G, HUE VOLTAIllt, 4-U
». so, Jy-J /
PUBUCLIBRAR
^^fTOR,UENOXAHD
tildenfounoations.
Chez nous, le véritable roman de mœurs date de Franc'um. C'est là que, pour la première fois, se trouve nettement accusée la préméditation de peindre la société telle qu'elle est, de flageller des ridicules et des vices contemporains, jusqu'alors, on n'avait guère songé à prendre sur le vif que les moines et autres papelards. Charles Sorel, lui, nous fait monter tous les degrés de l'échelle sociale. Son héros est un coureur d'aventures pour qui il n'y a qu'un pas de la rue de Glatigny au Louvre. Courtisans et courtisanes, tire-soie et tire-laine, coupe-bourses et coupe-jarrets, pages et rustres, orfèvres et marchands d'orviétan, procureurs et sergents, écoliers et pédants eu «#, poètes et épistoliers, tout ce monde bariolé parle et s'agite autour de nous, non comme des pantins auxquels l'auteur prêterait une voix et dont il ferait mouvoir les Uls, mais comme des personnages de cbatr et d'os, loin de la fantaisie! nous sommes en pleine réalité. Qu'importe s'il se rencontre des physionomies quelque peu chargées en couleur? La vie est sons l'enluminure, et sur la plupart des masques on peut mettre un nom. C'est ce que nous foisons, à mesure que Toccaeion s'en présente, principalement dans le cinquième livre, qui abonde en reoseignem^ils curieux sur tes ^ens de lettres de l'époque :
Ia scène est transportée chez un libraire de la rue Saint- Jacques, dont la booUqoe est une otBdae où se feltrlquent les réputations du jour. Le cénacle est rassemUé: voici des auteurs de toute soite et de tous gracies.
Cehii -ci élabore iaAemeai on ouvrage qui, depuis longtemps annwify avec fracas, attend, poor se produire, que l'admiration antkipée doBt il est Tolyet soit arrivée au diapason voulu. Un genlilhoanMe, aofael il est dédié, s'est chargé d'en préparer le succès a la ea«r, et s'aofiiftte de son rôle de daqneur comme s'il était de BMilié dbns le ciwM*aeiivre. De |4iu, des légions de poëtereaox
2 AVAWT-PKOPOS.
s'abattent aux pieds du fétiche et l'enivrent de leur encens : < 11 y en a qui semblent être gagés du Roy pour donner des vers à tous les auteurs du temps. L*on voit leurs noms par tous les livres; et sans cela leurs œuvres ne seroient pas imprimées, car elles ruineroient les libraires. »
— Celui-là, d'un caractère plus tranché que le précédent, aspire franchement « à la tyrannie, » et grommelle en caressant ses moustaches eu croc : < U y a encore de petits esprits rebelles qui ne sont point venus faire la révérence; ce sont de petits comtes Palatins qui ne veulent pas reconnoitre leur empereur; mais je les ferai bien venir à la raison. »
— Cet autre, qui est un épistolier de profession, et qui est drapé à la Balzac, réclame un silence religieux et lit une lettre fraîchement sortie de sa^lume, « la plus extravagante et la plus impertinente qu'on puisse trouver. » Il articule « les mots avec un ton de comédie et semble mordre à la grappe. * Ses « auditeurs allongent un col de grue et à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèque, roulent les yeux en la tête comme un mouton qui est en colère; le plus apparent d'eux à chaque période s'écrie : « Que voilà qui est bien !» Et la même exclamation de s'échapper successivement de toutes les bouches. On croirait être à cet écho de Charenton qui répète sept fois ce que l'on a dit. » Mais ces applaudissements ne sont que prêtés : il faut les rendre.
— Après répistolier, c'est le tour d'un poète qui fait ronfler les plus brillantes métaphores et s'airète entre les stances pour donner à l'admiration le temps d'éclater.
Les lectures achevées, une grande discussion s'ouvre sur des questions de grammaire et de prosodie. On se demande, entre autres choses, si l'on doit dire : « Il eût été mieux, ou il eût mieux été; » si l'on peut faire rimer « Saint-Cosme avec royaume. » Difficultés qui demeurent insolubles. De guerre lasse, l'illustre compagnie se rend à la Croix-de-Lorraine ou dans tout autre cabaret; et là, entre les pots, la discussion se termine par « de bons mots de gueule. »
I''n résumé, Francion est un document précieux, non-seulement pour l'histoire littéraire, mais aussi pour l'histoire des mœurs, des usages et des modes du dix-septième siècle*. Nous ne nous appesantirons pas sur ce dernier point; nous laisserons au lecteur le soin de l'apprécier chemin faisant. Il est inutile de montrer du doigt ce qui saute aux yeux. L'échantillon que nous venons de donner suflit comme avant-goût de l'œuvre.
* De nos jours, M. Eug. Maron est, croyons-nous, le premier qui se soil efforcé de tirer Francion de l'injuste oubli dans lequel il était ombé. (Voir son très-remarquable travail sur le Aomon de mcBur$ au dia>-9eptième êiècle, inséré duns la R9VU9 indépendante de février 1848.)
AVA.M-riîor.os, ^ 5
Ainsi que nous l'avons dit ailleurs*, l'entrée en matière du Homnn comique et du Roman bourgeois est une entrée en campagne. C'est la révolte de Tesprit gaulois contre le bel esprit, une manière de fronde dont Honoré d'Urfé est le Mazarin. Mais il est bon de constater que Sorel est descendu dans la lice vingt-neuf ans avant Scarron, et quarante-quatre ans avant Furetière. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir ouvert le feu contre YAstrée et les romans à la suite. Le début de Francien ressemble à une fanfare : « Nous avons, dit Sorel, assez d'histoires tragiques qui ne font que nous attrister ; il en faut maintenant voir une qui soit toute comique et qui puisse apporter de la délectation aux esprits les plus ennuyés. » Et ce que l'auteur promet, il le donne avec usure. A force de vouloir s'éloigner des fadeurs à la mode, il tombe dans des gaietés rabelaisiennes; écarts regrettables, mais qu'on ne pourlait, sans injustice, lui imputera crime. N'est-ce pas le propre de toute réaction de dépasser le but proposé?
Du reste, on dirait que Sorel ne se laisse aller à de telles licences que pour se créer des textes de sermons. Il est peu de chapitres où il ne lui arrive de monter en chaire pour fulminer contre la dépravation des mœurs*. Citons nn exemple. Il s'agit d'uni* drôles.*^ de l'âge et du métier de la Hacette de Régnier; cette drôlesse, qui a nom Agathe, a eu pour gouvernante une ribaude dont elle esquisse ainsi le portrait : « Pour ne vous point mentir, il n'y avoit aucun scrupule en elle, ni aucune superstition... Elle ne sçavoit non plus ce que c'ctoit des cas de conscience qu'un toiipinambou; parce qu'elle disoitque, si l'on lui en avoit appris autrefois quelque peu, elle l'avoit oublié, comme une chose qui no sert qu'à troubler le repos. Souvent elle m'avoit dit que les biens
< Revue française, livraison du 20 août 1857.
^ Partout et toujours il prétend ne pas avoir tracé une seule ligne sans parti pris de moralisation. Aucune indignation n'égale la sienne lorsqu'il songe aux écrivains dénués de principes. « Autrefois, s'écrie-t-il dans la préface du Berger extravagant, il n'y avoit personne qui prit la hardiesse de mettre un livre en lumière s'il n'estoit rempli d'une doctrine nécessaire et s'il ne pouvoit servir à la conduite delà vie ; mais aujourd'hui le recours des fainéans est d'écrire et de nousjdonner des histoires amoureuses et d'autres fadaises, comme si nous étions obligés de perdre notre temps à lire leurs œuvres, à cause qu'ils ont perdu le leur à les faire. Ce sont des petits bouffons, des faiseurs d'airs de cour et des gens que l'on n'estime qu'un peu plus que des joueurs de violon... Cela fait que l'imprimerie nous est â charge, et, grâce a nos beaux écrivains, le peuple, voyant tant de recueils de folie que l'on lui donne pour des livres, en a tellement ravalé le prix des lettres, qu'il ne met point de différence entre un auteur et un bateleur ou un porteur de rogatons, et que si un honnête homme vient à écrire, il ne syauroit plus voir son nom qu'à regret sur le frontispice de s n ouvrage et est contraint de désavouer son enfant légitime. »
de la terre sont si communs, qu'ils ne doivent être non plus à une personne qu'à l'autre; et que c'est très-sagement fait de les ravir subtilement, quand Ton peut, des mains d'autnii : Car, disoit-ellc, je suis venue toute nue en ce monde, et nue je m'en retournerai; les biens que j'ai pris d'autrui, je ne les emporterai point; que l'on les aille cbercber où ils sont, et que l'on les prenne, je n'en ai que faire. Hé quoi ! si j'étois punie après ma mort pour avoir commis ce qu'on appelle larcin, n'aurois-je pas raison de dire ù quiconque m'en parleroit que ç'auroit été une injustice de m'avoir mise au monde pour y vivre, sans me permettre de prendre les choses dont on y vit? » Agathe, qui a pratiqué ces excellentes maximes et a mené joyeuse vie, se plaît à conter des historiettes galantes, hérissées de détails scabreux. Et l'auteur de couronner le tout par les réflexions suivantes : « Nous avons vu ici parler Agathe en termes fort libertins; mais la naïveté de la comédie veut cela, afin de bien représenter le personnage qu'elle fait. Cela n est pas pourtant capable de nous porter au vice, car au contraire cela rend le vice baïssable, le voyant dépeint de toutes ses couleurs. Nous apprenons ici que ce que plusieurs prennent pour des délices n'est rien qu'une débauche brutale, dont les esprits bien sensés se retireront toujours. » Comment ne pas amnistier des gravelures qui se couvrent de motifs aussi triomphants?
Malgré les nombreux correctifs introduits dans son œuvre, Sorel n'a jamais cessé d'en décliner la paternité. Historiographe de France, il eut jusqu'à la fin la pudeur de son état. La premièi'c édition de ce livre, qui est de 16^ ', est intitulée : Histoire comi' que de Francion^ fléau des vicieux. Presque toutes les autres éditions portent ce titre uniforme : La vraie histoire comique de I'rancion, COMPOSÉE PAR Nicolas de Moulinet, sieur du Parc. C'est toujours sur le compte de ce fantastique « gentilhomme lorrain » que Sorel met son péché de jeunesse (il avait environ vingt-trois ans en XQ-JH). Nous lisons dans sa Bibliothèque françoise * : « On tient que ce peut être lui (Sorel) qui a composé une Histoire comique remplie de choses qu'il inventa et d'autres qu'il avoit ouï dire; mais quelques personnes sçavent assez qu'on a confondu ceci avec un livre du sieur du Parc^ auteur de ce temps-là, qui y a mêlé des contes fort licencieux, et que d'autres encore y ont travaillé. Cet ouvrage n'est ni meilleur ni plus digne d'être approuvé pour avoir été imprimé quantité de fois en l'état qu'il est, ni pour avoir été traduit en quelques langues. Il ne se trouvera
* Barbier fait dater de 1625 cette première édit'on.
- La Bibliothèque françoite de M. C. Sorel^ ou le choix et l'examen de* livres françoit^ qui traitent de l'éloquence, de la philoeophie, de la dévotion et delà conduite de» maurs^ et de ceux qui contiennent de» harangues, dc6 lettre», de» œuvre» milèe», etc. — 1664.
AVANT-PROPO'S. 5
point aussi qu'il ait été imprimé par les soins ou par les ordres de celui à qui on Taltribue, et il ne doit point répondre des fautes d'autnii. Depuis un grand nombre d'années, ceci a été abandonné aux libraires, qui y ont ajouté faute sur faute. 11 se trouve quelques contes qui sont assez agréables ; mais il seroit à souhaiter qu'on n'y eût point mêlé des choses qui offensent les âmes pures ^ » Ce désaveu est des plus entortillés; en le pressant bien, on pourrait en tirer un demi-aveu. Ne semble-t-il pas, en effet, ressortir de cette citation que Francion n'est rien moins qu'étranger à Sorel? Les « quelques contes qui sont assez agréables, » voilà sa part ; le sieur du Parc « y a mêlé des contes fort licencieux, et d'autres encore y ont travaillé ; » voilà pour le reste i^orel dit ailleurs : < Pour un livre qui ait la vraie forme il'un roman, on nous met en jeu YHistoite comique de Francion^ laquelle a été imprimée pour la première fois il y a plus de quarante ans et qui semble autorisée, en ce que depuis si longtemps plusieurs se plaisent autant à la voir que le premier jour, après plus de soixante impressions de Paris, de Rouen, de Troyes et d'autres lieux, outre qu'elle a été traduite en aoglois, en aile mand et en quelques autres langues. On croit que ce soit là un préjugé pour elle ; néanmoins on peut dire que les peuples s'abusent souvent; que les choses qui les divertissent sont celles qu'ils aiment le mieux, sans prendre garde à leurs défauts, et qu'il y a quantité de livres fort méclians que l'on imprime beaucoup de fois. Quelques gens sages et retenus ne manquent point de condamner le livre dont nous parlons... On peut répondre que, lorsqu'il fut fait, il étoit le plus modeste d'entre les livres facétieux; qu'alors le Parnasse stUirique, la QuhUeuenee halirique^ le livre intitulé le Mo^en de parvenir, et quelques autres semblables qui étoient entre les mains de beaucoup de gens, se trouvoient remplis de paroles impudiques, au lieu que celui-ci étoit plus retenu, et que. s'il pouvoit blesser par le sens et par rimagiiiation en de certains lieux, au moins son langage étoit dans des termes honnêtes, et que ceux qui ne le lisoient point à mauvaii^e intention n'y voyoicnt lien de fort nuisible; que si, depuis, la mode étoit passée de tels livres envers quelque» personnes, celui-ci leur a paru trop libre, on n'a pas sçu empêcher pourtant le cours d'un ouvrage que d'autres gens a 'ment bien de la sorte qu'il ea>t, tellement qu'on en a réitéré les impressions ; qu'à en parler sainement il n'y a rien là que des descriptions naïves àe^ vices de quelques hommes et de tous leurs défauts, pour s'en moquer et les faire haïr, ou de quelques tromperies des aatref>, pour nous apprendre à nous en garder ; que, si quelques seropuieux du siècle y trouvent à redire, ils doivent penser que cela n'a
i Page SSS.
pas été fait pour les personnes qui veulent vivre dans une retraite religieuse, et qui n'ont aucun besoin de sçavoir ces choses, mais que cela est pour ceux qui, ayant à demeurer dans le monde, ont besoin de sçavoir ce qui s'y fait, afin de se déniaiser *... » Chacune de ces lignes est une révélation ; on sent, nonobstant certaines réserves, que Sorel combat pro domo sua. Avec quelle complaisance il s'étend sur les « soixante impressions de Paris, de Rouen, de Troyes et d'autres lieux, » et sur les traductions < en anglois, en allemand et en quelques autres langues ! » Sorel ne se contente plus, comme tout à l'heure, de faire une apologie timide de Franciott; il va droit aux passages les plus scabreux et prend en main leur défense. Ses arguments le trahissent d'une façon péremptoine : ils sont les mêmes que ceux du lambeau de sermon que nous avons cité.
Cette question de paternité est d'ailleurs formellement tranchée par Gui Patin *, qui raconte, à la date du 14 juin 1657, qu'il a trouvé chez un malade « M. Sorel, I'autel-r du Francio»', du Berger extravagant et de plusieurs autres bons livres. » Ce n'est pas là une attribution faite à la légère, sur la foi d'un bruit, mais en pleine connaissance de cause; car le spirituel médecin était à peu près la seule personne qui reçût les confidences de l'historiographe. « 11 est, écrit-il à Charles Spon, il est homme de fort bon sens et taciturne; H n'y a guères que moi qui le fasse parler et avec qui il aime à s entretenir *. »
Gui Patin ajoute : < Je ne suis point sçavant comme lui, mais nous sommes fort de même humeur et de même opinion, presque en toutes choses; il n'est ni bigot, ni Mazarin, niCondé. Depuis le 4 juillet de l'an passé, que nous y perdîmes ce bon H. Miron^, qui étoit fort son ami, il ne m'en parle jamais que les larmes ne lui en viennent aux yeux, quoiqu'il soit bien stolque. » Le même jour, Gui Patin répond en ces termes à une demande que lui a adressée son confrère Falconet : « Je puis bien vous dire des nouvelles de M. Sorel, puisqu'il y a trente-cinq ans qu'il est mon bon ami. C'est -tin petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui regarde de près, ùgé de cinquante-quatre ans, qui paroit fort mélancolique et ne l'est point. 11 est fils d'un procureur au parlement... Ce M.Cli. Sorel a fait beaucoup de livres françois, entre autres Francion^ le
* Même ouvrage, p. 173-175.
i Par Ménage (voir plus loin, livre X, note) et par Tallemant des Réaux
(voir phis loin, Av. g, p. 9 ).
^ Ce n'est qu'une répétition,
comme cela résulte de la lettre qu'on vn lire.
* Lettre du S5 novembre 1653.
<i Miron, président aux enquêtes, et François Charpentier, conseiller aux requêtes, se réunissaient souvent chez Gui Patin, place du Chevalier-du- Guet. On les appelait les trois docteurs du quartier.
Berger extravagant^ VOphize de Chrysanthe, V Histoire de France et une Philosophie untverselle. Il a encore plus de vingt volumes à faire, et voudrait bien que cela fût fait a\«int que de mourir, mais il ne peut venir à bout des imprimeurs. Il est fort délicat, et je Tai souvent vu malade. Néanmoins il vit commodément, parce qu'il est fort sobre. Il est homme de fort bon sens et taciturne, point bigot ni Mazarin. > Point bigot ni Mazarin... Gui Patin ne peut se lasser de le répéter.
Après le portrait, la caricature. Furetière a donné à Charles Sorel
le pseudonyme plus que transparent de Charroseiles. « Ce nez,
dit-il. qu'on pouvoit à bon droit appeler son éminenoe, et qui étoit toujours vêtu de rouge, avoit été fait en apparence pour un colosse; néanmoins il avoit été donné à un honune de taille assez courte. Ce n'est pas que la nature eût rien fait perdre à ce petit homme, car ce qu'elle lui avôit ôté en hauteur, elle le lui avoit rendu en grosseur; de sorte qu'on lui trouvoit assez de chair, mais assez mal pétrie. Sa chevelure étoit la plus désagréable du monde, et c'est sans doute de lui qu'un peintre poétique, pour ébaucher le portrait de sa tête, avoit dit :
On y voit de piquans cheveux Devenus gras, forts et nerveux, nérisser sa tête pointue, Qui tous mêlés s'entr'accordants, Font qu'un peigne en vain s'évertue D'y mordre avec ses grosses dents.
« Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et dans toutes les compagnies c'étoit sa contenance ordinaire. Sa peau étoit grenue comme celle des maroquins, et sa couleur brune étoit réchauffée par de rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon nombre. En général, il avoit une vraie mine de satyre. La fente de .«a l)ouche étoit copieuse et ses dents fort aiguës, belles dispositions pour mordre. Il l'accompagnoit d'ordinaire d'un ris badin dont je ne sçais point la cause, si ce n'est qu'il vouloit montrer les dents à tout le monde. Ses yeux, gros et boufids, avoient quelque chose de plus que d'être à fleur de tête. 11 y en a qui ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des fenêtres pour découvrir de plus loin, aussi la nature lui avoit mis des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses voisins. Jamais il n'y eut un homme plus médisant ni plus envieux ; il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S'il eût été du conseil de la création, nous n'aurions rien vu de tout ce que nous voyons à présent. C'étoit le plus grand réformateur en pis qui ait jamais été. et il corrigeoit toutes les choses bonnes pour les mettre mal. 11 n'a point vu d'assemblée de gens illustres qu'il n'ait tâché de la décrier; encore, pour mieux cacher son venin, il faisoit f^em-
blant d'en foire l'éloge, Iwsqu'il en faisoit en eflel la censure, et il resscmbloit à ces bétes dangereuses qui en pensant flatter égralignent; car il ne pouvoit souffrir la gloire des autres; et autant de choses qu'on mettoit au jour, c'étoient autant de tourmens qu'on lui préparoit... Sa vanité naturelle s'étoit accrue par quelque réputation qu'il avoit eue en jeunesse, à cause de quelques petits ouvrages qui avoient eu quelque débit *. »
Un de ces « petits ouvrages, » celui-là même que nous réimprimons, a eu, il faut l'avouer, un certain « débit, » car, comme nous l'avons vu, le nombre de ses éditions s'élève à plus de soixante*. Furetière parle plus légèrement qu'il ne le devrait d'un livre qui a, pour ainsi dire, engendré le Homan bourgeois^ et qui, avec le Berger extravagant (autre « petit ouvrage • du même Ch. Sorel). n'a pas peu contribué à détrôner la pastorale. (!e dédain, comme chacun des traits lancés contre notre auteur, atteste une animosité profonde, animosité dont la cause est restée inconnue : on n'en trouve trace nulle part. Le Homan bourgeois date de 1666; or, en 1658, dans sa Nouvelle allégorique^ Furetière avait dit de Sorel que c'était un auteur « d'excellents livres satiriques et comiques, qui s'étoit rendu formidable aux quarante barons'. » Et Sorel, dans sa Bibliothèque françoise (1664), lui avait rendu la monnaie de. sa pièce: « M. de Furetière, écrit-il, nous a donné, il y a quelques années, la Relation des guerres de l'éloquence (il veut parler de la Nouvelle aligorique)^ laquelle contient une fort agréable description des différends de divers auteurs du siècle, représenté sous le nom de généraux d'armée et de capitaines. Si quelques-uns y sont en des places où ils ne voudroient pas estre, ils dévoient tâcher d'en mériter une meilleure. » Il ne pouvait guère s'attendre aux violentes attaques dirigées contre lui dans le Boman bourgeois. Au moment où la publication de ce livre était annoncée, préparant la deuxième édition de sa Bibliothèque françoise^ ne s'est-il pas hâté d'en faire l'éloge par avance, sur la foi des amis de Furetière? Il l'annonce lui-même en ces termes : « Yoilà qu'on nous donne un livre appelé le Roman bourgeois, dont il y a déjà quelque temps qu'on a ouï parler et qui doit être fort divertissant suivant l'opinion de diverses personnes. Gomme on croit que (Xi ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques et des burlesques
tout ensemble, quand on l'aura vu, on le mettra nvec ceux de son genre, selon le rang que son mérite pourra lui apporter. » La
* Romem hourgeoiSy édition elzévirienne, p. SS0-S21
* VHittoire de Francion a été imprima plus de soixante fois. BibUo^ thèque untvenelh dfs romatu, juillet, i*' vol., 1781, p. 65.
' Par son Rôle des présentatione françoiêes faites aux grands ours de l*E' oquence françoise (1646), et par son Discours sur l'Académie Françoise, éto' blie pour la correction et l'embellissement dulangage, pour sçavoir si elle est de quelque utilité aux particuliers et au ptMic (16.^().
ATAHT-PBOPOS. 9
deuxième édilion de la Bihliotiéqae (mçoiêe ne f aiail qu'es lfi67. Sorel a le temps de lire le livie où il est si maltraité et de rem^aoer par quelques phrases acidulées celles que nous Tenons de rapporter. 11 s'en garde bien : il a le bon esprit de cosserrer sa première rédaction- Et d'aillears pourquoi se recoanaitnit-il dans c Charroselles? » 11 a, comme loi, le nez long cl la taille courte, d'accoitl ; mais il n'a que cela de eoaunon avec ce caistre : c'est ce que n'aurait pas dû oublier Furetiére.
Pour être juste, nous deyons adresser le même rqmxiie ik Sorel, qui n'a vu dans Balzac qu'un pédant i blasonner. Le §r&mâ éptAtûlier^ VélOîfi*le§éiiéral,eommeiMle qualifiait, avait des ridicules de toute sorte : il se plaisait k afficher ai tète de ses lettres les noms des plus hauts personnages ; il vantait tout le monde avec une fatigante monotonie et se vantait lui-même avec une outrecuidante vanité. Bien de plus vrai ; mais ce soid les ridicuJes d'un homme que Bajle, sans marchander, affile is plw» M*e plmwu 4e Vrener. « On ne sçauroit, ajoute-t-il, assez admirer, vu l'état où il tnNiva la langue françoise, qu'il ait pu tracer un si beau chemin i b net' teté du style. 11 ne faut pas trouver étrange que ses écr^ sentent le travail. L'élévatimi et la grandeur étoîent son principal caractère ; on ne va point là sans méditation '. » On sait que iSavIe ne ione qu'à bonnes enseignes. 11 se rencontre dans cet éloge aver Tallemant des Kéaux, qui se regarde comme Ibreé de rerwinaiiie le talent de Balzac. « 11 est certain, dit-il, que nous n'avion» rien vu d'approcbaol en France, et que tous ceux qui ont bien écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre langoe, lui en auront l'obligation *. s .Nous regrettons que Sorel ait jeté sur les épaules de Balzac la sonquenille d'Hortensias . — Qu'il ne se fctfaad.e pas derrière le désaveu de son oeuvre. « Sorel, dit raalcardeslfwtoriatet, a voulu, dans le »«acw«, railler de loi 'haine t em la personne de son pédant Hortensius. • Ces! ce qu'on appelle hk«t d'une pierre deux coups. Hais ouvrons «core la B$hUHièqiÊe (rt»foiu. AfMès avoir niédiocreoient loué Babac, i^onï parle de t4W* ceux qui, à sa suite, ont été po&sédés de la manie épistobire : « Pource que chacun, continne-i-il, n'y réossissoit pas au gré d« tout le monde, et que plurioirs se Cûsoient moquer d'eus, imitant M. de Balzac liMt à oontre-tMnps. Ola donna sujet à queiqju'un de dresser de petits dialogues pour s'en divertir, et de les insérrr dans ÏH'uloire comique ûe FrmuetoM, lorsqu'on l'imprinieroit pour la seconde fois, ce qui étoît aisé à fhire, ce livre avant été amplifié par diverses personnes. On y a introduit an pédant Borténsius... ' » Sorel essaye de donner le clnn^ en insimmoi que «-e
< Dkt.kiaL (ino). t. in. p. ff7.
< HUUnielUt, V éd., fil. p. US.
'» P. iiO.
grotesque est la cimrge, non de Dalzur, mais d'un méchant imitateur de ce dernier. Tallemaut nous édifie à ce sujet ; le passage que nous venons de rapporter n'a de prix que parce qu'il nous renseigne sur un point qu'il ne nous eût pas été permis d'éliicidor iii Heurs * : à savoir que le personnage d'ilortensius n'a été « introduit » que dans la seconde édition.
Avant de finir, disons Ijb peu que Ton conuait de la vie de Sorti.
11 était le neveu de Charles Bernard *, hisloriogi'aphe de France, lequel attteint, en 1635, d'une paralysie générale, donna, en sa faveur, la démission de cotte charge. Sorel la remplit jusqu'au jour où on la lui enleva. Il n'avait d'autre passion que celle des lettres; il supporta la perte de sa place comme il avait subi le relrancliemenl des rentes, sans se plaindre. Léger d'aigent et affamé d'indépendance, il avait accepté chez son beau-frère, substitut du procureur général, un modeste logement, où il vivait libre de tous liens. 11 mourut garçon (vers i&JA), et sans pouvoir être taxé d'ingratitude, car il resta pur de toute protection. Ses livres sont nombreux ^, mais aucun d'eux n'est précédé d'un hommage : c'est là une vertu de quelque poids, dans le siècle des dédicaces. Elkrachète amplement la prétention puérile qu'avait l'auteur de Frun- ('ion d'être de la même famille qu'Agnès Sorel.
< Nous avons vainement cherché la première édition de Franeioriy qui ne contient que sept livres. Nous n'avons trouvé que l'édition de 1651 (dans laquelle manque le XII* livre) et celles de 1641 el de 1721: c'est cette dernière que nous reproduisons ; elle renferme le texte cournnt, comme nous avons pu le constater en lu conférant avec la précédente.
* Il termina deux ouvrages, que cet oncle avait laissés inachevés et qui sont intitulés : 1* Généalogie de la Maison royale de Bourbon, avee les portraits et éloges des Princes qui en sont sortis et les Renutrques kiêtoriqueê 4e Utirit iUustret aettona depuis Saint Louis jusqu'à Louis XIIL Paris, 16S4 et 16.%6, in-fol., 2 vol.; S* Histoire de Louis XIII jusqu'à la guerre déclarée contre les Espagnols en 16SS, par Charles Bernard^ avec un Discours sur la vie de cet historien. Paris, i6W, in-fol.
* Les principaux ouvrages de Charles Sorel sont, après Francion :
Les Nouvelles françaises; VOrphize de Chrysante; le Berger extravagant; Histoire de la monarchie françoise; la Science universelle;]^ Maisondesjeux; Rôle des présentMions faites aux grands jours de l'éloquence françoise; Diitcours sur l'Académie françoise établie pour hé correction et l'embellissement du langage; Polyandre; Relation de ce qui t'est passé au royaume de Sophie, depuis les troubles excités par la rhétorique et l'éloquenoe; b Bibliothèque française; Description del'Oedela Portraiture,
iHER FRA^CION, à ^ui pourrois^'e dédier votre Histoire qu'à vous-même? Ce seroit vous faire tort que de Taller présenter k un autre ; car, s*il est besoin d'en donner le jugement, qui est-ce qui se trouve plus capable de le faire que vous, qui sçavez toutes les règles qu'il faut observer pour bien écrire? Je me sentirai plus glorieux, si je reçois votre approbation, que si j 'a vois la faveur de tout un peuple; mais je crains bien pourtant que, si vous me voulez juger à la rigueur, je ne sois pas tout à fait exempt de faute. Je ne doute point que, si vous eussiez voulu prendre la peine de mettre par écrit vos aventures, au lieu que vous vous êtes contenté de me les raconter un jour de vive voix, vous eussiez fait tout autre chose que ce que j'ai fait ; mais je ne veux point entrer aussi en comparaison avec vous. Il suftit que Ton connoisse que j'ai travailla avec tout le zèle et le soin qu'il m'étoit possible ; que, si j'ai pris la hardiesse de toucher à des choses qui sembloient n'appartenir qu'à vous, c'a été parce que vous m'en avez donné la licence, et que je n'ai pas voulu laisser écouler cette occasion de vous témoigner mon amitié, craignant qu'elle ne fût prise par un autre. Il est vrai que vous avez longtemps résisté à mon dessein,
il A FRANGION.
n'étant pas d'avis que les actions de votre jeunesse lussent publiées; mais nous avons aussi considéré ensemble qu'encore que vous vous soyez quelquefois laissé emporter , à la débauche et à la volupté vous vous êtes arrêté vousmême sur des endroits bien glissans, et, gardant toujours de très-bons sentimens pour la vertu, vous avez même fait quantité de choses qui ont servi à punir et à corriger les vices des autres. D'ailleurs, vous avez toujours témoigné une telle générosité, que cela dissipe tout le blâme que Ton vous pourroit donner; et Ton sçait bien que maintenant toutes vos mœurs sont pleines de gravité et de modestie ; de sorte que vous en êtes d'autant plus louable de ce que vous êtes délivré de tant d'attraits et de charmes qui vous attiroient de tous côt^s, et que vous avez choisi courageusement la meilleure voie, i'ela étant fort certain, il ne me semble point que votre réputation puisse courir de risque , si je ùâs une Histoire de vos aventures passées, vu que je les ai déguisées d'une telle sorte, y ajoutant quelque chose des miennes, et changeant aussi votre nom, qu'il faudroit être bien subtil pour découvrir qui vous êtes. Qu'il suffise au peuple de se donner du plaisir de la lecture de tant d'agréables choses, et d'en tirer aussi du profit, y apprenant de quelle sorte il faut fivre aujourd'hui dedans le monde, sans vouloir pénétrer plus outre. Pour ce qui est de moi, je serois assez content, quand même ce que j'ai fait ne plairoit qu'à vous seul, lorsque vous prendrez la peine de le lire, pour voir quels écueils vous avez évités ; et ce me sera toujours assez de gloire de sçavoir que vous me tenez pour
Votre très-affectionné Serviteur, Du Parc.