COLOMBA ET LE BERGER
les yeux s'allumaient d'une volupté sombre, répétait : « Je suis prêt... »
— Es-tu prêt, dit-elle, à tuer Michel Durazzo?
Il eut un haut-îe-corps et recula d'un pas :
— Moi, tuer Michel Durazzo, mon ancien patron ! Je suis né dans sa maison comme mes parents. Que de bienfaits n'ai-je pas reçus de lui!... Je préfère mourir que de commettre un tel crime I
Il parlait avec force. Un autre sentiment le transfigurait. Il se dressait et il dominait cette femme qui ne songeait qu'à se venger. L'amour se taisait devant l'honneur.
— Je serais un traître, et toute ma famille serait déshonorée I... Comment n'avez- vous pas compris cela?
Maintenant, il la regardait sans désir. Son âme obscure se délivrait.
— Vous pensez, dit-il, que je ne puisse être qu'un instrument comme le couperet entre les
mains du bourreau? Détrompez-vous! Je sais souffrir. Éloignez-vous... Vous ne m'êtes plus rien!
En même temps il tendit le bras vers le lointain et il paraissait ainsi plus farouche et plus grand dans la nuit qui tombait sur cette solitude désolée.
L AFFAIRE DE MUxNTICIIIA
Xavier Garabelli revenait du continent français. Depuis des années il était absent de son île, et il n'était pas très au courant des affaires de son village.
Il arrivait avec d'autres idées. Il avait horreur de la vendetta que la Corse tenait du moyen âge italien. On sait qu'en Italie les plus hautes familles pratiquaient la vengeance. Ne pas se venger c'était un déshonneur qui se perpétuait de génération en génération. La ven'letla fut
pendant longtemps le flambeau de Florence. Dante, lui-même, a subi sa loi.
Xavier Garabelli ne cachait pas publiquement sa réprobation pour de telles mœurs.
Quand un Corse est loin de son pays, il finit par en oublier l'esprit. Il se dépouille de cette rancœur dolente qui voile son âme, sa pensée et son énergie, à l'ombre de la maison natale. Sa combativité, ailleurs, se délivre des entraves locales. Il se donne à l'action, aux allégresses, à une vie laborieuse, loin de toute haine.
De retour dans son village, dès les premiers
jours, il se sent repris par le milieu d'où il est
issu. Il lutte bien contre cette influence, mais
il a beau lutter, peu à peu, il respire, il pense
• comme par le passé.
Xavier Garabelli alla voir Colomba. Elle lui échaufl'a la tête. Elle vanta la force et l'adresse qu'il avait autrefois. Ne les avait-il pas perdues? Elle lui parlait adroitement de leurs ennemis communs, les montrant arrogants, méprisants,
l'affaire de « MUNTICIIIA » 121
insolents. Elle l'enveloppait chaque jour. Il se débattait comme l'oiseau fasciné par le serpent, mais il subissait le charme impérieux de cette femme qui ajoutait à la séduction de la beauté, celle du verbe.
Une fois, elle lui rapporta que les Durazzo avaient déclaré qu'il n'était nullement à craindre, ayant laissé courage et volonté dans les mollesses des villes. Alors il protesta avec véhémence. Il saurait au besoin leur prouver le contraire !
Le lendemain, il dit à quelqu'un :
— Avec une savate je mets en déroute les Durazzo.
L'autre lui conseilla la prudence :
— Méfie-toi, les Durazzo sont vaillants et forts.
— Peuh! ils valent tout au plus l'effort d'une chiquenaude.
A quelque temps de là, Xavier Carabelli et trois partisans se rencontrèrent au haut d'iin
champ qu'on appelle Muntichia, entre Fozzano et Arbellara, avec les Durazzo qui s'en revenaient, en prenant parle milieu delà propriété.
Des coups de fusil furent échangés. Nul ne fut atteint. Mais, au lieu de fuir, com.me le croyait Xavier Carabelli, les Durazzo firent face à leurs ennemis, et, tout en tirant, ils montèrent vers eux au pas de course.
Xavier Carabelli et ses amis déchargèrent leurs pistolets sans résultat; et, comme ils n'avaient pas le temps de les recharger, ils résolurent de se replier; car les Durazzo couraient toujours vers le mur qui leur servait d'abri.
Ils se replièrent ainsi, dans la direction de Fozzano, jusqu'à l'endroit où se trouve, aujourd'hui, le cimetière.
— Eh bien, demandait-on le lendemain à Xavier Carabelli, penses-tu toujours que les Durazzo sont ù. peine dignes d'une chiquenaude?
L AFFAIRE DE « MUNTICIIIA » IzJ
— Vous aviez raison, répon JiL-il, ce sont des adversaires dignes de nous!
Que les temps sont autres! De nos jours, les Carabclli et les Purazzo fraternisent môme en politique.
L AMOUR DE MERIMKE
Colomba avait un fils, François, et deux filles.
L'aînée, Catherine, était aussi belle et aussi forte que sa mère ; mais elle avait la blancheur du liseron des haies vives et dans ses yeux étincelants passaient, parfois, des ombres farouches. La carabine était son bijou préféré, et elle n'hésitait pas ili faire le coup de feu.
Mérimée s'éprit de Catherine au point de la demander en mariage. Sa demande ne fut pas agréée par Colomba, qui ne voulait pas pour
gendre d'un pùiziito (1), quel qu'il fût. Mérimée, tout en comprenant que ce refus n'avait rien de désobligeantpour sa personnalité, en éprouva du chagrin, par il aimait Catherine.
Comment s'était-il attaché avec une telle force à cette jeune Corse, belle, mais toujours couverte de vêtements noirs? On sait que Mérimée était un raffiné de son époque. Son dandysme était de qualité. Il parlait avec élégance; ses manières étaient si réservées qu'elles paraissaient froides. Il venait d'un milieu romantique, il est vrai, mais subtil, plutôt épris d'amantes rêveuses qui se penchaient sur des balcons fleuris, chevelure éparse au clair de lune. Il semble qu'il eût dû regarder d'un œil indifférent cette beauté un peu sombre, dans un cadre âpre et sanglant, d"oii les paroles s'exhalaient comme des cris ou comme des plaintes. Le désir était le plus fort. Catherine
(1) Français du continent.
l'amour de MÉRIMÉE 127
était inculte, elle avait l'attrait du buisson en fleurs. Elle apparaissait à Mérimée d'une originalité sans égale. Le mystificateur qu'il était ne fut pas étranger aussi à cette demande en mariage. Voyez-vous Prosper Mérimée présentant comme sa femme à la société parisienne une amazone du maquis, fille de la terrible Colomba! Il eût été au premier plan de l'actualité des salons et des théâtres de Paris. L'idée de paraître et une volupté singulière l'avaient poussé vers Catherine (1).
11 est possible que Colomba, plus tard, ait regretté de n'avoir pas pour gendre, non pas un écrivain célèbre, membre de l'Académie Française, mais un sénateur de l'Empire, bien en cour, ami de l'Impératrice, et pouvant obtenir toutes sortes de faveurs.
Quelque temps après le départ de Mérimée, Catherine se maria avec Joseph Istria, du vil-
(1) Elle avait été remarquée aussi par M. Valéry, qui fit paraître un Voyage en Corse, en 1837.
128 LA VBAIE COLOMBA
lage d'Olmeto. Elle écrivit en 1869, à son ancien prétendant, pour lui recommander son fils qui devait passer un examen. Voici la lettre qu'elle reçut :
A Madame Catherine Jstna, à Olmefo (Corse).
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Pour Colomba, le garçon seul comptait; François avait de sa mère les yeux, les traits, le geste et la physionomio énergiqu\ C'était une nature d'airain qu'elle façonna à son image.
De bonne heu:e, il eut une inclination marquée pour les armes. Il apprit à tenir le stylet avant la plume. Dès sonévei', son esprit se montra belliqueux. A l'âge de dix ans, c'était déj;\ un habile tireur, et nul cheval capricieux ne pouvait le démo:iter. Rebelle aux études, il
les négl gea tout à fait. Il ne pensait qu'aux histoires de vengeance. Et Dieu sait si son enfance en fut nourrie !
Il acceptait la vendetta comme un musulman le fatalisme. Il était mélancolique ; la mélancolie en lui ne provenait pas d'un état maladif, mais d'une sorie de prescience delà destinée. Il ne reculait devant rien et ne demandait qu'à se battre.
Colomba voulut frapper un grand coup. Les Paoli la narguaient. Les Durazzo étaient puissants. Ah! les détruire en une fois! Elle y songeait nuit et jour. Les pires folies lui traversaient la tête. Qui sait les plans qu'elle dressait, les combinaisons qui la hantaient ! Mais elle ne prenait pas une décision. C'est qu'il fallait risquer son fils! En elle, la passion de la vendetta et l'amour maternel se livraient une lutte aigué. François était fort, habile ; mais les autres aussi. Sa perplexité était cruelle. Aujourd'hui, elle n'était que tendresse mater-
nelle ; le lendemain, la vengeance la dévorait comme un vice inassouvi. Laisse faire le destin ! lui conseillait une voix.
Cependant, François était frémissant. Elle le tenait difficilement. Il voulait se rencontrer avec ses ennemis. Il était provocant. Devant cette nature bouillante, Colomba éprouvait un orgueil secret ; mais en même temps une épouvante la glaçait à l'idée que l'on pouvait le lui rapporter sur une civière !
La rencontre eut lieu à Tonichella. C'est un champ situé sur une émin nce dans la vallée de Baracci. Quand je l'ai visité, on venait d'y couper le blé. On donne deux versions de cette rencontre. Chaque quar'ier a la sienne.
Voici celle du bas quartier.
Le 30 décembre 1834, François quitta le village avant le crépuscule matinal en compagnie de son cousin François Carabelli, pour se rendre à Tonichella. Tous deux étaient armés. Ils marchaient avec prudence dans le
sentier, entre des murs ou des buissons, l'un après l'autre, à une certaine distance. Le fils de Colomba était en avant.
Soudain, comme ils approchaient de Tonichella, des coups de fusil éclatèrent en haut, sur la droite. Une balle s'aplatit sur le mur de gauche, à deux pas de François. Il s'arrêta, s'accroupit et cria :
— A moi!... Je suis mort!...
Puis, le pistolet à la main, il attendit. Un instant après, il entendit du bruit. Quelqu'un se dressa furtivement au-dessus du mur. Aussitôt, le fils de Colomba tira sur lui et le tua. Il prit vivement sa carabine, se leva et aperçu t deux ennemis qui descendaient en courant vers le sentier. Il fit feu : un tomba, l'autre disparu t dans le maquis.
Alors, il songea à son cousin Carabelli, resté en arrière. Il revint sur ses pas, après avoir rechargé ses armes.
Il le vit allongé au milieu àa sentier, baigné
dans son sang. Comme il se penchait pour examiner la blessure, il reçut par derrière un coup de pistolet tiré par un berger, étranger à cette vendetta.
Du village, Colomba ayant enfendu la fusillade, s'écria :
— François est aux prises avec nos ennemis ! Et elle partit aussitôt avec quelques partisans ; mais elle arriva trop tard.
Un moment, elle resta debout, le corps secoué de violents frissons, devant le cadavre de son fils ; puis elle se baissa pour le baiser en croix : au front, sur la bouche et les joues. Mais elle ne pleura pas.
Le cousin, qui respirait encore, lui fit le récit de la rencontre.
— C'est bien, dit Colomba, mon enfant s'est conduit en héros, il en a abattu deux.
Elle ajouta avec iierté :
— Et il n'est pas mort de la main de nos ennemis !
On fît deux civières pour transporter le cadavre et le blessé.
Au village, à leur approche, la cloche se mit à tinter. Quelques femmes ennemies, toutes réjouies, crièrent de leurs fenêtres :
— 0 Colomba ! Il y a de la viande fraîche, ce matin !
— Comme vous voyez! répondit-elle.
Et, s'arrêtant, elle cria, avec un sourire aigu :
— Mais allez, il y en a bien plus pour vousl Pendant toute la nuit, Colomba, après que
son génie poétique eût improvisé le lamento le plus émouvant que Ton ait jamais entendu, s'enferma dans une chambre avec le cadavre de son fils; mais elle ne sanglota ni ne gémit. Le lendemain, elle accompagna le cercueil jusqu'au tombeau. De retour, elle dit :
— Maintenant, il faut le venger!
Une semaine ne s'était pas écoulée que le berger fut assassiné de la main même de Colomba, selon la tradition.
Voici la version du haut quartier :
Au delà de Tonicbella, se trouve le maquis ombreux d'Alsetto. C'est là que, le 30 décembre 1834, bien avant le jour, se postèrent le fils de Colomba, son cousin François Carabelli dit Mansonu et un autre connu surtout par son surnom : Tadacouda. Ils attendaient les Durazzo qui devaient passer par le sentier, très resserré en cet endroit, pour se rendre dans la plaine de Baracci, où ils avaient rendez-vous avec des Lucquois qui avaient fini de travailler la veille pour les Carabelli. Ces Italiens auraient averti, paraît-il, Colomba.
Comme ils se morfondaient depuis deux heures, François, en voyant poindre le jour, dit à son cousin.
— Inutile de les attendre plus longtemps, ils
ne viendront pas ce matin. Ils ont dû changer d'avis dans la nuit. Rentrons au village.
Ils remontèrent le sentier en silence. Gomme ils se trouvaient à Tonichella, des chiens aboyèrent, et ils entendirent la voix de Michel Durazzo qui appelait le bouvier Gavaduccio, lequel habitait une maisonnette, à Santa Lucia, propriété des Paoli. Ils se jetèrent aussitôt dans le maquis.
Peu de temps après, ils aperçurent dans le sentier, Michel Durazzo, ses trois fils, Jean- Paul, Jean-Baptiste, Ignace, et son neveu François-Marie. Ils firent feu. Michel, Jean- Paul et François-Marie qui étaient en tête, n'ayant pas vu tomber Igaace et Jean-Baptiste, se mirent à la poursuite de leurs ennemis qui fuyaient.
Jean-Paul, qui court derrière le fils de Golomba montant vers un rocher pour s'y abriter et avoir le temps de recharger son fusil, s'arrête, vise, tire et l'atteint. Mais il
n'est que blessé. Il s'approche de lui vivement pour l'achever.
De ses yeux sans frayeur, François le regardait fièrement.
Jean-Paul se dit :
« S'il en réchappe, tant mieux pour lui ! Mais il ne sera pas dit que j'ai frappé un ennemi à terre! »
Et il s'en va.
Cependant le vieux Durazzo se lamentait sur ses deux fils morts. Le laboureur de Santa- Lucia et des pâtres accoururent. On fit deux civières. Et l'on remonta vers le village.
Il fallait passer devant la maison de Colomba. Celle-ci se montra à la fenêtre, et sa joie féroce éclata :
— Oh î la bonne chair fraîche !
Michel Durazzo lui cria :
— Au lieu d'exhaler ta joie, ô Morgà ! tu ferais mieux d'aller ramasser le cadavre de ton filsl
Alors elle poussa des hurlements tellement aigus que ses ennemis eux-mêmes en furent remués et qu'on les entendit des profondeurs de la vallée. Puis, égarée, les yeux en feu, elle courut, les cheveux au vent,^ vers les champs tragiques de Tonichella.
Depuis la mort de son fils, nul être humain ne connut autant que Colomba la violence de la haine. Sous des dehors de froideur morne, elle cachait un deuil effroyable. Son cœur sanglotait pendant que son visage conservait son empreinte énergique, faisait croire à l'oubli. Elle avait la beauté des statues qui gardent les tombeaux. Mais elle ne cessait de rugir de douleur sourdement. Elle disait de son lils :
— J'avais érigé un bronze antique, des vandales me l'ont brisé !
Elle devint encore plus acharnée, plus vindicative. Elle avait espéré faire condamner le meurtrier de son fils ; mais il fut acquitté, François ayant été l'agresseur. Elle ne pouvait le supporter, et elle criait que « la justice à Bastia se vendait comme tout le reste (1) ».
Elle fit bâtir une petite chapelle dans le jardin de sa maison pour y mettre la dépouille de son enfant. Ce jour d'été, où je l'ai visitée, elle était^ environnée d'ombelles magnifiques. Non loin, au bord du vieux sentier, un grenadier en fleurs abritait de son ombre un paisible baudet. Du seuil on voit des oliviers, la vallée de Baracci et une échappée du golfe de Valinco. Elle est très simple. Sur le petit autel blanchi à la chaux, un crucifix et deux chandeliers rouilles. Au milieu, on a placé un marbre tombal, après la mort de Colomba, avec cette inscription :
(1) Valéry, Voyage en Corse.