COLOMBA BARTOLI F. A
La mère et le fils sont là. Mais elle n'y entra que vingt-sept ans plus tard. Et, pendant vingt-sept ans, elle ne quitta pas le deuil de son enfant. On la voyait des heures entières sur son seuil ou contre la fenêtre qui regarde le tombeau, toute noire, avec des yeux de feu; et d'elle s'échappait un long murmure plaintif qui glaçait les os, tandis qu'elle balançait lentement sa tête que couvrait un foulard noir, comme un cilice. Elle était seule. Son mari était mort obscurément dans son lit. Seule, avec l'aiguillon de son deuil et l'inassouvissement de sa haine! Parfois, dans la journée ou pendant des nuits sans sommeil, elle ouvrait une armoire, en sortait des vêtements que portait son fils le jour du crime, les éten-
dait sur le plancher, et là, à genoux, courbée 3ur ces effets encore sanglants, elle chantait sa douleur sur le ton des liturgies de la mort. Ceux du dehors venaient écouter, recueillis, sous les fenêtres, et les plus endurcis, les plus indifférents pleuraient, tellement les lamentations de cette mère éplorée étaient poignantes ! Souvent, elle allait à Tonichella. On y avait marqué la place où son fils était tombé, elle y restait accroupie, enveloppée de noir, dans une méditation douloureuse en poussant, de temps à autre, des gémissements et des cris. Elle s'enfermait dans la chapelle pour prier.
Dans cette douleur, l'orgueil était aussi puissant que le sentiment maternel. Elle avait laissé tuer son fils ! Et ses adversaires demeuraient impunis! Quel supplice de chaque minute ! Ceux qui l'approchaient avaient l'impression que cette femme, belle encore, sombre des pieds à la tête, exhalait ses plaintes comme on verse du sang humain. Ce qui augmentait
son affliction, c'est que la vendetta traînait... Les hommes, étant las de cette vie aiguë, sans repos, de cet éternel qui-vive, aspiraient depuis longtemps à la paix, mais non ouvertement, à cause de la furie de Colomba.
A la fin, cette paix fut conclue. Il y eut, ce jour-là, à Fozzano, un concours d'amis des deux côtés. On vint en cavalcade comme pour un traité de paix entre deux royaumes. Il y avait entre autres Mgr Casanelli d'Istria, évêque d'Ajaccio, et le baron Lallemand, gouverneur de la Corse.
D'aucuns disent que Colomba ne voulut pas désarmer, tandis que ses petites-filles affirment qu'elle adhéra à la paix, en ajoutant ce détail que Mgr Casanelli d'Istria avait demandé, comme souvenir, à leur aïeule, les lunettes dont elle s'était servie pour la signature. Mais savait-elle signer? Elle ignorait les lettres. Si elle a signé, ne lui a-t-on pas guidé la main? Ce point n'est pas éclairci. Il est à peu près
certain que Colomba, née à une époque sans écoles, en Corse, où seuls quelques prêtres, un peu plus instruits que les autres, enseignaient, ne songea nullement à apprendre à lire et à écrire, d'autant plus que l'ignorance, en ce temps-là, faisait partie des quartiers de noblesse.
Colomba, les hommes ne se battant plus, menait une existence vide et désolée. Elle s'ennuyait à Fozzano, où elle était trop près de ceux qu'elle considérait toujours comme ses ennemis. Les voir, chaque jour, vaquer tranquillement à leurs affaires, quelle torture ! On la considérait comme vaincue. Et ne le fut-elle pas le jour où on lui tua son fils? Elle croyait lire la pitié dans les yeux. Colomba, devenue un objet de pitié, quelle déchéance et quel déshonneur! Quand elle pensait à cela, ne pouvant contenir sa colère, elle montait à cheval, armée de sa carabine ; alors, elle aurait bravé n'importe qui!
Ses ennemis l'évitaient. Non par crainte, mais ils trouvaient qu'elle était assez punie. En Corse, les plus acharnés des adversaires respectent la douleur d'une mère et se font un devoir de ne pas la narguer. Et puis, à cette époque, le chevaleresque dominait. C'est ce qui faisait dire, il y a quelques années à peine, à un procureur général de la Cour d'appel de Bastia : « Je constate que la criminalité en Corse, tend à s'encanailler. »
Cependant, Prosper Mérimée ne perdait pas de vue son héroïne. Colomba avait contribué pour une grande part à le rendre célèbre, et il lui était demeuré reconnaissant. Toutes les fois qu'il changeait de domicile à Paris, il ne manquait jamais de lui envoyer sa nouvelle adresse. Il lui écrivait. Ses petites-filles m'ont remis une lettre qu'il lui adressa ainsi que celle à M'"" Catherine Istria, reproduite plus haut. Il paraît que d'autres lettres se sont égarées.
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Sur les instances de sa fille Catherine, mariée à Olmeto, Colomba finit par se retirer dans ce village.- Dans la maison où elle a vieilli, ses deux petites-filles, très âgées, vivent au milieu des souvenirs de leur grand'mère. Cette demeure, très visitée par des touristes venant de tous les points du monde, s'élève dans Tendroit le plus escarpé d'Olmeto, qui est un séjour agréable, comme suspendu au-dessus d'une vallée d'une grande fertilité, où l'on peut goûter des félicités arcadiennes, à l'ombre d'énormes oliviers, groupés" en forêt. Il y a un vieux couvent de Franciscains en ruines où, parmi les ronces et les herbes, on foule des ossements humains. On aperçoit les débris du château de Vincentello d'Istria, sur cette pointe rocheuse qu'on dirait inaccessible et qui surgit
au bord de la vallée, comme une stalagmite prodigieuse.
J'ai été voir M"^' Néna et Mariuccia Istria, les petites-filles de Colomba. A leur porte, un four est ombragé d'un vieil olivier auquel un grenadier oppose ses fleurs écarlates.
Entre ces meubles vétustés, Colomba a vieilli en chantant à ses petits-enfants des berceuses qu'elle improvisait. Voici sa table massive en noyer, aux pieds torses; sa glace qu'orne un écusson. Ce portrait d'homme énergique, qui porte la barbe comme un vieux loup de mer, c'est celui que Colomba a préféré à Mérimée pour sa fille Catherine, c'est M. Joseph Istria.
Je suis entré dans une chambre à solives, celle de la grande aïeule : de ce balcon elle avait sous les yeux la vallée de Baracci, un lambeau de mer, le village de Vigianello, sur la route de Fozzano qu'elle pouvait entrevoir dans ce repli ombreux... Des pots de basilic
fleuraient leur parfum. Le ciel était bleu sur la forêt d'oliviers. Çà et là, des figures informes de granit semblaient symboliser des légendes barbares. Et je regardais le paysage qu'avait contemplé mélancoliquement Colomba pendant que M"'"' Mariuccia et Néna me parlaient de leur sœur, M""" Simonpieri, qui vit en Algérie, redoutée des Arabes, et de leur frère Charles Istria que Mérimée recevait à sa table, à Paris. Ces dames ont déployé dans leurs afl'aires l'énergie que leur aïeule dépensa dans la vendetta. Elle leur disait :
— J'ai usé, moi, plus de soie que vous n'userez de mérinos.
Elle restait belle sous ses cheveux d'argent, et elle Cenait toujours à ses atours. On m*a montré quelques morceaux d'étoffes qu'elle avait portées ; on n'en fabrique plus d'aussi riches : ce damas peut rivaliser avec le plus somptueux surplis d'église ; cette soie jaune ferait les délices d'une impératrice. Que de
bijoux, bagues, pendentifs, colliers! Et ces curieux pendants d'oreille, dont Tun représente le soleil, Tautre la lune ! Colomba idolâtrait les parures, les joyaux, les étoffes chatoyantes. Mais elle avait laissé tout cela après la mort de son fils.
Elle mourut à l'âge de quatre-vingt-seize ans. Il faut croire que le culte de la vengeance entretient l'énergie sans laquelle, dit-on, il n'y a pas de longue vie. Colomba fut un exemple extraordinaire de l'énergie tragique. Toujours tendue ! La douleur la plus terrible ne l'accablait pas, elle donnait comme un relief singulier à sa beauté. Sans cesse, jusqu'à la fin, elle eut dans ses yeux ce rayonnement qui fascinait ou faisait frissonner. Sa poésie était l'âme d'une solitude farouche, l'âme de ces paysages corses qui semblent enfantés par les cata-
clysmes des préhistoires. Elle parcourut la vie par bonds. Elle avait horreur des faiblesses et des faibles. Quand on lui raconta l'histoire de Tenfant de Sparte, elle s'écria dans un mouvement d'admiration :
« Chaque foyer devrait avoir sa statue ! » Colomba ne fit pas de maladie. Pendant quinze jours, elle languit, mais debout. Elle ne voulut pas se coucher. Le lit était déjà le cercueil. Assise près du balcon, elle voyait venir la mort comme la nuit sur ce paysage d'oliviers qui lui était familier.
Le 6 décembre 1861, dans la matinée, elle se confessa, elle communia dévotement. On retendit sur son lit où elle s'éteignit doucement, sans agonie. Il était cinq heures du soir. Selon son désir, on transporta son corps à Fozzano, dans la chapelle où elle repose à i côté de son fils.