérieuses.
Elle était superstitieuse comme elle était croyante. Un stylet sur son sein se croisait avec un scapulaire. Mais elle n'était pas la sorcière prédisant la mort du prochain.
La voix de la chouette l'impressionnait. La nuit, elle redoutait beaucoup plus le cri d'un
oiseau nocturne que la rencontre d'un ennemi. Elle affirmait qu'après le crépuscule, on pouvait apercevoir dans les campagnes des cortèges funèbres et qu'il était dangereux de traverser certains torrents à l'heure de midi.
11 est possible que Mérimée demeurât sceptique. On ne respirait pas cet air-là sous les galeries du Palais-Royal. Mais ce qui est sûr, c'est que, tout en étant incrédule avec un sourire poli, il s'intéressait à toutes ces choses de la magie. Ce qui le prouve, c'est qu'il leur consacra un chapitre dans le rapport qu'il adressa au ministre de l'Instruction publique sous le titre de Notes d'un voyage. en Corse y qui n'eut qu'une édition chez Fournier, introuvable aujourd'hui.
Quand une personne tombait malade, on pensait tout de suite au mauvais oeil. On appelait alors la signora Colomba. Lorsqu'elle ne pouvait venir, on lui apportait le chapeau si c'était un homme, le foulard de tête si c'était une
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femme et, si c'était un enfant, le petit bonnet.
Colomba commençait par se signer, puis posait sur la coiffure du malade, une assiette creuse, remplie d'eau, et sur laquelle elle traçait le signe de la croix avec une lampe de fer dont elle avait allumé la mèche. Ensuite, elle trempait dans l'huile de cette lampe le bout de l'index qu'elle laissait égoutter après dans l'assiette. Si la goutte qui tombait restait unie sur l'eau, il n'y avait pas de mauvais œil ; mais, si elle s'éparpillait, il fallait continuer, en récitant certaines prières connues seulement de l'incantatrice, jusqu'à ce que la goutte se reformât.
Ainsi le mauvais œil était conjuré.
Par des paroles secrètes, que l'on ne pouvait apprendre que pendant la nuit de Noël, Colomba arrêtait le venin dans les veines et guérissait les maux qui font périr les bêtes.
Elle se servait habilement de son talent d'incantatrice. »
Quelques esprits que nulle arme n'eût fait reculer fléchissaient et tremblaient même devant la science ténébreuse de Colomba. Et ils la suivaient dans tous ses desseins, quels qu'ils fussent.
Elle était mystique. La race corse est mystique. Mais en Colomba le mysticisme ne geignait ni ne gémissait, il créait. Il donnait plus d'ardeur tenace à son énergie et plus de profondeur à son génie poétique. Il éclatait surtout dans les lamenti de vendetta qu'elle improvisait et qui avaient toujours la beauté profonde de chants liturgiques.
En plein Paris, Mérimée aurait beaucoup ri d'une femme qui lui aurait conté, avec un grand sérieux, comme le faisait Colomba, des histoires de fantômes et de sorciers; mais, en Corse, en un lieu bien différent de l'Ile-de- France, de tels récits avaient pour son esprit ua attrait singulier, et il les admettait presque, de même qu'il ne songeait nullement à trouver
COLOMbA INCANTATHICE
ridicule celle qui les lui racontait. Et puis ne s'en dégageait-il pas une mystérieuse poésie d'autrefois, qui prenait, malgré lui, le conteur de la Vénus d'Iile ?