‹ La vraie conscienceChapitre 25 sur 74 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Innéité de la conscience. — Diverses considérations en faveur de cette hypothèse. — Comment on peut l'appuyer sur les dégradations de la conscience et les sensations infiniment petites. — Toute vie est inséparable d'un certain degré d'instinct et de sensibilité. — Vivre c'est sentir. — Quelques inductions tirées des travaux récents de la physiologie et de l'embryogénie. — Manifestations de l'activité vitale constatées jusque dans des périodes de plus en plus reculées de l'existence intra-utérine. — Partisans de l'animation immédiate du fœtus et de l'innéité de la conscience. — Les anciens. — Les modernes. — Doctrine de Burdach. — La conscience commence avec la vie.

Le résultat de cette discussion doit être de nous faire rejeter également ces diverses dates de l'apparition de l'âme et de la conscience dans le corps vivant, dates non moins chimériques que celles de la création du monde. Le sentiment le plus plausible, celui auquel nous avons été préparés parles progrès de la physiologie, par les observations des médecins, comme par des considérations psychologiques, est celui-là même qui, au premier abord, pouvait paraître pent- être le plus téméraire de tous, c'est-à-dire la simultanéité delà vie et delà conscience. Aulieu d'échelonner à des intervalles ar-

S i LA VRAIE CONSCIENCE*

bili aires dans les développements de notre nature, l'apparition de la vie, de l'âme et de la conscience, nous avons à voir s'il n'est pas en effet plus sage de supposer ces trois choses comme indissolublement unies, ou plutôt comme n'en faisant qu'une, à l'origine même de notre existence. Il nous paraît impossible d'ajourner avec quelque vraisemblance l'acte de l'animation, c'est-à-dire l'infusion de l'Ame et de la conscience, soit jusqu'au moment de la naissance, soit au premier acte de la respiration et du mouvement du cœur, ou lorsque tous les organes sont formés, et encore bien moins à quelque jour fixe, le septième, selon les uns, le quarantième ou le cinquantième selon les autres, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon qu'il s'agissait de mâles ou de femelles. Notre avis est donc qu'il faut hardiment faire remonter cette date jusqu'à l'origine même de la vie, c'est-à-dire la confondre avec elle.

Nous n'avons raisonné jusqu'ici qu'au point de vue d'une âme unique pour la pensée, le sentiment et la vie. Il ne faudrait pas croire qu'on se tirât mieux des difficultés que nous avons signalées, en admettant deux principes, l'un pour la vie, l'autre pour la pensée. D'abord ce duodynamisme, comme nous croyons l'avoir amplement montré ailleurs, ne se justifie en aucune façon ; en outre, en multipliant les apparitions successives, de la vie d'abord,

puis de l'âme par après, avec ou sans la conscience, on ne fait que multiplier les difficultés et les miracles, si bien que nous croyons tout à fait inutile d'en reprendre ici l'examen à ce point de vue particulier.

Si l'on éprouve quelque répugnance à faire remonter sihautlaconscience, c'est surtout à cause de l'habitude où nous sommes de ne pas la séparer d'un certain degré de clarté et d'attention, telle qu'elle est dans l'homme fait. Quand il est question de la conscience, nous songeons au je pense, donc je suis, de Descartes, qui n'en est pas le type unique, mais la forme plus élevée. Bien au-dessous de cette conscience parfaite, nous avons vu qu'il en est une autre, plus obscure et plus confuse, qui par là même le plus souvent nous échappe.

Pour se familiariser avec ce sentiment de l'innéité de la conscience, il faut songer à toutes les dégradations dont elle est susceptible, à partir de sa pleine clarté jusqu'à l'inconscience absolue, jusqu'à zéro. En faisant intervenir ici les petites sensations, les petites perceptions, les représentations indistinctes et obscures jusqu'au dernier degré de l'obscurcissement, tous ces infiniment petits de la conscience, sur lesquels nous aurons à revenir dans un autre chapitre, et qui tiennent aujourd'hui si justement une place importante dans la

psychologie contemporaine, on éprouve moins de peine à croire que le commencement de la conscience coïncide avec celui de la vie; on y est même naturellement conduit.

Si Ton réfléchit que la vie ne serait pas possible dans un être quelconque sans un certain degré d'instinct et de sensibilité, il ne paraît guère possible de s'arrêter à une autre pensée. Ne serait-elle pas condamnée à périr, aussitôt que formée, sans des instincts qui la règlent, qui la dirigent, qui la sauvegardent? Il n'y a pas lieu de s'étonner, a bien ditSénèque, que les animaux ne naissent pas sans avoir avec eux ce sans quoi ils naîtraient en vain1. Mais l'instinct, à moins d'en faire, comme les cartésiens, un pur mécanisme, ne va pas sans une sorte de sensibilité et de conscience, quelque faible qu'on la suppose. G'est cette sensibilité qui seule l'éveille et qui seule le guide. Comment pourrait-il agir à propos et atteindre son but, si l'être vivant ne se sentait attiré par ce qui est conforme à sa nature et repoussé par ce qui lui est contraire, c'est-à-dire s'il n'éprouvait un certain bien-être dans le premier cas, et un certain malaise dans le second? Les plus infimes des êtres vivants ne manifestent-ils pas par certains mouvements d'attraction, de répulsion et de contraction,

1. Nec eit mirum cum eo nasci animalia sine quo frustra nascerentur. Epist, 127.

celte sensibilité sourde qui nous semble la compagne inséparable, la gardienne nécessaire de toute vie, quelque humble et quelque rudimentaire qu'elle soit? Maine de Biran a eu raison de dire : vivre c'est sentir1. La sensibilité, dit aussi le docteur Luys, n'est pas une faculté qui s'ajoute à la vie, mais une manifestation essentielle sans laquelle la vie ne saurait subsister. La sensibilité chez les êtres vivants, s'éveille avec la vie2.

Les découvertes des physiologistes, dont nous avons déjà parlé, qui font remonter de plus en plus haut les traces du travail embryogénique et les premières manifestations de l'activité vitale, favorisent les considérations métaphysiques et psychologiques que nous faisons valoir en faveur de cette innéité de la conscience. « Vers le milieu du siècle dernier, dit M. Milne Edwards, on n'avait aperçu presque aucun indice du travail embryogénique avant l'époque où le cœur du jeune animal commence à battre; on reconnut ensuite que, chez les vertébrés, la naissance de cet organe est précédée par la formation d'un disque de matière plastique en voie de développement, appelé blastoderme, et par l'apparition des parties fondamentales du système cérébro-spinal et de la tige rachidienne... On a découvert ensuite

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