Ce n'est qu'à la suite de perfectionnements bien plus
ments qu'il appelle volontaires1, excités, dit il, par d'obscures conceptions qui ne peuvent lui venir que de son propre corps. Quelques médecins accoucheurs ont fait de nombreuses observations qui attestent dans le fœtus des déterminations instinctives et même, suivant leur langage, volontaires2.
Ainsi nous pouvons supposer, sans trop de témérité, et en nous fondant sur des observations physiologiques, que la conscience, aussi obscure, aussi confuse qu'on le voudra, est antérieure à la naissance elle-même. Mais si la conscience précède la naissance, on peut encore pousser plus loin cette recherche ; il reste à savoir à quelle période de la vie intra-utérine, à quel moment précis, entre la naissance et la conception, se place le commencement de la vie consciente, ou
grands que l'embryon humain acquiert le pouvoir d'exécuter des mouvements volontaires et lorsqu'il commence à sentir, qu'il ne peut encore ni voir ni entendre. » (Rapport sur les progrès des sciences wologiques, p. 443.)
1. - Passage cité par Bain (Intelligence and sensés, p. 301).
2. Mémoire sur la cause des présentations de la tète pendant r accouchement, et sur les déterminations instinctives et volontaires du fœtus humain, par Dubois. Paris, 1833.
Bischoff lui-même, quoique fort opposé à la doctrine que nous défendons, n'ose pas nier ces faits d'une manière absolue : « Tout au plus, dit-il, pourrait-on admettre des sensations, c'est-à-dire la perception, la conscience de certaines influences extérieures, s'annonçant par des mouvements en harmonie avec ces sensations, et c'est en effet ce qui a été allégué comme preuve que l'âme exerce ses fonctions chez lui. » (3e partie, Des phénomènes de la vie chez, le fœtus.)
même si réellement il existe une période préconsciente, quelque courte qu'on la suppose.
Cette date de l'animation propre du fœtus au sein de la mère a été très discutée et diversement fixée par les anciens 4. D'après Aristote, l'animation du fœtus maie aurait lieu au quarantième jour ; celle du fœtus femelle serait plus tardive. Aussi, dans sa Politique, il permet à la femme, lorsque les citoyens sont trop nombreux, de se faire avorter pendant cette période qui précède, selon lui, la vie et le sentiment. D'après Hippocrate l'animalion aurait lieu beaucoup plus tôt, dès le septième jour.
C'est l'opinion d'Aristote qui, à partir de Pierre Lombard et de saint Thomas, semble devenue la doctrine commune de la philosophie et de la théologie scolastique, et qui fut généralement adoptée parles médecins et les jurisconsultes2. Si même nous en croyons l'auteur de la Philosophie de Lyon, l'abbé Vala, c'était encore, à la fin du dix-
1. Empédocle, selon Plutarque, fixait au quarante-neuvième jour l'achèvement des organes de l'enfant dans le ventre de la mère (De placitis philosophorum, lib. V, cap. xv). Le code Justmien fixe au quarantième jour l'animation de l'enfant.
2. Voyez sur cette question une longue et curieuse dissertation dans le chapitre vi du De Anima du docteur Fromond, in-4°, Louvain, 464-9. Voici l'opinion que préfère entre toutes le savant docteur, tout en prétendant s'appuyer sur l'autorité d'Hippocrate qui a été, on le voit, diversement interprétée : înter tôt igitur variantes et dissidentes de tempore formationis fœtus sententias, nihil adhuc certius video quam quod divinus senex, ut medicr
huitième siècle, l'opinion la plus généralement adoptée 1 . Nous croyons que l'abbé Vala se trompe ; à part quelques théologiens arriérés, l'opinion attribuée à Aristote n'avait plus que bien peu de partisans à la fin du dix- huitième siècle. Avant le milieu du dix-septième, par suite de nouvelles expériences, et surtout par suite des observations microscopiques, la réaction avait commencé. Des scolastiques et des théologiens la question a passé entre les mains des médecins qui démontrent que le fœtus donne des signes de vie avant le quarantième jour, et que son organisation
sui eu m vocant, olim dixit : masculum triginta diebus, xb {j.axpoTocTov, ut longissime, feminam tardissime quadraginta diebus conformari.
Scipion Dupleix, dans sa Métaphysique (in-12. Rouen, 1688), reproduit cette opinion qui a dominé au moyen âge : « Ce n'est ni du commencement que l'embryon croît au ventre de sa mère, ni dès lors qu'il commence d'avoir sentiment que l'âme y est infuse, ainsi que divers auteurs ont diversement estimé, mais seulement lorsque ayant vie et sentiment, il est parfaitement organisé et disposé à recevoir cette divine hôtesse, ce qui arrive pour le plus tôt vers le quarantième jour, et pour le plus tard quatre mois après la conception de la femme, selon l'admirable doctrine d'Hippocrate laquelle est conforme à l'Écriture sacrée et saints canons de l'Église, par lesquels est porté, que celui qui fait avorter une femme dans le quarantième jour après celui qu'elle a conçu, n'est point coupable d'homicide, comme il le serait sans doute si l'embryon était doué de l'âme raisonnable.
1. Après avoir rapporté diverses opinions sur l'origine des âmes, il ajoute . Cœtcri omnes consentiunt animas humanas a Deo creari et in singulis corporibus a Deo infundi, statim atque suis organis instructa sunt, quod juxta communcm sententiam contingi* quadraginta post conceptum fœtum diebus. (Pliilosophia Lugdunensis, Metaphysica specialis, pars c2, dissertât. 2.)
esl alors plus avancée que ne le supposait Arislotc. Les uns, avec Hippocrate, placent l'animation au septième jour l, les autres au troisième, les autres enfin au moment même de la conception, ou presque immédiatement après. Parmi les partisans de celle dernière opinion nous pouvons citer un nom célèbre dans la philosophie, celui de Gassendi2.
A cette dalc de l'apparition de l'âme et de la conscience dans le fœtus se rattache une autre question agitée par les jurisconsultes et les théologiens, celle de la criminalité de l'avortement ou du point où l'homicide commence. Un texte de la Bible diversement interprété a été, pendant plusieurs siècles, l'occasion de débats plus d'une fois renouvelés.
Suivant la version des Septante, l'avortement ne donne lieu à une peine qu'autant que l'enfant est déjà formé, c'est-à-dire après ie quarantième
1 . L'opinion la plus accréditée de son temps, selon Gangiamila, est celle du septième jour : Hoc autem extra dubium est sententiam quœ fœtum animari défendit septimo die, quia jam ab inde sufficienti gaudeat conformatione, hodie longe magis amari quam Aristotelicam, pene apud medicos antiquatam ut Gassendus adnotavit. (Lib. I, cap. vm.)
2. Gassendi combat l'opinion d'Aristote et incline à croire que l'âme vient dès le premier moment de la conception : Qua) sententia longe planior est; quippe nullum invenitur commodius momentum , cum, assumpto quolibet alio, incredibile fia. tur tantisper expectari debuerit. (Physica, caput De anima fœtus.)
jour; mais dans la Vulgate, la distinction entre l'enfant formé et non formé n'existe pas. Parmi les pères de l'église et les docteurs, les uns, comme saint Augustin, ont pris parti pour la version desSeptante, les autres, en plusgrand nombre, comme saint Basile, pour la Vulgate. Daguesseau, après avoir pesé le pour et le contre, paraît incliner à admettre cette distinction 1 pour adoucir sans doute l'ancienne législation qui prononçait la peine de mort dans tous les cas, en raison probablement de la difficulté de marquer l'époque précise du commencement de la grossesse.
Vingt ans de travaux forcés remplacent la peine de mort dans la loi plus douce de 1791. La loi actuelle distingue plusieurs cas et plusieurs degrés de culpabilité. Elle prononce des peines diverses, selon les circonstances, contre les auteurs ou complices d'un avortement, et elle se montre surtout sévère avec raison à l'égard des médecins ou des sages-femmes ; mais elle ne distingue pas non plus entre les diverses périodes de l'existence intrautérine du fœtus. Tandis qu'en médecine l'avortement n'est en général admis qu'après plusieurs mois2, nulle date n'est fixée dans la loi actuelle.
1. Essai sur Vétat des personnes. Voyez dans le répertoire Dalloz l'article Avortement.
2. « On entend ordinairement par avortement en médecine l'expulsion du Contenu de l'utérus avant le sixième mois de la gestation. La loi ne fait aucune distinction semblable et le terme
Il a paru plus sage au législateur de laisser une grande latitude en pareille question à l'appréciation des juges, et de ne pas fixer arbitrairement la date de l'animation.
Quoi en effet de plus arbitraire que ces prétendues dales de l'apparition de l'âme, de la vie et du sentiment? Pourquoi pas un peu plus tôt? pourquoi pas un peu plus tard? La physiologie seule, à ce qu'il semble, pourrait en donnerquelque raison spécieuse tirée de l'achèvement ou du degré de formation de tel ou tel organe. Mais l'organe lui-même achevé et complet est-il bien la condition préalable, nécessaire de la fonction? La fonction et l'organe ne peuvent-ils se développer simultanément, de telle sorte que la fonction soit plus ou moins imparfaite, mais non pas nulle cependant, tant que l'organisation est en voie de formation? Ainsi un rudiment de cerveau pourrait suffire à un rudiment de pensée. Comment d'ailleurs concevoir que l'organisation commence sans l'action d'une cause organisatrice, laquelle ne peut être qu'un premier principe, c'est-à-dire l'âme ellemême, comme nous croyons l'avoir prouvé dans notre ouvrage sur de Principe vital de V âme pensante?
d'avortement est appliqué à l'expulsion du fœtus, n'importe à quelle époque de la grossesse, avant que le terme de la gestation soit complet, et dans ce sens, il est synonyme de fausse couche. » (Traité de médecine légale, par Taylor, traduit par Coutagne, Germe rBaillière.)
CONSCIEiNCE ET VIE. 81
Mais la plus grande des difficultés est celle du passage, à partir de la conception, de l'inconscience absolue à la conscience, de cette apparition subite, à un moment donné, du principe du sentiment et de la pensée. Faudra-t-il donc, comme faisaient les scolastiques, et comme les théologiens en général, supposer une infusion après coup et soudaine de l'âme raisonnable par une intervention, par un miracle de Dieu? Un miracle en effet paraîtrait ici nécessaire. « Une perception ne saurait venir naturellement, dit Leibniz, que d'une perception, comme un mouvement ne peut venir que d'un autre mouvement1. » Ajoutons encore, avec Leibniz, que si nous nous éveillons de la spontanéité aveugle à la conscience, il faut bien admettre que la première renfermait déjà une sorte de conscience 2. Donner pour antécédent à la conscience une période d'inconscience, n'est-ce pas faire dériver une perception de ce qui est absolument d'un autre ordre? N'est-ce pas comme si l'on prétendait faire dériver un mouvement d'une perception et non d'un mouvement?
Comment donc éviter ce passage incompréhensible, ou plutôt cet hiatus, non moins infranchissable de l'inconscient au conscient que du mouvement à une perception? Comment nous affranchir