‹ La vraie ColombaChapitre 3 sur 11 · COLOMBA SAUVE SES FRERES · texte numérisé non relu

COLOMBA SAUVE SES FRERES

Un été, les trois frères de Colomba se trouvaient réunis à Fozzano, comme cela leur arrivait tous les deux ou trois ans. Orso, qui était en demi-solde, restait au village ; mais Ignace venait de Venise et Simon de Londres.

Colomba leur dit un soir :

— Demain, de bonne heure, nous irons à notre propriété de la Mezzola, où le berger nous attend pour partager le gros bétail.

Et le lendemain, avant le lever du soleil, les frères et la sœur, tous quatre armés, prenaient

le sentier qui menait à la Mezzola. Le chien de la maison les devançait. D'habitude, quand ils s'éloignaient du village, le colonel et le consul, peu soucieux d'échanger des balles avec leurs ennemis pendant le peu de temps qu'ils passaient à Fozzano, se faisaient accompagner par des voltigeurs; mais, ce jour-là, ils ne les prévinrent pas de leur sortie.

Quelques instants après leur arrivée à la Mezzola, ils virent accourir un pâtre qui dit, tout essoufflé, à la signora Colomba, que leurs adversaires n'étaient pas loin.

— Combien sont-ils? demanda-t-elle sans s'émouvoir,

— Douze au moins.

— Ils trouveront à qui parler !

Le chien se mit à aboyer ; elle le lit taire en lui serrant le museau de sa main de fer.

— Vous allez entrer immédiatement dans la maisonnette, dit-elle à ses frères. Laissez-moi vos armes...'

COLOMBA SAUVE SES FRÈRES i-*

— Et toi? demanda Orso.

— Moi, je reste I.

— Nous ne pouvons pas to laisser seule ! s'écria le colonel.

— Ne t'inquiète pas de moi. J'ai mon plan. Votre présence ici, le ferait manquer.

Le colonel insista. Alors Colomba se fâcha :

— Vous voulez donc vous faire tuer comme des caniches! Vous êtes sans expérience au maquis... Rentrez, le temps presse.

Et elle tournait de tous les cotés ses regards qui perçaient les broussailles épaisses. Orso déclara :

— Laissons-la faire.

11 se dirigea vers la maison, suivi des deux autres.

Une fois ses frères à l'abri, Colomba se posta entre deux rocs protégés d'un côté par un lentisquc. Puis elle dit au berger :

— Tu resteras près de moi pour recharger les armes.

Alors, elle lâcha le chien, puis elle ouvrit un feu d'enfer en déchargeant au fur et à mesure les fusils. En même temps, pour faire croire à la présence d'un parti nombreux, elle appelait par leurs noms certains de ses partisans les plus redoutés. Sa voix sonnait impérieuse, et calme à. travers la fusillade. Le chien courait de-ci, de-là, en aboyant furieusement. Accroupie, elle tirait, criait, l'œil étincelant, l'âme en feu ! Les ennemis ripostaient dans la direction de la voix. Ils entendaient Colomba, mais ils ne pouvaient la voir. A deux pas d'elle, le chien fut tué. On raconte qu'elle sortit de son abri en rampant pour prendre le collier de la pauvre bête.

Et Colomba fit si bien que ses adversaires^ craignant d'être cernés et de ne pouvoir se dégager, finirent par se retirer.

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Une autre fois, Colomba de sa maison entend des coups de fusil dans la vallée. Ses frères, chasseurs endurcis, sont allés à la chasse de grand malin. Le soleil se lève à peine. Elle écoute, elle se trouble : c Non, se dit-elle, on ne tire pas le gibier. » N*est-ce pas l'homme que l'on traque? Aussitôt elle prend son fusil et se dirige vers la fusillade...

Elle se hatc dans un sentier en se dissimulant le plus qu'elle peut entre les buissons. Elle a serré la cartouchière autour de sa taille et sa robe est comme renllée. Elle court, car la fusillade est do plus en plus vive. Soudain, elle heurte du pied le cadavre de leur chien, du chien qui a suivi ses frères. Colomba redouble de vitesse, bouillante et pleine d'angoisse.

Parvenue sur un tertre, à l'abri d'un roc, elle se rend con)pte de lu situation : les siens

sont cernés I Leur position est sûre. Ils tiendront tant qu'ils auront des munitions ; cellesci, épuisées, ils seront à la merci des ennemis. Tués! tous trois! tous trois! Mon Dieu! Mon Dieu!... Comment les tirer de là?

Colomba connaît la haine que ses ennemis lui ont vouée; ils la haïssent vingt fois plus que ses frères; elle sait aussi qu'une haine trop ardente est aveugle et qu'elle provoque les pires imprudences. Elle se met à pousser des cris d'allégresse : « Accourez!... Accourez!... » Elle se montre, debout, en faisant des signes de la main et elle tire. Elle entend : « LaMorganal.», Sus! Sus! »

Tous les fusils se retournent contre elle. C'est ce qu'elle veut. Qu'elle meure cent fois plutôt que périsse l'un de ses frères !

Elle a l'idée de fuir. Elle fuit en zigzags..* On la poursuit. Mais elle a des jambes d'acier, des poumons de gladiateur. Les ennemis sont à ses trousses, acharnés. Ah! s'en débarrasser

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une bonne fois pour toutes! Ils n'ont cure do SCS frères qu'ils ont laissés derrière eux. Ils savent qu'ils se perdront à travers tant de pierres et de maquis! Elle, rien qu'elle! Ils croient la tenir, cette fois! Ils s'arrôtent, de temps à autre, pour tirer sur elle ; mais ils tirent trop fiévreusement, et, puis, sa course est sinueuse, profitant du moindre roc, du moindre buisson, de tous les accidents du terrain. Cependant elle a sa robe trouée en plusieurs endroits. Elle semble fuir du côté de la plaine et s'éloigner du village; mais ce n'estqu'un long détour pour parvenir au milieu de maquis tellement épais et obscurs qu'on n'oserait s'y aventurer à la poursuite de quelqu'un. Elle en connaît toutes les profondeurs, tous les tours et détours. Une allégresse décuple SOS forces : se.s frères sont sauvés! Quant à elle!... Ab ! quel étrange, ironique sourire!... Et elle court, court, sans lassitude, et, soudain, elle disparaît dans des broussailles

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hautes, aiguës, ténébreuses, qui feraient reculer un sanglier et où il faut des yeux de lynx pour distinguer une personne tapie. Mais Colomba, courbée, souple, y est aussi à Taise qu'un hérisson. Elle a serré un foulard autour de ses cheveux et elle passe au travers de tous ces feuillages enchevêtrés, comme un bélier, en y laissant néanmoins des lambeaux d'étoffe. Un moment, elle s'arrête pour reprendre haleine. On n'entend plus de coups. Ses ennemis ont

abandonné la poursuite, à l'entrée du terrible

t fourré !

Toutefois, Colomba ne rentra au village qu'a la faveur de la nuit. Et l'on raconte que, dès le lendemain, elle tendit à la fenêtre sa robe trouée en écumoire, comme un drapeau glorieux.

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