‹ La vraie histoire comique de FrancionChapitre 4 sur 12 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

L'ekvie que Francion avoit de prendre du repos fit qu'il pria celui qui étoit couché à son côté d'attendre au lendemain, s'il vouloit émouvoir quelques questions sur les succès qu'il lui avoit récités, ou s'il désiroit apprendre quelque autre chose de lui. Le gentilhomme, l'ayant donc laissé dormir, se mit en après si fort à penser aux plaisans succès qu'il venoit d'entendre, qu'il le pensa réveiller en riant ù gorge déployée. Toutefois il eut tant de puissance sur soi, qu'il ne se donna point hi liberté de rire autrement que dedans le cœur. Dès qu'il avoit ouï le nom de Francion, U avoit bien reconnu le personnage qu'il avoit pratiqué en sa jeunesse; mais ses actions et la vive peinture de son humeur le faisoient bien mieux reconnoître que toute autre chose, Néan-

moins il se proposa de ne lui pas découvrir sitôt qu'Us avoient eu ensemble autrefois de particulières familiarités. Enfin, ayant beaucoup d'imaginations en son esprit, il se laissa vaincre par les charmes du sommeil, qui le rendirent assoupi insensiblement.

Il y avoit dedans l'autre Ht de la même chambre une certaine vieille, qui, arrivant des champs toute lasse, s'y étoit couchée de fort bonne heure. Son premier sommeil étoit déjà achevé, et déjà elle avoit perdu toute la puissance et toute l'envie de dormir, quand Fraucion avoit été sur la fin de son conte; de façon qu'elle avoit entendu qu'il étoit amoureux de madame Laurette, que personne ne connoissoit si bien qu'elle. Il avoit parlé d'une voix assez haute au commencement, et, si elle n'eût point encore été endormie à l'heure, elle eût bien pu sçavoir comment il s'appeloit. Cela lui eût donné une parfaite connoissance de lui; car elle l'avoit ouï souvent nommer à la cour.

Ne sçachant donc pas qui il étoit, elle eut une telle curiosité de l'apprendre et de voir son visage, que, deux heures après, elle se mit en la ruelle de sa couche, et tira du feu d'un fusil d'Allemagne, qu'elle portoit toujours, dont elle alluma une chandelle; puis elle prit le chemin du lieu où il lui sembloit que celui qui avoit tant discouru étoit couché. A la voir marcher toute nue en chemise, d'un pas tremblant avec la lumière en sa main, l'on eût dit que c'étoit un squelette qui se remuoit par encliantement. Elle tira tout bellement un rideau du lit de Francien, et retroussa un peu la couverture qui cachoit son visage, qu'elle n'eut pas sitôt vu, qu elle ne fut pas en peine de chercher qui c'étoit, car elle se l'imagina incontinent.

Les pensées qu'il y avoit si longtemps que Francien avoit toujours eues de Laurette agitoient encore son esprit à l'heure, en un songe si turbulent, qu'après avoir proféré trois ou quatre paroles mal arrangées il se jeta hors du Ht. La -vieille, tout éperdue, se retira à côté dessus une chaire, posant son chandelier sur un coffre d'auprès. Francien, s'étant tourné d'un côté et d'autre, se jeta sur elle en disant: Ah I ma belle Laurette, je vous tiens, à ce coup; il est impossible que vous m'échappiez.

Le gentilhomme, qui s'étoit réveiUé au bruit que la vieille avoit fait pour allumer sa chandelle, et qui n'avoit pas pour-

DE FRANCIOK. 55

tant voulu parler encore, se prit tellement à rire, que tout son lit en trembloit. Pour ce qui est de Ja vieille, elle embrassa Francien aussi étroitement comme il l'cmbrassoit, et, pour répondre à ses caresses, le liaisa de bon courage, élant bien aise de trouver un^ occasion qui ne s'étoit guère offerte à elle depuis la perte du pucelage de Vénus, à la naissance de laquelle je pense, tant elle avoit d'âge, que la pointe de ses attraits étoit déjà tout émoussée. ,

Mais le compagnon de lit de Francien la priva d'un si cher contentement, car il tira son gentil baiseur par le derrière de sa chemise, et puis après il le fit remettre au lit. Gomment, monsieur, lui dit-il, votre Lauretlc ressemble à la même laideur, ou vous ne la connoissez guère bien, puisque vous prenez cette femme-ci pour elle ? Ah ! mon Dieu, répondit-il en se frottant les yeux, laissez-moi dormir; que me voulez-vous dire? Levez la tête, ajouta l'autre, et regardez qui est celle que vous avez embrassée. Gomment? qu'ni-je embrassé? dit Francien en s'éveillant en sursaut. Eh 1 comment, vous ne vous souvenez point de m'avoir tenue si longtemps entre vos bras, dit la vieille en souriant, et montrant deux dents qui étoient demeurées en sa bouche, comme les créneaux d'une vieille tour que Ton a battue en ruine. Oui, il est vrai, et si vous m'avez baisée et tout. Francien, l'ayant regardée autant que ses yeux chargés et assoupis lui pouvoient permettre, lui répondit : Ne te glorifie point de ce que j'ai fait; car apprends que je prenois ta bouche pour un retrait des plus sales, et qu'ayant envie de vomir j'ai voulu m'en approcher, afin de ne gâter rien en cette chambre et de ne jeter mes ordures qu'on un lieu dont l'on ne pût accroître l'extrême infection. J'y eusse possible après déchargé mes excrémeiis en te tournant le derrière; et, si j'ai touché à ton corps, c'est que je le prenois pour quelque vieille peau de parchemin que je trou vois bonne à torcher un trou où ton nez ne mérite pas de flairer. Ah ! monsieur, dit-il en se tournant vers le gentilhomme, vous me voulez donc persurder que j'ai caressé cette guenuche embéguinée ? Ne connoissez-vous pas Qu'elle n'a rien qui ne soit capable d'amortir l'affection et de ressusciter la haine? Ses cheveux serviroient plutôt aux démons pour entraîner les âmes chez Pluton qu'à l'amour pour les conduire sous ses lois. Si elle subsiste encore au

monde, c'est que Ton ne veut point d'elle en enfer, et que les tyrans qui y régnent ont peur qu'elle ne soit la furie des furies mêmes. Apaisez-vous, dit le gentilhomme, vous ne recevez point de honte à l'avoir embrassée : ses yeux, qui luisent davantage que les ardens que l'on voit la nuit auprès des rivières, vous ont attiré dedans ce précipice. La chassie qu'ils jettent est si gluante, qu'elle peut servir d'excuse à votre d6>ir, s'il s'y est arrclc.

Alors la vieille, tenant sa chandelle à la main, s'approcha du lit et dit à Francion : Si vous aviez considéré que je suis votre bonne amie Agathe, qui vous a toujours fait plaisir à Paris, vous ne me diriez pas tant d'injures. Ah! c'est donc vous, répondit Francion en faisant l'étonné, je vous connois; il n'y a pas un mois que je Fuis guéri du mal que vous mo files gaïrner chez Jancton. Quand cela seroit, dit Agathe, vous ne m'en devriez point imputer de faute ; aussi vrai que voilà la chandelle de Dieu, la petite effrontée m'avoit juré qu'elle étoit plus nette qu'une perle d'or riant. Vous voulez dire d'Orient, interrompit le gentilhomme. C'est mon*, mais il n'innporte comment je parle, répond Agathe, je m'entends bien.

Ce discours cessé, le gentilhomme pria Francion de dire quelle rêverie il avoit eue quand il s'étoit levé, pensant être auprès de Laurette. Il lui répondit qu'il vouloit passer tout le reste de la nuit à dormir, et que le lendemain il lui contcroit le plus plaisant songe qu'Û eût jamais ouï.

Agathe éteignit donc la chandelle, s'en retourna dans son lit, et les laissa jusques au jour suivant, qu'ils se levèrent tous trois à pareille heure. Le gentilhomme, sçachant que Francion étoit venu dans une charrette, lui offrit une autre commodité, et lui conseilla de la renvoyer; ce qu'il fît, priant e charretier de ne dire à personne où il l'avoit mené. Ayant fait déjeuner Agathe en leur compagnie, le gentilhomme lui demanda en secret d'où elle venoit et où elle alloit. Elle dit qu'elle venoit de Paris et qu'elle alloit voir Laurette, alin de gagner ses bonnes grâces pour un financier qui étoit infiniment amoureux d'elle. L'espoir du gain te fait

* Locution populaire. Dans c'est mon, il faut sousentendre avis^ qu'on a retranché pour abréger; mais il se dit d'ordinaire ironiquement. Dict. de Furetière.

DE PRANCION. 57

faire cela, dit le gentilhomme. Oai, monsieur, répondit-elle. Si une autre personne que le 6nancier t'en promet un plus grand, tu l'assisteras bien plutôt, répliqua-t-il. Je te prie donc de faire en sorte que tu amènes Laurette à mon château pour voir son Francion, qu'elle chérit beaucoup, comme tu pourras sçavoir d'elle. Si tu fais cela, jeté rendrai la plus contente du monde ; et ne te soucie, nous ferons alors fcte entière. Sois seulement secrète maintenant et ne découvre point qui je suis. Agathe promit à celui qui parloit à elle de faire de la fausse monnoie pour lui s'il étoit besoin, et après elle s'en retourna vers Francion, à qui elle parla de ses amours. Vous aimez une malicieuse femme, lui dit-elle, je m'assure que Laurette n'auroit point de regret de vous voir noyé, pourvu qu'elle eût vos habits;- elle ne fait rien que pour le profit. Je le crois bien, dit Francion; car, m'ayant ouï dire que j'avois une fort belle émeraude, elle me la demanda, et, dès que je lui eus promis de la lui donner, elle me fit meilleur visage qu'auparavant. Je vous ai entendu cette nuit conter votre histoire, ajouta Agathe : vous dites ipi'une servante vous lit choir du haut en bas d'une échelle; c' étoit sans doute sa maîtresse qui lui avoit commandé d'en faire ainsi, et par aventure lui aidoit-elle, la mauvaise. Ne connoissez-vous pas bien que l'impossibilité qu'elle disoit être à l'aller voir n' étoit qu'une menterie? l-lle vous eût bien fait entrer dans le château autrement que par une fe^ nétre, si elle n'eût voulu mettre un plus gnmd prix à ses faveurs par cette diiliculté. Le pont-levis étoit haussé, dit Francion, je ne pouvois entrer par un autre lieu. Elle vous pouvoit faire venir au château de jour, reprit Agathe, et vous faire cacher en quelque endroit. Cela eût été fort périlleux, repartit Francion. Vous l'aimez, je le vois bien, ajouta Agathe : vous ne pouvez croire qu'il y ait de la malice en son fait ; vous vous imaginez que toutes les vertus se sont tellement fortifiées dans son âme, qu'elles en défendent l'approche à tous les vices. Possible vous figurez-vous qu'elle e^t encore aussi pucelle que quand sa mère l'enfanta, à c&iMm que vous sçavez que Yalentin ne lui a pu faire une grande violence ; mais je vous veux ôter ces imaginations et vous contor toute sa vie, afiiîquevoussçachiez de quel bois elle se chauHc'. Aussi bien fait^-il si mauvais temps, que, ne pouvant encore

58 UISTUIRE CUMIQL'E

tortir d'ici à cause de la pluie, il nous faut quelque cnlrelieii.

Comme elle disoit cela, le gentilhomme s'approcha d'elle, oi témoigna qu'il seroit fort joyeux d'entendre les contes (|u'clle fcroit, lesquels ne pouvoicnt être autres qu'agréables. Après donc s'être un peu arrêtée et avoir dit qu'elle vouloit conter ses actions aussi bien que celles de Laurette, elle commença ainsi :

Je ne feindrai point, mes braves, de vous dire mes jeunes îimourettes, d'autant que je connois que vous n'avez pas des esprits de cruche, comme beaucoup d'autres, et que ce m'est une gloire d'avoir suivi la bonne nature. Je vous dis donc que mon père, ne me pouvant toujours nourrir à cause de sa pauvreté, me mit, à l'âge de quinze ans, à servir une boui^ geoise de Paris dont le mari éloit de robe longue. Et, ma foi, c'éloit la plus mauvai^c femme que je vis jamais. Bon Dieu! comment le croiriez- vous bien? 11 eût mieux valu que celui qui l'avoit épousée eût épousé un gibet ou qu'il eût été attaché à une chaîne de galère que d'être lié à elle par mariage, car il n'eût pas eu tant à souffrir. Dès le matin elle se mettoit à jouer et à faire gogaille* avec ses voisines. Monsieur étoit-il revenu du Châtelet fort tard, il avoit beau dire que la faim le pressoit, elle ne se mettoit aucunement en devoir de lui faire apprêter à diner, parce que, pour elle, elle étoit saoule, et lui sembloit que les autres l'étoient de même. Qui plus est, s'il pensoit ouvrir la bouche pour crier, il étoit forcé à la clore aussitôt, de peur de l'irriter davantage; car elle l'étourdissoit de tant d'injures, qu'il falloit qu'il fût armé de la patience de Job pour les souffrir. Encore que ce fussent ses affaires qui l'avoient empêché de revenir de bonne heure, elle lui disôit que c' étoit son ivrognerie et qu'il venoit de trinquer quelque part. Quand il voyoit cela, il prenoit son manteau et s'en alloit prendre son repas ailleurs; mais il rendoit sa cause pire, car elle faisoit en sorte que quelqu'une de ses voisines sçavoit le lieu où il alloit, et puis elle lui disoit : Vous voyez, notre maison lui pue, il n'y vient point, ni pour la table ni pour le lit ; puis elle se plaignoit tant, que quelqu'un de ses parens lui en faisoit des réprimandes. Je vous laisse à penser si elle n'exerçoit pas

' Grande clière avec bruit ol rcjouissaucc. {Dicti de TrévouXi^

DE FBANCION. 39

de plus notables rigueurs dessus moi. Dieu sçait combien de Ibis elle m'a fait souper par cœur, les jours qu'elle /toit de festin chez ses compagnes, et combien de liorions elle m'a baillés, principalement quand je ne lui agençois pas bien quelque chose : lorsqu'elle s'iiôbilloit, elle tenoit toujours une épingle dans sa main, dont elle me piquoit le bras quand je n'y songeois point. Une fois, la servante de cuisine ne se trouva pas sur le dincr à la maison : c'étoit un vendredi ; il fallut que je fisse une omelette. Parce que j'y mis un mauvais œuf et qu'il tomba de la suie dedans, madame prit tout et m'en fit un masque, me le plaquant au visage. Si je n'avois pas bien fait ma besogne, quand il venoit quelqu'une de ses voisines la visiter, tout leur entretien étoit Û-dcssus. Ma seiTante fait ceci, elle fait cela, par-ci par-là ; c'est une diablesse presque entière, il ne lui faut plus que des cornes. La mienne l'outrepasse en mauvaiseté, disoit l'autre, je vous veux conter de ses tours. Sur cela, elle commençoit à en enfiler de toutes sortes : qu'au lien qu'un muid de vin avoit accoutumé de durer trois mois, il n'en duroit plus que deux depuis qu'elle lui avoit baillé la clef de la cave ; qu'elle avoit bien reconnu qu'elle buvoit danâ le pot quand elle en alloit tirer, et que, pour en être certaine, elle avoit frotté d'encre les bords du couvei*cle de la chopinc, si bien qu'elle étoit revenue avec un croissant noir à son front ; que, si elle l'envoyoit en message, elle y mettoit une journée, et qu'elle n'étoit jamais lasï^e de deviser, spécialement avec des galefreliers ', qui lui faisoient l'amour. Ainsi se passoit toute leur belle conversation.

Mais je vous assure que, quand je pouvois rencontrer la servante dont la maîtresse avoit tant dit de mal, je savoLs bien trouver ma lanprue et ma mémoire pour lui redire tout de point en point. C'étoit alors que nous nous entredisioos nos infortunes et que nous savions bien dire autant de choses de ces madames qu'elles en avoicnt dit de nous : c^est un souverain plaisir que de médire, lorsque l'on est offensé ; aussi ne nous y épargnions-nous pas.

11 faut que je vous conte comment et pourquoi je sortît d'avec cette raaitresse : elle étoit fort somptueuse en liabîl-

' Vauriens. Ou mot espagnol gûlloferOf qui signifie mendiant.

eiO HISTOIRE COMIQUE

lemens, ci son plus grand contentement éioit d'y passer toujours ses voisines; de sorte que, quand elle voyoit que quelqu'une avoit une robe à la mode ou quelque autre chose, elle enrageoit de n'en avoir point aussi : c'étoit alors qu'il falloit bien nécessairement qu'elle se portât à. une extrémité très-fûcheuse ; car elle étoit contrainte de faire des caresses extraordinaires à son mari, pour tirer la moelle de sa bourse. Ah ! mon fils, mon mignon, disoit-elle en le baisant, endureras-tu toujours que cette petite gueuse du coin de notre rue, qui étoit au cagnard * il n'y a pas longtemps, me morgue quand elle me rencontre, comme si je n'étois rien à sa comparaison, à cause qu'elle a une plus belle robe que moi ? Souffriras-tu toujours que je ne paroisse qu'un torchon au prix d'elle, et qu'étant en sa compagnie l'on me prenne pour sa charabrillon ? Ne sçais-tu pas que la charge qu'a son mari n'est pas si honorable que la tienne et qu'elle ne vaut que douze mille francs, au lieu que celle que tu as, étant loyalement appréciée, en vaudroit plus de quinze mille? Je n'ai point eu de robe ni de jupe depuis celle de mon mariage ; donne-moi pour en avoir d'autres.

Voilà les discours qu'en ^ses nécessités elle tenoit à son mari; et, l'ayant sçu amadouer, lui promettant de lui obéir en toutes choses dorénavant, elle obtenoit quelquefois tout ce qu'elle vouloil de lui.

Voulant donc un jour avoir un collier de plus grosses perles qu'elle n'avoit, elle résolut d'aller à son secours ordinaire; mais monsieur étoit alors d'une humeur si revéche, qu'il lu rabroua comme elle méritoit. La douceur ne lui pouvant servir de rien, elle vola à l'autre extrémité et commença de chanter pouille à son mari : clic lui reprocha que, sans elle, il eût été à l'hôpital; que les moyens qu'elle lui avoit apportés l'avoient relevé du fumier, et que cependant il ne lui vouloit pas bailler une chétive somme d'argent dont elle avoit nécessairement affaire. Elle lui représenta qu'il n'étoit fils que d'un paysan, et qu'en sa jeunesse il avoit porté la hotte aux vendanges. Pour se revanger, il lui dit que les villageois, gens simples et sans méchanceté, valoicnt bien les marchands trompeurs, comme étoit son père. Là-dessus, il lui déduisit

1 Chenil.

D£ FRAiNGlON. 61

les fraudes et les usures du défunt sire; ce qui la mit en colère davantage. Comment, vilain, dit-elle en faisant le pot à deux anses, tu es donc si audacieux que de médire de celui qui a pris tant de peine à acquérir le bien dont tu jouis? Alil par sainte Barbe I les marchands sont bien plus à priser qu^ des coquins de procureurs comme toi. Tu t'es vanté que la plupart du bien que tu possèdes a été gagné par ton industrie; mais tu mens, faux traître! tout vient de mon pauvre père, de qui Dieu ait l'âme. Hélas! continua-t-cllc en plcurantt il fit une grande faute de me donner à un juif comme tu es. Après ceci, elle lui reprocha que le peu qu'il avoit de son côté n'avoit encore été acquis que par des larcins qu'il avoit exercés sur ses parties, et lui dit ensuite tous ses péchés si ouvertement, que, s'il eût eu envie d'aller à confesse à l'heure même, il eût fallu seulement qu'il l'eût écoutée, pour apprendre tout au long de quelles choses il se devoit accuser devant le prêtre. G'étoit là une belle commodité; il n'avoit qu'à la battre la veille des bonnes fêtes, s'il avoit envie de se remémorer en quoi il avoit péché, et le miroir de confession ne lui étoit pas nécessaire.

Un villageois étoit alors dans l'étude avec le clerc, où il entendit, entre autres discours, que ma maîtresse disoit à son mari qu'il l'avoit trompé depuis peu, et lui avoit fait payer six écus de quelque expédition qui n'en valoit pas un. Son intérêt le pressant, il entra tout échauffé au lieu où se faisoit la dispute, et s'écria : Monsieur mon procureur, rendez-moi cinq écus que vous avez pris plus qu'il ne vous faut; voilà votre femme qui vous le témoigne. Mon maître, assez empêché d'ailleurs, ne lui répondit pouit. Il redoubla alors ses cris; et cependant ma maîtresse cessa les siens, qui lui avoient presque écorché la gorge, et, lui laissant vider le nouveau différend, elle sortit de la maison tellement en fougue, que ses yeux eussent épouvanté ceux qui l'eussent fixement regardée. Moi, qui la suivois toujours par la ville autant que son ombre, je n'y manquai pas encore à cette fuis-là; j'entrai avec elle chez un de ses parens, où elle publia la méchanceté et l'avarice de son mari, et dit pour conclusion qu'elle vouloit être séparée. Le parent, qui entendoit le trictrac de la pratique, fit faire les procédures.

Enfin, parce qu'elle étoit amie du lieutenant civil de ce

62 HISTOIBE CONIQUE

temps-là, duquel je ne veux rien dire, sinon qu'il éloit aussi homme de bien que quelques autres de son étoffe, elle fut séparée de biens.

Elle se tint' donc toujours au* lo^s où elle s'étoit retirée, et bien souvent de lestes mignons de ville la venoient visiter; entre autres il y en eut un d'assez bonne façon qui, comme je le reconduisois un soir dessus les montées avec une chandelle, essaya de me baiser. Je le repoussai un peu rudement, et vis bien qu'il s'en alla tout triste, à cause de cela. Quelques jours après, il revint, et fit glisser dedans ma main quelques testons *, qui me rendirent plus souple qu'un gant d'Espagne; non pas que je fusse prête à lui accorder la moindre faveur du monde, je veux dire seulement que j'avois une certaine bienveillance pour lui.

Je n'eusse pas pu croire qu'il me voulût tant de bien qu'il faisoit, si une femmfe inconnue, que je rencontrai à la halle, ne m'en eût assurée, et ne m'eût.dit que j'avois le moyen de me rendre la plus heureuse du monde, si je voulois aller demeurer avec lui. Je devois alors être bien glorieuse, et me croire bien plus belle que ma maîtresse, puisqu'un de ses pigeons sortoit de fou colombier pour venir au mien; aussi me î-ouviens-je qu'elle avoit été jalouse de moi étant avec monsieur, et qu'elle n'avoit pas voulu aller une fois aux champs, craignant qu'en son absence il ne me fît coucher au grand lit.

Vous riez, messieurs, de m'entendre parler de la sorte. Eh quoi ! ne 5çauriez vous croire que j'aie été belle ? ne se peutil pas faire qu'en un lieu de la terre raboteux, plein d'ornières et couvert de boue, il y ait eu autrefois un beau jardin, enrichi de toutes sortes de plantes et émaillé de diverses fleurs? Ne peut-il pas être aussi que ce visage ridé, couvert d'une peau sèche et d'une couleur morte, ait eu en ma jeunesse an teint délicat et une peinture vive ? Ignorez-vous la puissance

* Ancienne moDnaic, qui fut frappé-i pour In première fois sous Louis Xll, et dont un édit de Henri IH défendit le cours. Sa valeur, qui était d'abord de dix sous, s'éleva jusqu'à douze sous six deniers. Sur une de ses faces était gravée la teste du roi; de là le nom de testou. - On employait ce mot, aux seizième et dix-septième siècles, pour désigJior l'argent en j éuéral :

CeHi»i«i (|iiKlaui auioureu.\ ilu lésions.

H AS ans, qiii ne pardonne à rien? Oui, oui, je puis dire qu'alors mes yeux étoient l'arsenal d'amour, et que c'étoit là qu'il mettoit l'artillerie dont il foudroie les cœurs. Si j'y eusse pensé alors, j'eusse fait faire mon portrait: il m'eût bien servi à cette heure, pour vous prouver cette vérité; mais, las! en recompense il me feroit plus jeter de larmes maintenant que mes amans n'en jetoient pour moi, car je regretterois bien la perte des attraits que j'ai eus. Néanmoins, ce qui me console, c'est que, tant que j'en ai été pourvue, je les ai assez bien employés, Dieu merci. 11 n'y a plus personne eu France qui vous en puisse parler que moi; tous ceux de ce temps4à sont allés marquer mon logis en l'autre monde.

Celle qui en sçavoit le plus y est allée presque des premières; c'est la dame Perrette, qui me vint accoster à la lialle. Elle me donna autant de riches espérances qu'une fille de ma condition en pouvoit avoir, et me pria de venir chez elle tout aussitôt que j'aurois pris mon congé de ma maîtresse. Je rie faillis pas à le demander dès le jour même, sur l'occasion qui se présenta, après avoir été criée pour avoir acheté de la marée puante.

Le paquet de mes bardes étant fait, j'allai trouver celle dont les promesses ne me faisoient attendre rien moins qu'un abrégé du paradis. Voyez comme j'étois simple en cetemps-là; je lui <Ës : Ma bonne mère, comment est-ce que vous n'avez pas pris la bonne occasion que vous m'avez adressée? Pourquoi est-ce que vous n'allez point servir ce monsieur, avec qui l'on fait si bonne chère, sans travailler que quand l'on en a envie ? C'est que je t'aime plus que moimême, dit-elle en se prenant à rire. Âh ! vraiment tu n'en sçais guère : je vois bien que tu as bon besoin de venir à mon école. Ne t'ai-je pas appris qu'il t'aime, et ne vois-tu pas que pour moi je ne suis pas un morceau qui puisse chatouiller son appétit? Il lui faut un jeune tendron comme toi, qui lui serve aussi bien au lit qu'à la table. Là-dessus, elle chassa de mon esprit la honte et la timidité, et tâcha de me représenter les délices de l'amour. Je prêtai l'oreille à tout ce qu'elle me dit, je goûtai ses raisons et suivis ses conseils, me figurant qu'elle ne pouvoit faillir, puisque l'âge et l'expérience l'avoient rendue experte en toutes choses.

M. de la Fontaine (ainsi s'appeloit ce galant homme à qui

64 HISTOIRE GOHIQUE

je plaisois) ne manqua pas de venir dès le jour même chez Perretle, d'où il ne bougeoit, tant il avoit hâte qu'elle eût accompli la charge qu'il lui avoit donnée de me débaucher. Quand il me vit, il témoigna une allégrcs.-^e extrême; et, me trouvant toute résolue à faire ce qu'il voudroît, après avoir hien récompensé sa courratière, il me fit monter en une char* rette, qui me porta jusqu'à un gentil logis qu'il avoit aux champs.

Tout le temps que je fus là, s'il me traita pendant le jour comme sa ser>'ante, il me traita la nuit en récompense comme si j'eusse été sa femme. Alors je sçus ce que c'est que de coucher avec les hommes, et ne me fàchois que de ce que je n'avois pas plus tôt commencé à en goûter; je Wy étois tellement accoutumée, que je ne ni*en pou vois non plus passer que de manger et de boire. Le malheur pour moi fut que M. de la Fontaine devint malade. Il me fut force de souffrir la rigueur du jeûne, encore que je couchasse toujours auprès de lui, parce qu'il disoit qu'il m'aimoit tantl qu'il lui sembloit qu'en me touchant seulement un peu il trouvoit de l'allégement en son mal; mais tout cela ne me rassassioit pas. Je fus contrainte de me laisser gagner par la poursuite du valet, qui étoit si ambitieux, qu'il désiroit être monté en pareil degré que son maître. Nous ne demeurâmes guère à forger ensemble les liens d'une amitié lubrique, et je reconnus par effet qu'il ne faut point faire état de la braverie et de la qualité, lorsque l'on veut jouir des plaisirs de l'amour avec quelqu'un; car celui-ci, avec ses habits de bure, me rendoit aussi satisfaite que son maître avec ses habits de satin.

Enfin, M. de la Fontaine revint en convalescence, et paya tout au long les arrérages d'amour. Son serviteur occupoit aussi la place, lorsqu'il lui étoit possible, de façon que mon champ ne demeuroit point en friche, et que, s'il ne produisoit rien, ce n'étoit pas à faute de n'être bien cultivé.

Je ne sçais quelle mine vous faites, Francion, mais il me semble que vous vous moquez de moi. Êtes- vous étonné de m*entendre parler si librement? La sotte pudeur est-elle estimée d'un si brave chevalier comme vous ?

Francion répondit alor.^ à Agathe que la contenance qu'il tonoit r.o procédoit que du ^avis^cmeut qu'il sentoit de

DE FRANGION. 65

Touïr discourir avec tant de franchise, et que tout ce qu'il avoit à souhaiter étoit qu'elle parlât bientôt de Laurelte.

Toutes choses auront leur lieu,«répliqua-t-elle; vous n'aurez point de sujet de vous eimuyer. Le serviteur de M. de la Fontaine, étant entré en mes bonnes grâces, y gagna petit à petit une place plus grande que son maître, parce que l'égalité de nos conditions faisoit que je parlois plus familièrement à lui. Enfin, je ne divisai plus mon cœur en deux parts, je le lui donnai entièrement.

J'eus le vent que mon maître, persuadé par ses amis de quitter sa manière de vie, étoit en termes de se marier. Sa délibération m'en fit prendre une à mon profit, d'autant que je me figurai que lui et la femme qu'il alluit prendre me chasseroient honteusement de la maison. Pour remédier à ce mal, je me délibérai de faire un coup de ma main qui me payât de mes gages, et de faire un trou à la nuit, comme dit le proverbe. Je communiquai mon dessein à Marsaut, qui étoit notre valet, lequel fut tout disposé à me suivre. Mon maître, quelques jours après, fut sollicité de prendre mille livres que Ton lui vouloit donner pour racheter une rente çle lui; je les vis conter pièce à pièce, et fis tant, que je découvris que, n'étant guère bien meublé en sa maison, il s' étoit contenté de les f errer en son buffet.

La foi tune me montroit un visage aussi riant que j'eusse 8ÇU désirer; car il fut prié d'aller souper en la ferme d'un gentUhommme champêtre, à une grande lieue de la sienne. Dès qu*il fut parti, Marsaut retourna le buffet, et, ayant levé un ais du derrière, en tira la somme entière, puis le raccommoda le mieux qu*il put. Ce qui nous étoit grandement favorable, c'est que c'étoient quasi toutes pièces d'or; de sorte qu'il me fut facile de faire tenir tout dans une petite boîte.

Sur les neuf heures du soir, nous descendîmes dans le jardin pour sortir par la porte de derrière; et déjà Marsaut étoit dehors, lorsque j'entendis que mon maître heurtoit à la grande porte : j'eus si peur qu'il me surprît, que je fermai celle du jardin, et m'en revins à la maison, craignant d'être saisie avec l'argent que j'avois; je m'en allai le cacher la nuit dans une vigne qui étoit en notre clos, où je sçavois bien que l'on n'entreroit de longtemps. Le lendemain, mon maî-

oc niATOlRE CONIQUE

tre, fouillant dedans son biifret, ci n'y trouvant plus le rachat de sa renie, mena un horrible bruit par tout le logis; et, voyant que son valet s'étoit absenté dès le soir précédent, n*eut point de soup(;on que ce fût un autre que lui qui l'eût dérobé. Quant à moi, je pensai que Marsaut n*avoit osé rc-> venir au logis, et qu'il m*attendoit quelque part; mais il ne me fut pas possible de le joindre si tôt, car j'avots perdu alors la résolution de m'en aller sans prendre congé. Enfin» je tâchai d'avancer l'affaire : je dis à mon maître que j'avois appris qu'il étoit sur le point de se marier, et que, cela étant, je ne pouvois plus demeurer chez lui.

Après quelque feinte résistance, il s'accorda à me laisser sortir, et fut, je pense, bien aise de ce que j'en avois eutamé la parole la première. J'allai donc un soir déterrer mon argent, et le lendemain, dès le matin, je partis. Avec ce que mon maître m'avôit donné, je m'estimois grandement riche, et mon rendez-vous à Paris fut chez la bonne Perrette, qui me reçut très-humainement. Lorsqu'elle sçut l'argent que j'avois, elle me conseilla de m'en servir pour en attraper davantage, et me fit acheter des habits de demoiselle, avec lesquels elle disoit que je paroissois une petite nymphe de bocages. Mon Dieu 1 «pie je fus aise de me voir leste et pimpante, et d'avoir toujours auprès de moi des jeunes hommes qui me faisoient la cour. Mais les dons qu'ils me faisoient n etoient pas si grands que j'en pusse fournir à notre dépense qui étoit grande, tant de bouche que de louasre de maison, et puis Peirette avoit voulu avoir le bonheur, aussi bien que moi, de traîner la noblesse avant sa mort; de sorte que je me voyois au bout de mes moyens et ne vivois que par industrie. La cour s'étoit éloignée pour quelque trouble, et, en son absence, notre misérable métier n'étoit pas tant en vogue, qu'il nous pût nourrir splendidement.

Un soir, Perrette ayant fait des plaintes avec moi sur la calamité du siècle, nous ouïmes quelque bruit dans la rue : sa curiosité la fit mettre à la porte, pour voir ce que c'étoit; elle fut tout étonnée qu'un homme, en fuyant, lui mît entre les mains un manteau de velours dtmblô de panne, sans lui rien dire. Je m'imagine que c'est qu'il la connoissoit; car 5,1 ronomnn^e étoit assez épandue par la ville, et dans

DE PRANCION. 67

toutes les académies d'amour : elle étoit la lampe qui donnoit la lumière aux femmes de son état.

Le gage qu'elle reçut lui plut extrêmement; nous nous mîmes à le découdre la nuit, de peur qu'il ne fût reconnu en le portant à la friperie. Nous espérions que l'argent de celle vente subvieudroit à nos urgentes nécessités; mais voilà que le lendemain l'on heurte à notre porte, comme nous devisions avec un honnête homme qui me venoit voir souvent. La servante ouvre à trois grands soldats, qui demandoient à pai^ 1er à la maîtresse du logis. Perrette descend pour sçavoir ce qu'ils veulent; ils ne l'eurent pas si tôt envisagée, que l'un d'eux s'approcha d'elle, et lui dit : Mademoiselle, je vous prie de me rendre le manteau que je vous baillai hier au soir en passant par ici. Perrette lui nia qu'elle eût reçu un manteau de lui, et dit qu'elle ne le reconnoissoit point pour prendre quelque chose en garde de sa main. Là^dessus, ils émurent un grand bruit qui me fit descendre pour en sçavoir la cause; mais, dès que je fus en l'allée, je connus qu'un des trois qui demandoient le manteau était Marsaut : je m'en retournai me cacher toute confuse, et tandis la querelle s'alluma tellement, que le commissaire du quartier, en étant averti, s'en vint pour y gagner sa lippée. Voyez un peu la merveille, et comme cet homme de justice étoit équitable : ceux qu i querelloient Perrette étoient des voleurs; il les connoissoit pour tels, et néanmoins il assura que le manteau qu'ils avoient dérobé leur appartenoit, comme s'il eût été pris en bonne guerre, et condamna Perrette à le leur rendre. Elle qui sçavoit l'autorité du personnage, et combien il lui importoit de gagner ses bonnes grâces, ne voulut plus faire la rétive; mais, ayant confessé qu'elle avoit reçu le manteau, elle assura qu'elle ne vouloit point de dispute, et qu'elle en passeroit par où Ton voudroit. Elle dit, de surplus, qu'elle l'avoit déjà vendu, et pria les trois soldats auxquels il appartenoit, et H. le commissaire aussi, de venii* manger ce qu'elle en avoit retiré.

Aux moindres mots de courtoisie qu'elle eut dit pour les inviter, les voilà prêts à bien faire, et, avant que de remonter, elle envoie sa servante en tous les lieux où il falloit aller pour avoir en un moment le couvert d'une table. Quand je vis entrer Marsaut, je changeai de couleur plus de fois que ne

ferait un caméléon en tonte sa vie; aicore le malheur yoitlut (jae celui qui m'entretenoit s'en alla, de sorte que je fus après contrainte de parler à ceux qui étoient demeurés.

Marsaut me regardoit et m'écoutoit a\cc étonnement non> pareil, car il lui sembloit bien que j'étois la même Agathe avec laquelle il avoit eu par le passé une familiarité si grande; mais mes habits le démentoient. il fut des mieux trïnqué au repas que nous fîmes; et, parce que nous avions tous affaire l'un de l'autre, nous nous jurâmes une éternelle amilié et une assistance favorable. Nos conviés s'en retournèrent coucher chez eux, et le lendema'm Marsaut ne faillit pas à revenir avec cinq de ses compagnons mieux en ordre que ceux que j 'a vois déjà vus : me tenant à part, il me dit que je n'avois que faire de cacher ce que j'étois, parce qu'il me reconnoissoit bien. Ma réponse fut que je n'avois aussi jamais désiré de le tenir secret, et qu'il me devoit excuser si le jour précédent je ne lui avois point fait d'accueil, d'autant que je ne le trouvois point à propos, à cause des personnes qui étoient présentes. Là-dessus, il s'enquit de moi, ce que j'avois fait de l'argent de notre maître; et je lui fis accroire qu'il me l'avoit repris, l'ayant trouvé dans mon coffre, et qu'il m'a voit chassée pour ce sujet. Quant à l'état où j'étois, je lui dis qu'il n'en devoit entrer en aucune admiration, vu qu'il pouvoit bien s'imaginer comment je m'y étois mise, et par quel moyen je m'y conservois.

Voilà en un instant notre amitié renouée des plus belles, et ce fut à lui à conter quelle sorte de vie il avoit choisie : il me dit que, ne pouvant plus obéir à des maîtres, il avoit trouvé un brave homme de son pays, qui étoit l'un de ceux que je voyois, lequel l'avoit attiré à chercher, comme lui, l'occasion la nuit et le jour, et à dérober tout ce qu'ils pouvoient; il me conta qu'ils étoient dans Paris grande quantité qui vivoient de ce métier-là, et qui avoîent entre eux beaucoup de marques pour se reconnoîtrc, comme d'avoir tous des manteaux rouges, des collets bas, des chapeaux dont le bord étoit retroussé d'un côté, et où il y avoit une plume de l'autre, à cause de quoi l'on les nommoit plumets; que leur exercice étoit, le jour, de se promener par les rues, et y faire des que> relies sur un néant, pour tâcher d'attraper quelque manteau parmi la confusion^ que, la nuit, ils avoient d'autres moyens

DE PRANCION. 09

dîfférens pour exercer leur Tolerie; qoe quelques-ans d'eux avoient l'artifice d'attirer au jeu ceux qu'ils rencontroieut, et de leur gagner leur argent par des tromperies insignes; et qn'enfm ils étoient en si bonnue intelligence avec les ministres de la justice, qu'il n'arrivoit guère qu'ils fussent punis, s'ils n'avoient quelque forte parlie de qui la bourse fut mieux garnie que la leur. Bref, il m'apprit les affaires les plus secrètes de sa compagnie. Je lui demau'^ai si pas un des siens ne craignoit le supplice. Il me répondit qu'il croyoit qu'il n'y en avoit guère qui y songeassent seulement; que le plus sou- Yent ils s'en alloient même assister à voir pendre leurs compagnons, et qu'ils n'avoient rien (levant les yeux qu'un puissant désir de chercher les moyens Te passer leur vie parmi le contentement; et que, s'il avenoit que Ton les fît mourir, l'on les délivreroit du souci et de la peine qu'ils pourroient possible avoir un jour pour se retirer hors de la pauvreté. Je voulus encoi'C sçavoir de quelle sorte de gens leurs bandes étoient composées. Nous sommes pour la plupart, ce dit-il, < es valets de toutes sortes de façons qui ne veulent plus servir, et encore, parmi nous, il y a force enfans d'artisans de la ville qui ne veulent pas se tenir à la basse condition de leurs pères, et se sont mis à porter l'épée, pensant êtrei beaucoup davantage à cause de cela : ayant dépensé leurs moyens, et ne pouvant rien tirer de leurs parens, ils se sont associés avec nous. Je vous dirai bien plus, et à peine le croiriez-vous, il y a des seigneurs des plus qualifiés, que je ne veux pas nommer, qui se plaisent à suivre nos coutumes, «t nous tiennent fort souvent compagnie la nuit; ils ne daignent pas s'adresser à toutes sortes de gens, comme nous, ils n'arrêtent que les personnes de qualité, et principalement ceux qui ont mine d'être courageux, afin d'éprouver leur vaillance contre la leur. Néanmoins ils prennent aussi bien les manteaux, et font gloire d'avoir gagné cette proie à la pointe de l'épée. De là vient que l'on les appelle tire-soyes, au lieu que l'on ne nous appelle que tire-laines.

Quan 1 Marsaut m'eut conté cela, je m'étonnai de la brutalité et de la vileté de l'âme de ces seigneurs, indignes du rang qu'ils tenoient à la cour, lesquels prenoient pourtant leur vice pour une remarquable vertu. Les plumets et les filous ne me sembloient pas si condamnables, vu qu'ils ne tâchoiont

70 HISTOIBE GOaiQCfi

qa'à sortir de leur néeeasiU*, et qu'ik n'ctoient pas si sots ni si T«îns que He faire estime d'une Mimable ▼ictmre acquise sur des personnes attaquées au déponmi.

Depuis, Perrette, ayant eu leur accointanee, leur servit à receler beaucoup de larcins, dont elle aroit sa part pour nous entretenir. Le commissaire soufTroit que l'on fit tout ce ménage, encore que les voisins l'importunassent incessamment de nous faire déloger, parce qu'il avoit arec nous un acquêt qui n'étoit pas si petit, qu'il n'aidât beaucoup à faire bouillir sa marmite.

Nous jouâmes en ce (emps-là beaucoup de tours admirables à des gens qui payoient toujours, malgré eux, l'exceasiTe dépense que nous faisions.. Je ne tous en veux raconter qu'un entre les autres, venu de l'invention de Marsaut, qui s'étoit rendu, par l'exercice, un des plus subtils yoleurs qui fût en toutes les bandes des Rougets et des Grisons; car les compagnies s'appeloient ainsi. Il continuoil toujours à jouir de moi quand il en avoit envie, et n'étoit point jaloux que d'antres que lui eussent le même bien, pourvu que cela lui rapportât du gain et qu'il n'y eût autre que lui qui fût leur maquereau. De tous côtés il me cherchoit des pratiques, mais non point des communes; car il ne s'y arrétoit pas seulement. Il ne buttoit qu'aux excellentes, comme étoit celle que je m'en vais vous dire.

Un jeune gentilhomme ânglois étoit logé avec lui au faubourg Saint-Germain, et lui avoit une fois dit qu'il ne voyoit point de si belles femmes en^ France qu'en son pays. Marsaut lui ayant répondu qu'elles se cachoient à Paris dedans les maisons, comme des trésors qui ne dévoient pas être mis à la vue de tout leT^ monde, il s'enquit de lui s'il en connoissoit quelqu'une. Je vous veux faire voir la plus belle que je connoisse, ce dit Marsaut, et qui est entretenue par un des plus grands seigneurs de la cour. Après avoir dit cela, il le mène promener, lui contant mille merveilles de mes perfections, et le fait passer par dedans notre rue, où il lui montre ma demeure. 11 fallut qu'ils y retournassent par dix ou douze fois pour me voir à la fenêtre, car je ne m'y tenois pas souvent, et encore n'étoit-ce que le soir; ce qui fit que l'Anglois, ayant déjà l'opinion préoccupée, et ne pouvant pas voir parmi l'obscuri té les défauts de mon visage, s'il y en avoit, crut que j'étois on

DE PRJk!fC105.

clieM'oïUTre de nature. Elle n'est pas nn parente ée si dit Marsaut en s'en retournant, qa'eile ne m'appdk sin à tour de bras. L'Anglob kn demanda s'3 m'alloît visiter qoelquefois, et s'il n'y a^oit point de moren qnll y aDat a^«c hn. Gomment, monsieur, dit Maisant à peine y puîs-je aToîr entrée pour moi, car le seigneiir qui b possède est si jalom. qa'i] a des épies qoi veillent sur ses actions et çankat que personne ne parle à die, prinôpalenien^en paiikadier; que, si vous espérez acquérir ses bonnes gr&oes, je ne pense pas qmt cela soit fadle, encore que votre mérite sot infim; car de loi a trop bien donné son coeur pour le dégager sitôt.

Cette difficulté augmenta les désirs de FAn^oîs. qui ne sortit jamais depuis qu'il ne fît la ronde autour de nu maison, comme s'il l'eut voulu prendre d'assaut. Je fus avertie de ce qu'il me fiilloit faire, et, à Fhenre que mon nouvel amant passoit, je me mettois à li fenêtre pour jeter toiôonn des œillades languissantes dessus lui, comme si j'eosse été transie d'amour à son sujet. Ln jour Varsaut s'arrêta tout exprès à parler à>moi sur ma porte, comme l'antre étoit en notre quartier, et, quand fl passa, je dis foK faut: Von Ueu! qui est cet étranger-là? il a parfaitement bonne mine.

Cette parole, qu'il entendit, fan navra le cœur par Poreille; mais la passion qu'il eut alors ne fut pourtant rien à comparaison de celle qu'il sentit lorsque Marsaut étant de retour, lui conta que je m'étois enquise encore bien f/tas particulièrement de lui après qull avoit été passé, et que j*âob si aise de le voir, que je me tenois tons les jours â ma fenêtre à l'heure rpi'il avoit accoutumé de venir en ma me. Voilà un bon commencement pour votre anaonr, ajouta Mar^ s:iut, il faut poursuivre à tout basard : je me fais fort de vous y servir beaucoup. L'Anglois, tout comUé de joie, embrassa ime infinité de fois M<irsanl. qui, pour commencer à £ûre son profit, supplia l'hôte de faire aoroire qu'il lui devoit cinquante écus pour l'avoir logé. D (enoit cabaret chez Ini, et s'eotendoit avec les fibus, qui y menoient boire des dupes pour les tromper au jeu on leur ôter leur argent de violence; voilà pourquoi il n'avoit garde qu'il ne s'accordât a Cure ce que lui demandoit un du métier. Comme Marsant étoit avec VAuglois, il lui vint dire qu'il avoit aflaire des ciwpiante ccus qu'il lui devuil : Marsaut fil réponse qu'il n'avoit point

n HISTOIAE CONIQUE

d'argent à l'heure; l'hôte jure qu'il en veut avoir et qu'il s'en va quc'rir les ser^çens pour le faire sgoumer. Lorsqu'il s'en fut allé, Marsaut pria le gentilhomme anglois de l'assister en une nécessité si grande, et tira sans difliculté de lui la somme que Ton lui avoit demandée, lui promettant de la lui rendre. Il feignit qu'il s'en alloit rattraper le tavernier pour le contenter^ et qu'en considération du plaisir qu'il venoit de recevoir il donneroit jusques à ma maison pour savoir tout à fait si mon cœur pouvoit être échauffé pour un autre que celui que j'aimois déjà.

A son retour, il fit accroire à l'Ânglois qu'il m'avoit trouvée entièrement disposée à contracter avec lui une parfaite amitié, et que je ne demandois pas mieux que de jouir de sa communication. Là-dessus, il lui dit qu'il seroit fort à propos qu'il me fît quelque présent, comme d'un poinçon de diamant pour mettre dans les cheveux, parce qu'il avoit remarqué que je n'en avois point, et que je tenois un peu d'une humeur avaricieuse, qui me donnoit de l'inclination à chérir ceux qui me faisoient des largesses. Ce passionné étranger alla aussitôt acheter ce que Marsaut lui avoit dit, et le lui mit entre les mains pour me l'apporter, sur la promesse qu'il lui lit qu'il verroit que j'en parerois ma tête lorsqu'il Je feroit parler à moi. £n attendant, il voulut la nuit me donner une se» rénadc, parce qu'il sçavoit racler trois ou quatre accords sur le luth, et s'en vint chanter au bas de ma fenêtre ce bel air nouveau qu'il avoit appris : Moi foudrm bien guérir du tnal que moi sens, Mais moi ne puis pas; Car li belle qui tient U cœur de mm Est toute pleine de rigoureusement.

Je pensai crever de rire d'entendre de si beaux vers, et, ayant sçu le lendemain l'heure qu'il me devoit venir voir, je me mis sur notre porte, où il m'accosta courtoisement avec Marsaut. 11 n'entendoit pas encore bien le françois, aussi ne faisois-je pas son langage coiTompu; de manière que notre entretien fut un coq-à-l'âne perpétuel. Quand il m'olfroit son affection, je pensois qu'il me reprochât le présent bien plus riche qu'il m'avoit déjà fait, et néanmoins je n'étois pas prête à le lui rendre. Si je louois son mérite, il me répondoit que^ s'il eût pu trouver un plus beau diamant que celui qu'il m'avoit envoyé, c'eût été pour moi.

Nous avions bon besoin que Marsaut nous servit de truclie-

De franc ion. 75

ment, comme il fit depuis, en me disant en deux mots que le brave chevalier que je voyois se mouroit d'amour pour moi, et en répondant à l'Anglois, suivant mes paroles, que, surtous les >ices du monde, je haïssois l'ingratitude, et serois prompte à reconnoître son afiection, puisqu'elle étoit jointe à des perfections incomparables dont j'étois éprise. .

Là^dessus, Perrette sortit de sa chambre et me dit avec une voix rude, comme si elle eût été en colère : Rentrez ici, à qui parlez-vous là-bas ? Je parle à mon cousin, rçpondis-je ; puif aussitôt, avec une façon craintive et éperdue, je dis adieu à mon servileur et à mon feint parent, qui lui dit que celle qu'il avoit ouï crier étoit une vieille à qui l'on m'avoit donnée en une étroite garde; que, pour conquêter une si précieuse toison comme ma beauté, il falloit tâcher d'endormir ce dragon veillant et qu'il étoit vraisemblable que les écus étoient les enchantements les plus assurés. Les Uens de son amour étoient attachés si fermement, qu'il consentit bien à détacher ceux de sa bourse; de sorte que le lendemain, étant encore avec Marsaut et ayant trouvé Perrette à la porte, elle n'eut pas silôt déclaré' comme par manière d'entretien, qu'elle étoit en peine de trou^ ver de l'argent à emprunter, qu'il s'offrit à lui en apporter au-^ tant qu'elle en avoit besoin; et, de fait, à l'instant il s'en retourna chez lui quérir quelques cents francs, ce qui étoit en viron la somme dont Perrette se disoit avoir nécessité. Après qu'il la lui eut comptée dedans sa cliambre, il dit à i'oreille de Marsaut, qui étoit présent, qu ii songeât à son affaire* et Mar saut après avoir parlé à l'écart à Perretle, lui vint rapporter qu elle etoit vaincue par sa courtoisie, et qu'elle manqueroit a la fidélité qu'elle avoit promise à un grand seigneur nour lui complaire, en le faisant jouir de moi U nuit du iendp main.

L'heure de cette douce assignation venue, il so trouva en notre maison avec un habit tout chargé de passemeng d'orcar d autant que le roi les awit défendus par un édit^ In? qui éteit étranger, se plaisoil à en porter, pour paroitré dal vantage avec une chose qui nétoit pas commune. Tout son corps étoit cuneusement nettoyé et parfumé; car ii songeZ qu ayant a coucher avec la maîtresse d'un grand, accoutumé

* En 1613.

74 HISTOIKE COMIQUE

aux somptuosités, il ne falloit pas être en autre façon, craignant d'être dédaigné. Lorsqu'il fut au lit près de moi, je vous assure que je ne suivis pas un conseil que Perrette et Marsaut m'avoient donné, de ne lui point départir la cinquième et dernière faveur de l'amour, et de ne le point laisser passer outre la vue, la communication, le baiser et le toucher j car je ne songeois pas tant au gain que l'on m'avoit assuré que je ferois en me montrant un peu revêche qu'au plaisir présent dont j'ctois chatouillée. J'avois la curiosité de goûter si Ton recevoit plus de conlentement avec un étranger qu'avec un François; et puis celui-là étoit si beau et si blond, que, ma foi, j'eusse été plus fière qu'une tigresse si je n'eusse fait toucher son aiguille au pôle où elle tendoit.

Notre commissaire, qui avoit été averti de cette nouvelle proie, vint pour en avoir sa part, comme nous nous embrassions aussi amoureusement que l'on se puisse figurer. La bonne Perrette lui ouvrit tout bellement la porte, l'admonestant de bien jouer son rôlet. A sou arrivée, je me jetai toute en chemise à la ruelle du lit, et mon amant éperdu, oyant dire que l'on me vouloit mener en prison, s'en alloit courir à son épée, lorsqu'un sergent et son recors l'an-êtèrent furieusement par le bras, le menaçant de le loger aux dépens du roi. Ayant eu inutilement son recours aux supplications, il s'avisa de se servir de ce divin métal dont tout le monde est enchanté; et, ayant pris quelques pistoles dans les pochettes de son haut-de-chausses, il en contenta si bien cette canaille, qu'elle le laissa en paix se recoucher auprès de moi.

Voilà la première alarme qu'il eut : mais ce ne fut pas la dernière ni la plus effroyable; car, comme 'ses esprits se furent réchauffés, après avoir perdu la peur passée qui les avoit glacés entièrement, étant prêt à se donner du bon temps pour ses pistoles. Ton heurta assez fort à notre porte, qui fut incontinent ouverte, et l'un des camarades de Marsaut bien en point entra dedans ma chambre' avec trois autres après lui, qui lui portoient toute sorte de révérence, comme à leur maître. Moi qui sçavois la momerie, je fis accroire à l'étranger que c'étoit là le seigneur qui étoit amoureux de moi, et le suppliai de se cacher promptemeut à ma ruelle. Ce fanfa- Ton de tire-laine, qui s'entendoit des mieux à trancher du i^rand, demanda à Perrette oij j'étois. Elle est déjà cou-

DE PRANCIUN. 75

ciiée, lui répondit-elle, car elle ne vous attendoit pas aujoui'd'hui, et puis elle avoit un mal de tête qui la travailloit fort. Mon petit page n'est-il pas venu ici tantôt pour vous avertir que je nC mjinquerois pas àja visiter ? répliqua le brave. Nous ne l'avons point vu, lui dit Perrette. Ah ! le coquin, répliqua-t-il, je lui apprendrai à m'obéir; il est allé jouer quelque part. Je croyois venir de meilleure heure; mais, ayant vu souper le roi, j'ai été contraint d'entrer avec Sa Majesté dans son cabinet, par son commandement, pour recevoir l'honneur qu'il me vouloit faire de me communiquer quelques-unes de ses plus secrètes intentions : je ne fais quasi que d'en partir tout maintenant, et n'ai pas voulu aller souper en mon hô- ^ tel; j'ai commandé à mes gens d'apporter ici mon service. Comme il finissoit ces paroles, ceux qui l'accompagnoient entrèrent dans une garde-robe prochaine, et l'un d'eux vint mettre une nappe sur la table, et les autres apportèrent quelques plats chargés de viande.

Le seigneur, étant assis, se mit incontinent à jouer des mâchoires, et, ayant bu un verre de vin et torché sa moustache, me dit tout haut : Agathe, ma maîtresse, dormez-vous? ferons-nous l'amour cette nuit? Alors, conune si je me fusse réveillée d'un profond sommeil, ayant tiré un peu le rideau, je répondis en frottant mes yeux que je ferois tout ce qu'il lui plairoit. Il faut que vous vous leviez, ce me vint dire Perrette, et que vous mangiez un morceau; aussi bien n'avez-vous point soupe. Je pense que tout votre mal ne vient que d'opinion. Il n'importe pas que le mal t|ue j'avois tantôt fût imaginaire ou non, lui. répondisje, puisque je m'en vois guérie entièrement. Ayant dit ceci, je mis un petit cotillon, et, ayant jeté un manteau de chambre sur mes épaules, je sortis par la ruelle, et allai faire la révérence à ce brîtve seigneur. Après m'avoir saluée, il me dit : Vous aviez en cette ruelle-là quelqu'un qui vous aidoit à vous vêtir, ce me semble, et pourtant je n'en vois sortir personne. Vous me pardonnerez, lui rcpondis-je il n'y a aucune créature vivante Si est-ce que j'y ai entendu tousser autrement que vous ne faites; et vraiment, conliniia-t-il en se levant «le table, il faut que je sçache qui c'est : Maître d'hôtel, apportez cette chandelle. Eu achevant' ces paroles, il tira tous les rideaux du ht et vit l'Anglois au coin de la ruelle. Alors,

76 UISTUlHE CUMIQCB

avec UD visage comme enllammé de colère, il nie chaula iinile pouilles : Gomment, putain, me dit-il, vous vous êtes donc ainsi moquée de moi? Vous avez contrefait la chaste et la resserrée pour m'attraper; et cependant vous faites venir coucher un gueux avec vous, faveur que vous ne m'avez départie qu'après m'avoir vu en des passions extrêmes. (Jucl affront à une persoime de ma qualité !' Ah ! vous vous en repentirez à loisir : dès demam je renverrai quérir tous les meubles de céans, que je vous avois baillés, et vous serez bien étonnée de n'avoir plus personne qui entre tienne votre dépense. Perrettc et moi nous nous esquivâmes, tandis qu'il teuoit ce discours, comme si nous eussions eu grande peur.

A l'inslant, il s'adressa à l'Anglois, et lui dit : Et vous, monsieur le vilain, je vous apprendrai s'il faut suborner les filles de la sorte; prenez-le, maître d'hôtel, gardez-le ici jusqu'à demain, que je le ferai pjendre. Moi suis gentilhomme, disoit l'Anglois ; moi viens des antiq Rois de Cosse ; li grand aïeul de la personne de moi li boutit son vie pu cinq cents fois pour li service de son prince. Moi fera raison à toi. Quelle effronterie 1 dit ce seigneur fait à la hàle; tu m'appelles en (!uel, coquin 1 mérites-tu d'être. blessé de n.es armes? Va! si tu n'étois destiné à mourir au gibet, je te ferois battre par le principal marmiton de ma cuisine. L'Anglois regardoit partout si ses habits n'y éloient point, croyant qu'alors qu'il les auroit l'on rcconnoîtroit mieux sa noblesse par leur somptuosité; mais, avant qu'il eût été par toute la chambre, le plumet s'en étoit allé, et l'avoit renfermé avec celui qui faisoit le maître d'hôtel. Il n'avoit garde de trouver ce qu'il cherchoit, car, en nous en allant, Perrette et moi, nous avions tout emporté en un galetas, où nous nous étions retirées.

S'imaginant qu'il étoit en un extrême péril, il lit des supplications infinies à celui qui le gardoit de le laisser aller; mais le maître d'hôtel lui répondit que, s'il couimctloit cette faute-là, il n'oseroit plus se présenter devant son seigneur, et que tous ses services seroient perdus. L'Anglois chercha ses habits plus que devant, pour y prendre de l'argent et U: lui offrir. JNc les rencontrant pohit, il ôta de son bras un bracelet de perles rondes et fuies, et lui dit qu'il le lui donneroit pour récompense, s'il lui faisoit recouvrer sa liberté.

Monsieur, dit le maître d'hôtel en le prenant, votre mérite plutôt que ce don me fait résoudre à vous complaire; car je vous assure que ce que vous me baillez ne vaut pas le quart de ce que je devrois espérer de monseigneur, si je ne le trabissois comme je le fais. Je m'en vais donc vous faire sortir de céans; mais, dès demain, il faut que vous quittiez cette ville-ci et que vous vous en retourniez en votre pays; car, si vous demeuriez dans la France, l'autorité du personnage que vous avez offensé y est si grande partout, que Ton vous condamneroit à la mort sans rémission. Quand vous pourriez trouver vos babillemens à cette heure, vous feriez bien do ne les point prendre, vu que possible en vous en retournant seriez- vous reconnu des gens de notre hôtel.

Le gentilhomme anglois, ayant donc pris seulement un méchant haut-de-chausses qui traînoit dans les ordures, s'en alla aussi vite dans sa maison que si tous les lévriers du bourreau eussent été à sa queue. Dès le lendemain, il ne faillit pas à plier bagage, et je m'assure qu'étant en son pays il s'y vanta encore d'avoir joui d'une des plus merveilleuses beautés de l'univers, maîtresse d'un des plus grands seigneurs de France, et qu'il y raconta glorieusement les aventures qu'il avoit courues en son amour, tenant son argent pour bien employé, et ayant envie de faire composer un roman d'une si remarquable histoire.

Tous ceux qui avoient aidé à le tromper eurent loyalement leur part au gâteau; mais ce fut bien moi qui eus la fève, car j'eus un gain plus gros que les autres. Avec de semblables artifices, nous gagnions honnêtement notre vie : la justice n'entendoit point parler de nous, car nous faisions tout secrètement; et je crois que, de la sorte, nos vices étoicnt des vertus, puisqu'ils éloient couverts.

Li fortune, lasse de m'avcir tant montré son devant, tandis que je montrois le mien à tout chacun, me montra enfin son derrière. La première fois que son revers me fut témoigné, ce fut quand M. de la Fontaine, que j'ai tantôt mis sur les rangs, rencontra Marsaut, qu'il reconnut, et le suivit jusqu'en noire maison, où, de hasard, me voyant à la fenêtre, il me reconnut aussi. Étonné de me voir demoiselle, il s'enquêta de quelques-uns de la rue, qu'il connoissoit, ce que je faisois. L'on lui dit tout ce qu'il en avoit déjà conjecturé. Mes voi-

sins, ayant appris de lui que j'avois été servante» me décrièrent plus que la vieille monnoie; de sorte que je ne sortois point sans reccroir quelque atïront. D'ailleurs la Fontaine, rencontrant derechef Marsaut, l'accosta, lui dit qu'il l'a voit volé, et fit un terrible vacarme; mais il ne le put faire mener en prison, parce qu'il arriva à l'instant de ses camarades qui tendirent la presse, le tirèrent de la main des sergens, et, outre cela, dérobèrent deux manteaux à des badauds qui mettoient le nez aux affaires d' autrui.

Marsaut l'échappa belle ce coup-là; mais il n'en fut pas ainsi quinze jours après, que les archers l'cnconVèrent pour avoir volé la maison d'un bourgeois d'autorité : son procès fut expédié en deux jours, et l'on l'envoya en Grève, où son col sçut combien pesoit le reste de son corps *..

Cette infamie retombant dessus Perrette et dessus moi, à cause qu'il avoit toujours été avec nous, nous craignions qu'il ne nous arrivât quelque malencontre, car nous n*a viens plus guère de soutien. Le commissaire, étant venu un jour chez nous, pensoit y avoir sa chalandise accoutumée; il y avoit bien trouvé à qui parler. Trois gentilshommes déniaisés étoient avec moi qui le teslonnèrent * et lui firent sauter les montées plus vite qu'il n'eût voulu. 11 croyoit que Perrette l'avoit trahi : voilà pourquoi dès l'instant il avoit rompu avec nous, et avoit envie de nous faire déloger du quartier. Auparavant que d'en sortir, nous voulûmes prendre vengeance de lui par quelque galante invention. Celui-ci s'appeloit Lucrin, et étoit d'une humeur fort chagrine ; mais il y en avoit un autre appelé Morizot, qui demeuroit en une rue plus éloignée, lequel éloit fort jovial et adonné à la débauche. Il venoit quelquefois chez nous; si bien que nous le dîmes à Lucrin, qui s'en formalisa, et nous assura qu'il ne souffriroit pas qu'il entreprît rien sur lui. Pour- lui montrer que nous ne mentions point, et que même il médisoit beaucoup de lui, nous l'envoyâmes quérir,

* Sorel, qui d'ordinaire ne craint pas le gros mot, a reculé ici devant le texte de Villon :

Sçaura mon col que mon cul poise.

2 Tesionner, accommoder la tête et les cheveux; — donner des coups, particulièrement sur la tête. (Dict, de Trévoux.)

liE FRANGION. 79

comme si nous en eussions eu affaire, ayant fait cacher l'autre en un petit cabinet. Il y avoit alors chez nous quatre g:cnlilshommes, auxquels Morizot demanda ce qu'ils venoient faire avec moi. Ils répondirent qu'ils ne lui en vouloicnt point rendre compte, et je lui dis aussi que je n'étois pas ohlig^t'e de lui déclarer mes actions, qu'il n'étoit {)ks commissaire du quartier, et que Lucrin me l'avoit dit. Là-dessus il répondit que Lucrin avoit menti, et que c*étoit un sot ; si bien qu'il sortit de sa cachette et s'en vint le battre à beaux coups de poings. Morizot prit un bâton pour se défendre, et la bagarre commença si furieuse, que nous en eûmes beaucoup de plaisir, lis se saisirent au corps, s'égratignèrent, se mordirent et se renversèrent à (erre, où ils se firent si beaux garçons, qu'ils avoient chacun Jes, yeux pochés au benire noir, et tout le reste du visage comme du taffetas de la Chine, rouge, bleu et jaune. Il eût été besoin d'aller quérir un troisième commissaire pour accorder ceux-ci, qui se gourmoient au lieu de mettre la paix parmi les autres; mais les gentilshommes qui étoient avec nous firent cet office, et l'un d'eux se mit à dire d'une voix effroyable en les séparant : Comment, coquins, ètes-vous bien si osés que de vous battre devant moi ? Voulez-vous apporter du scandale à une si honnête maison que celle-ci? Si j'entre en furie, je vous mettrai tous deux en capilotade 1 Çà, que Ton fasse trêve tout à cette heure; que l'on s'accole, que l'on se baise, et que l'on touche en la main l'un de l'autre I *

Alors les commissaires cessèrent leur combat, et demeurèrent honteux de ce qu'ils avoient fait; mais ils ne perdoient pas pourtant leur animosité et n'avoient garde de s'aller accorder sitôt. Là-dessus le gentilhomme dit à un laquais : Que l'on apprête quelque chose pour la collation, et que l'on apporte du vin pour les faire boire ensemble.

[i'on n'eut pas le loisir d'aller rien chercher en ville : Ton s'accommoda de ce qui étoit à la maison ; il y avoit des œufs de reste du samedi, dont l'on fit une omelette avec du lard, et on l'apporta sur la table en grande pompe et magnificence. Le gentilhomme dit aux commissaires : Çà, il faut que vous mangiez de ceci avec knoi, ou je vous mangerai vous-mêmes En disant cela, il mit le premier la main au plat, et Morizot ne se le fit pas dire deux fois ; mais Lucrin, tout honteux et

m HISTOIRE COMIQUE

retenu, n'osoit y toucher; si bien que le gentilhomme, lui faisant ouvrir la bouche en lui tenant le menton d'une main, et prenant un morceau d'omelette de l'autre, le lui jeta dedans de la même sorte qu'un maçon plaqueroît un morceau de plâtre dedans un trou qu'il youdroit boucher : il en eut dans les yeux, dan^ la barbe, et même dans son pourpoint, ce qui fit qu'il mangea puis après de son bon gré. L'on commanda à un laquais d'apporter à boire à Morizot, et l'on lui dit qu'il bût à la santé de Lucrin. Ce résolu y obéit tout à l'heure, et lui dit : Là, monsieur le commissaire, je m'en vais boire à vous, pour vous montrer que je n'ai point de venin sur le cœur ; le sage a dit qu'il faut oublier les injures. 11 fut alors question de faire boire aussi Lucrin à sa santé ; mais il ne prit le verre que comme à regret, et la crayite lui faisoit si tort trembler la main, que la moitié de son vin fut répandu. Je m'en vais donc boire à vous, puisque l'on m'y force, dit-il d'une voix peu assurée. Et, depuis, il ne voulut ni boire ni manger, à quoi l'on ne le contraignit plus : Morizol fit cet office pour lui, et vida toute notre bouteille.

Après cela, ils nous voulurent quitter; et, voyant qu'ils avoient tout déchiré leurs collets pendant leur conflit, ils ne furent pas d'avis de s'en retourner en cet état. Ils prièrent donc les gentilshommes de leur prêter un laquais pour aller vers leurs femmes, leur dire qu'elles leur envoyassent d'autre linge; mais ils répondirent qu'il y avoit trop loin, et qu'ils avoient affaire de ^urs gens, et que l'on leur permettoit seulement d'envoyer quérir une Ungère, qui étoit notre voisine. Elle s'en vint, ayant eu le mot du guet, et n'apporta rien que de grands collets de point coupé, qui n'étoient point à leur usage : encore les faisoitrelle quatre fois plus qu'ils ne valoient. Ils n'en achetèrent donc point, et furent contraints de s'en retourner en l'état où ils s'étoient mis, se cachant le nez dedans leurs longs manteaux, de peur d'être connus ; et il n'y eut que Morizot qui eut l'invention de prendre son mouchoir et de le mettre autour de son col, comme si c'eût été . un collet bas.

Le lendemain, les gentilshommes passèrent dedans un carrosse par-devant leurs logis, bien assistés de laquais, et les foicèrent tous deuxde s'y niettreaussi, et puis ils me vinrent prendre avec Pcrrette; et comme si, nous désirant accorder tous, ils

eussent voulu nous faire réjouir ensemble, ils nous menèrent ù l'hôtel de Bourgogne; mais sçachez que ces drôles avoient parle auparavant aux comédiens et leur a voient appris le combat des commissaires, qui fut tout le sujet de leur farce. Voyant que Ton se moquait ainsi d'eux, ils se proposèrent d'en avoir la raison ; et, quoiqu'ils nous quittassent sans témoigner leur colère, ils résolurent de nous ruiner, et firent la paix ensemble pour.se rendre plus puissans contre nous quand l'occasion se présenteroit. ï^ous n'attendîmes pas qu'ils en vinssent là ; et, pour nous mettre à l'abri du malheur, nous abandonnâmes ce quartier, où nous avions une bonne chalandise.

Nous nous retirâmes aux faubourgs, en une méchante maison fort éloignée, ou nous regrettâmes bien la bonne chère que nous avions faite par le passé, car nous en faisions alors une bien maigre, n'ayant rien autre chose que quelque peu d'argent que nous avions épargné, qui éloit le reste de nos trop somptueuses dépenses. Cette chétive vie fut, je pense, la principale cause d'une grande indisposition qui prit à Perrette ; comme elle éloit merveilleusement triste de se voir ainsi déchue, la bonne dame se sentoit bien défaillir un peu ; c''esl pourquoi elle fit ce que l'on a accoutumé de faire en celle extrémité. Moi, qui étois comme sa fille, je reçus d'elle des témoignages apparents de bienveillance; de toutes choses qu'elle savoit, elle n'en oublia pas une à me dire, et me donna des conseils dont je me suis bien servie depuis. Pour ne vous point mentir, il n'y avoit aucun scrupule en elle ni aucune superstition ; elle vivoit si rondement, que je m'imagine que, si ce que l'on dit de l'autre monde est vrai, les autres âmes j;,.. -\i maintenant à la boule de la sienne. Elle ne savoit non plus ce que c'étoit des cas de conscience qu'un topinambour, parce qu'elle disoit que, si l'on lui en avoit appris autrefois quelque peu, elle l'avoit oublié, comme une chose qui ne sert qu'à troubler le repos. Souvent elle m'avoit dit que les biens de la terre sont si communs, qu'ils ne doivent ôtre non plus à une personne qu'à l'autre, et que c'est très-sagement fait de les ravir subtilement, quand l'on peut, des mains d'autrui ; car, disoit-elle, je suis venue toute nue en ce monde, et nue je m'en retournerai : les biens que j'ai pris d'autrui je ne les emporterai point; que l'on les aille chercher où ils sont, et que l'on les prenne, je n'en ai que faire. Hé quoi! si j'étois

8i HIST01BE COMIQUE

punie après ma mort poiu- avoîi' commis ce que V<m appeHe larcÏQ, A'amx>is-je pas raison de dire i quiconque m'en parleroit, que ç'auroit été une injustice de m'avoir mise au monde pour y rirre sans me permettre de prendre les choses dont l'on y vit?

Après m'avoir tenu de pareils discours, elle expira, et je la fis enterrer sans aucune pompé, comme elle m'avoit r>^commandé, parce qu'elle sçavoit qu'il n'est rien de plus inutile.

Quelques nouvelles connoissances me vinrent alors, qui m'apportèrent un peu de quoi dîner ; mais la perte de ma bonne mère me fut si sensible, avec la mauvaise rencontre que je faisois quelquefois de personnes qui sçavoient trop mes alTaircs, que je résolus de quitter Paris pour m'en aller à la ville de Rouen, lia beauté fut encore assez puissante pour m'amener force chalands ; mais, comme j'élois indifl'éremment une étable à tous chevaux, je me vis en peu de temps infectée d'une vilaine maladie : que maudits soient ceux qui l'ont apportée eu France! elle trouble fous les plaisirs des braves gens, et n'est favorable qu'aux barbiers, lesquels doivent bien dés chandelles à i'un de nos rois *, qui mena ses soldats à Naples pour l'y gagner et en rapporter ici de la graine. Si j'eus quelq^ue bonheur en mon infortuné, c'est qu'un honnête et reconnoissant chirurgien, à qui j'avois fait plaisir auparavant, me pansa pour beaucoup moins que n'eût fait un autre de sa manicle. Je ne vous veux pas entretenir de ces ordures, encore que je sçache bien que vous n'êtes pas de ces délicats à qui un récit est d'aussi mauvaise odeur que la chose même.

C'est assez vous apprendre que j'allai, comme l'on dit, en Bavière * voir sacrer l'empereur, et qu'étant de retour je me trouvai si changée, que je fus contrainte d'avoir recours aux nrtiGces. Le^ fards, les eaux et les senteurs furent mis en usage dessus mon corps, pour y réparer la ruine qui s'y étoit faite. Outre cela, je m'étudiai à garder une certaine façon attrayante, et à dire quelques paroles affectées, ce qui enchan-

• Charles VIII.

* Locution particulière aux académies d'amour. Aller en Bavière signifiait se faire traiter. L'étymologie de ce mot se trouve dans le Dictionmire de Lerov.T, auquel nous renvoyons, — pour cause.

DE PRàKCI05. tS

toit infiniment ceux sor <]ui je faisob dessein. Tn certain homme, fort riche et sans office, en fui tellement épri^, qu'il me retira en sa maison pour m> gouTemer plus Khremenl, A n'en point mentir, il eût hien pu Irouxor une utaltres^e plus belle que moi, aussi le oonfessoit-il; mais il y avoit quelque chose en mon humeur qui lui plaisoit tant, qu'il me pnSferait aux autres. La cause de notre séparation fut qu'il arriva une petite castille* entre nous, a cause que je trancliois connne je voulois de son Inen, et avec plus de Ultertt^ qu'il ne m'avoit permis.

L'exercice de mon premier métier étant encore en nvi mémoire, ce fut mon soudain refuge. Je m'y adonnai longtemps, ne refusant aucune personne qui m'apportât ce qui se couche sur le plat. En ce temps-lâ, un certain coque fredouille*, se voulant marier, eut envie de sçavoir auparavant en quel eudroit il faut assaillir son ennemi en la guerre de rameur, o\\ il n'avoit jamais montré sa valeur. 11 me fut adressé par un sien cousin pour lui en donner des leçons. Ayant été chaz moi un dimanche après dinar, l'on lui dit que j'étois au sermon, où il s'en alla aussitôt pour m'y trouver. Le prêcheur, tombant sur la première vie de la Madeleine, parloit fort contre les paillardes, et représentoit si vivement^les peines qui leur sont préparées en enfer, que mon amant disoit en lui-môme qu'il pouvoit bien faire compte d'en aller trouver une autre que moi pour lui octroyer la courtoisie, s'imaginant que je serois touchée de beaucoup de repentirs en oyant cette prédication; mais, sitôt qu'elle fut achevée, et qu'ayant pu m'oborder il m'eut dit la pensée qu'il avoit, je lui fis une réponse que possible trouveres-vous pleine d'impiété : nms il n'importe, je ne suis pas ici pour faire paroHre devant vous que je me repens de mes fautes passées. Yrami voire, lui dis-je, j'aurois Time bien foible de m'étminer de ce que nous vient de conter ce moine; ne sçais-je pas bien qu'il faut que chacun fasse son métier? D exerce le sien, en amusant le simple peuple par tea paroles, et le détournant d'aller aux débauche», ou fargent «e perd inutilement et où se font les qucrdfeft H les batteries; et moi j'exerce aussi le mien, en étei-

gnant la concupiscence des hommes par charité. Il fut payé de cette sorte ; et, comme il avoit l'âme simple, à la mode du vieux temps que Ton se mouchoit sur la manche, il s'étonna fort de mon humeur libertine, qu'il prenoit pour très-mauvaise el répu^ante à ia bonne reli^on. Pour vous abréger le conte, je lui enseip^nai ce qu'il désiroit d'apprendre, mais si malheureusement pour lui, qu'il gagna un chancre, qu'il fut contraint de porter aussi bien que la sphère du ciel porte le sien ; qui pis est, il n'eut pas couché huit jours avec sa nouvelle épouse, qu'il lui infecta tout le corps. N'avoit-il pas fait un bel apprentissage, sous ma maîtrise? Enfin, les ans gâtèrent tellement le teint, les traits de mon visage, que la céruse et le vermillon n'étoient pas capables de me rembellir. Petit à petit, le nombre de mes amans s'amoindrissoit, et je n'avois plus chez moi que des faquins, moins chargés d'argent que de désirs d'en avoir. Gela me contraignit à me tirer du rang des filles, et à me mettre du rang des mères, qui cherchent la proie pour leurs petits. Afin de m'acquitter plus accortement de cette charge, je m'habillai à la réformation, et n'y avoit point de pardons où je n'allasse gagner des crottes. Je r^nnoissois les braves hommes à leur mine; et, quand j'avois acquis leur connolssanfe, je les menois en des lieux où ils recevoient toute sorte de contentement. Si quelqu'un étoit amoureux de quelque fille, j'employois pour lui tout mon pouvoir et faisois tenir finement des lettres à sa maîtresse.

Or, Francion, apprêtez maintenant vos oreilles à ouïr ce que je conterai de Laurette, car je m'en vais entrer en ce sujet-là.

Étant aux champs avec une de mes commères, je me promenois un soir toute seule en un lieu fort écarté, comme je vis passer auprès de moi un homme inconnu qui tenoit quelque chose sous son manteau. Après qu'il fut à vingt pas de moi, j'entendis crier un enfant, ce qui me fit retourner aussitôt, et je connus qu'il -C^lloit que ce fût cet homme qui en portât un. Où portez-vous cet enfant-là, lui dis-jc; à qui est-il ? S'arrêtant alors, il me dit qu'il l'alloit portera un village prochain, où il croyuity avoir une bonne nourrice. Je le suppliai tant, qu'à la fin il me dit que c'étoit un péchc secret d'un jeune gentilhomme du pays, qu'il l'avoit fait à une servante de sa mère ; mais il ne me voulut nommer personne. Encore que l'obscurité fût grande, je pris la petite créatiu*e entre mes

DE FRANGION. 85

mains pour voir si elle éloit belle, et celui qui me l'avoit baillée me montra aussitôt les talons, en me disant qu'il alloit parler à un de ses camarades, Le gage qu'il me laissoit ne me plaisant pas, je le pos^i dessus l'berbe, et m'en courus après lui, inutilement toutefois, car il avoit si bonnes jambes qu'il disparut en peu de temps ; d'ailleurs j'entendois aboyer un mâtin auprès de l'enfant que j'avois quitté, ce qui me fit retourner à lui, craignant qu'il ne lui advînt quelque mal-.. La compassion me le fit prendre entre mes bras pour le porter à la maison, où je connus à la lumière que c'étoit une fille parfaitement belle, comme ordinairement sont tous les enfans qui se font par amourettes, d'autaut que l'on y travaille avec plus d'affection, et que le plus souvent les mères sont belles, puisqu'elles ont sçu donner de la passion à un homme.

Je connoissois à Rouen une nourrice qui avoit tant de lait qu'elle s'accorda à nourrir encore ma fille outre la sienne, moyennant une petite somme que je lui promis. Quand elle l'eut sevrée, je la pris avec moi, et l'appelai toujours Laurette, ainsi que celui qui me l'avoit baillée m'avoit dit qu'on l'avoit nommée sur les fonts. Je ne dépensois guère à la noumr, parce que toutes les filles de joie de la ville la trouvoient si bellotte. qu'elles la vouloient avoir chacune à leur tour en leur maison ; et certes elle ne leur étoit point inutile, car, en allant avec elles par les rues, elle étoit cause qu'où ne les prenoit pas pour ce qu'elles étoient, mais pour des femmes de bien qui eussent été mariées.

Le jugement lui étant venu, c'étoit à qui lui montreroit le plus de gentillesses, et à qui lui apprendroil de plus subtils discours, pour toutes les occasions où elle se trouveroit. Elle Jipprit, à voir faire les autres, beaucoup de ruses pour décevoir les hommes; et, la trouvant déjà fort grande, je la retirai chez moi, craignant qu'elle ne se laissât cueillir la belle fleur de son pucelage sans en tirer aucun notable profit. Il ne m'étoit pas avis que Rouen fût une ville digne d'elle, qui avoit toutes les beautés et toutes les perfections que Ton sçauroit désirer. Je me résolus de la mener à Paris, où il me sembloit que je ferois avec elle un gain si grand, qu'il me récompenseroit de l'avoir élevée. Je n'avois plus alors les atours de demoiselle ; il y avoit longtemps qu'ils étoient allés jouer Je ne lui donnai donc qu'une coiffe à pointe,

comme à la fille d'une bourgeoise, et, avec cela, elle parut . si mignarde, que je ne vous le puis exprimer. Quand elle marchoit après moi par la rue, l'un disoit qu'elle avoit un visage d'ange, et l'autre louoit ses cheveux blonds et frisottés, ou son jeune sein qui s'enfloit petit à petit, et dont elle décou vroit une bonne partie. J'épiois finement quand quelqu'un la regardoit et la suivcit jusque chez nous ; puis je la faisois tenir à la porte, afin qu'en passant il la pût voir, encore, et s'empêtrer davantage dans les liens de sa beauté.

Il me sembla bien qu'il étoit temps de la monter aux phis hautes classes, et de lui donner de plus doctes leçons. C'est pourquoi je ne la gouYernai plus en enfant, et commençai à lui apprendre ce qui lui étoit nécessaire pour surgir à un heureux port dans la mer de ce monde.

Depuis, elle ne fut point chiche d'œillades à ceux qui lui en jetaient, et je vous assure bien qu'elle les envoyoit si amoureusement, qu'elle remportoit toujours un cœur en récompense. Voyez un peu l'artifice- dont je lui faisois user, afin que chacqn m'estimât de celles que l'on appelle femmes d'honneur. Lorsque je me retournais vers elle, elle abaissoit soudain les yeux, comme si elle n'eût plus osé regarder les hommes licencieusement, comme elle avoit fait quand j'avois eu le dos tourné.

Entre les jeunes muguets qu'elle avoit charmés, il y en avoit un plus brave que les autres, nommé Valderan, que je croyois être aussi le plus riche : comme notre voisin, il nous accosta bientôt, et me demanda la permission de nous venir visiter, laquelle je lui accordai avec des remercîments de l'honneur qu'il nous vouloit faire; néanmoins je recommandai bien à Laurette de lui témoigner toujours une petite ri-, gueur invincible, jusqu'à tant qu'il répandît dans ses mains force écus d'or, que je lui disois être des astres qui donnent la qualité de dieux en terre à ceux qui les ont en maniement, ainsi que les planètes, qui sont au ciel, donnent ce même honneur aux intelligences qui les régissent. Je suis sçavantc, oui, vous ne le croyez pas ; je veux vous montrer que j'ai quelquefois lu les bons livres, où j'ai appris à parler ph(B~ bus.

Or mes remontrances n'étoient pas vaines envers Laurette; elle les sçavoit si bien observer, qu'elle ne voyoit pas une fois

DE FKAKGIO?(. KT

Yaldenun, qa'elle ne se plaignit à loi, i part, que sa tante (qui étoit moi] étoit la plus chiche femme da monde. Mon père m'a envoyée beaucoup d'argent pour me r habiller Unt à neuT, lui disoit-dk, mais elle n'en reot point faire d'emplette pour moi, et je pense même qa'eOe Ta employé â ses nécessités particalières, encore qne. Dien mena, die soit d'ailleurs très-bien payée de ma pension. Après cette me»terie, elle ne feignoit* point de demanda- de l'argent â Y^ deran, pour acheter une cotte on mie robe; et, lorsqu'il lui disoit qu'il aoroit bien de la peine à lui donner œ qu'elle lui demandoil, elle lui répondoit : Eh ! comment touIcevous que je connoisse Totre affection, si tous ne tous portez en des diflicultés extrêmes pour la témoignei?

Par des subtilités semUables, elle tira de lui â la fib quelque peu d'argent : il poisoit que, pour ceb, elle fut ohÛgée de se donner tonte à lui; mais il ûJlnt bien qu'A «pnttit cette opinion, lorsqu'il Tit qu'elle le dédaignoit plus que de coutume.

En ce temps-là, il y eut un brave et leste financier, ap-

Selé Chastel, qui acquit notre conniMssanee par le moyen 'une fille qui nous serroit, laquelle lui représenta si bien nos nécessités, selon mon instruction, que, pour avoir part à nos bonnes grâces, et tâcher d'obtenir du remède à l'afTection qu'il avoit pour Lanrette, il nous fit plusieurs hirgesses, qui captivèrent infiniment notre bienveillanee. C'étoit un rieur, qui ne sçavoit ce que e'étoît que ees srands transports d'amour. 11 fîiyoit tout ce qui lui ponroit ôler son repos, et ne vooloit point que Ton lui refusât deux fois une chose. Moi, qui connoissob son hamev, je lui faisois le meilleur visage que je poovois, ainsi que faisoit pareillement ma nièce.

Un soir, dous revenions de ia ville cooune il venoît de sortir de chez nous, et Yalderan nons vint voir en même temps. Laurette prit le miroir selon sa coutume, pour accommoder ses cheveux, et notre servante, la regardant, se prit si fort à rire qu'elle lui demanda ce qu'elle avoil. klle, qui étoit une délibérée sans dissimulation, lui dit : M. Chastel vient de sortir de céans ; vous ne sçavez pas ce qu'il a fait? En vous

i Feindre signifie id craindre.

88 HISTOIRR COMIQUE

voyant mirer, je me souviens qu'il a pris ce miroir-là, et qu'il y a contemplé son... vous m'entendez bien; il n'est pas besoin que je m'explique.

Ayant dit cela, elle se mit à rire plus fort que devant, et Laurette fit alors un trait nonpareil, pour témoigner une excessive pudeur à Valderan, qui écoutcit tout, et pour réparer l'indiscrétion de la servantn; car, comme si elle eût été grandement en colère, elle prit un certain fer, et en cassa la glace du miroir, disant qu'eUe ne vouloit jamais voir son visage en un lieu où on avoit vu une si vilaine chose. Yalderan lui dit avec un souris modéré qu'eUe étoit d'une humeur trop colérique, et qu'il n'étoit rien demeuré dans le verre de l'objet que lui avoit présenté Ghastel; néanmoins je sçais bien qu'il loua en soi-même cette action, et qu'il fut bien aise d'avoir une si sage maîtresse, comme paroissoit Laurette eo tous ses discours. Gela fut mémement cause qu'il ne la requit plus avec tant de licence d'alléger son tourment, et qu'il s'imagina qu'il ne pourrdit rien avoir d'elle s'il ne l'épousoit; néanmoins, parce qu'il n'avoit guère envie de se lier déjà d'une si fâcheuse chaîne, il se proposa de tenter encore la foptune, et de tacher de gagner sa maîtresse par les preuve!^ d'une extrême passion.

Cliastel avoit tant dérobé le roi pour nous enrichir, que nous eussions été les plus ingrates du monde, si nous n'eussions reconnu sa bonne volonté : aussi lui promînes-nous de le faire parvenir au but où il visoit^ et Laurette, à qui la coquille démangeoit beaucoup, s'y accorda facilement.

La nuit que son gentil pucelage étoit aux abois de la mort, Valderan amena un musicien de ses amis devant nos l'enctres, et lui fit chanter un air qui, avec le son d'un luth, empêcha que je n'allasse prendre mon repos, tant j'ai d'affection pour l'harmonie. Je descendis en une salle basse avec ma servante, pour écouter; et, voyez la vanité de notre amoureux, afin que l'on sçût que c'étoh lui qui donnoit ou qui faisoit donner cette sérénade, il se fit appeler tout haut par quelqu'un qui étoit lu. Mais, d'autant que je savois bien que ce n'étoit pas lui qui chantoit, et qu'il m' étoit avis que ce n'étoit pas assez de ne donner que des paroles et de la musique à sa dame, je dis à ma servante qu'elle lui en touchât quelques mots. La chanson étant achevée, elle ouvrit une fenêtre

DE FRANGION, 80

basse, ot, lui, croyant que ce filt Laurette, s'approcha incontinent; n»ais, comme il vit que ce ne l'étoit pas, il demanda à ma servante où elle cloit. Et croyez-vous, lui dit-elle, qu'elle soit si sotte (jue de se réveiller pour vous entendre racler deux oU tiois médians boyaux de chat? à quoi sert toute votre viande creuse? Vous avez beau jouer de la mandragore ou de la guiterne, de la lenterne, du cristre, et de l'épino-vinelte*, Laurette n'en fait guère de compte. Vous pensez qu'ainsi que vous passez la nuit à songer à elle, elle la passe à songer à vous ? ôtez cela de votre fantaisie; maintenant elle dort dans son lit à jambe étendue. Si vous aimez sa santé, ne faites pas jouer davantage, craignant de la retirer du sommeil : aussi bien n'est-ce pas un grand présent que vous lui faites. Tu es une moqueuse, dit Valderan, je ne lui puis rien bailler de plus sortable à sa qualité que de la musique; car ne» sçais'-tu pas bien que c'est tout ce qu'on donne aux plus grandes divinités pour les convier à nous aimer et pour les remercier de nous avoir secouru ? Vous nous la baillez belle, dit ma servante; vous prenez donc Laurette pour une déité? Voulez-vous voir ce qui est dans sa chaire percée, et si vous aurez bien le courage d'en manger; ce n'est p^int du nectar ni du maître ambroise. La (in de votre air a été que votre soleil commençoit à paroitre à Li* fenêtre de son palais, et c'étoit moi sans doute que ^ ous preniez pour elle; voilà pourquoi je conjecture que je jette des rayons aussi tlamboyans que les siens, ou peu s'en faut. La nuit est tantôt passée, allez-vous-en avec votre luth, monsieur le luthérien, je vous le conseille. Ce ne seroit plus une sérénade que vous bailleriez, et vous feriez l'amour indiscrètement, le faisant en plein jour. Si ma maîtresse étoit aussi mauvaise que toi, dit Valderan, je serois réduit à une extrcv mité : je pense qu'elle aura meilleure opinion de ma musique. Vous êtes bien de votre pays, répondit ma servante, de penser que, quand elle auroit entendu votre chanson, elle vous aimât davantage. Non, non, si elle lui a plu, elle aime-

i La drôlesse mflmèae les mots comme elle malmène le galant : mandragore est mis pour mandore, petit luth ; guiterne (ceci sn devine aisément) pour guitare; cristre pour cistre, encore une espèce de luth; enfin épine-vinette pour épmotte.

90 niSTOTr.R COMIQrE

roit bien plutôt celui qui l'a chantée; car, quant à vous, quelle merveille avez-v^us faite qu'un autre ne puisse faire? Le plus grand sot du monde peut faire venir chanter ici le plus excellent musicien que l'on puisse trouver. Ce n'est pas avec la voix que je désire acquérir la bonne gràc.^ de madame, dit Valderan, c'est avec l'affection extrême qu'il me suffit d'avoir fait déclarer par le chant d'un autre. Voilà qui est bien, ma foi, répondit la servante; un homme insensible à l'amour peut faire dire qu'il est passionkié aussi bien que vous. Valderan, voyant qu'il n'y avoit rien à gagner que de la honte avec cette moqueuse, qui disoit la plupart de ses traits piquans selon que je la venois d'enseigner, s'en retourna sans faire continuer la musique, et je m'en allai voir ma nièce, qui étoit entre les bras de Ghastel, avec qui elle avoit pris son . plaisir au son du luth. Je ne dis pas devant lui qui c'étoit qui avoit fait donner ia sérénade, craignant de lui causer de la jalousie; mais le lendemain j'en parlai à Laurette, et, considérant la misère où l'on est quelquefois, en exerçant le métier que je lui faisois prendre, je m'avisai qu'il seroit bon de la marier, et que nous ferions bien, si nous pouvions prendre au trébuchet le passionné Valderan; car je m'imaginois qu'il étoit infiniment riche, et que je passerois en repos le reste 'de mes jours en sa maison, hors du péril des naufrages que je redoutois. Dès que Laurette le put voir en secret, elle lui assura, qu'elle étoit ardemment éprise de ses perfections; mais pourtant qu'il se trompoit, s'il pens(ût devoir obtenir quelque faveur sans la prendre pour femme. La passion, dominant alors dessus lui plus que jamais, il prit du papier, et lui écrivit une promesse de mariage, pensant qu'il jouiroit d'elle après; mais, quand il fut sorti et qu'elle me l'eut montrée, je ne ne me contentai pas de cela : je dis qu'il falloit tout résolument qu'il l'épousât en public, ou qu'il donnât bien du fonds pour jouir d'elle en secret. Comme nous étions sur le point de le faire résoudre à l'un ou à l'autre, nous le vîmes un jour traîner honteusement au Fort-l'Évéque *, où je pense qu'il est encore détenu prisonnior,

^ La prison du For-l'Évêque, située rue Saint-Germain-l'Auxerrois, était, dans le principe, le siège de la juridiction temporelle de l'évêque de Paris. Elle ftit réunie au Cluâtelel en 1674.

DE FRANGION. 9tl

pour avoir affronté plusieurs marchands et autres personnes. Quand nous sçûmes que toute la piaffe n'étoit venue que d'emprunts, nous ne fîmes non plus d'état de lui que de la fange, et sa promesse fut jetée dans le feu comme inutile. En ce temps-là, l'amour du financier se refroidit par la jouissance, et, comme il ne venoit plus voir ma nièce si souvent que par le passé, il ne nous faisoit plus aussi des dons si fréquens. Gela me contraignit de donner entrée chez moi à plusieurs autres braves hommes, ù qui j avois l'artifice de faire entendre nos nécessités. Les uns nous assistoient un peu, et les autres point du tout. Mais aussi éloientr ils traités d'une étrange façon de Laurette, qui leur témoignoit tantôt un dédain, et leur donnoit tantôt un trait de gausserie qui les ptquoit vivement. Le plus souvent, en jouant auf cartes avec eux, elle prenoil bien la hardiesse de serrer en bouffonnant tout leur argent à jamais rendre, et elle faisoit cela de si bonne grâce et si à propos, qu'ils eussent eu de la honte à s'en offenser. Il y avoit quelquefois ihn niais qui vouloient toucher son sein, autant pour lui montrer une belle bague qu ils avoient au doigt, et lui en éblouir les yeux, que pour autre chose. Elle leur prenoit aussitôt la main, et leur il isoit : Qu'elle est effrontée, cette main-ci t qu'elle est téméraire I Elle court en tous les encboits où ses désirs la portent, et encore en temps de guerre elle va sur le pays de son ennemi : certes, je la tiens bien la traîtresse; je ne la laisserai pas aller qu'elle n'ait payé sa rançon. Puis, en ôtant la bague, elle continuoit : Ah! voici qui aidera à nous satisfaire.

Quelquefois le jocrisse la lui redemandoit en s'en allant; mais elle lui répondoit toujours avec des risées qu'elle lui demcureroit pour la rançon de sa main. M'avez-vous pas appelée tantôt votre plus cruelle ennemie, en me contant vos tourmens? lui disoit-elle : vous deviez i^onger que depuis nous n'avions point fait de paix ni de trêve. Si, à quelques jours de là, il l'importunoit encore d^ rendre ce qu'elle avoit pris, et que ce fût une pièce de trop grande valeur pour la dérober de cette sorte, elle la lui bailloit, à condition de lui faire un autre présent ù sa discrtHion môme. Mais quelquefois aussi, voyant qu'elle n'étoit pas de grand prix, elle la retenoit fort bien, ou bien elle disoit qu'elle

,92 IIISTOIP.K COTHIQUE

l'avoit mise en gage; et celui à qui ollc appartenoit éloit contraint de l'aller retirer de son argent, s'il la vouloit ravoir.

Elle faisoit une infinité d'autres proiilables galanteries, et ne consiiéroit point la beauté, la courtoisie ni la gen-r tillesse de personne pour l'aflectionner davantage que les autres. Je Tavois avertie de ne se point laisser embéguiner par ces fadaises-là, qui n'apportent pas de quoi dîner, et son bumeur libre la portoit assez à suivre mon conseil. Ceux qui étoient prodigues acquéroient seulement ses bonnes grâces; et encore falloit-il qu'ils eussent de la modestie, et qu'ils gardassent le silence, pour parvenir aux suprêmes degrés de la félicité d'amour, d'autant qu'elle vouloit toujours paroîfre chaste.

Elle ne sortoit guère que les bons jours, et paroissoit si gentille à la maivson, coiffée en demoiselle, que les plus belles de la cour lui eussent porté envie. Aussi y eut -il un seigneur nommé Alidan, qui, la voyaiit en cet état à la fenêtre, en passant par notre rue, la trouva la plus aimable fille du monde, et s'informa curieusement qui elle étoit. Comme il sçut que c'étoit Laurette, dont il avoit ouï faire du refit à des courtisans, il fut encore plus embrasé, au souvenir des preuves que l'on lui avoit donné beaucoup de fois de son gentil esprit.

Tout aussitôt il se résolut d'acquérir une si belle possession; et, lui étant avis que je ne la donnerois pas pour quelque prix que ce fût, il crut qu'il lui étoit nécessaire de la faire enlever. De tous côtés il nous faisoit épier par ses gens; et, comme j'étois un soir à la ville, il envoya un carrosse devant noire porte : un homme de bonne mine en sortit, qui alla faire accroire h Laurette qu'au lieu d'aller où je lui avois dit en partant j'avois été chez un galant homme, où je l'attendois, et qu'il fuUoit qu'elle se mît deflans le carrosse pour m'y venir trouver. De mauvaise fortune Laurette était toute vêtue à cette heure-là, si bien qu'elle ne se fit guère prier pour sortir de la maison, parce que même il étoit vrai que j'allois souvent chez celui où l'on lui disoit que j'étois.

Le carrosse étant arrivé en la maison d'Alidan, elle fut reçue de son nouvel amant comme vous pouvez penser. Ouoi-

bk FUANCIUN. 95

qu'au coninieucetiieiit elle ne voulût pas permet he ((ue celui qui i'avoit trompée la touchât en aucune façon, à la lin, considérant ses qualités éminentes et le bon traitement qu'il lui faisoit, elle se laissa apprivoiser. Cependant j'étois bien en peine d'elle, et tout mon exercice étoit de ni'enquéter si elle n' étoit point chez quelqu'un de ceux qui lui avoient fait l'uiriour.

Le troisième jour d'après celui de sa perte, je rencontrai un honnête homme de ma connoîssance, qui m'apprit le lieu où elle étoit. Je m'y en allai* tout de ce pas, et demandai à parler à Âlidan, à qui je dis que l'on m'avoit assuré que c'étoit lui qui m'uvoit fait ravir une certaine nièce qui vivoit avec moi, et je le suppliai de m'excuser si je prenoi^ la hardiess/^ de lui venir demander si cela étoit vrai. Après qu'il me l'eut nié, je lui dis : Monsieur, il n'y a qu'un mot qui serve, vous n'avez que faire de me la celer, car aussi bien ne la veux-je pas ravoir, elle est en trop bonne main. Je viens ici seulement pour vous déclarer qu'il ne falloit point que vous vous servissiez de tromperie ni de violence, parce que, si vous me l'eussiez demandée, je vous l'eusse donnée de bon gré.

M'ayant ouï parler avec une liberté si grande, il me découvrit ce qui en étoit ; et, m'ayant fait donner une récompense, dont je me contentai, me mena voir Laurette en son corps de logis de derrière. Elle me fit des excusas, sur ce qu'elle ne m'avoit point mandé de ses nouvelles, et me dit qu'elle n'avoit sçu le faire en façon quelconque. Ce ni'étoit une chose bien fâcheuse d'être privée de sa compagnie, et néanmoins la nécessité m'apprit à m'y résoudre. Tantôt Alidan l'envoyoit aux champs, tantôt il la faisoit venir à la ville, et il lu faisoil souvent loger ailleurs que dans sa maison. C'étoit alors que je l'allois visiter bien familièrement, et que je faisois bien avec elle mes petites alfaires, sans que personne en sçùt rien. Autant de mille écus que j'y ai mené de ibis de jeunes drôles, (|ui jouissoient d'elle, tandis que cehii qui éloit son maître et son serviteur tout ensemble croyoit qu'elle ne pouvoit faire uuvrir la serrure dont il portoit la ciel'.

Enfin, comme l'on se lasse d'être nourri toujours d'une inême viande, il n'a plus tant adoré les appas de Laurette, et, ne voulant pas néanmoins la quitter tout ù fait, mais désirant retâter sans scandale de son mets ordinaire quand bon lui

91 HISTOIKË GUHIQUË

semblera, il s'est avisé de la donner en mariage à Valenlin. avec quelques avantages, comme une récompense des services qu'il a reçus de lui. Valentin et elle sont venus demeurer en un château ici proche, où je m'en vais lui présenter les recommandations d'un brave financier, qui obtiendra plus en un jour que Francion n'a fait en trois mois. Ma foi, il le mérite aussi, quand ce ne seroit qu'à cause que son affection est née en un temps remarquable, et pour un charitable sujet. La première fois qu'il vit Laurette, ce fat dans l'église, comme l'on la marioit ; et, corfsidérant que son époux ne lui donnerpit pas tout ce qu'elle pourroit désirer, il se proposa, par amitié fraternelle, de lui subvenir. Dans peu de temps, vous le verrez en cette contrée ; car il est si assurée que je m'acquitterai bien de ma charge, que je crois qu'il est déjà parti de Paris.

Êtes-vous content à cette heure, Francion? Voilà tout ce que je vous puis dire de votre maîtresse : l'aimez-vous encore aussi ardemment que vous faisiez?

Je suis plus son serviteur que jamais, répondit Francion, et assurez-vous^ que, n'étoit que la mémoire est toute récente en son village de certaines folies qui se sont passées, parmi lesquelles on m'a mêlé, je m'y en retournerois, et ferois, je m'assure, plus par mes soumissions et par mes témoignages d'amitié que vous et votre beau financier par l'argent, sur qui vous fondez toute votre espérance. Ira-t-elle aimer un sot, dont elle verra les pistoles plutôt que la personne même qui, je m'assure, n'a aucun mérite, puisqu'en un mot ce n'est qu'un financier? Ah! mon ami Francion, reprit Agathe, vous sçavez bien quelle puissance je vous ai dit que l'argent a sur l'esprit de Laurelte. Oui, mais elle est femme, repartit Francion, et n'est pas insensible aux plaisirs qu'on reçoit avec une personne dont le mérite est agréable. 11 se peut bien l'aire, que, pour attraper quelques ducats, elle se donnera en proie aux désirs d'un badaud; mais elle ne le chérira pas po irtant, et, quand elle verra sa bourse vide, elle se videra pareillement de l'alïection qu'elle aura feint de lui porter Faites du pire que vous pourrez, Agathe; aussitôt que le moule démon timbre* sera guéri de sa plaie, j'irai voir secrètement

' Allusion à sa bourse vide.

hE FRASCIOX. ^

ma maitresse, et recevrai if elle tout ee «)ue je saurois désirer. Ce discours fini. Agathe |wit amsré de la oon^gnie, et mouta dans une diarrette, où elle aroît lait tout sou TOTasre; puis elle ;se mit au chemin de la demeure de sa nièce. enTers qui elle n'avoii pas euTÎe de faire l|M:hose dont elle aToit menacé Fraucion ; car elle s'étoit résolue de le secourir entièrement sans qu'il s'en aperçût, et de donner de la casse au financier. Ces malheureuses gens ont toujours été à qui plus leur donne, et à qui plus leur fait espérer. L'on ne Toit point pour> tant qu'ils en soient plus à leur aise. Leur vie est toute Ussue de malheurs ; mais leur insensibilité fait que cela ne les empêche pas d'aToir de la gaieté : mais elle est bien fausse et bieu éloignée de celle de ceux qui rivent justement. Nous avons TU ici parler Agathe en ternies fort libertins ; mais la iiaÎTeté de la comédie veut cela, afin de bien représenter le personnage qu'elle fait. Gela n'est pas pourtant capable de nous porter au Tice; car, au conlraire, cela rend le vice liaïssable, le Toyant dépeint de toutes ses couleurs. Nous appi<cnous ici que ce que plusieurs prennent pour des délices n'est rien qu'wie déhanche brutale dont les esprits bien sensés *«u retireront toujours. «

Page 1