‹ La vraie histoire comique de FrancionChapitre 5 sur 12 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

COMME celle periiicieuse vieille l'ut partie, luissaiit ocmix qui Tavoiefît entendue discourir tout sotisfaits des i'acélieux contes dont elle les avoit entrct(*nus, il arrivn dnns lu tavcrno un carrosse que le gentilhomme qui avoit couché uvec Fraricion avoit envoyé quérir chez soi dès le grand matin. Après diiier, voyant que lu pluie éloil passée, il fit tant, que le pèlerin y mouta, lui disant qu'il désiroit avoir cet iiouueur do le

% HISTOIRE GOHlQUl!;

irailer en sa maison, où il seroit aussi bien inconnu qu'au bourg où il Touloit aller. Ce m'a été une bonne fortune, coiilinua-t-il, de trouver si à propos un homme dont la connoissance m'est intinim'ent chère. Je revenois, avec un seul laquais, (le voir une mignarde^uve de ce pays-ci, qui s'appeUe Hélène : je soupai avec elle fort tard, et, eu passant par ici pour m'en retourner en mon château, U m'arriva un accident qui me fit demeurer, et que je bénis, comme la cause de mon bonheur, c'est que mon chevul se rompit une jambe eu sauUint un fossé ; ma' s je ne voudrois pas pour cinquante coureurs tels que lui n'avoir eu votre rencontre.

Pour répondre à ces honnêtetés signalées, Francion usa des complimens qui lui semblèrent plus à propos ; et, ayant dit, sur la fin, que, pour récompense, il s'eflorccroit de donner son sang et sa vie, et tout ce que l'on lui demaiideroit, le gentilhomme lui c.it que, pour lors, il ne vouloit rien autre chose de lui, sinon qu'il lui racontât le songe qu'il avoit fait la nuit passée ; si bien que, tandis que le carrosse rouloit à travers les champs, Francion commença ainsi à parler :

Monsieur, puisque votre bel esprit délire être récréé par des rêveries, jg m'en vais vous en raconter les plus extravagantes qui aient jamais été entendues, et je mets encore de mon propre mouvement cette loi en mon discours que, s'il s'y trouve des fadaises qui vous ennuient, je les terminerai aussitôt que vous l'aurez dit. Vous ne finiriez jamais, interrompit le gentilhomme bourguignon, si vous attendiez que je vous fisse taire ; car vous ne pouvez dire que des choses qui seront extrêmement à propos et extrêmement délicieuses à entendre. Encore que ce que vous avez songé soit sans raison et sans ordre, je ne laisserai pas de l'écouter attenlivtîment, afin de l'éplucher puis après si bien, que j'en puisse tirer l'explication. Je m'en vais donc vous contenter, dit le pèlerin, bien que je sois assuré qu'Artimidore * même demeureroit camus vu une chose si difficile.

Après vous avoir donné le bonsoir, à la fin de mon liistoire, je me laissai emporter à une infinité de diverses pensées. Je bâtissois des desseins incomparables, touchant mon

* l'oui' : Artémidore, — auteur grec dujdeuxièine siècle, à qui l'on doit un Traité des Songes.

DE FKANGION. 97

amour et ma fortune, qui sont les deux tyrans qui persécutent ma TÎe. Gomme j'étois en cette occupation, le sommeil nie surprit sans que j'en sentisse rien, et tout du commencement il me sembla que j'étois en un champ fort solitaire, où je trouvai un vieillard qui avoit d& {grandes oreilles, et la bouche fermée d'un cadenas, lequel ne se pouvoit ouvrir que quand Ton faisoit rencontrer en certains endroits quelques lettres, qui faisoicnt ces mots : Il est temps, lorsque Ton les asscuibloit. Voyant que l'usage de la parole .lui étoit interdit, je lui demandai pourquoi, croyant qu'il me répondroit par signes. Après qu'il eut mis de certains cornets à ses oreilles, pour mieux recevoir ma voix, il me montra de la main un petit bocage, comme s'il m'eut voulu dire que c' étoit là que je pourrois avoir réponse de ce que- je lui demandois. Quand j'en fus proche, j'ouïs un caquet continuel, et m'imaginai alors que l'on parloit là assez pour le vieillard. Il y avoit six arbres au milieu des autres, qui au lieu de feuilles avoii'nt des langues menues attachées aux branches avec des Gis fort déliés, si bien qu'un vent impétueux, qui souffloit contre, les faisoit toujours jargonner. Quelquefois je leur entcndois proférer des paroles pleine? de blâme, et d'injures. Un grand géant, qui étoit couché à leur ombre, oyant qu'elles me découvroient ce qu'il y avoit de plus secret, tira un grand cimeterre, et ne donna point de repos à son bras qu'il ne les eût toutes abattues et tranchées en pièces; encore étoient-elles si vives qu'elles se remuoient à terre, et tâchoient de parler comme auparavant. Mais sa rage eut bien après plus d'occasion de s'accroître, parce que, passant plus loin, il me vit contre un rocher, où il connut qua je lisois un ample récit de tous les mauvais déportcmens de sa vie. Il s'approcha pour liacfaer aussi en pièces ce témoin de ses crimes, et fut bien courroucé de ce que sa lame rejaillissoit contre lui sans avoir seulement écaillé la pierre. Cela le fit entrer en une telle colère, qu'eu un moment il se tua de ses propres armes ; et la puanteur ({ui sortit de son corps fut si grande, que je tâchai de m'en éloigner le plus tôt qu'il me fut possible.

Après cela, je ne sais de quelle sorte il avilit que je me trouvai dans le ciel ; car vous savez que tous les songes ne se ibnt ainsi qu'à bâtons rompus. Voici les plus fantasques imaginations que jamais aucun esprit ait eues ; mais écoutez tout

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sans rire, je vous en prie, parce que, si tous en riez, vous m'émouvrez par aventure à faire le même, et cela fera du mal à ma tête qui ne se porte pas trop bien.

Ah! mon Dieu, vous me tuez de vous arrêter, tant j'ai bâte de savoii' vos imaginaires aventures, dit le gentilhomme ; continuez, je me mordrai plutôt les lèvres, quand vous direz quelque chose de plaisant. £h bien ! vous vous trouvâtes dans le ciel, y faisoit-il beau?

Voila une belle demande, répondit Francion, comment est-ce qu'il y feroit laid, vu que c'est là qu'est le siège de fa lumière et l'assemblage, des plus vives couleurs?

Je reconnus que j'y étois, à voir les astres, qui reluisent aussi bien par-dessus que par-dessous, afin d'éclairer en ces voûtes. Ils sont tous attachés avec des boucles d'or, et je vis de belles dames, qui me semblèrent des déesses, lesquelles en vinrent défaire quelques-uns, qu'elles lièrent au bout d'une baguette d'argent, afin de se conduire en allant vers le quartier de la lune, parce que le chemin étoit obscur en l'absence du soleil, qui étoit autre part. Je pensai alors que de cette coutume de déplacer ainsi les étoiles provient que les hommes en voient quelquefois aller d'un lieu à l'autre.

Je suivois mes bonnes déesses, comme mes guides, lorsqu'une d'elles, se retournant, m'aperçut et me montra à ses compagnes , qui toutes vinrent me bien-veigner *, et me faire des caresses si grandes, que j'en étois honteux. Mais, les mauvaises, elles ne firent guère durer ce bon traitement ; et, comme elles songeoient quel supphce rigoureux elles me feroient souffrir, la plus petite de leur bande commença à rendre, son corps si grand, que de la tête elle toucboit à la voûte d'un ciel qui étoit au-dessus, et me donna un tel coup de pied, que je roulai en un moment plus de six fois tout à l'entour du monde, ne me pouvant arrêter, d'autant que le plancher est si rond et uni, que je glissois toujours; et puis, comme vous pouvez savoir, il n'y a ni haut ni bas; et, étant du côté de nos antipodes, l'on n'est non plus renversé qu'ici. A la fin, ce fut une ornière que le chariot du soleil a voit cavée qui m'arrêta, et celui qui pansoit ses chevaux, étant là auprès, m'aida à me relever, et me donna des enseignes,

' Faire bon accueil.

comme il avoit été un sim vivant- palefrenier de récuiie du roi ; ce qui me fit conjecturer qu'après la mort l'on reprend où l'on va l'office que l'on avoit eu en terre. Me rendant familier avec celui-ci, je le priai de me montrer quelques singularités du lieu où nous étions. Il me mena jusqu a un grand bassin de cristal, où je vis une certaine liqueur blanche comme savon. Quand je lui eus demandé ce que c'étoit, il me répondit : C'est la matière des âmes des mortels, dont la vôtre est aussi composée. Une infinité de petits garçonç ailés, pas plus grands que le doigt, voloient au-dessus, et, y ayant trempé un fétu, s'en retournoient je ne sais où. Mon conducteur, plus savant que je ne.pensois, m'apprit que c'étoient des génies qui. avec leur chalumeau, alloient souffler des âmes dans les matrices des femmes, tandis qu'elles dormoient, dix-huit jours après qu'elles avoient reçu la semence; et que. tant plus ils prenoient de la matière, tant plus l'enfant qu'ils avoient le soin de faire naître seroit plein de jugement et de générosité. Je lui demandai, à cette heure-là, pourquoi les sciitimens des hommes sont-ils tous divers, vu que les âmes sont toutes composées de même étoffe? Sçachez, me répondit-il, que cette matière-ci est faite des excrémens des dieux, qui ne s'accor« dent pas bien ensemble ; si bien que ce qui sort de leurs corps garde encore des inchnations à la guerre éternelle; aussi voyez-vous que la liqueur de ce bassin est continuellement agitée, et ne fait que se mousser et s'élever en bouillons, comme si l'on souflloit dedans. Les âmes, étant épandues dans les membres des hommes, sont encore pins en discorde, parce que les organes d'un chacun sont difï'érens, et que l'un est plein de pituite, et l'autre a trop de bile, ou bien il y a quelque autre cause de différence d'humeurs. Voilà qui va fort bien, repartis-je ; et à quoi tient-il que les hommes ne soient composés de telle sorte, qu'ils puissent vivre en paix ensemble? Mais, à propos, vous dites que les dieux n'y vivent pas seulement l'un avec l'autre? Vous avez menti, poursuivisse en lui baillant un soufflet; vous êtes un blasphémateur. Alors ce rustre m'empoigna et me jeta au fond du bassin, où j'avalai, je pense, plus de cinquante mille âmes; et je dois avoir maintenant bien de l'esprit et bien du courage. Cette boisson ne se peut mieux comparer qu'au lait d'ânesse pour sa dou« ceur; niais néanmoins ce n'étoit point une liqueur véiitable*

ment, c'étott plutôt une certaine fumée épaisse; car, étant sorti de là avec fi^rande peine, je ne trouvai mes habits aucu • nement mouillés.

Ma curiosité n'étant pas encore assouvie, je passai plus outre, pour voir quelque chose de nouveau. J'aperçus plusieurs personnages qui tiroient une grosse corde à reposées, etsuoient à grosses gouttes, tant leur travail étoit grand. Qui sont ces gens-là? que font-ils ? demandai-je à un homme habille en ermite qui les regardoit. Ce sont des dieux, m(> répondit-il avec une parole assez courtoise; ils s'exercent à faire tenir lu sphère du monde en son mouvement ordinaire. Vous en verrez tantôt d'autres, qui se reposent maintennnt, les venir relever de leur peine. Mais coTnment, ce dis-je, font-ils tourner la sphère? N'avez-vous jamais vu, reprit-il, une noix percée et un bâton mis dedans avec une corde, qui fait tourner un moulinet quand on la tire? Oui-da, lui répondis-je, lorsque j'étois petit enfant, c'étoit-là mon passetemps ordinaire. Eh bien, dit l'ermite, représentez-vous que la terre, qui est stable, est une noix; car elle est percée de même, par ce long travers que l'on appelle Tessieu, qui va d'un pôle à l'autre, et cette corde-t^i est attachée au milieu; de sorte qu'en la tirant l'on fait tourner le premier ciel, qui, en certains lieux, a des créneaux qui, se rencontrant dans les trous d'un autre, le fout mouvoir d'un pas plus vite, ainsi qu'il donne encore le branle à ceux qui sont après lui. Faites une petite promenade ici proche, et vous verrez un autre secret.

Je tournai du côté qu'il me montra à l'instant, et, au travers d'un endroit des cieux tout diaphane, je vis des femmes qui ne faisoient que donner un coup de main sur un des cercles et les faisoient tourner comme des pirouettes.

Un désir me venant alors de m'en aller à la terre, je demandai le chemin à l'ermite, et lui aussitôt me fit prendre à deux mains la corde que tenoient les dieux, et je me laissai couler jusques au bas, où je me gardai bien d'entrer dans une grande ouverture où elle passoil; car, pour éviter ce précipice, je ne sais de quelle façon l'air me soutint, dés que j'eus remué mes bras, comme si'c'eussent été des ailes. Je prenois plaisir à voler en cette nouvelle façon, et ne m'arrêtai point jusques à tant que je fus las.

Je me trouvai près de deux petites fosses pleines d'eaux, où deux jeunes hommes tout nus se plongeoient, en disant par plusieurs fois qu'ils étoicnl dans les délices jusques a la (çorge. Désirant de jouir d'un bonheur pareil au leur, je mo déshabillai promptement, et, voyant une fosse dont l'eau me scmbloit encore plus claire que celle des autres, je m'y voulus baigner aussi; mais je n'y eus pas sitôt mis le pied, que je chus dans un précipice, car c'étoit une large pièce de verre qui se cassa, et m'écorcha encore toutes les jambes.

Je tombai pourtant en un lieu où je ne me froissai point du tout. La place étoit couverte de jeunes tétons collés ensemble deux à deux, qui étoient comme des ballons sur lesquels ' je me plus longtemps à me rouler. Enfin, m'étant couché lâchement sur le dos, une belle dame se vii\t agenouiller auprès de moi, et, me mettant un entonnoir en la bouche, et tenant un vase, me dit qu'elle me vouloit faire boire d'une liqueur délicieuse. J'ouvroi^ déjà le gosier plus large que celui de ce chantre qui avals^ une souris en buvant, lorsque, s' étant un peu relevée, elle pissa plus d'une pinte d'urine, mesure de Saint-Denis, qu'elle me fit engorger. Je me relevai promptement pour la punir, et ne lui eus pas sitôt baillé un soufDet que son corps tomba tout par pièces. D'un côté étoit la tête, d'un autre côté les bfas, un peu plus loin étoient les cuisses : bref, tout étoit divisé; et ce qui me sembla plus merveilleux, c'est que la plupart de to^is ces membres ne laissèrent pas peu après de faire leurs offices. Les jambes se promenoieni pr la caverne, les bras me venoient frapper, la boucho me faisoit des grimaces, et la langue me chantoit des injures. La peur que j'eus d'être accusé d'avoir fait mourir cette femme me contraignit de chercher une invention pour la faire ressusciter. Je pensai que, si toutes les parties de son corps étoient rejointes ensemble, elle reviendroi^ en son premier état, puisqu'elle n'avoit pas un membre qui ne fût prêt à faire toutes ses fonctions. Mes mains assemblèrent donc tout, excepté ses bras et sa tête, et, voyant son ventre en un embonpoint aimable, je commençai de prendre la hardiesse de m'y jouer, pour faire la paix avec elle; mais sa langue s'écria que je n'avois pas pris ses tétons mêmes, et que ceux que j'avois mis à son corps étoient d'autres quej'avois ramassés emmi la caverne. Aussitôt je cherchai

les siens, et, les ayant attachés au lieu où ils dévoient être, la tcte et les bras vinrent incontinent se mettre en leur place, voulant avoir part au plaisir, comme les autres membres. La bouche me baisa et les bras me serrèrent étroitement, jusqu'à ce qu'une douce langueur m'eût fait quitter cet exercice.

La dame me força de me relever incontinent, et, par une ouverture d'où venoit une partie de la clarté qui étoit en l'autre, me mena par la main dans une grande salle, dont les murailles étoient enrichies de peintures qui représentoient, en diverses sortes, les yeux les plus mignards de ' l'amour. Vingt belles femmes, toutes nues comme~ nous, sortirent, les cheveux épars, d'une chambre prochaine, et s'avancèrent vers moi en faisant le colin-tampon ^ sur leurs fesses. Elles m'entourèrent, et s'en vinrent aussi frapper sur les miennes; de sorte que, la patience m'échappant, je fus contraint de leur rendre le change. Considérant à la fin que je n'étois pas le plus fort, je me sauvai dans un cabinet que je trouvai ouvert, et dont tout le plancher étoit couvert de roses i la hsiuteur d'une coudée. Elles me poursuivirent jusque-lày où nous nous roulâmes l'un sur l'autre d'une étrange façon. Enfin, elles m'ensevelirent sous les fleurs, où, ne pouvant durer, je me relevai bientôt; mais je ne trouvai plus pas une d'elles, ni dans le cabinet, iii dans la salle. Je rQncontrai seulement une vieille, toute telle qu'Agathe en vérité, qui me dit : Baisez-moi, mon fils, je suis plus belle que ces effrontées que vous cherchez. Je la repoussai rudement, parce que j'étois même fâché de ce qu'une créa* ture si laide parloit à moi. Mais, comme j'eus le dos tourné, elle me dit : Tu t'en repentiras, Frnncion; alors que tu me voudras baiser, je ne voudrai pas que tu me baises. Je jetai les yeux vers le lieu uù étoit celle qui parloit à moi, et aperçus, à mon grand étonnement, que ce n'étoit point une vieille, mais cette Laurette même pour qui je soupire. Pardon, ma belle, lui dis-je alors, vous vous étiez transformée, je ne vous reconnoissois point. En disant cela, je la voulus baiser, mais elle s'évanouit entre mes bras. Un ris démesuré que j'ouïs

* Ge mot a pris son origine du tambour des Suisses. Dict, de Lenmx.

alors me fit tourner les yeux vers un autre endroit, où j'aperçus toutes les femmes que j'avois vues premièrement, lesquelles se moquoient de l'aventure qui m'éloit ariivée, et me disoient qu'au défaut de Laurette il falloit bien que je me passasse de l'une d'elles. J'en suis content, ce dis-je, çà, que celle qui a encore son pucelage s'en vienne jouer avec moi sur ce lit de roses. Ces paroîes>ci causèrent encore de plus grands éclats de risée; de sorte que je demeurai confus sans leur répondre. Venez, venez, me dit la plus jeune, ayant pitié de moi, nous vous allons montrer nos pucelages. Je les suivis donc jusques à un petit temple, sur l'autel duquel étoit le simulacre de l'amour, environné de plusieurs petites fioles, pleines d'une certaine chose que l'on ne pouvoit bonnement appeler liqueur. Elle étoit vermeille comme sang, et, en quelques endroits, blanche comme lait. Voilà les pucelages des femmes, ce me dit l'une, les nôtres y sont aussi parmi. Aussitôt qu'ils sont perdus, ils sont apportés en offrande à ce dieu, qui les aime sur toutes choses. Par les billets de liessus vous pouvez voir à qui ils ont appartenu, et qui sont les hommes qui les ont gagnés. Montrez-moi celui de Laurette, dis-je a une affétée, qui étoit auprès de moi. Le voilà, Francion, me dit- elle en m'apportant une fiole. Le voilà (le fait, ce dis-je, fon nom est écrit ici, mais je ne vois point celui du champion qui l'a eu. Apprenez, me répondit la belle, que, quand l'on perd son pucelage, n'étant point mariée, le nom de celui à qui l'on Ta donné ne se met point, parce que Ton veut tenir cela caché; d'autant que, quelquefois la nature nous pressant, il nous le faut bailler au premier venu, qui, ne le méritant pas, nous serions honteuses si l'on le savoit. De là, vous pouvez conjecturer que votre Laurette n'a pas attendu jusques au jour de son mariage à faire cueillir une fleur entièrement éclose, laquelle se fût fanée sans cela, et ne lui eût point apporté de plaisir. Allons, Francion, continua-t-elle, voici un autre temple non moins beau que celui-ci. En achevant ces paroles, elle me fit entrer dans un temple tout joignant, où je vis sur l'autel la statue de Vulcain qui portoit des cornes d'une toise de haut. Toutes les murailles étoient couvertes d'armoiries semblables. Est-ce quelque veneur qui vient ici attacher en trophée les bois de tous les cerfs qu'il prend? dis-je à ma guide. Non, non, me

répondit- elle, ce sont des panacbes que portent inyisiblement les cocus. Alors Yalentin sortit du lieu le plus secret du temple, velu en ramoneur de cheminée, et paré de cornes d'argent. Ce n'est pas moi qui te fais porter ceci, dis-je on moi-même, mais je le voudrois bien. Les femmes qui étoient entrées, l'ayant tu paroître, commencèrent à le sifUer et à lui faire mille niches, qui le contraignirent de se retirer. Les cornes d'argent qu'il porte, me dit-on après son départ, veulent signifier que son cocuage lui est profitable; et, regardez, vous en verrez même en ce lieu de toutes chargées de pierreries : car, quant à celles qui sont simplement de bois, elles démontrent que celui à qui elles appartiennent, ou à qui elles doivent appartenir, est Janin * sans qu'il le sache, et n'est point plus riche pour cela. Ayant prié à loisir le dieu Yulcain à ce qu'il me donnât la grâce de plutôt planter des cornes que d'en recevoir, je retournai au temple de l'amour, à qui je fis une dévote oraison, oà je le suppliois de me donner le pouvoir de gagner tant de pucelages que j'en couvrisse tout son autel. De là je m'en voulus retourner h la salle des dames; mais je rencontrai Valentin sur la porte, qui, se courbant, me donnji de roideur un tel coup de ses cornes dedans le ventre, qu'il m'y fit une fort large ouverture. Je m'nllai coucher dans le cabinet des roses, ou je me mis à contempler mes boyaux, et tout ce qui étoit auprès d'eux do plus secret : je les tirai hors de leur place, et eus la curFosité de les mesurer avec mes mains, mais je ne me souviens pas combien ils avoient d'empans* de long: il me seroit bien difficile de vous dire en quelle humeur j'étois alors; car, quoique je me visse blessé, je ne m'en attristois point, et ne clierchois aucun secours, l'^nfin cette femme, qui m'avoit auparavant pissé dans la bouche, s'en vint à moi et prit du fil et une aiguille, dont elle recousit ma plaie si proprement, qu'elle ne paroissoit plus après. Venez voir voire Laurette, me dit-elle à l'heure, elle est dedans ma caverne : je la sui-

' Janin ou Jeannin était, comme Jean, synonyme de nigaud. H ost inutile de diro ce que, par exlensidn, il signifie dans le cas présent.

* Un ompan était une mesure qui équivalait à trois quarts de pip<î.

vis, ajoutant foi à ses paroles; et, quand je fus descendu, j'aperçus Laurette en un coin tout immobile : à l'instant je courus l'embrasser; mais, au lieu de sentir une chair douce et délicate, je ne sentis rien qpi'une pierre froide, ce qui me fit imaginer que ce n'étoit qu'une statue. Toutefois je voyois les yeux se remuer comme s'ils eussent été vivans, et la bouche, après un mignard souris, me dit : Vous soyez le bienvenu, mon Francion; ma colère est passée, il y a longtemps que je vous attends. La femme qui m'avoit conduit là, m€ voyant en grande peine alors, m'apprit qu'il étoit inutile d'em. brasser Laurette, et qu'elle étoit enfermée d'un étui de verre à proportion de son corps, que l'on voyoit aisément au travers. Gela dit, elle me parla de Yalentin, et me fit accroire que j'étois aussi impuissant que lui aux combats de l'amour, mais qu'elle avoit des remèdes pour me donner de la vigueur; car, comme vous le savez, les songes ne sont remplis que des choses auxquelles on a pensé le jour précédent. M'ayant donc fait coucher tout de mon long, elle me fourra une baguette dedans le fondement, dont elle fit sortir un bout par le haut de ma tête; néanmoins cela me causa si peu de mal, que j'étois plutôt ému à rire de cette plaisante recette qu'à me plaindre. Comme je me tâtois de tous côtés, je sentis que la baguette poussa de petites branches chargées de feuilles, et' peu après poussa un bouton de fleur inconnue qui, s'étant cclos et étalé, se pencha assez pour réjouir mes yeux par sa belle couleur. J'eusse bien voulu savoir s'il avoit une odeur qui pût aussi bien contenter le nez, et, ne l'en pouvant pas approcher, je coupai sa queue avec mes ongles pour le séparer de la lige. Mais je fus bien étonné de voir que le sang sortit aussitôt par l'endroit où j'avois rompu la plante; et peu après je commençai de souffrir un petit mal qui me contraignit de me plaindre à ma chirurgienne, qui, accourant à moi, et voyant ce que j'avois fait, s'écria : Tout est perdu; vo»' mourrez bientôt par votre faute. Je ne sais rien qui vous puisse sauver : la fleur que vous avez rompue étoit un de** membres de votre corps. Eh ! rendez-moi la vie, ce dis-je, vous m'avez déjà montré que rien ne vous est impossible. Je m'en vais mettre tous mes efforts à vous guérir, me répliqiA-t-elle; puisque Laurette est ici présente, je crois que, p?: son moyen, je viendrai mieux à bout de mon entreprise.

Alors elle alla trouer le verre qui couvroit Laurette au droit de la bouche, et lui commanda de souiller dans une lonprue sarbacane qu'elle fit entrer par en bas dans un petit creux qui étoit à terre, puis elle vint à moi, et, m'ayant tiré la baguette du corps, me retourna, et me mit le cul sur un petit conduit où répondoit la sarbacane. Poussez votre vent, dit-elle alors à Laurette, il faut que vous rendiez ainsi l'âme à votre serviteur, au lieu que les autres dames la rendent aux leurs par un baiser.

A l'heure même, une douce haleine m'entra dans le corps par la porte de derrière, de quoi je reçus un plaisir incroyable. Bientôt après, elle se rendit si véhémente, qu'elle me souleva de terre, et me porta jusqu'à la voûte; puis petit à petit elle modéra sa violence, de sorte que je descendis à deux coudées près de la terre. Ayant lors moyen de regarder Laurette, je tournai ma tête vers elle, et vis que sa châsse de verre se rompit en deux parties, et qu'elle en sortit toute l^aie pour venir faire des gambades autour de moi. Je me dressai alors sur mes pieds, parce qu'dle ne souflloit plus dans sa sarbacane, et que je ne pouvois plus être enlevé par son vent. Oubliant toute autre, chose, j'étendois les bras pour étreindre son corps-; mais à l'instant voua me réveillâtes, et je trouvai que j'embrassois une vieille, au lieu de celle que j'aime tant. Quand je considère que vous me privâtes du bien que j'allois goûter en idée, je dis que vous me fîtes un très grand tort; mais, quand je considère, en récompense, que vous me gardâtes de souiller mon corps en le joignant à un autre auquel je ne saurois penser qu'avec horreur, je confesse que je vous ai beaucoup d'obligation : car certes il me fût avenu du mal en effet, tandis que. le bien ne me fût arrivé qu'en songe. Pour ce regard, je conclus que je vous suis infiniment redevable.

En vérité, dit le gentilhomme, je voudrois que vous ne me fussiez point redevable de cette sorte-là, et sais marri de ce que je vous réveillai, d'autant que votre songe eût été plus long, et que le plaisir que je reçois à vous l'ouïr raconter eût été de même mesure : mes oreilles n'ont jamais rien entendu de si agréable. Mon Dieu ! que vous êtes heureux de passer la nuit parmi de si belles rêveries ! Si j'étois comtne vous, je passerois plus des trois quarts de ma vie à dormir;

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car pour le moins j'aurois par imagination tous les biens que la fortune me dénieroil. 0 l'heureux Ëndymion que vous êtes ! £h! dites-moi, de grâce, de quels breuvages usez-vous pour faire de si plaisans songes? Moi, dit Francion, je bois à l'accoutumée du meilleur vin que je puisse trouver. Si le dieu Morpfaée me visite quelquefois, ce n'est pas qu'il soit appelé à moi par artifice : il se tient auprès de ma couche de son bon gré. Au reste, je ne trouve point qu'il y ait tant de plaisir à rêver comme j'ai fait que vous deviez souhaiter qu'une pareille chose vous arrivât. Car représentez-vous les inquiétudes que j'ai eues : ne sont-elles pas bien plus grandes que la. joie que j'ai ressentie? L'on m'a battu d'un côté, je suis chu d'un autre, et partout il m'est avenu quelque chose de sinistre. Ce qui me semble le plus facétieux, dit le gentilhomme, c'est que le palefrenier du soleil vous jeta dans le bassin des âmes. Tout aujourd'hui je vous ai vu cracher, et je pense que c'est que vous videz celles que vous y avalâtes. Ma foi, l'imagination en est bonne, dit Francion; mais, or çà, expliquerez-vous bien quelque chose de mon songe, ainsi que vous vous êtes vanté ? Il me faut du terme, répondit le Bourguignon, nous en parlerons à souper entre la poire et le fromage. Encore ne suis-je pas assuré de donner la signification de tant d'énigmes que je ne croyois pas avoir tant d'obscu^rites, et puis c'est affaire à des niais de vouloir trouver les choses futures ou passées dedans ces fantaisies-là; monsieur, il faut prendre le temps comme il vient, et ne se point alambiquer l'esprit sur la considération des succès d'aucune chose. Toutefois, si, par manière de passe-temps, vous trouvez bon que je philosophe sur ce songe, je le ferai, sans l'examiner pourtant que comme une fable dont je voudrois trouver l'explication. Voici donc sa mythologie. Il me semble que ce vieillard, que vous avez vu le premier avec son cadenas à la bouche, vouloit représenter les sages personnes qui ne parlent que quand il est temps ; que ces langues babillardes représentoient les personnes médisantes dont le caquet ne se peut étancher. Pour ce géant, qui se colère à cause dès satires que Ton a faites de sa vie, c'est quelque prince brutal. Que si vous désirez sçavoir ce que veut dire ce qui vous arriva au ciel, ce ne sont rien que de petites gaillardises, pour se moquer des opinions des philosophes et des astrobgues. Ce verre qui se

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cassa, quand vous dbûtes en une caverne, vous nioiilre l'in^sUi- ))ilité des plaisirs du monde. Le pissat qu'une femme vous fit boire signifie que les plaisirs que vous cherchez avec les dames ne sont rien qu'ordure; et, si d'un seul soufflet vous miles celle-là en diverses pièces, c'est pour vous faire entendre qu'il ne faut presque rien pour rendre les affections des femmes divisées et vagabondes. Que si la tête et les bras voulurent jouir des autres membres, c'est qu'elles veulent que Ton les adore pour tout ce qui est en elles, et qui n'y est pas, et qu'elles s'imaginent y être. Les femmes nues qui s'apparurent ù vous ne veulent rien représenter que les délices mondaines L'n tout ce qu'elles firent. Pour les temples du pucelage et du cocuagc, ils sont fort aisés à entendre d'eux-mên)cs; et, si Valeulin vous donna un coup de se? cornes, c'est qu'il a bien envie de vous battre. Mais vous fuies goéri incontinent, pour montrer que le mal qu'il vous fera ne vous sera guère nuisible. Quant à Lauretle, que vous pouviez voir, mais que vous ne pouviez toucher, c'csl possible que vous serez trompé lorsque vous croirez jouir d'elle. Et, pour le remède que l'on donna i votre impuissance imaginaire, et la fleiu' qui vous sortit de la Icte, laquelle vous coupâtes, et le moyen ridicule dont l'on vous conserva la vie, c'est qu'une tête cassée, comme est maintenant la vôtre, ne se peut rien imaginer que des extravagances. Épluchez les autres circonstances, si vous voulez, comme celle des tétons ^ur lesquels vous tombâtes; pour moi, je ne veux plus devenir fou en contrôlant les folies des autres. Votre raison est très-bonne, dit Francion, et, puisque ma Icle est fêlée, je crains que ma cervelle ne s'envole par sa fenlc. Pour ce qu'ils dirent là-dessus, el pour moi je ne conclus rien autre chose, sinon que ceux qui se laissent eniporler aux vanités du monde y pensent éternellement, et que jamais leur sommeil n'est paisible, Je dirai bien même que je crois qu'ils dorment et qu'ils rêvent toujours ; car tout ce qu'ils voient n'est qu'illusion et tromperie : si bien qu'encore que Francion veuille distinguer son songe du reste de i-es aventures, !^i est-ce que je le tiens pour pareil, et je pense que ses actions n'ét oient pas alors plus réglées. Toutefois, connue la principale erreur de ceux qui rêvent est de croire qu'ils ne rêvent point, il s'imagineit alors être fort bien éveillé, et son compagnon aussi; car ceux qui ont le cerveau troublé par la fan-

taisie du monde ne connoissent pas cet abus. Jls tinrent plusieurs discours assez ingénieux et assez agréables sur le siyet du songe, et enfin ils arrivèrent à un fort beau château, qui appartenoit à ce gentilhomme bourguignon, duquel Francion reconnut, mieux qu'il n'avoit encore fait, la qualité éminente et les grandes richesses par un assez bon nombre de gens qui lui portoient beaucoup de respect, et par les* meubles somptueux du logement.

Après qu'il eut soupe, son hôte le conduisit dans une chambre, où, dès l'heure même, il voulut à toute force qu'il se couchât, parce qu'il lui étoit besoin de repos; lui ayant fait débander la plaie qu'il avoit à la tête, et ôler les onguens que le barbier y avoit appliqués, il y fit mettre d'un certain baume très-exquis que l'on lui avoit apporté de Turquie, et qui remédioit en peu de temps à toutes sortes de blessures. Vous me promîtes hier au soir dans la taverne, lui dit-il après, de m'apprendre sans fiction qui vous êtes et de me conter vos plus particulières aventures. Maintenant que nous sommes de loisir, vous vous rendrez quitte de cela envers moi, s'il vous plaît. Monsieur, dit Francion, je serois le plus ingrat du monde, si je ne vous accordois tout ce que vous me sçauriez demander ; car véritablement vous me traitez avec une courtoisie des plus remarquables du monde. Ce m'est un grand bonheur d'avoir rencontré un homme qui ne veut que des paroles pour récompense des plaisirs qu'il me fait; je m'en vais donc vous satisfaire au mieux qu'il me sera possible. Son hôte s'étant alors assis sur une chaire proche de son lit, il pourisuivit en celle façon :

Puisque nous avons le temps à souhait, il ne sera pas mauvais que je vous dise premièrement quelque chose de mon père : son nom étoit La Porte, son pays étoit la Bretagne, sa race étoit des plus nobles et des plus anciennes, et sa vertu et sa vaillance si notables, qu'encore qu'il ne soit point parlé de lui dans les histoires de France, à cause de la négligence et de l'infidélité des auteurs de ce siècle, l'on ne laisse pas de sçavoir quel homme c'éloit, et en combien de rencontres et de.batailles il s'est trouvé pour le service de son prince. Ayant passé ses plus belles années auprès des grands, oii il voyoit que sa fortune n'cgaloit pas son mérite, il s'en retira enl'ii tout dépité, et vint demeurer en sa patrie, où il possédoil

quelques terres. Sa mère, qui s'étoit remariée depuis la mort de «on père, vint à mourir en ce temps-là. 11 ne put recueillir la succession sans procès, parce que le mari de la défunte aimoit fort à chicaner, et avoit recelé quelque ^hose des meubles, autant pour avoir sujet de passer par les mains de la justice que pour faire son profit. Les instances ordinaires furent formées, et le procès se vit en état d'être jugé par le bailly d'une des principales villes de notre pays. Mon père, qui eût mieux aimé aller à l'assaut d'une ville qu'à la sollicitation d'un juge, ou donner trois coups d'épée que d'écrire ou de voir écrire trois lignes de pratique, fut le plus empêché du monde. Il ne sçavoit par quel côté se prendre pour bien mener son affaire; et enfin, considérant la force que les présens ont sur des âmes viles, comme celles des personnes qui sont maintenant élevées aux charges de judicature, il se délibéra de donner quelque chose d'honorable à M. le bailli. Ce qui lui sembla le plus à propos fut une pièce de satin pour lui faire une soutane j et, ayant fait l'achat, il s'en alla recommapder son procès à son juge, qui lui assura qu'il lui rendroit la justice. Mon père, laissant son laquais à la porte, avoil pris le satin sous son bras. Le juge, ne sçachant pas ce que c'étoit qu'il portoit, lui demanda : Ne portez-vous pas là un sac? Âvez-vous encore quelque pièce à me montrer? Oui, monsieur, ce dit mon père, c'est une pièce de satin qui m'a été baillée par un marchand, en payement de quelque somme qu'il me devoit, et je prends la hardiesse de vous la présenter, afin qu'elle vous fagfse souvenir des autres pièces de mon procès. Excusez si ce n'est un don digne de votre mérite. Le bailli, retroussant alors ses moustaches, et regardant mou père avec un œil sévère, lui dit : Gomment, monsieur 1 pour qui me prenez-vous, moi qui suis un juge royal dont la candeur est connue en tous lieux ? Croyez-vous qu'il soit nécessaire de-nie faire des présens pour m'obliger à visiter les pièces d'un procès? Ne sçais-je pas bien à quoi mon devoir m'oblige ? Allez, allez, je n'ai que faire ni de vous ni de votre satin : encore que mon office me coûte bien cher, je ne veux point en regagner l'argent iniquement, il ine suffit d'avoir*dc l'honneur et de l'autorité ; apprenez à ne plus essayer une autre fois de corrompre ceux qui sont incorruptibles. Est-ce votre procureur qui vous a.conseillé cela ? Si je sçavois que ce

DE FRANGION. 111

fut lui, je lui défendrois de venir aux plaids d'un an, car il doit être mieux instruit que vous de ce qui concerne ni-i charge

Lui semblant, à entendre les paroles et à voir les mines de son juge, qu'il étoit en grande colère, il reprit son satin sous son manteau, et, lui ayant fait une humble révérence, s'en alla sans lui rien dire. Là femme, qui l'avoit ouï parler d'une autre chambre, et qui ne désiroit pas laisser échapper le gain qui se présentoit, s'en vint à sa rencontre, et lui dit courtoisement : Monsieur, vous avez vu, mon mari est un peu fâcheux, il n'y falloit pas aller de la sorte que vous y avez été ; baillez-moi votre satin,. je lui en ferai trouver le présent agréable. Mon père s'ctoit déjà résolu de s'en faire un habit, encore que ce ne fût pas bien sa coutume de porter du noir, parce qu'il le haissoit infiniment, étant une couleur funeste et mal plaisante, qui n'appartient qu'à des gens qu'il n'aimoit guère, comme bien contraire à son humeur martiale.

Le satin fut donc mis entre les mains de madame la baillevesse, et M. le bailli, ne sçachant pas qu'elle l'cilt, se mit à la fenêtre de sa salle, et, voyant mon pi^re passer par la cour, lui dit : Là, monsieur de La Porte, l'on vous pardonne celle-ci, pourvu que vous ne retombiez jamais en une pareille : vous laisserez ici ce que vous m'avez voulu' donner; aussi bien vous seroit-ce trop de peine de le réimporter encore chez vous. Je l'ai déjà baillé à madame, ce dit mon père. Après ceci, il s'esquiva doucement, et s'en alla droit chez son procureur, qui éloit des meilleurs qui se fassent. Il lui ponta tout ce qui s'étoit passé avec son juge; et l'autre dit sincèrement : Vous ne connoissez pas l'homme, l'on le devroit plutôt appeler preneur que bailli; car il prend bien et ne baille guère. Il vous a demandé si c'étoit de mon avis que vous lui offriez un présent, parce qu'il sçait bien que nous tous, qui comioissons son humeur, n'avons garde de conseiller à nos parties de faire comme vous : il falloit tout d'un train donner l'étoffe à sa femme, ou, pour le mieux, la lui faire tenir par un tiers, afin de cacher d'autant plus la corruption, et faire que monsieur conservât la renommée qui court de sa prud'homie.

Or, nonobstant le don que mon père avoit fait, il perdit son procès tout au long, et fallut qu'il payât les frais et les épices, qui se montoient à beaucoup; car le bailli aimoit fort

lli HISTOIRE CONIQUE

les sauces de haqi goût. Son adverse partie avoit sçu, du marchand qui lui avoit vendu le satin, le présent qu'il en avoit fait au juge, et, craignant que cela ne lui fît avoir gain de cause, il avoit été voir aussi le bailli, pour le solliciter; mais, n'osant pas lui rien offrir, parce qu'il sçavoit la coutume du personnage, il s'étoit avisé d'une gentille subtilité, qui couvroit la corruption : c'est que, voyant un beau tableau dedans la salle, il dit qu'il en eût bien voulu avoir un pareil. Il est bien à votre service, répondit la dame du logis. Je vous remercie très-humblement, rép1iqua-t-41; mais dites-moi ce qu'il vous coûte, je vous en donnerai tout à celte heure le même prix. Six écus, monsieur. Et vraiment en voilà trente-six que je vous baille, lui dit-il en lui mettant entre les mains une bourse. La peine que vous avez eue à l'acheter, et celle que vous aurez à vous accoutumer è ne le voir plus, mérite bien cette somme-là. La femme du bailli, qui entendoit bien à quel sujet il lui donnoittant d*argent de son tableau, recommanda donc si bien son affaire à son mari, qu'elle Lui fit gagner son procès.

Il n'y a chose si cachée au monde, qu'elle ne vienne un jour en évidence. Celle-ci fut publiée par une servante que le bailli avoit chassée après l'avoir bien battue. Pour diffamer son maître, elle ne se trouva depuis en pas un lieu où elle ne contât l'histoire, de sorte qu'il fut décrié partout.

Mon père s'en alla communiquer son affaire à son avocat du parlement, pour savoir s'il seroit bien fondé en appellation. Celui-ci, qui ne dissuadoit jamais personne de chicaner, ne manqua pas à gaMer sa coutume, et anima mon père à relever son appel par plusieurs raisons : Vous qui êtes noble, lui disoit-il, il faut que vous montriez que vous avez du courage, et que vous ne vous luissez pas vaincre facilement; le procès est une manière de q)mbat où la palme est donnée à celui qui gagne, aussi bien qu'aux jeux Oly m piques .^Voyezvous, qui se fait brebis, le loup le mange, comme dit le proverbe; vous avez à vivre aux champs, parmi des villageois opiniâtres qui vous dénieroient ce qui vous seroit dû, espérant de ne vous point payer, si vous vous étiez une fois laissé mener par le nez comme un buffle. Au reste, si vous plaidez en notre illustre cour, il vous adviendra des félicités incomparables : vous serez connu de tel qui n'entendroit jamais parler de

DE PRAN.CION. . 113

VOUS, et, qui plus est, tous serez immortalisé, car les registres, que l'on garde éternellement, feront mention de vous. Davantage les héritiers que vous aurez, possédant le bien pour lequel vous prenez tant de peine maintenant, béniront votre ménage, et prieront Dieu pour vous tout le temps de leur vie. Ceci vous doit ôter la considération d'un petit ennui passager qui vous dégoûte de poursuivre votre pointe. Je vous conseille donc, pour conclure, do ne point donner de repos à votre partie et de ne point faire d'accord,- quand elle vous en parleroit. Il n'est que d'avoir un arrêt entièrement définitif. Ne craignez point qu'il ne soit donné à votre profit; car vous avez une cause infiniment bonne.

Là-dessus il prenoit Barthole et Gujas par les pieds et par la tête, et citoit des lois de toutes sortes de façons, pour prouver le bon droit de mon père, qui crut tout ce qu'il lui disoit, ne sçachant pas qu'il étoit en un lieu où l'on s'entendoit des mieux à supposer de faux titres, à ne se souvenir que des raisons de ceux que Ton atTectionnoit, et à juger les procès dessus l'étiquette. L'on lui adressa un jeune procureur de la nouvelle crue, que je m'assure avoir baillé de l'argent pour le faire recevoir (je sçais bien à qui), car il n'y avoit pas apparence que ce fût la grande connoissance des aJTfaires du palais qui lui eût fait obtenir la permission de postuler. Néanmoins, il n'étoit pas si ignorant qu'il ne sçût bien de quelle sorte il falloit accroître son talent; et certes il étoit si bon procureur, qu'il procuroit plutôt pour lui-même»quèpour autrui. Mon père éloit en une très^mauvaise main; car cet homme-ci se laissa gagner par sa partie, afin de faire double profit, et, au lieu d'avancer l'affaire, il la retardoit, malgré que mon père en eût, lui faisant accroire que toutes les procédures inutiles qu'il faisOit étoient nécessaires. Ses plus ordinaires discours n' étoient que d'argent, dont il assuroit toujours qu'il lui étoit besoin pour faire beaucoup de frais, encore qu'il n'en fallût faire que fort peu : mon père ne laissoit pas pourtant de lui en donner autant qu'il en demaiidoit, afin de l'induire à apporter plus de diligence en son affaire.

D'un autre côté, l'avocat faisoit des écritures où il ne mettoit que deux mots en une ligne, pour gagner davantage, et, afin de les enfler très-bien, son clerc usoit d'une certaine orthographe où il se trouvoit une infinité de lettres inutiles; et

croyez qu'il étoit bien ennemi de ceux qui veulent que l'on écrive comme l'on parle, et que l'on mette pied sans un d, et devoir sans un b. Outre cela, il usoit d'un certain caractère majuscule rempli de longs traits qui faisoient qu'en une ligne il n'y avoit que deux mots; et le pire étoit qu'il n'y avoit rien que des discours frivoles qui n'éclaircissoient point la matière. Or cet avocat avoit celte gentille coutume que, qnand il avoit quelque chose à acheter, il acquéroit, sur les premiers contredits que l'on lui donnoit à faire, tout l'argent qui lui étoit de besoin; car il songeoit auparavant combien il étoit nécessaire qu'il lit de rôles, et il falloit qu'il les emplît après, quand c'eût été d'une chanson * . Mon père ne se put tenir de lui dire un jour, en lui payant de pareilles écritures, que tout ce qu'il avoit fait ne servoit de rien; que, pour lui, il en eût autant fait, et possible davantage, encore qu'il ne fût pas du métier, et qu'aussi bien étoi|-ce une chose vaine d'alléguer toutes les lois qui y étoient, vu qu'il étoit certain que la cour n'y avoit jamais égard. Il prit ceci au point d'honneur, et une grosse querelle s'émut entr'eux. Mon père, afin de le moins oifenser, fit d'une attaque parliculière une attaque générale, et se mit à parler contre la bande entière des praticiens, qu'il déchiffra d'une terrible façon : Quelle vilenie, disoit-il entre autres choses, que ces gens-ci exercent publiquement leurs brigandages! Ils ont trouvé mille subtilités pour faire que les biens dont il s'agit n'aillent pas à une des parties, mais demeurent à eux seulement. Les hommes sont-ils si sots que de se laisser tirer par ces sangsues ? Ne voient-ils pas bien que tant -de procédures fagotées ensemble ne se font que pour les tromper? A quoi servent toutes ces choses, qui ne rendent pas les causes moins obscures? Que ne juge-t-on dès l'instant que les plaideurs comparoissoient? Encore, ce qu'il y a de pire, c'est qu'en toutes ces juridictions il y a diverses manières de procéder : je voudrois bien sçavoir pourquoi. Car que ne me prend-on partout celle qui est la meilleure et la plus courte ? Il faut que je m'imagine que c'est

* Nous avons vu, il y a quelque quinze ans, un clerc d'avoué introduire dans une requête, pour l'allonger, quelques pages d'un roman de Paul de Kock. La page de la requête est taxée à deux francs; elle se compose de vingt-cinq lignes, et la ligne est de douze syllabes. — La vieille chicane a la vie dure.

que Tou veut décevoir plus couvertement ceux qui n'enten« dent pas le chiqusoioux. Vous tous formalisez de peu de chose, dît l'avocat, et j'oserai bien dire que vous vous plaignez sans raison. Ëst-il rien de plus beau que la façon dont Ton agite les procès? N'est-ce pas une marque de la grandeur de la justice, que le grand nombre de ressorts qu'elle fait jouer ? Vous autres qui plaidez ne devez-vous pas avoir du contentement à voir marcher cette grande machine? Quant à la dilTérence des procédures des juridictions, elle est plus louable que blâmable; car ne sçavez-vous pas bien qu'il faul que tout pays ait sa coutume? Je vous le concède pour vous contenter, répondit mon père; mais je me fâche de ce qu'après tous ces fatras le bon droit n'est point rendu : si l'on lo rendoit comme il faut, il n'y a point de longueur ni de chicanerie qui ne fût supportable.

Là-dessus l'avocat dit encore, plusieurs choses pour défendre son honorable métier; et néanmoins, à la fin, il fut contraint de conclure qu'il y avoit beaucoup à redire; mais que c'étoit que la Divinité envoyoit ce lléau aux hommes pour la punition de leurs énormes péchés, et force lui fut d'accorder à mon père que c'est à tort que l'on appelle en un mot la chicanerie pratique^ sans dire de quoi elle est pratique, comme s'il n'y avoit que cette pratique-là, ou qu'elle eût une prérogative si grande sur toutes les autres, que ce fût assez de dire cela seulement pour la faire reconnoître.

Pour revenir au procès, il fut distribué h un conseiller le plus fantasque de tous, car, pour dire vrai, je ne sçais par quelle fatalité la plupart de ces gens -là deviennent à demi fous sur leur vieillesse. Ceux qui ont hanté les cours souveraines s'en étonnent. Les raisons les plus probables sont que^ premièrement, pour la plupart, ils sont des âmes abjectes, comme étant nés de parens de basse condition, et que, pour garder leur sotte gravité, ils se séquestrent des bonnes compagnies, et ne passent leur temps qu'à des choses qui les rendent d'autant plus stupides qu'elles sont les plus viles du monde.

Le rapporteur de mon père, parmi sa solitude ordinaire, s'étoit rendu un vrai misanthrope; personne ne se pouvoit vanter de le sçavoir gouverner, de sorte que ses parties ne dévoient pas craindre qu'il favorisât l'un plus que Tautre. Tout ce qui pouvoit avenir, c'étoit qu'il ne comprît pas bien l'af-

faire; et certes c'étoît sa Gouturae de passer par-dessus, et de croire 'pourtant qu'il n'y avoit pei^sonnc qui l'entendît si bien que lui.

La première fois que mon père l'alla voir, il le prit d'abord pour un crieur de tr-épassés, le trouvant sur sa porte sans aucune suite, et lui pensa demander qui étoit mort au quartier. Mais un jeune homme bien brave, venant parler à lui, lui fit . une profonde révérence, ce qui lui donna à connoître que c'étoit le maître du logis. 11 s'enquêta qiii étoit ce Je.une muguet, et l'on lui apprit que c' étoit le clerc de monsieur, qui (^e palefrenier étoit venu à ce degré où il ne s'oublioit pas à jouer de la harpe.

Pour ce cûHp-là le conseiller ne fit rien paroître à mon père de son humeur bizarre; mais ime 'autre fois il lui en montra une partie, car il lui dit fort bien, comme il lui racontoit son fait, qu'il étoit un ignorant, qu'il ne sçavoit ce qu'il vouloit dire, et lui amenât son procureur, pour lui mieux expliquer son sffîaire.

Étant retourné le visiter quelques jours après, il s'aperçut qu'il avoit une épée; je ne sçais quelle fantaisie lui avoit pris à l'heure même de ne vouloir pas que l'on en portât chez lui, non plus que des éperons au palais : tant il y a qu'il ôta incontinent une vieille hallebarde enrouillée d'un râtelier, qui étoit en sa salle basse, et, la brandissant au poing, se vint mettre en son perron sur son quant à moi, comme s'il eut voulu boucher le passage. Mon père lui ayant demandé pourquoi il faisoit cela, il lui dit que, le voyant entrer en sa maison avec des armes, il croyoit qd'il la voulût prendre d'assaut, et qu'il désiroit la défendre.

.Ceci n'étoit qu'une matière de risée; mais il avoit bien d'autres choses qui faisoient maudire à mon père l'heure qu'il avoit commencé de plaider; et enfin, quoi que lui conseillât son avocat, il s'en alla trouver son beau-père auquel il parla de s'accorder à telle composition qu'il voudroit. Mon Dieu ! je vous supplie^, lui dit-il, retirons-nous à la hâte de ce gouffre, ou nous nous sommes imprudemment jetés; autrement nous y serons engloutis. Pour moi, j'aimerois autant être en enfer que de plaider; et je pense que le plus grief supplice que l'on ait inventé pour les damnés, c'est de semer bien du discord entre eux, et de leur faire recevoir des

injures dont ils ne peuvent avoir raison, quelques poursuites qu'ils fassent, et quelque peine qu'ils se donnent. Assurezvous que nous trouverons à la fm que nous ne sommes guère mieux partagés l'un que l'autre. Tout le bien dont nous disputons sera la proie de ces maudites gens, qui ne vivent que du dommage des autres, et qui ne sçauroient désirer d'avoir occasion de s'enrichir, sans souhaiter la ruine et le malheur des. familles» Ne vaut-.il pas bien mieux que nous gardions notre argent que de le donner à ces personnes-là, qui ne nous en sçauront point de gré, et croiront encore que nous leur serons de beaucoup redevables, nous comptant trois lignes d'écriture une somme hors de raison? Partageons ensemble ce que nous voulions avoir tous deux en entier, ou je vous jure que je suis si harassé des chicaneries passées, que je vous laisserai tout sans disputer dorénavant.

La franchise de mon père plut tant à celui qui auparavant ne vouloit point ouïr parler d'accord, qu'il goûta ses raisons, et lui dit qu'il songeroit à cela plus mûrement. Cependant mon père, ayan( vu en son logis une belle fille du premier lit, qui avait toujours été * en pension avec des religieuses, prit dessein de la demander en mariage; ce qu'il fit à la première vue, et l'accord que l'on lui en passa mit fin à toutes les plaidoiries, et rendit camus les procureurs et les avocats.

Un an après qu'il eut épousé cette femme, il eut une fille d'elle, et encore une autre au bout d'un même terme. Quant à moi, je vins au monde cinq années après qu'ils furent joints ensemble, et ce fut en un jour des Rois; comme ma mère, ayant été la reine de la fève, s'étoit assise au bout de la table, où elle buvoit aux bonnes grâces de tous ses sujets d'uno soirée, elle sentit une petite douleur qui la contraignit de se jeter sur son lit, où elle ne fut pas sitôt qu'elle accoucha de moi sans sage-femme, si l'on ne veut appeler sages celles de la compagnie qui étoient à l'entour d'elle.

Ainsi je naquis dauphin, et je ne sçais quand ce sera que je me verrai la couronne royale sur la tête. L'on but si plantureusement à ma santé par tout le logis, qu'il y parut bien aux tonneaux de notre cave. Maintenant il ne faut pas s'étonner si je bois bien; car c'est que, me voyant en âge compéienl, je veux faire raison à loyale mesure à tous ceux

qui m'appelèrent dès ce temps^Ià au combat du verre^ et je pense que je les y vaincrai.

Pour vous le l'aire court, ma mère, n'étant pas en assez bonne disposition, à son avis, pour être nourrice, me bailla à une femme du village prochain pour me donner à teter. Je ne veux pas m'arrêter à juger si elle lit bien d'endurer que je prisse du lait d'une autre qu'elle, parce qu'en premier lieu je' ne suis pas si mauvais fils que je reprenne ses actions, et si je vous assure que cela ne m'importe en rien, d'autant que je n'ai point pris de ma nourrice des humeurs qui déplaisent aux hommes d'esprit et de courage. Il est vrai que je me souviens que l'on m'apprit, comme aux autres enfans, mille niaiseries mventées par le vulgaire, au lieu de m'élever petit à petit à de grandes choses, en .m'instruisant à ne rien dire de bas et de populaire; mais depuis, avec le temps, je m'accoutumai à ce qui est de louable.

11 faut que je vous conte, en passant, une petite chose qui m'arriva après que je fus sevré : j'aimois tant la bouillie que l'on ne laissoit pas de m'en faire encore tous les jours. Gomme la servante tenoit le poêlon dessus le feu dedans ma chambre, cependant que j'étois encore couche, l'on l'appela de la cour ; elle laissa son poêlon à l'âlre, et s'en alla voir ce que l'on vouloit. Tandis un maître singe, que nourrissoit secrètement depuis peu un de nos voisins, sortit de dessous un lit où il s'étoit caché, et ayant vu, pensez, autrefois donner de la bouillie aux enfans, il prit un peu de la mienne et m'en vint barbouiller tout le visage. Après, il m'apporta tous mes habits, et me les vêtit à la mode nouvelle, faisant entrer mes pieds dans les manches de ma cotte, et mes bras dédans mes chausses : je criai beaucoup, à cause que cet animal si laid me faisoit peur; mais Iji servante, étant empêchée, ne se hâtoit point de venir pour cela, d'autant que mon père ^t ma mère étoient à la messe. Enfin le sin«;e, "ayant accompli son bel ouvrage, sauta de la fenêtre sur un arbre, et de là s'en retourna chez lui. La servante, revenue peu après, et me trouvant en l'état où il m'avoit laissé, fit plus de cent fois le signe de la croix, en écarquillant les yeux et donnant des signes de son étonnement; elle me demanda, avec des caresses, qui m'avoit accommodé ainsi; et, parce que j'avois déjà ouï appeler du nom de diable quelque chose laide, je dis que c'é-

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toit un petit garçon laid comme tin diable; car je prenois le singe, qui avoit une casaque verte, pour un garçon. Kt j'étois bien en cela aussi raisonnable que ce Suisse qui, trouvant un singe sur la porte d'une taverne, lui avoit donné un teston à changer, et voyant qu'il ne le payoit qu'en grimaces, ne cessoit de lui dire : Parli, petite garçon, vole-vous pas me donner la monnoie de mon pièce? Et c'est de là possible que vient le "proverbe *, quand l'on dit que les grimaces, les gambades ou les moqueries sont monnoie de singe. Ce Suisse n'a pas été seul trompé. Un paysan, apportant un panier de poires à un seigneur, trouva deux gros singes sur la montée, qui se jetèrent sur son panier pour avoir du fruit. Ils avoient de belles casaques de toile d'or et la dague au côté, ce qui les rendôit vénérables, tellement que le paysan, fort respectueux, leur ôta fort courtoiseinent son chapeau; car il n'avoit jamais vu de tels animaux. Quand il eut fait son présent, le maître de la maison lui demanda pourquoi il ne lui avoit pas . apporté un panier tout plein. Il éloit tout plein, monsieur, dit le paysan; mais messieurs vos enfans m'en ont pris la moitié. La rencontre étoit d'autant plus excellente que le seigneur étoitsi laid, qu'un rustique pouvoit bien penser que ces singes fussent de sa race. Au reste, cela vous montre que, puisque des hommes d'âge ont pris de tels animaux pour des enfans, je le pouvois bien faire, moi qui étois jeune. Mais, pour notre servante, qui y alloit tout à la bonne foi, considérant qu'il n'étoit point entré à'enfans chez nous, ni personne du monde d'extraordinaire, elle crut fermement qu'un mauvais esprit m'étoit venu voir; et, après m'avoir nettoyé et habillé, elle jeta plus d'une pinte d'eau bénite par la chambre.

Ma mère, étant revenue de l'église, la trouva encore en cette occupation, et lui demanda pour quel, sujet elle faisoit' cela. Klle lui conta, avec une simplicité très-grande, en quelle'

* « Ce proverbe, dit M. Le Houx de Uncy, est emprunté à l'un des articles du liire des Métiers d' Etienne Boileau, prévôt de Paris sous saint Louis. Au titre II de la seconde partie, intitulé: Du Péage du petit Pont, on lit : * Li singes au marchant doit iiij, se « il pour vendre le porte ; et se li singes est au joueur, jouer en « doit devant le péagier; et pour son jeu doit estre quiles de toute « la chose qu'il achète à son usage. » Livre des Proverbes français, t. I", p. ISl.

façon elle m'aycit trouvé, et Topinion qu'elle avoit que ce fût un diable qui étoit venu dedans ma chambre. Ma mère, qui n'avoit pas coutume de croire de léger, rapporta te tout à mon père, qui s'en moqua et dit que c'étott une pure rêverie, voulant quasi faire accroire à la servante qu'il n'ctoit rien de tout ce qu'elle avoit vu; mais un valet, qui étoit entré un peu après elle en la chambre, et m'avoit vu au même état, comme elle m'interrogeoit là-dessus, lui ôta le soupçon qu'il avoit, qu'elle se trompât par foiblesse d'esprit.

Le méchant singe revint encore chez nous la nuit suivante, et, ayant étalé tous les jetons d'une. bourse sur la table de la salle, comme s'il les eût voulu compter, et, ayant aussi renversé beaucoup d'écuelles de la cuisine, s'en retourna, avant le jour, par les barreaux d'une petite fenêtre qui n'avoit point de volet, et qui lui avoit déjà servi de passage. Quand les servantes eurent aperçu le ménage qu'il avoit fait, elles le dirent à mon père et à ma mère qui furent presque contraints de s'imaginer qu'il venoit un lutin en notre maison. L'impression que nos serviteurs avoient de cela faisoit qu'ils s'imaginoient que la nuit ils avoient vn beaucoup de fantômes. Même l'un d'eux assura que, s'étant relevé sur les onze heures pour pisser par sa fenêtre, à cause qu'il n'avoit point de pot de chambre, il avoit aperçu quelque chose dans le jardin qui sautoit d'arbre en arbre. Je jure, dit mon père, que tous tant que vous êtes, puisque vous me voulez faire accroire qu'il revient ici des esprits, vous ferez les nuits la sentinelle à quelque fenêtre pour m'en venir avertir à l'heure.

Gomme il étoit entier en ses résolutions, l'on nccomptil ce qu'il disoit, et déjà par huit fois quelqu'un de nos gens avoit toujours veillé ou feint de veiller (car je pense qu'ils se laissoiént bientôt abattre au sommeil), lorsque celui qui étoit la neuvième nuit à la guette vint dire à mon père qu'il avoit vu quelqu'un dans le jardin. Mon père prend un pistolet, et s'en va tout bellement avec celui-là au lieu qu'il lui avoit enseigné. 11 n'y fut pas sitôt, qu'il vit un homme s'enfuir vers un endroit de la muraille qui étoit abattue. Lui de courir après avec son pistolet, qu'il tira en l'air; ce qui étonna tellement celui qui fuyoit, que, avec ce qu'il se heurta contre ime pierre, il lui fut impossible de se soutenir davantage; de sorte que

DE FRANGION. 121

mon père fut auprès de lui avant qu'il eût eu le loisir de se relever : par sa voix, qu'il fut contraint de faire ouïr, en di-^ sant que l'on lui pardonnât, notre serviteur reconnut que c'étoit un paysan d'un bourg prochain; et, par un panier où il y avoit deux ou trois poires de bon chrétien, mon père vit qu'il étoit venu là pour dérober ses fruits. Néanmoins il avoit un courage si peu porté à tirer vengeance d'une telle canaille, qu'il se contenta de lui bailler deux ou trois coups de pied au cul, et de le menacer de le mettre en justice s'il retournoit à sa première faute. Encore fit-il un acte de clémence, bien gracieux et bien agréable. Or çà, Lubin, lui dit-il, ma toi, je vois bien que c'est peine perdue de te vouloir empêcher d'avoir toujours de mon fruit ; je ne puis pas faire la garde toutes les nuits, et d'aiUeurs je ne veux pas faire de la dépense pour rendre mes murailles plus hautes, mais' accordons-nous ensemble : combien veux-tu de poires tous les ans, à la charge que tli né m'en viendras plus dérober? Te contenleras^tu d'un cent? Âtors ce vilain brutal lui répondit: Par ma foi, monsieur, j'y perdrois*. Et cette repartie sembla si naïve à mon père, qu'elle le fît plutôt rire que de le fâcher : il continua seulement ses menaces, et le laissa aller, étant assez aise d'avoir reconnu quel esprit c'étoit que notre valet avoit vu sur les arbres ; mais, quant à celui qui m'avoit tourmenté, et qui avoit fait ravage dans la maison, il n'en sçavoit que juger. Le lendemain, il entra dans le logis où étoit le singe, qu'il vit attaché d'une chaîne de fer dedans la chambre basse. Il demanda à un laboureur, qui demeuroit là dedans, à qui appartenoit cette béte. Monsieur, répondit-il, elle est à un gentilhomme, dont je suis affectionné, et qui me l'a baillée oh garde. Il est bien vrai qu'elle fait plusieurs plaisanteries : ayant été l'autre jour à la boutique du barbier, elle s'en revint ici, et, ayant pris un torchon, le mit au col de notre chai: elle lenoit des ciseaux dont elle lui voulut faire la barbe, de même qu'elle veno'.t d'apprendre, et lui coupa toutes Jes mous-

* Nous lisons dans les IlislorieHes de Tallemant des Beaux : « Bassonipierre gagnoit tous les ans cinquante mille éous à H. do Guise; madame de Guise lui offrit dix mille écus et qu'il ne jouât plus contre son mari ; il répondit, comme le maître d*hdlel du maréchal de Biron : « J'y perdrais trop. »

122 HISTOIRK COMIQUE

taches. Toutefois je voudrois bien n'en être point charge, elle me fait mille fnaux : j'ai été contraint de l'enchaîner ainsi, parce que, deux jours après que je Teus, elle alla à Totre maison, où j'avois peur qu'elle ne retournât faire quelque dommage si je lui donnois la liberté. Uon père, s' étant onquis alors particulièrement du jour précis que le singe étoit venu chez nous, découvrit que c'étoit là le démon dont Ton avoit tant parlé et tant eu de crainte.

C'est pour vous dire comme les âmes basses se trompent bien souvent, et conçoivent dû vaines peurs amsi que faisoient nos gens. Vous qui vivez auprès des villages, vous pouvez sçavoir qu'il n'y a si petit hameau ou il ne coure le bruit qu'il y revient quelques esprits; et cependant, si l'on avoit bien cherché, l'on trouveroit que les habitans ont fondé ces opinions sur des accidens ordinaires et naturels, maïs dont la cause est inconnue à leurs esprits simples et grossiers. C'est un grand cas que, si petit que j'aie été, je n'ai jamais été sujet à de telles épouvantes; car même,' lorsque nos servantes, me voulant corriger de quelque chose qui ne leur plaisoit pas, me disoient qu'elles me feroient manger à cette bête qui m'étoit venue voir un matin dans le lit, j'avois aussi peu de crainte que si elles ne m'eussent point menacé.

11 faut ([ue je passe sous silence beaucoup de petites naïvetés que je fis en ce bas âge, et que je monte un peu plus haut. Quand l'usage de la raison me fut venu, l'on me donna un homme pour m'enseigner à lire et à écrire, avec lequel je ne fus pas longtemps; puis l'on me fit aller tous les jours chez notre curé, qui m'apprit presque tout ce qu'il sçavoit de latin.

J'uvois déjà je ne sçais quel instinct qui m'incitoit à haïr les' actions basses, les paroles sottes et les façons niaises de mes compagnons d'école, qui n'étoient que les enfans des sujets de mon père, nourris grossièrement sous leurs cases champêtres. Je leur remontrois de quelle façon il falloit qu'ils se comportassent : mais, s'ils ne suivoient mes préceptes, je les chargcois aussi d'appointement'; de manière que j'avois sou-

* On dit proverbialement et ironiquement qu'un homme a été chargé â'appomtement, pour dire qu'il a été bien liattu, par une méchante allusion avec les poings qui servent h le frapper. Dict. de Trévoux,

DE FBANCION. 42>'

vent des querelles contre eux, car ces âmes viles, ne connoissant pas le bien que je leur voulois, et ne considérant pas que, qui bien aime, bien châtie, se cabroieat à tous les coups, et me disoient en leur patois : Âh ! parce que vous êtes monsieur, vous êtes bien aise; et mille autres niaiseries et impertinences rustiques. Quelquefois ils se plaignoient à leurs parens de ma sévérité, et faisoicnt tant qu'ils venoient prier mon père de m'encharger de ne plus battre leurs cnfans, qiîi n'osoient pas se reveuger contre moi. Mais je plaidois si gentiment ma cause, que l'on étoit contraint d'avouer que j'avois bonne raison de les punir des fautes qu'ils commottoient.

Quelquefois j'entendois discourir mon père des universités, pu sont les collèges, pour instruire la jeunesse, tous remplis d'enfans de toute sorte de maisons, et je souhaitois passionnément d'y être, afin de jouir d'une si bonne compagnie, au . lieu qu'alors je n'en avois point du tout, si ce n'étoit des badauds de village. Mon père, voyant que mon naturel me portoit fort aux lettres, ne m'en vouloit pas distraire, d'autant qu'il sçavoit que, de suivre les armes comme lui, c'étoit.un très-méchant métier. Or, parce que les collèges de notre pays n'éloient pas à sa fantaisie, malgré les doléances de ma mère, ayant affaire à Paris, il m'y amena, et me donna en pension à uu maître du collège de Lisieux *, que quelqu'un de ses amis lui avoit enseigné. Après qu'il m'eut bien recommandé à un certain avocat de ses anciennes connoibsances, et l'eut supplié de me fournir tout ce qui me seroit nécessaire, il s'en retourna en Bretagne, et me laissa entre les mains des ^édans, qui, ayant examiné mon petit savoir, me jugèrent dignes de la cinquième classe, encore ne fut-ce que par faveur.

0 quel changement je remarquai, et que je fus bien loin de mon compte ! Je ne jouissois pas de toutes les délices que je m'étois promises; qu'il m'étoit étrange de n'être plus avec mon père, qui me menoit quelquefois en des seigneuries qu'il avoit hors de la liretagne ! Que j'étois fâché d'avoir perdu la douce liberté que j'avois, courant parmi les champs d'un côté et d'autre, allant- abattre des noix et cueillir du raisin aux vignes, sans craindre les messiers *, et suivant quelquefois

i Situé rue Saint-Étienne-des-Grès.

• Gardes-champêtres.

124 HISTOIKE COMIQUE

ceux qui alloieiit à la chasse ! J'étois alors plus enfermé qu'un religieux dans son cloître, et étois obligé de me trouver au service divin, au repas et à la leçon, à de certaines heures, au son de la cloctie, p.-ir qui toutes choses étoient là compassées. Au lieu de mon curé, qui ne me disoit pas un mot plus haut que l'autre, j'avois un régent à l'aspect terrible, qui se promeiioit toujours avec un fouet à la main, dont il se savoit aussi bien escrimer qu^hommc de sa sorte. Je ne pense pas que Denis le Tyran, après le misérable revers de sa fortune, s'étant fait maître d'école afin de commander toujours, gai^dât une gravité de monarque beaucoup plus grande.

La loi qui m'étoit la plus fâcheuse à observer sous son empire étoit qu'il ne falloit jamais parler autrement que latin, et je ne me pouvois désaccoutumer de lâcher quelques mots de ma langue matcrnolle; de sorte qu'on me donnoit toujours ce que l'on appelle le signe, qui me faisoit encourir une punition. Pour moi, je pensai qu'il falloit que je tisse comme les disciples de Pythagore, dont j'entendois assez discourir, et que je fusse sept ans à garder le silence comme eux, puisque, sitôt que j'ouvrois la bouche, l'on m'accusoit avec des paroles aussi atroces que si j'eusse été le plus grand scélérat du monde; mais il eût été besoin de me couper la langue, car, en étant bien pourvu, je n'avois garde de la laisser moisir. A la fin donc, pour contenter l'envie qu'elle avoit de caqueter, force me fut de lui faire prononcer tous les beaux mots de latin que j 'a vois appris, auxquels j'en ajoutois d'autres de françois écorché, pour faire mes discours.

Mon maître de chambre étoit un jeune homme, glorieux et impertinent au possible; il se faisoit appeler Hortènsius par excellence, comme s'il fût descendu de cet ancien orateur qui vivoit à Rome du temps de Ciréron, ou comme si son éloquence eût été pareille à la sienne. Son nom étoit, je pense, le Ueurteur; mais il l'avoit voulu déguiser, afin qu'il eût quelque chose de romaiti et que l'on crût que la langue latine lui étoit comme maternelle. Ainsi plusieurs auteurs de notre siècle ont sottement habillé leurs noms à la romanesque, et les ont tait tcrmhier en us, afin que leurs livres aient plus d'éclat et que les ignorans les croient être composés par dos anciens personnages. Je ne veux point nommer ces pé-

dans-là; il ne faut qu'aller à la rue Saint-Jacques, l'on y verra leurs œuvres, et l'on y apprendra qui ils sont.

Mais, encore que notre maître commît une semblable sottise, et qu'il eût beaucoup de vices insupportables^ tout ce que nous étions d'écoliers nous n'en recevions point d'affliction, comme de voir sa très-étroite chicheté, qui lui faisoit épargner la plus grande partie de notre pension pour ne nous nourrir que de regardeaux*. J'appris alors, à mon grand regret, que toutes les paroles qui expriment les malbeurs qui arrivent aux écoliers se commencent par un P, avec une fatalité très-remarquable; car il y a pendant, peine, peur, punition, prison, pauvreté, petite portion, poux, puces et punaises, ^ avec encore bien d'autres, pour lesquelles rechercher il faudroit avoir un dictionnaire et bien du loisir.

A déjeuner et à goûter, nous étions à la miséricorde d'un méchant cuistre qui, pour ne nous point donner notre pitance, s'en alloit promener, par le commandement de son maître, à l'heure même qu'elle étoit ordonnée, afin que*ce fût autant d'épargné, et que nous écoulassions jusques au dîner, où nous ne pouvions pas nous recourre; car l'on ne nous bailloit que ce que l'on vouloit bien que nous manafeassions. Au reste, jamais l'on ne nous présentoit point de raves, de salade, de moutarde, ni de vinaigre, craignant que nous n'eussioif^ trop d'appétit. Hortensius étoit de ceux qui aimoient les sentences que l'on trouvoit écrites au temple d'ApoUon; et principalement il estinfioit celle-ci : Ne quid nimis *, laquelle il avoit écrite au-dessus de la porte de sa cuisine, pour faire voir qu'il n'entendoit pas que l'on mît rien de trop aux banquets que l'on y apprêteroit.

Eh Dieu I quelle piteuse chère, au prix de celle que faisoient seulement les porchers de notre village ! Encore, disoit-on, que nous étions des gourmands, et falloitr-il mettre la main dans le plat l'un après l'autre. Notre pédant faisoit ses mignons de ceux qui ne mangeoient guère, et se contentoient d'une fort petite portion qu'il leur donnoit. C'étoient

* Manger des regardeaux, n'avoir rien à maiïger sur la table et se regarder l'un l'autre ou regarder manger les autres. Curiositez françaises d'Oudin.

* Tereni. Andria,.v. 61.

tSG HISTOIRE COMIQUE

des cnfans de Paris, délicats, à qui il falloit peu de nooniture; mais, à moi, il m'en falloit beaucoup plus, d'autant que je n'avois pas été élevé si mignardement : néanmoins je n'étois pas mieux partagé; et si mon maître disoit que j'en avois plus que quatre, que je ne mangeois pas, mais que je dévorois. Bref, «je ne pouvois entrer en ses bonnes grâces. Il fidsoit toujours à table un petit sermon sur l'abstinence, qui s'adressoit particulièrement à moi; il alléguoit Gicéron, qui dit qu'il ne faut manger que pour vivre, non pas vivre pour manger. Là-dessus, il apportoit des exemples de la sobriété des anciens, et n'oublioit pas l'histoire de ce capitaine qui fut trouvé faisant rôtir des raves à son feu pour son repas. De surplus, il nous remontroit que l'esprit ne peut faire ses fonctions, quand le corps est par trop chargé de viande, et il disoit que nous avions été mis chez lui pour étudier, non pas pour manger hors de raison, et que pour ce sujet nous devions plutôt songer à l'un qu'à l'autre. Mais, si quelque médecin se fût trouvé là et eût tenu notre parti, comme le plus juste, il eût bien prouvé qu'il n'est rien de pire à bi santé des eiifans que de les faire jeûner. Et puis, voyez comme il avoit bonne raison de prêcher* l'abstinence, tandis que nous étions huit à l'entour d'une éclanche de brebis, il avoit un chapon à lui tout seul. Jamais Tantale ne fut si tenté aux enfers par les pommes où il ne peut atteindre, ()ue nous l'étions par ces bons morceaux, où nous n'osions toucher.

Quand quelqu'un de nous avoit failli, il lui donnoit une pé' nitence qui lui étoit profitable : c'étoit qu'il le faisoit jeûner quelques jours au pain et à l'eau, ainsi ne dépensant rien d'ailleurs en verges. Aux jours de récréation, comme à la Saint<»Martin, aux Rois et à Garéme-prenant, il ne nous faisoit pas apprêter une meilleure cuisine, si nous ne donnions chacun un écu d'extraordinaire; et encore je pense qu'il gagnoit beaucoup sur les festins qu'il nous faisoit, d'autant-qu^il nous contentoit de peu de chose, nous qui étions accoutumés au jeûne; et, ayant quelque volaille bouillie avec 'quelques pièces de rôti, nous pensions être aux plus somptueux banquets de Lucullus et d'Apicius, dont il ne nous parloit jamais qu'en les appelant infâmes, vilains et poiurceaux. De cette façon, ii s'enrichissoit au détriment de nos pauvres ventres, qui crioient vengeance contre lui;, et certes je crai-

DE FBÀNGION.. 127

^ois le plus souvent que les araignées ne fissent leurs toiles sur mes mâchoires à faute de les remuer, et d'y envoyer ba-. layer à point nommé. Dieu sçait quelles inventions je trouvois pour dérober ce qui m'étoit besoin.

Nous étions aux noces lorsque le principal, qui étoit un assez brave homme, festoyoit quelques-uns de ses amis* car nous allions, sur le dessert, présenter des épigrammes aux conviés, qui, pour récompense, nous donnoient tant de fruits, tant de gâteaux et de tartes, et quelquefois tant de viande, lorsqu'elle n'ctoit pas encore desservie, que nous décousions la doublure de nos robes pour y fourrer tout, comme dans une besace.

Les meilleurs repa% que j'aie pris chez les plus grands princes du monde ne m'ont point été si délicieux que ceux que je prenois après avoir fait cette conquête par ma poésie. 0 vous, misérables vers que j'ai faits depuis, encore ne m'avcz-vous jamais fait obtenir de salaire qui valût celui-là, que je prisois autant qu'un empire 1

J'étois aussi bien aise, lorsqu'aux bonnes fêtes de l'année l'avocat à qui mon père m'avoit recommandé m'envoyoit quérir pour dîner chez lui; car, -à cause de moi, l'on rehaussoit l'ordinaire de quelque pâté de godiveau que j'assaillois avec plus d'opiniâtreté qu'un roi courageux n'assiégeroit une ville rebelle. Mais, le repas fini, mon allégresse étoit bien forci'e de finir aussi; car l'on m'interrogeoit sur ma leçon, et l'on me menaçoit de mander à mon père que je n'éludiois point, ' si l'on voyoit que j'hésitasse quelque peu en répondant. C'est une chose apparente que, de quelque naturel que soit un enfant, il aime toujours mieux le jeu que l'étude, ainsi que je faisois en ce temps-là; et toutefois je vous dirai bien que j'étois des plus sçavans de ma classe. Aussi, quand l'avocat le reconnoissoit, il me donnoit toujours quelque teston qu'il mettoit sui les parties qu'il faisoit pour mon père : de cet argent, au lieu d'en jouer à la paume, j'en achetois de certains livres que l'on appelle les romans, qui contenoient les . prouesses des anciens chevaUers. 11 y avoit quelque temps qu'un de mes compagnons m'en avoit baillé à lire un de Morgant le Géant *, qui m'enchanta tout à fait; car je n'avois ja-

* Uhistoire de Morgant le géant, lequel arec ses frères persécuf oient toujours les chrétiens; traduite de l'italien de Louis Pulci. l'aris, Alain Lolrian ; in-4*, goth.

mais rien lu que les épîtres familières de Gicéron et les comédies de Térence. L'on m'enseigna un libraire du pont Neuf qui vendoit plusieurs histoires fabuleuses de la même sorte; et c'étoit là que je portois ma pécune. Mais je vous assure que ma chalandisc étoit bonne; car j'avois si peur de ne voir jamais entre mes mains ce que je brûlois d'acheter, que j'en donnois tout ce que le marchand en demandoit, sçachant bien à qui il avoit affaire. Je tous jure, monsieur, que je désire | resque d'être aussi ignorant à cette heure qu'en ce temps-là;- car je goûterois encore beaucoup de plaisir, en lisant de tel fatras de livres, au lieu que maintenant il faut que je cherche ailleurs de la récréation, ne trouvant pas un auteur qui me plaise, si je ne veux tolérer ses fautes; car, pour n'en mentir point, je sçais bien où sont tous les livres, mais je ne sçais pas où sont les bons : une autre fois je traiterai de ce paradoxe, et je vous prouverai qu'il n'y en a point du tout, et qu'à chacun il y a de très-grands vices à reprendre; mais sçachez que j'excepte les livres que notre religion honore.

C'étoit donc mon passe-temps que de lire des chevaleries; et il faut que je vous dise que cela m'époinçonnoit le courage, et tne donnoit des désirs non pareils d'aller chercher les aventures par le monde; car il me sembloit qu'il me seroit aussi facile de couper un homme d'un seul coup par la moitié qu'une pomme. J'étois au souverain degré des contentemens quand je voyois faire un chaplis ^ horrible de géans, déchiquetés menu comme chair à pâté. Le sang qui ruisseloit de leurs corps à grand randon * faisoit un fleuve d'eau de rose o\ je me baignois fort délicieusement; et quelquefois il me venoit en l'imagination que j'étois le même damoisel, qui baisoit une gorgiade ^ infante qui avoit les yeux verts comme un faucon. Je vous veux parler en termes puisés de ces véritables chroniques. Bref, je n'avois plus en l'esprit que rencontres, que châteaux, que vergers, qu'enchantemens, que délices et qu'amourettes; et, lorsque je me représentois que

* Massacre.

* A flots.

' Pour gorgiase^ — vieux mot qui signifioit autrefois une personne grasse et de belle taille, qui avait une belle gorge, une belle représentation. Dict. de Trévoux.

DE FRÀNGION. 129

tout cela ii'étoit que fiction, je disois que Ton avoit tort néanmoins d'en censurer la lecture, et qu'il failoit faire en sorte que dorénavant l'on menât un pareil train de vie que celui qui étoit décrit dedans mes livres : là-dessus je commençois déjà à blâmer les viles conditions où les hommes s'occupent en ce siècle, lesquelles j'ai aujourd'hui en horreur tout à fait.

Gela m'avoit rendu méchant et fripon, et je ne tenois plus rien du tout de notre pays, non pas même les accens, car je demeurois avec des Normands, des Picards, des Gascons et des Parisiens, avec qui je prenois de nouvelles coutumes : déjà l'on me mettoit au nombre de ceux que l'on nomme des pestes, et je courois la nuit dans la cour avec le nerf de bœuf dans les chausses, pour assaillir ceux qui alloient aux lieux, pour parler par révérence. J'avois la toque plate, le pourpoint sans boutons, attaché avec des épingles ou des aiguillettes, la robe toute délabrée, le collet noir et les souhers blancs, toutes choses qui conviennent bien à un vrai poste * d'écolier ; et qui me parloit de propreté se déclaroit mon ennemi. Auparavant, la seule voix d'un maître courroucé m'avoit fait trembler autant que les feuilles d'un arbre battues du vent ; mais alors un coup de canon ne m'eût pas étonné. Je ne craignois non plus le fouet que si ma peau eût été de fer, et exerçois mille malices, comme de jeter, sur ceux qui pasisoient dans la rue du collège, des pétards, des cornets plehis d'ordures, et quelquefois des étrons volans. Une fois, je dévallois par la fenêtre un paqier attaché à une corde, afin qu'un pâtissier qui étoit en bas, à qui j'avois jeté une pièce de cinq sols, mît dedans quelques gâteaux; mais, comme je le remontois, mon niaitre, qui étoit à mon desceu dans une chambre de dessous, le tira à lui en passant, et ne le laissa point aller qu'il ne l'eût vidé. Je descendis eu bas pour voir qui m'avoit fait cette supercherie, et, trouvant ce pédant sur le seuil de la porte, je reconnus que c'étoit lui, et n'en osai pas seulement desserrer les dents. 0 le grand crèvecœur que j'eus! il me commanda tout à l'heure d'aller prier un autre maîlre, son voisin, de venir goûter avcc4ui : je m'y en allai, et le ramenai avec moi jusque dans sa chambre, où je ne vis point d'autres

« Vaurien.

préparatifs sur la table que mes gâteaux, doiit il ne me donna pas une miette à manger, tant il fut vilain. Voyez un peu comme il sçavoit bien pratiquer les ordonnances de la lésine, friponnant sur ses disciples pour festoyer ses amis. Vous eu aurez, monsieur le raquedenaze *, ce dis-je en moi-même, dussé-je avoir la salle ; je vous servirai d'un plat de mon métier.

L'occasion de me venger s'offrit peu après à souhait. Le père d'un de mes compagnons lui avoit fait présent d'un pâté de lièvre, qu'il avoit dit être bon la première fois qu'D en avoit tâté à notre table; car il se plaisoit, je pense, à manger devant nous ce qu'il avoit d'exquis, afin de nous faire enrager d'envie, et même il n'en donna pas au fils de celui qui le lui avoit envoyé. J'ouïs qu'il commanda de le porter en son étude, parcequ'il en faisoit autant d'état que de ses livres, aimant autant la nourriture de son c^rps que celle de son esprit. Ce lieu, où il l'enferma, n'étoit entouré que de planches à demi déboîtées, et couvertes d'un côté et d'autre de vieille natte que je décousis en son absence; et, comme j'étois fort menu alors, un Gascon, qui étoit l'un de mes compagnons plus fidèles, levant un ais de toute sa force, je me glissai à la fin dedans le cabinet, autant sacré à Bacchus et à Gérés qu'aux Muses : je regardai sous les planches, et détournai tous les livres, sans trouver aucune chose. -Ayant dit mon maHie*ir à celui qui m'attcndoit de l'autre côté avec grande impatience, j'avois déjà passé mes deux pieds entre les ais pour ressortir à reculons, lorsqu'en me baissant j'avisai une grande caisse où l'aimée précédente on avoit fait un jardin. Un certain démon me conseillant, je m'en retournai vers ce côté-là, et trouvai le pâté enchâssé là dedans. La croûte étoit dure et de fort peu de saveur, n'y ayant point de beurre ; voilà pourquoi, songeant aussi que ce seroit trop que l'emporter tout, je la laissai, et ne pris que la chair, au lieu de laquelle je mis dedans un chausse-pied, qui se trouva sous ma main. Ayant posé le couvercle, j'empaquette le lièvre dans du papier, le doimc à mon compagnon, et vais après, avec une aussi grande ardeur que si je l'eusse poursuivi à là chasse. Je vous jure qu'il

* Pour racle denare{\o^. Pasquier), denariorutn corrasor: pince» maille.

DE FRANGION. 131

ne demeura guère entre nos mains, et que nous n'eûmes que faire de songer où nous le pourrions cacher seulement; car nous le mimes dedans notre coffre naturel avant que le soir fût venu; et il eût fallu que nous eussions eu au corps une fenêtre, comme désiroit Momus, pour découvrir que nous étions des larrons.

Hortensius ne songea pas à son pâte jusqu'au lendemain, qu'il en eut un ressouvenir, et commanda à son cuistre d'aller prier à déjeuner un autre vieux pédant, son compagnon de bouteille, et de lui dire qu'il lui feroit manger d'un bon lièvre, à la charge qu'il apportât une quarte * de son vin nouveau, pour servir de remède à la soif que leur causeroit l'é- ' pice. Ce pédant ne faillit pas à venir tout à l'heure avec autant de vin qu'Hortensius avoit dit, et, sitôt qu'il fut dans la chambre, le cuistre alla quérir le pâté de dedans la caisse, et le posa sur la table, où il ne fut pas sitôt que le vieux pédant prit un couteau qu'il fourra dedans par l'endroit même où la croûte étoit entamée, pensant qu'elle ne le fût point, et tournoya tout à l'entour, tenant une main ferme sur la couverture, et disant : Çà, çà, il faut voir ce que ce pâté-ci a dedans le ventre. Ah î monsieur Hortensius, que vous avez ici un bon couteau ! Il coupe tout seul, je ne m'efforce point presque. Hortensius se mouroit de rire, voyant qu'il étoit si sot qu'il passoit le couteau par le lieu où il étoit déjà coupé; et l'autre disoit, en ôtant la couverture : Qu'avez-vous àrire? Alors ses .yeux, ne pouvant pas discerner ce qui étoit dedans la croûte, il mit ses lunettes, et, Toyant le chausse-pied au lieu d'un lièvre, il crut qu'Hortensius s' étoit voulu moquer de lui et que c' étoit de cela qu'il faisoit alors des risées : c'est pourquoi, ne supportant pas volontiers un tel affront, il reprit sa quarte de vin sous sa robe de chambre, et s'en retourna en grommelant. Hortensius, qui avoit plus d'émotion que lui, le laissa sortir, sans songer à lui faire des excuses, et ne sçavoit qui soupçonner du larcin du lièvre; car, quant à son cuistre, à ({ui il l'avoit donné à porter dans son étude, sa fidélité lui étoit si connue, qu'il n'a voit garde de s'imaginer que ce fût lui. Ce bon serviteur étoit un autre soi-même, c'étoit son Âchates, son Pirithoûs et son Pylade; sa bonté étant si grande,

* Mesure contenant deux pintes»

qu'elle couvroit rinégalité qui étoit entre leurs coudilions. Il avoit l'argent en maniement, et ne ferroit point la mule *. Je crois que seulement il rognoit notre portion, et, pour ce sujet, nous l'appelions les ciseaux d'Hortensius. Étoit-il croyable cju'il eût voulu aussi s'eniployer à rogner ce que son maître et bon ami lui donnoit franchement en garde ? Il étoit bien plus à juger que c'étoit quelqu'un de nous autres écoliers, et le pédant se l'imagina bien, sçacbant qu'il y en avoit entre nous autres qui avoient l'artifice d'ouvrir toutes sortes de serrures. Toutefois, n'en soupçonnant pas un particulièrement du fait dont il étoit question, il eût volontiers, tant sa rage étoit grande, fait ouvrir notre corps pour sçavoir la vérité, comme lit Tamerlan à ce soldat qui avoit dérobé le lait d'une pauvre villageoise. A la fm, il se résolut de nous punir tous, afin de ne point faillir à punir le coupable, ce qui étoit une injustice bien grande, ne lui en déplaise ; mais quel supplice pensez-vous qu'il nous fit souffrir? Celui que je vous ai dit tantôt, qui lui étoit profitable : il dina tout exprès auparavant que nous fussions sortis de classe, et se relira après dans son étude. Au sortir de la messe, nous n'avions point trouvé 1j cuistre pour lui demander nos bises, qui sont de petits pains de deux liards que l'on appelle ainsi, après lesquels nous courions plus allègrement que si le vent de bise nous eût buffle au derrière; et croyez que, quand nous avions nouvelle que le boulanger les apportoit, nous étions frappés d'un bien doux vent; aussi ces bises de collège étoient-elles toutes creuses, et l'on ne trouvoit rien dedans que du vent au lieu de mie. Je vous laisse à juger si nous ne devions pas avoir bien faim; et toutefois l'on nous fit asseoir à une table où il n'y avoil rien que la nappe, blanche comme les torchons des écuelles : pour des serviettes, l'usage en étoit défendu, parce que l'on y torche quelquefois ses doigts, qui sont entourés de certaine graisse qui repuît quand l'on les lèche. Ayant demandé de quoi diner au cuistre, il nous apporta le pâté tout fermé, et nous dit : Monsieur veut que vous mangiez votre part de cela. Un Normand affamé ôta la couverture, et, voyant le chausse-pied, se mit tellement en colère contre le cuistre, qui se moquoit de

« Ferrer la mule correspond à notre locution : faire danser l'anse du panier.

DE FRÂNCiON. 133

nous, qu'il lui jeta toute la croûte aux badigoinces *, et se sauva après en la chambre d'un sien ami, où il demeura un jour durant, craignant le courroux d'Hortensius. Le Gascon et moi nous nous pâmions de rire, bien que nous eussions le ventre presque aussi creux que les autres, et tous ensemble, ne pouvant avoir chez notre maître de quoi manger, nous fîmes venir quelque chose de la ville, que nous achetâmes de notre argent : ainsi tel en pâtit qui n'en pouvoit mais, et notre pédant ne sçut point que j'avois dérobé le lièvre.

£n ce temps-là j'étois à la troisième, où je n'a vois encore rien donné pour les landis' ni pour les chandelles, bien que l'on fût déjà près des vacances; et c'étoit que mon père avoit oublié d'envoyer cela avec ce qu'il falloit pour ma pension : mon régent, malcontent au possible, exerçoit sur moi, à cette occasion, des rigueurs dont les autres étoient exempts, et me . faisoit, quand il pouvoit, de petits affronts sur ce sujet. Il étoit bien aise quand l'on m'appeloit GliscOf faisant allusion sur une règle du Despautère ' où il y a : Giisco nihil- dabit. L'on vouloit dire que je ne lui donnois rien; et, pour le fils d'un riche trésorier qui avoit payé le maître en beaux quadruples, l'on l'appeloit Hic dator, par une autre règle des mêmes rudimens, où, mêlant le latin avec le françois, l'on me vouloit faire entendre qu'il donnoit de bon or à notre régent. Je vous apprends ici des apophthegmes de collège; mais il faut les dire, puisqu'ils viennent à propos.

Afin de causer plus de dépit à ce pédant, voyant qu'il cherchoit partout quelques raisons pour autoriser le supplice qu'il avoit envie de me faire endurer, j'étudiois mieux et m'abstenois de toutes sortes de friponneries; si bien qu'il pensa plusieurs fois perdre patience, et m'imputer faussement quelque chose, tant celte âme vile se coléroit lorsqu'on n'assouvissoit point son avarice. Par sa méchanceté, il m'eût fallu passer les piques, si mon argent né fût venu à point nommé : je le

* Mâchoires.

.^ Od appelait de ce nom les honoraires que les écoliers donnaient à leurs maîtres à l'époque de la foire du Landit (au mois de juillet) : c'étaient six ou sept ccus d'or introduits dans un citron que l'on présentait dans un verre de cristal. (Voir plus loin.)

* Célèbre grammairien, né en li60 et mort en 1520. 11 eut, dans nos écoles, la vogue des Noël et Chapsal.

voulois présenter à la mode que les f>édaiis ayoicnt introduite pour leur profit, lui donnant un beau verre de cristal plein de dragées, et un citron dedans, sur Fccorce duquel je n'avois pas mis toutefois les écus, comme c'est l'ordinaire, mais les avois fourrés dedans par un trou que j'y avois fait. Monsieur, lui dis-je avec feintise en lui présentant le verre, vous sçavoz que je suis de loin : le messager ne m'a pas encore apporté ce qu'il faut pour votre landi : en attendant, je vous offre ceci de ma seule part, comme des arrhes de dix écus d'or que vous aurez dans quinze jours.

Cette douce promesse alla fendre le rocher qui entouroit son cœur, et l'empéchoit d'être touché du respect et de l'amitié que je lui témoignois pour vaincre sa sévérité opiniâtre. 11 garda le verre, et, me remerciant avec un souris, me versa dans ma toque les dragées; pour le citron, il le donna à un galoche' de ses mignons, ne sçachant pas qu'il étoit aussi précieux que pas une pomme qui fut dans le jardin des Hespérides. Afin d'en avoir le plaisir tout au long, je le laissai faire; mais, quand je vis que la leçon étoit donnée et que l'externe étoit prêt à sortir de classe, je m'en allai vers lui et m'enquis s'il vouloit troquer son citron contre mes dragées. 11 s'y accorda, aimant mieux le doux que l'aigret; et tout de ce pas je m'en retournai à notre Domine, que je tirai par sa grande manche, comme il corrigeoit un thème. Je lui demandai en riant s'il vouloit manger du citron, et, en (Usant cela, ]e l'ouvris par la moitié avec une jambette*, et lui fis voir les écus. Vous n'attendrez pas si longtemps que je vous avois fait accroire, lui dis-je. Non, répondit-il en prenant l'argent, ceci est pour moi, je vous laisse tout le citron. Après il me dit qu'il me louoit bien pour ma subtilité, mais qu'il . me blâmoit pour le- hasard où je m'étois mis de perdre mes écus. Tandis qu'il discouroit là-dessus, ses écoliers plaudèrent de leurs, portefeuilles à l'accoutumée contre les bancs, et si fort qu'ils les pensèrent rompre.

Depuis, cet animal farouche, entièrement apprivoisé, ne me traita pas plus rigoureusement que les autres; mais je ne pus jouir longtemps de ce bonheur, parce que mon père me

* Élève externe. {Dict* de Trévoux.)

* Petit couteau.

DE FRÀMGION 135

manda, par ses lettres, que j'allasse en notre pays aux noces de mes deux sœurs, que Ton devoit marier en un même jour, l'une à un brave gentilhomme et l'autre à un conseiller du parlement de Bretagne. Je fus donc là par la voie du messager, et jamais je ne me tîs si aise; car l'on ne me parloit de guère autre chose que de faire bonne chère. Néanmoins l'envie que j'avois d'apprendre les sciences me fit demander mon eon^é après la fête, d'autant que la Saint-Kemy * s'approchoit, où les leçons se recommencent; et je m'en revins donc, âgé d'environ treize ans, pour être à la seconde classe. De celle-là je passai les années suivantes à toutes les autres, et eniin j'achevai mon cours. Je ne vous dirai rien de ce qui m'y aVint; car ce sont de petites choses qui ne feroient qu'importuner vos oreiDes. Je suis déjà las de vous avoir tant conté de niaiseries, vu que je vous puis mieux entretenir. Gomment, monsieur, dit le seigneur bourguignon, est-ce ainsi que vous me privez cruellement du récit de vos plus plaisantes aventures ? Ignorez-vous. que ces actions basses sont infiniment agréables, et que nous prenons même du contentement à ouïr celles des gueux et des faquins, comme de Guzman d'Âliarache et d^Lazaril de Termes : comment n'en recevrais-je point à ouïr celles d'un gentilhomme écolier qui fait paroitre la subtilité de son esprit et la grandeur de son courage dès sa jeunesse ? Vous ne sçavez pas, repartit Francion, que vous recevrez bien plus de plaisir à entendre ce qui m'est avenu en un âge plus haut, d'autant que ce sont choses plus sérieuses, et. où vous trouverez bien plus*de quoi vous repaître l'esprit. Je n'attends rien que des merveilles de votre vie courtisane, dit le seigneur; car j'en ai déjà ouï quelque chose de nonpareil par de certaines personnes qui venoient de la cour : c'est pourquoi je voudrois que vous y fussiez déjà, et que vous eussiez passé toutes les classes, quand vous devriez être fouetté dix fois à chacune; néanmoins je ne désire pas sauter d'un temps a l'autre. Vous vous figurez avec grâce les chqses comme si elles étoient présentes, lui dit Francion, et vraiment je vous sais bon gré de ce que vous souhaitez ainsi de me voir tant donner le fouet. Où poùrrois-je trouver des fesses qui y puissent Tt'sister ? Je vous prie, faites forger une cuirasse à mon cul,

i Le I" octobre.

136 histoihb comique

et la failes peindre de couleur de chair, ou me prêtez la peau du vôtre pour le couvrir. Ne vous souciez pas, nous pourvoirons à tout, lui répondit-il.

Us tenoient ainsi des propos naïfs, que Ton ne doit point passer sous silence, encore qu'ils ne soient pas si relevés que beaucoup d'autres; car l'histoire ne seroit pas complète sans cela. Nous avons dessein de voir une image de la vie humaine; de sorte (pi'il en faut montrer ici diverses pièces. L'histoire du père de Francion représente bien un gentilhomme champêtre, qui a vu de la guerre en sa jeunesse, et a encore un cœur martial, qui méprise toutes les autres conditions. L'avarice de quelques gens de judicature, et toutes leurs mauvaises humeurs, sont aussi taxées fort à propos. L'on voit après les sottises de quelques personnes vulgaires, et puis enfin l'on trouve les impertinences de quelques pédans avec les friponneries des écoliers. C'est ce que Francion continuera dans la suite de son histoire, faisant voir aussi les erreurs de ceux qui pensent être plus sages et plus riches, ou de meilleure maison qu'ils ne sont, ainsi que faisoit M. Etortensius. L'on connoîtra comme il en a été moqué de tout le monde, si bien que cela servira de leçon à plusieurs. Francion prenoit beaucoup de plaisir à raconter ces choses, parce qu'il avoit en lui beaucoup de sentimens d'un bon naturel qui lui faisoit haïr la sottise de beaucoup d'aulres hommes. Néanmoins, il ne parloit pas avec tant d'attention qu'il ne regardât bien souvent tout ce qui étoit autour de lui; et, comme il eut achevé les dernières parole! que nous avons récitées, il voulut entièrement contenter sa curiosité, et, ayant un peu tiré à soi le rideau de son lit^ il avança la tête pour jeter les yeux sur l'endroit le plus reculé de la chambre. Que regardez-vous, monsieur, lui dit alors le seigneur du château? Je voulois voir, répondit Francion, s'il n'y avoit point ici quelqu'un de vos gens pour le prier qu'il me donnât ce petit tableau qui est attaché à la tapisserie. Il m'est impossible de discerner d'ici ce qui y est représenté. Je m'en vais vous le quérir, dit le seigneur ; et, s'étant levé de sa place, il alla prendre le tableau, qui étoit fait en ovale, et pas plus grand qu'un cadran au soleil* à porter en la poche, et le mit entre

* Ce genre de cadran solaire, nommé cadran portatifs faisait Toffice de montre.

les mains de Francion, qui dit qu'il étoit marri d'en avoir parlé, puisqu'il étoit cause qu'il avoit pris cette peine-là. En après, il tourna sa vue vers le tableau, où il vit dépeinte une beauté, la plus parfaite et la plus charmante du monde. Âh! monsieur, s'écria-t-il, mettez-vous de tels enchantemens dans la chambre de vos hôtes, afin de les faire mourir sans qu'ils y pensent, pour avoir leurs dépouilles? Ah 1 vous m'avez tué en me montrant ce portrait. Tout le monda n'est pas si sensible que vous, dit le seigneur; et, si je l'élois, je serois déjà mort, puisque j'ai beaucoup de fois contemplé les attraits de ce visafje.

Francion alors regarda sur la couverture du tableau, car il se fermoit comme une boîte, et il vit en écrit : Nais. Que veut signifier cela? dit-il. C'est le nom de la belle, lui répondit le seigneur; elle est Italienne, comme vous pouvez voir par sa coiffure. Un gentilhomme italien, nommé Dorini, qui vint ici dernièrement) me prêta ce portrait pour huit jours, a On que j'eusse le loisir de le considérer à mon aise. Je Pavois mis en cette chambre-ci, qui est la plus secrète de tout mon cbâteau, et où je fais mon cabinet de délices. Cette nonpareille dame est-elle encore vivante ? dit Francion. Je n'en sçais rien, répondit le seigneur, il n'y a que Dorini qui nous le puisse apprendre. Âh ! que vous êtes peu curieux de ne vous en être point encore enquêté, reprit Franciou. L'on voit bien que vous êtes d'une humeur libre, qui se tient dans l'indifl'érence. Il est vrai, repartit le seigneur, et je vous jure qu'étant avec Hélène, que j'allai voir avant-hier, et qui n'a qu'une beauté vulgaire, je pris autant de plaisir, que je pourrois faire en jouissant de l'incomparable Nais. Fermez les yeux, monsieur, quand vous serez contraint de baiser un visage qui n'aura rien d'attrayant, et vos sens ne laisseront pas d'être chatouillés du plaisir le plus parfait de l'amour, et vous éteindrez l'ardeur que vous aviez pour vous joindre à un corps en qui vos yeux trouvent des sujets d'une extrême passion.

Alors Francion, ayant regardé attentivement le portrait, l'attacha d'une épingle au dossier de son lit, et reprit après la parole, ainsi que l'on pourra voir au livre suivant.

138 HISTOIltE COMIQUE

LIVBE QUATRIÈME

DK^AiN, je verrai ce portrait tout à loisir à la clarté du jour, dit Francion ; mais, pour maintenant, il faut que je m'acquitte de ce que je vous dois, et qu'au lieu de vous conter mes aventures courtisanes je vous conte mes aventures scolastiqucs. Figurez- vous donc de voir entrer Francion en classe, le caleçon passant hors de son haut-de-cliausse jusques à ses souliers, la robe mise tout de travers, et 'g portefeuille dessous le bras, tâchant de donner une chiquenaude à l'un et une nasarde à l'autre. Toujours j'avois un roman caché dessus moi, que je lisois en metbmt mes autres livres au-devant, de peur que le régent ne l'aperçût. Le co;irage m'étant alors crû de beaucoup, je soupirois en moi-même de ce que je n'avois encore lait aucun exploit de guerre, bien que je fusse à l'âge où les chevaliers errans avoient déjà défait une infinité de leurs ennemis, et je ne sçaurois vous exprimer le regret que j'avois de voir que mon pouvoir ne répondoit pas à ma volonté.

Ne vous étonnez point si j'aimois mieux lire que d'écouter mon régent; car c'étoit le plus grand âne qui jamais monta en chaire. Il ne nous contoit que des sornettes, et nous faisoit employer notre temps en beaucoup de choses inutiles, nous commandant d'apprendre mille grimauderies les plus pédantesques du monde. Nous disputions fort et ferme pour les places, et nous nous demandions des questions l'un à l'autre; mais quelles questions pensez-vous? Quelle est l'étymologie de ÏAina? et il falloit répondre qne ce mot se dit: Quasi luce lucens aliéna; comme qui diroit, en françois, que chemise se dit quasi sur chair mise. N'est-ce pas là une belle doctrine pour abreuver un jeune âne ? Cependant nous pas-

DE FRANGION. 159

sions les journées sur de semblables badineries, et celui qui répondoit le mieux là-dessus portoit la qualité de Tempcreur. Quelquefois ce sot pédant nous donnoit des vers à faire, et endnroit que nous en prissions de tout entiers de Virgile, pour le mieux imiter, et que nous nous servissions encore, pour parfaire les autres, de certains bouquins, comme de Parnasse et de Textor '. S'il nous donnoit à composer en prose,- nous nous aidions tout de même de quelques livres de pareille étoffe, dont nous tirions toutes sortes de pièces pour en faire une capilotade à la pédantesqne. Gela n'étoit-il pas bien propre à former notre esprit et ouvrir notre jugement? Ouelle vilenie de voir qu'il n'y a plus quasi que des barbares dans les universités pour enseigner la jeunesse i Ne devroientils pas considérer qu'il faut de bonne heure apprendre aux cnfans à inventer quelque chose d'eux-mêmes, non pas les renvoyer à des recueils, à quoi ils . s'attendent, et s'engourdissent tandis ? On ne sçait point de là ce que c'est que de pureté de langage, ni de belles dictions, ni de sentences, ni d'histoires citées bien à propos, ni de similitudes bien rapportées. Mon Dieu, que les pères sont trompés, pensant avoir donné leurs fils à des hommes qui les rempliront d'une bonne et profitable science ! Les précepteurs sont des gens qui viennent presque de la charrue à la chaire, et sont un peu de temps cuistres, pendant lequel ils dérobent quelques heures de classes, qu'ils doivent au service de leur maître, pour étudier en passant. Tandis que leur morue est dessus le feu, ils consultent quelque peu leurs livres, et se font à la fin passer maîtres es arts; il lisent seulement les commentaires et les scoliastes des auteurs, afin de les expliquer à leurs disciples, et leur donner des annotations dessus. Au reste, ils ne sçavent ce que c'est que de ci^iité, et faut avoir un bon naturel, et bien noble, pour n'être point corrompu, étant sous leur charge ; car ils vous laissent accoutumer à toutes sortes (le vicieus. s habitudes sans vous en reprendre.

Notre régent, avec toutes ses belles qualités, ne laissa pas do nous vouloir faire jouer des jeux en françois de sa façon, car il tranchoit grandement du poète. Il y eut beaucoup d'é-

* navîsius Textor, autrement J. Tixier de Ravisi, auteur de plusiours manuels classiques, né on 1480 et mort en 15ii.

coliers qui prirent des personnages, et le désir que j'avois de me voir une fois prince en ma vie m'en fit aussi prendre un; car c'étoit une tragédie où il ne venoit que des monarques et de grands seigneurs en la scène, et même j'eus tant d'ambition que je voulus aussi être le dieu Apollon en une moralité latine qui se jouoit par intermèdes. Jamais vous ne vîtes rien de si mal ordonné que notre théâtre. Pour représenter une fontaine, on avoit mis celle de la cuisine, sans la cacher de toile ni de branche, et l'on avoit attaché les arbres au ciel parmi les nues. Nos habits étoient très-mal* assortis; car il y avoit le sacriQcateur d'un temple de païens qui étoit vêtu, comme un prêtre chrétien, d'une aube blanche, et avoit par-<lessus la chape dont l'on se servoit à dire la messe en notre chapelle. Au reste, la disposition des actes étoit si admirable, les vers si bien composés, le sujet si beau, et les raisons si bonnes, qu'en ayant trouvé parmi des vieux papiers quelques fragmens, il y a deux mois, je pensai vDmir tripes et boyaux, tant cela me fit mal au cœur. Mon Dieu, ce dis-je, estr-il possible que Francien ait proféré autrefois de si sottes paroles ? Et quand et quand je jetai dans le feu cette horrible pièce. Lorsque j'en jouai mon personnage, il n'y avoit rfen qui ne me semblât extrêmement bien fait, et je tâchois d'en imiter les vers, lorsque j'en voulois composer d'autres; même j'étois si aveugle, qu'encore que j'en eusse trouvé la plupart dans des comédies imprimées, dans la farce de PatheÛn et dans le Roman de la Rose, d'où le pédant les avoit frippés ^, je ne rctranchois rien de la gloire que je lui donnois. Il faut que je vous conte quelques-unes des plaisantes impertinences qu'il commit en sa pièce, aussi bien à la faire représenter qu'à en composer les paroles. Jupiter se plaignoit qu'il avoit mal à la tête, et disoit qu'il s'en alloit coucher, et qu'on lui apprêtât un bouillon et un consommé. Gela eût été bon, s l'auteur eût feint qu'il étoit à cette heure-là gros de Minerve.

Au reste, il arriva un grand esclandre, que j'avois été tué à la tragédie par mon ennemi, et, après cela, je faisois le personnage d'une furie qui venoit tourmenter l'homicide.

* Tirés.

DE FRANGION. U\

Pendant que j'étois sur le théâlre avec celui que je poursui- Yois, il y eut un acteur qui, ayant aussi à changer d'imbit, ne sçavoit ou mettre ses premiers; et, parce qu'il étoit familier du régent, le voyant nu-tête, il le couvrit d'un turban qu'il avoit, et lui jeta sa casaque dessus les épaules, dont il mit après les manches, quoiqu'il eût sa soutane, à cause qu'il faisoit encore fort froid. En même temps, celui après qui je courois de tous côtés, tenant un flambeau ardent avec des postures étranges, comme s'il eût été saisi d'horreur de me Toir, commença d'hésiter en ses plaintes et récita six fois un même vers, sans pouvoir trouver en sa mémoire celui qui devoit suivre; pensant que je m'en souviendrois mieux que lui, à cause que je l'avois ouï répéter, il me disoit : Gomment est-ce qu'il y a après? Francion, souffle-moi; mais, sans songer à ce qu'il me dcmandoit, je tournois d'un côté et «l'autre. No^fe régent; extrêmement en colère de voir cette ânerie, sort avec son libelle en la main, sans songer au vêtement qu'il avoit pris, et, le venant frapper d'un coup de poing, lui dit : Va, va, ignorant, je n'acquerrai que du désjionneur avec toi; lis ton personnage. Cet autre prend le papier,*et se retire vitement derrière la tapisserie, pensant que ce fût le vouloir du régent. Moi, voyant mon maître accoutré tout de même que celui qui venoit de sortir (car nos habits, venant des défroques d'un ballet du roi, étoient presque tous pareils), je crus qu'il vînt là, au lieu de lui, pour achever le personnage qu'il n'avoit pu faire; je le prends donc par une manche, comme il m'avoit été enseigné, et, le faisant tourner et courir d'un côté et d'autre, je lui passe le flambeau par devant le nez, tellement que je lui brûlai presque toute la barbe. Tandis mon compagnon, qui avoit manqué, n'oyant point réciter ses vers à mon maître, croyoit qu'il les eût oubliés aussi bien que lui, et les lui souffloit si haut, que l'on le pouvoit entendre du bout de la salle. Pensant alors qu'il fût devenu sourd, il rentra en la scène, et les lui vint crier aux oreilles : cela me confirma davantage en l'opinion que j'avois conçue, que notre pédant voulût jouer ce personnage de l'homicide; et, comme j'étois plus fort que lui, je le tourmentai tant qu'à la fin il fut contraint de se laisser choir à terre. Je vous proteste que la poix-résine que je brûlois l'entêtoit de telle manière qu'avec les secousses que

je lui donnois elle fut cause qu'en un instant il devint comme tout pâmé, et que ses esprits furent si affoiblis, qu'il ne nie pouvoit pas dire distinctement que je le laissasse. À n'en point .mentir, je ne vous nie pas qu'il n'y eût beaucoup de malice de mon côté, et que je ne lui fisse ce traitement quasi tout exprès pour me venger de la cruauté qu'il avoit aucunes fois exercée sur moi; car, si mon compagnon eût gardé son personnage, je ne lui eusse pas fait souffrir tant de mal : mais je vous assure bien que jamais, en quelque momerfe que ce soit, l'on n'a pris autant de contentement que l'on fit en nos jeux, où il arriva de si plaisants succès. L'on me donna la gloire d'avoir le mieux fait de tous les acteurs, qui étoicnt pour la plupart des caillettes * de Parisiens qui, selon les sots enscignemens du régent, rempli de civilité comme un porcher, tenoient chacun un t)eau mouchoir à la main par faute d'autre contenance, et prononçoient les «vers en les chantant, et faisant souvent un éclat de voix plus haut que les autres. Pour bien faire, je faisois tout le contraire de ce que mon maître m'avoit enseigné; et, quand il me falloit saluer quelqu'un, ma révérence étoit à la courtisane, non pas à la mode des enfans du Saint-Esprit, qu'il m avoit voulu contraindre d'imiter. Au reste, je ne faisois des gestes ni des démarches qu'aux lieux où la raison me montroîl qu'il en ' étoit besoin : mai» je me repentis bien à loisir d'avoir trop bien représenté la furie; car mon régent, voyant que tout le collège et beaucoup de gens d'honneur de la ville s'étoient moqués de lui, voulut tirer de moi une vengeance exemplaire, et, à la première faute que je commis, il me déchiqueta les fesses avec des verges plus profondément qu'un barbier ne déchiquette le dos d'un malade qu'il ventouse.

En ce temps-là, je yivois avec Hortensius comme de coutume, sinon qu'il nous traitoit encore plus mal que les années précédentes; et même, pendant l'hiver qui avoit été extrêmement froid, voyant qu'il ne nous donnoit point de bois, nous avions été contraints de brûler les ais de nos études, la paille de nos lits, et puis après nos livres à thème, pour nous chauffer. Un jour, il voulut faire la visite de ma bibliothèque, et, y trouvant force livres françois d'histoires fabu-

* Femmelettes.

DE FRAKCiON. 14ô

leuses, il les emporta tous, disant qu'ils corrompoienl mon bon naturel et me gâtoient l'esprit; car c'étoit ainsi qu'il Testimoit. Il en trouva de si amoureux, qu'ils servirent beaucoup à enflammer son cœur, avec la vue de la fille de l'avocat qui payoit ma pen^'ion. Notez que l'amour tiiomphe aussi bien du bonnet carré des pédans que de la couronne des rots. Ce qui l'invitoit davantage à suivre l'empire de ce petit dieu est qu'il voyoit sa puissance révérée et estimée dans presque tous les livres des philosophes. Vaincu d'un si doux trait, il commença de rechercher les moyens de plaire^à sa dame et s'habilla plus curieusement qu'il n'avoit fait; car, au lieu qu'il n'avoit accoutumé de changer de linge que tous les mois, il en changeoit tous les quinze jours; à chaque matin il retroussoit sa moustache avec le manche d'une petite cuiller à marmite, et le ravaudeur notre portier fut employé deux journées à mettre des manches neuves à sa soutane et à recoudre des pièces en quelques endroits déchirés. Jamais il ne s'étoit regardé chez lui que dans un seau d'eau; mais alors il fut bien si prodigue d*acheter un miroir de six blancs, oà il ne cessoit de regarder s'il avoit bonne grâce à faire la révérence, ou quelques autres actions ordinaires, et quelquefois il avoit beaucoup de peine, car il avoit envie de voir s'il avoit bonne façon en Usant, et, ayant jeté les yeux sur son Marc-Tulle *, qu'il tenoit en ses mains, il les relevoit vers le miroir; mais il ne pouvoit contenter son désir, parce qu'il trouvoit que son image, qui y étoit représentée, haussoit la tête aussi bien que lui, et ne regardoit plus dans le Uvre ; de sorte qu'il eût bien voulu tourner sa vue en même temps en deux lieux. Encore qu'il fût soigneux de son corps, ce n'éloit pas qu'il se proposât de gagner la bienveillance de sa maîtresse par ce seul moyen; les qualités de son esprit, qui lui sembloient éminentes, étoicnt les forces auxquelles il se fioit le plus : tous les jours il feuilletoit les livres d'amour qu'il m'avoit pris, et en tiroit les discours qui étoicnt les meilleurs à son jugement pour en emplir dorénavant sa bouche. Entre ces volumes, il y en avoit un plein de métaphores et d'antithèses barbares, de figures si extraordinaires, qu'on ne leur peut donner de nom, et d'un galimatias continuel où

* Cicéron.

le plus sublil esprit du inonde fût demeuré à quia^ s'il en eût voulu expliquer quelque chose. Néamoins, il appeloit i'auleur un Cicéron François, et formoit tout son style sur le sien, excepté qu'il tiroit encore d*autres de ce temps de certaines façons de parler qui lui sembloient merveilleuses, parce qu'elles n'étoient pas communes, bien que ce fussent autant de fautes dont une fruitière du coin des rues l'eût repris, et ses beaux auteurs aussi. Je m'en vais vous redire un discours qu'il tint à sa maîtresse, suivant ceux qu'il avoit lus. Un jour qu'il la trouva toute seule chez elle, comme il alloit tout exprès visiter Fon père : Mademoiselle, lui dit-il, je gagne en perdant, et si je perds en gagnant, à raison qu'en perdant la fréquentation de monsieur votre père je gagne la vôtre, qui me fait encore perdre d'une autre façon, car je perds ma franchise, en vous oyant discourir. Les incomparables charmes de vos incomparables perfections, que l'on ne peut assez magnifier, se tiennent si bien sur leurs pieds en assaillant, que ce seroit être hors de raison que de croire de pouvoir s'en défendre; par quoi ce sera toujours la cause par laquelle je me dirai votre incomparable serviteur. Fremonde, ainsi s'appeloit la demoiselle, à peine put trouver une réponse à des propos si extra vagans. En peu d'heures, elle reconnut la sottise du personnage, qu'elle n'avoit jamais vu si manifestement découverte. C'étoit une bonne marchande : les grands drôles du collège, avec qui je me meltois déjà, me disoient qu'ils voyoient à sou encolure qu'elle étoit du métier, et certainement ils ne s'abusoient en façon quelconque; car, étant demeurée privée de sa mère dès l'âge de quatre ans, son humeur joviale et volage la porloit en beaucoup d'excès d'amour envers des jeunes hommes qui la courtisoient, à la vue même de son père, qui ne se mettoit guère en souci pour cela, d'autant qu'il étoit pauvre, et qu'il s'imaginoit qu'elle tâchoit d'attraper au trébuchet quelque riche serviteur qui l'épousât. Je me souviens bien que, quand j'étoîs plus jeune, feignant d'avoir envie de tirer quelque chose de mes pochettes, elle me venoit chatouiller partout. Oh ! combien de fois ai>je dit en moi-même, en y songeant : que n'ai-je maintenant la faveur que j'avois alors, ou que n'avois-je alors la puissance que j'ai maintenant I J'eusse chatouillé cette mignarde au lieu où il lui démangeoit; et pos-

De FRA»CI0J!(* i45

sible en eùt-eUe été bien aise, vu qu'il est ci'oyable qu'en ce temps-là elle n'avoit essayé des plaisirs de l'amom* que par imagination.

Un jour, j'alLii chez elle, comme elle étoit entretenue d'un jeune avocat, qui me demanda, sur quelques propos, si un ancien n'avoit pas dit que la pire des bétes farouches est le médisant, et des domestiques le flatteur. Je lui répondis que oui, et que je Tavois lu dans Plutarque *; mais qu'il falloit corriger l'apophthegme, et dire que la pire dos bêles domestiques est le pédant. Ayant loué mon intention, il me dit que j'avois une raison très-juste, et qu'il avoit été exposé aussi bien que moi à la fureur de ces animaux. Il me demanda après si je sçavois bien la définition d'un pédant. Oui-dà, monsieur, lui répondis-je, Est animal indecrotabile. Vous avez raison, certes, me dit-il; aussi ai-je ouï conter que le recteur de l'Université, avec les procureurs de la nation et ses autres suppôts, allant la veille de la Chandeleur (suivant leur coutume) porter un cierge au roi défunt, l'on lui vint dire : Sire, voilà votre fille l'Université qui s'en vient vous faire la révérence. Mon Dieju, ce dit-il, que ma fille est crottée ! Toutefois ils ne laissèrent pas de s'approcher, et le recteur lui commença une harangue qu'il entendoit avec beaucoup d'impatience, parce qu'elle n'étoit pleine que de similitudes, pêchées dedans les Propriétés des pierres de Pline, et d'exemples tirés des Hommes illustres de Plutarque; tellement que, comme il alloit commencer un discours qui sembloit devoir être bien long, et qu'il disoit : Alexandre le Grand, sire, allant à la conquête de l'Asie, le roi lui dit : Ventre saint-gris i il avoit diné, cehii-là, et moi je n'ai pas dîné*. La harangue, qui alloit encore durer une bonne heure, fut là tronquée et accourcie, et les pauvres pédans s'en retournèrent en leur royaume, où l'on entend avec bien plus de patience leurs belles fleurs oratoires.

f Rendons à Plutarque ce qui lui revient: il fait dire à Niloxène que la pire des bêles sauvages c'est le tyran, cl la pire des bêles privées le flatteur. {Banquet des sept sages.)

* Ce n'est pas Alexandre, mais Annibal, qui fut mis en cause par l'imporlnn harangueur. Il avait déinilé par ces mots : « Anniîxil partant de Carlhage, Sire..., » ot était demeure coi. — « Ventre-saint-gris, dit le roi, Annibal, partant de Carlhagc, avait diné, et je vais en faire autant. »

Les courtisans, qui étoient là, glosèrent sur leui*» habits : ils s'étonnèrent des cliaperons de ces chafTourés, et comparèrent la grande escarcelle que porte le recteur à celle où maître Goniu * mettoit ses in^trumens pour faire des tours de passepasse. Ils furent bien empêchés à juger pourquoi les anciens a voient inventé ces vénérables orncmens, et s'il faisoit plus froid en leur temps qu'au nôtre. Mais ce qui les fit plus rire, fut la crotle qui ctoit sur les robes des pédans comme de la broderie. Outre cela, ils en avoient tant apporté à leurs pieds, qu'il sembloit qu'ils eussent fait venir jledans te Louvre toute celle de delà les ponts. Le plancher de la chambre du roi en étoit si plein, que Ton fut plus dq deux heures à le nettoyer. Ainsi, Francien, l'on peut' connoitre que, bien que vous ne soyez pas encore de la logique, vous donnez des délinitions aussi bonnes que pourroit faire Aristote, et que vérilablement un pédant est un animal indécrottable. Hais parlons d'Hortensius : ne doit-il pas être excepté de cette règle? Est-il plus mignon que les autres? De quelle humeur est-il? Sçachons-le un peu.

Là-dessus, il me fallut dire tout ce que j'en sçavois : Appelles ne dépeignit jamais homme mieux que je fis celui-là, par le crayon de mon éloquence, cela s'entend; de sorte que je fis rire Fremonde à bon escient. Quand j'eus raconté tout ce que je sçavois, elle dit au jeune avocat le discours que ce maître pédant lui avoit fait il y avoit quelques jours, et résolut, avec lui, d'en prendre un plaisir singulier. J'entendis â bâtons rompus leurs propos et dis incontinent : Je vous jure, mademoiselle Fremonde, qu'il est devenu amoureux de vous; car, toutes les fois qu'il me voit, il me dit que vous êtes extrêmement parfaite, et me demande si je ne sçais point de vos nouvelles. Mon Dieu ! Francien, répondit Fremonde, faites-moi ce plaisir que de lui faire accroire qu'il est infiniment en mes bonnes grâces et que je ne vis jamais homme si éloquent que lui.

Dès que je lui pus parler familièrement, je ne manquai pas à m'acquitter de cette charge encore mieux que Fremonde n'espérott; car je le disposai à l'aller voir dès le lendemain et à lui parler ouvertement de son amour. Il se mo • qnoit bien de plusieurs pédans qui n'y entendoient rien, et,

* Célèbre escsftiotenr du temps de François !•'.

DE CRANCION. 141

entre autres, du fils d'un certain professeur du roi aux lettres grecques, qui, ayant été voir son accordée, suivant le commandement de son père, ne lui fit aucun compliment et eut toujours une contenance honteuse et niaise. Le professeur, eu ayant élc averti, lui demanda pourquoi il ne l'avoit pas entretenue amoureusement; il lui répondit qu'il ne sçavoit pas comment il falloit faire. Eh quoi ! âne, lui dit le père, nonne legisH Ovidium de Arte amandi? Hortensius s'apprêta bien à faire autrement; et il lisoit même les Baisers de Jean Second, pour apprendre comment il faut baiser. Or, la première fois qu'il vit sa maîtresse, il lui lit cette docte harangue : Gomme ainsi soit que vos attraits prodigieux aient dcpréhendé mon esprit, qui avoit auparavant blasphémé contre les empanons des flèches de Gupidon, je dois non-seulement implorer les autels de votre douceur, ains encore essayer de transplanter cette incomparable influence du ciel, où séjourne votre diviinté^ en la terre caduque où m'attachent mes défauts. Partant, ne pouvant qu'injustement adresser mon cœur qu'à vous, dès l'instant que je devins merveilleusement amoureux de si amoureuses merveilles que vous êtes, je résolus de le faire sortir de sa place, et Tofifrir à vos pieds, bien qu'il fût fait rébellions générales en mon jugement et en ma raison, qui pensèrent qu'à la fin de vos attraits ils mèncroieut les mains si basses, et que ma liberté auroit si bien sur les doigts, qu'il lui seroit force de se rendre. Maintenant vous avez fait de si fortes, visibles et puissantes impressions sur mon âme, que jamais aucun imprimeur n'a mieux imprimé feuille que vous l'avez imprimée d'un caractère indélébile; et ma volonté, y recevant l'idole de vos monstrueuses beautés, y fait grandement les honneurs de la maison : vous aurez donc toujours, à cette cause, l'image de mes affections au-devant de vos yeux, et mettrez votre nez dedans, afin de voir comme elles sont inuumérables. Arrachez les vôtres de voire cœur pour me réciproquer, s'il vous plaît, et n'affligez plus mon repos, comme vous avez fait ci-devant *. Cette beUe harangue finie, Fremonde lui dit, en paroles

* La déclaration d*amour de Granger à mademoiselle Genevole a de grands airs de famille avec ce passage de Francien. iPidmt *oué, acte III, scène ii.)

148 HlSÎOIftË COMIQUE

nettes et nàtves, qu'elle ne croyoit pas ayoir puissance de captiver un si bel esprit que )c sien, mais qu'elle se figurait qu'il vouloit feindi'e de lu passion pour avoir sujet d'exercer son ('loquence. Ah 1 bel astre mignon, s'écria-t-il, vous ne connoissez pas que déjà vous êtes haut montée dessus l'iiori* zon de l'accompli, et que la perfection de vos miracles, et le miracle de vos perfections, d'un effort foibleraent fort, blessent mon âme jusques au sang. Âh ! demoiselle autant belle que cruelle, et autant cruelle que belle, vous ressemblez bien à ce traître empereur Néron, qui prenoit plaisir à voir brûler la ville de l\ome; car vous regardez avec contentement, du haut de l'échauguette * de vos mérites, brûler non-seulement les faubourgs, mais encore la ville de mon cœur, avec toutes les églises dont je vous ai fait la dédicace. Ne sçavezvous pas, mademoiselle, qu'un ancien disoit cette mignardc sentence : Amom vulnus idem qui facU satuU. Guérissez un pauvre moribond, c'est à vous à faire; autrement je chanterai, avec le poète Properce, que vous connoissez pour un bon auteur et sans reproche, Soins amor imrbi non cupU artificem*. Ensuite de cela, il dit tant de tripes de latin, que je penee qu'il débagoula tout ce qui étoit dedans le pot-pourri de ses lieux communs sous le titre De Atnore. Frcmonde, sans faire semblant de trouver de l'impertinence en ses discours, les écoutoit attentivement, et ne lui répondoit pas néanmoins aussi lavorablement qu'il avoit espéré; voilà pourquoi il poursuivit ainsi : Quoi donc, belle, plus Vénus que Vénus de Cypre, quelque oraison que moi misérable passif puisse faire au genre démonstratif, et quelque syllogisme que je puisse faire couler de ma bouche, vous ne sçauriez croire que je sois votre superlatif serviteur per omnes casus. Vous n'êtes pas né pour servir, monsieur, répondit alors Fremonde; il n'y a point de fille, si ambitieuse qu'elle soit, qui se voulût donner la qualité de votre maîtresse; pour moi, je prendrois plutôt celle de votre esclave. Hortensius fit là-dessus des répliques qui n'ont point de comparaison en plaisanterie, et les discours de tous les pédans du monde ne sont rien au prix; car, avec tout cela, il excoriolt des mieux In langue latinle, et

* Lieu é.evé.

* Lisez atMt au Heu de cupit^ Mb, II, eleg. i, v. S8.

DE FRANGION. 149

se servoit d'un petit nombre de proverbes grecs dont il enirelardoît ses propos. Je vous laisse à juger si Fremonde entendoit tout ce qu'il lui disoit.

Elle, <pii recevoit toutes ses offres de service en boufibn- 'nant, selon sa coutume, ne laissa pas de lui assurer qu'elle l'iroit visiter dans peu de temps, et ne mèneroit que deux bourgeoises de ses voisines en sa compagnie, et possible ce jeune avocat qui lui faisoit l'amour, lequel elle lui disoit être son cousin germain. Sçacbant le jour que la reine de son cœur devoit venir en sa maison, il fit force préparatifs, l'amour l'ayant rendu prodigue. 11 voulut pour le moins dépene ser le demi-quartier d'une pension à lui apprêter une collation somptueuse, le songeai que, par aventure, ne m'y prieroit-il pas, et que, pour ne laisser le certain, il n'étoit que de faire son coup de bonne beure. Une bouteille de vin muscat et uiie autre d'hypocras étoient dans son étude, qui mv tontoîent d'une étrange lîiçon; mais quel moyen de les avoii^ Les planches par où j'avois pris le lièvre éloient reclouécs. Kn cette pensée, j'entrai dans la chambre d'Hortensius, où, lui voyant lire un grand livre, je regardai an titre ce qu'il contenoit; c'étoit un traité de l'État et de la puissance du ^ Grand Turc. Voici un beau livre, me dit-il, j'y viens d'apprendre ce que je ne sçavois pas encore ; il fait bon vivre et tout remarquer. C'est que l'on ne tourne jamais le cul à ce grand empereur, qui tient le siège de Mahomet, et que l'on s'en va a reculons de devant lui, quand Ton seroit même ambassadeur de France. Souvenez-vous bien de cela, ftipon, et l'écrivez tantôt dans votre recueil. Voilà qui est fort plaisant, ce dis-je en riant, car depuis qu'il étoit amoureux j'étois devenu aussi grand maître que lui; puis après, voyant son étude onverte, j'entrai dedans tout d'un saut.

Qu'allez-vous faire là dedans ? me dit-il. Je vais chercher votre Ovide, Domine, lui répondis-je. Il est au coin de mes tablettes, répliqua-t-il. Je n'avois que faire de l'Ovide, et pourtant je ne laissai pas de le prendre pour faire la mine, et, trouvant la bouteille d'hypocras, qui étoit trop grande pour la cacher dans mes chausses, je l'altathai à une aiguillette derrière mon dos; puis, forgeant une subtilité admira • ble, je sors, tenant l'Ovide en ma main, et, marchant toujours à reculons, je dis à mon maître, qui n'avoit garde à

150 HISIQIBK COMIQUE

cette heur&-là . de tenir la vue sur son livre : Monsieur, j'ai tant d'envie de retenir en ma méu^otre la révérence que l'oii porte au Grand Turc, que je veox oiaintenaat m'en aller d'auprès de vous comme si vous Tétiez. Je me reculai donc jusqu'à la porte avec des postures de bouffon qui le firent rire; et, de cette sorte, ayant dérobé sa bouteiÛe sans qu'il l'eût vu, je l'allai décoilîer en mon étude, où j'avalai de bonnes gorgées; mais, de peur de me rencontrer devant lui lorsqu'il seroit en la fureur qui le posséderoit, s'étant aperçu du larcin, tout aussitôt je m'en retournai à sa chambre, où je lui demandai congé de sortir, ce que j'obtins avec un esieaX, Et, ayant pris ma bouteille sous mon manteau, je fus la vider chez un écolier de ville de mes amis; puis après je m'en allai trouver Freinonde, avec laquelle je ne craignis point de m'en retourner au collège, parce que je sçavois qu'elle étoit aussi capable d'apaiser la colère d'ilortensius f{uc l'eût été un verre d'eau de rabattre la force d'un verre de vin.

Elle n'a voit que ses deux voisines en sa compagnie, comme cUe avoit promis, et entra avec elles chez Horiensius, non pas par la grande porte du collège, mais par une de derrière qu'il avoit sur la rue, et que, pour ce sujet, il veuoit de faire « ouvrir, encore qu'il y eût plus de six ans qu'elle étoit fermée.

Après quelque devis amoureux, il prit une plume, et écrivit sur un papier de certains vers à la louange de sa maîtresse. Une des bourgeoises loua son ouvrage; mais, se sou^ venant d'avoir vu cette même poésie parmi celle d'un poîjte de ce temps, comme elle vit qu'il s'arrétoit, qu'il rongcoit ses ongles, et qu'il tapoit du pied tout de la même sort« que s'il eût eu bien de la peine à parachever les stances qu'il feignoit de composer, elle lui dit par raillerie : Monsieur, si vous ne vous souvenez point de ce qui suit, je vous dicte* rai; écrivez, je le sçais bien par cœur, il n'y a qu'un jour que je lus encore cette pièce*là dans un livre dont l'on ma fait présent. Je ne le pense pas, répondit Hortensius, ceci vient entièrement de ma muse. Je m'en vais vous réciter la suite, réplique la bourgeoise, et vous verrez que tout répondra à ce que vous avez déjà écrit. Alors, lui ayant dit tout mol à mot, elle ne s'en contenta pas, mais entra en l'étude, dans la-

DE FRAHGIOK. 15f

quelle elle chercha tani^ qu'elle y trouva un livre pareil au sien, où elle montra à Hortensius les mêmes vers qu'il avott écrits; et pourtant il ne se rendit pas : au contraire, il assura loujours qu'il en étoît l'auteur, et dit, par vnnité, que, son esprit étant semblable à celui de ce poëte, il ^'étoit rencontré en de mêmes pensées et en de mêmes peintes que lui. Ne sçavez^vous pas, conttnuoit^il, que l'on ne sçauroil rien dire qui n'ait été dit déjà ? et, si je trouve ici de la dif« fcrence, car j'ai mis Fremonde, et il a mis Clorindc, j'ai mis en un endroit chan^ies, et lui attraits; au commencemrnt de ma troisième stance, vous trouvez, je ne veux pas, et, au même lieu de la sienne, il y a, je ne veux point. Ainsi Hor- (ensius tâchoit de cacher son larcin, plus grand que celui que j'ayois fait de sa bouteille; mais il n'étoit non pins couvert que le scroit un homme nu qui n'auroit qu'un rets dessus soi. Si Ton n'osa pas, à cette heure^, se moquer ouverte^ ment de lui, l'on le fit après en beaucoup de bonnes compagnies; mais, quand j'y songe, la bourgeoise, ayant vu sa première stnnce, n'nvoitqu'à se retirer sans voir les autres, et, lorsqu'il eut achevé, si elle eût voulu réciter toute la pièce, comme si elle l'eût vue écrite, l'on eût indubitablement cru qu'elle eût été une grande sorcière, pensant qu'elle eût deviné ce qn'Hortensius fàt venu à l'heure même de composer.

Cette invention n'étant pas alors en son esprit, elle se servit de celle que je vous ai dite, qui vaut bien autant; et notre pédant, afin de faire oublier ceci, commença incontinent de mettre tout par écuelles, chargeant ht table d'une honnête collation : les confitures sèches et licpiides n'y manquèrent non plus que l'eau à la rivière; mais il y a voit une bouteille d'hypocras qui manqiioit, et que l'on ne pouvoit trouver; il se falloit contenter de celle de vin muscat : toutefois Hortensîus ne fit point paroître que le larcin que l'on lui avoit fait le mît en colère, à cause qu'il craignoit, penses, que sa maîtresse ne le trouvât de mauvais naturel. Moi, bien aise, je pris la hardiesse de venir jusqnes au lieu où étoit Fremonde, qui me fit autant de bien qu'il lui étoit possible, me donnant ce qui lui rcstoit après avoir rempli son ventre et ses pochettes.

Hortensius avoit coutume, quand il festoyoit quelqu'un

chex lui, de manger plus kii seul que tous ceux qui étoient k sa table, afin que tout au moins la plupart de la dépense se toomât à son profit. Il avoit donc déjà bien fait son ofDce à nettoyer les plats, et encore mieux à yider les bouteilles, tellement qu'il étoit entré en une humeur la plus gaillarde du monde : à tout propos, il conloit quelque petite histoire d'amour; mais, parce qu'il avoit un vice en liant tes périodes que plusieurs autres commettent, comme il y en a qui disent toujours : enfin, la compagne de celle qui lui avoit fait un affront pour sa poésie le remarqua incontinent, et, à la première fois qu'il dit: pour le faire court, car c' étoient les mots qu'il répétoit, elle lui répondit : Si vous nous voulez flaire, il ne faut pas dire si souvent : Pour vous le faire court, parce que tout résolument nous le voulons long. Cette privauté accrut son allégresse, et lui fit boire encore trois coups; de sorte qu'il chanceloit à chaque moment. L'on lui demanda s'il apprenoit à danser et s'il répétoit les passages de quelque courante. N'ayant pas le soin de cacher sa maladie, il répondit : 11 y a un certain auteur anonyme, que je pense, qui dit que Bacchuê dolosus luciator est, primum caputf demdepedes tentai *. Aussi je reconnois bien cette eautelle, médius Fidius; il m'a donné le croc en jambe pour me faire tomber, et m'a assailli par en haut au même temps.

Gomme il tenoit ce discours, l'amant de Fremonde vint avec deux de ses amis, et encore deux bourgeoises des plus gausseuses de la viUe. Monsieur, dit l'avocat à Hortensius, ayant à parler à mademoiselle Fremonde, nous sommes entrés franchement en votre maison, de quoi je vous supplie de nous excuser. U n'est pas besoin que vous usiez de complimens, interrompit Fremonde, je m'assure que monsieur est très-aise de votre venue et n'a point d'ennui, sinon de ce qu'il voit que vous êtes arrivés trop tard pour la collation. Alors une de ses compagnes dit .' Il y a bien encore quelque peu de vin muscat.

StUva pace^ madame, dit le cuistre; eh bien, dit Hortensius, va-t'en mettre ordre que mon compère le cabaretier m'en

' Plaute dit, par la bouche d'un de ses personnages :

Magnnm hoc viiium vtno ni

Pedtê captât privwm : luetator dolo$u$ e$t

pAKODOL,, act. V, se. I, y. S.

DE FRANGION. 1S3

envoie da meilleur, avec quelque pièce de r6ti. Or il disoit cela parce qu'étant déjà fort tard, et voyant que les derniers venuH avoient amené un vielleux, il s'imaginoit bien qu'il falloit qu'il donnât à souper à tout ce qu'il y avoit de personnes dedans sa chambre, vu qu'ils y demeuroient encore beaucoup de temps : néanmoins il n'en avoit point de fâcherie, d'autant qu'il lui sombloit que c'étoient des gens d'une si bonne humeur, qu'il ne pouvoit moins que d'acheter leur compagnie.

Gomme le cuistre voulut rortir, je le priai de me mener avec lui, car, n'ayant pas souvent la liberté, j'étois bien aise d'aller par la ville, pour quelque sujet que ce fût. 11 fut si doux à cette i'ois-là, qu'il m'accorda ce que je désirois; car il en avoit toute-puissance. Nous allâmes donc ensemble chez le cabaretier; mais nous n'y trouvâmes rien qui nous duisit, et nous ne prîmes que du vin. Nous fûmes d*avis d'aller jusqu'à la rôtisserie du petit pont*. Le cuistre acheta un chapon, et, voulant encore avoir un aloyau, il alla voir chez tous les rôtisseurs s'il n'en trouveroit point quelque bon. J'en avisai un, qui me sembla de bonne grâce, et m'en allai le marchander. La rôtisseuse avoit été nouvellement mariée; elle n'entendoit pas encore le train de la marchandise : je lui demandai ce que valoit son aloyau, elle me le fit vingtquatre sols, qui étoit trois fois plus qu'il ne valoit. Un viedazc, lui dis-je en m'en allant. Et alors son mari, voyant qu'elle chassoit les chalands de sa boutique, en surfaisant par trop la marchandise, lui dit : Je ne Bçais à quoi tu songes de faire cela si cher 1 Si tu faisois toujours ainsi, je ne vendrois rien; rappello-moi ce garçon. Voulant alore réparer *a faute, et croyant qu'un viedaze fût quelque monnoie étrangère qui eût cours depuis peu, elle me rappela le plus haut quelle put, me disant : Holà 1 marchand, en voulez-vous donner viedaze et demi? Cette naïveté me fit tant rire, que je ne sçais si j'ai jamais ouï chose qui m'ait donné plus de contentement. Je m'en retournai tout ravi vers sa boutiqae, et lui dis que je lui donnerois deux viedazes si elle vouloit; mais le mari, s'approchant, voulut faire le sérieux, et me

* Ce pont, brûlé en 171S, fut reconstruit dans le cours de la même année, pour être, de nos jours, réédiûé de nouveau.

i$4 HISTOIBE COMIQUE

dit : Là) là, vous êtes trdp vilain aussi ; ce qu'elle a dk, ce n'est pas par malicité, ce n'est que par méprenture. Une autre fois elle ne vous surfera pas tant; donnez-m'en douze sois. Notre cuistre vint, qui lui en donna dix, dont il se contenta; et, après cette belle aventure, nous nous en retournâmes au collège avec notre achat.

Après que j'eus bien fait rire la compacte de ce petit conte, que je rapportai fidèlement» cliacun se mit à table pour le souper, et n'y eut que les dames qui avoient assisté k la collation qui ne mangèrent point. Quant à Hortensius, il ne laissa pas enrouiUer ses dents. Oh ! qu'il lui faisoit bon voir ronger artificicusement une cuisse de poulet, en tournant la tète du côté de Fremonde, et retournant les yeux ^eos dessus dessous, pour lui jeter des regards amoureux; mais c'étoit une chose bien plus belle de voir comme j'étois derrière la même Fremonde, pour avoir d'elle les morceaux qui me plaisoient bien plus que ma portion ordinaire. Le souper fini, l'on fit jouer au vielleux toutes sortes de danses, et les jeunes hommes qui étoient là montrèrent la disposition de leurs corps au son de cet agréable instrument. Enfin, étant lassés de cet exercice, ils mirent en avant quelques petits jeux, où les dames prirent assez de plaisir. En après Us firent tant de folies, et si différentes, qu'il m'est impossible de vous les réciter : je vous dirai seulement qu'en vérité ils jouèrent fort bien à remue-ménage, car il n'y eut livre dans rétude qu'ils ne jetassent par terre en bouttonnant; H même ils ne pardonnèrent pas au linge sale, qui étoit sur le plancher en un coin, selon la propreté des collèges. Chacun en prit sa pièce, et, la mettant en un toupillon, la darda à la tête de Hortensius, qui demandoit si l'on vouloit jouer à la mouche *, et se défendoit au moins mal qu'il pou voit. Ensuite de ceci, l'on lui dit que tout résolument il falloit qu'il dansât au son de la vielle avec Fremonde, et qu'il ne lui avoit point montré encore ce qu'il sçavoit faire. H s'accordoit bien à cela; néanmoins il ne vouloit point quitter sa soutane, non . pas cpi'il craignit que l'on la lui dérobât, comme un

* Ce jeu était ainsi nommé paive que cehii des joueurs que le so t avait désigné pour ce rôle était chassé comme on citasse une mouche.

DE FRAKG10N. 1S5

fort brave homme que je connois, qui danse toujours avec 5on manteau de peur qu'il ne s'égare, mais parce qu'il avoit peur que l'on ne vit que son pourpoint étoit privé de deux ou trois de ses basques, et déchire en plusieurs Heut, dont quelques-uns étoient rapetassés avec des étoffes d'une autre couleur : quelque résistance qu'il fit, il fallut qu'il quittât la vénérable couverture de sa pauvreté. Ce ne fut pas un maigre passe-temps de lui voir faire des fleurons, des passages et des caprioles, qui étoieiit, je pense, les mêmes que Socrate eut la curiosité d'apprendre un peu auparavant sa mort. Cependant l'un des jeunes hommes vêtit sa soutane, et commença à se carrer avec. Hortensius, le voyant, lui assuia qu'en cet habit il étoit du tout semblable au principal du collège; et là-dessus un autre hii demanda quel personnaire c'étoit que ce principal. Je vous dirois qu'il est de mérite, s'il ne me louoit point ses chambres trop cher, répondit-il; et en après il en dit quelque mal, comme il étoit d'un esprit médisant, spécialement contre ceux qui tiroient la moelle de sa bourse.

Sur ce propos, il prit une basse de viole sur le ciel de son lit, et, s'imaginant d'en savoir bien jouer, il en voulut charmer sa maîtresse : de fortune le vielleux sçavoit le même air, qu'il commença à ronfler, et Hortensius, s'étant accordé avec lui, à son avis, dit à la compagnie : Il faut que vous dansiez tout à cette heure un ballet au son de nos \jren. Quels personnages représenterons-nous ? dit Fremonde. Que monsieur, qui a déjà ma soutane, représente le principal de céans, répondit Hortensius, et que vous et tout le reste de la compagnie, prenant les robes de chambre de mes enfans, fassiez les personnages des écoliers. Tenez, monsieur le principal, prenez ces verges qui sont attachées à ma natte, vous en fouetterez les compagnons à la cadence. La troupe, étant sortie de sa chambre, pour s'aller déguiser en une autre proche, considéra qu'il étoit fort tard, et se délibéra de s'en aller fans lui dire adieu, le laissant racler tout son saoul. J'allai quérir les manteaux des hommes et les manchons des femmes dessus son lit, lui faisant accroire qu'ils s'en voulotent servir pour se mieux déguiser, et, leur ayant tout apporté, je les lis forlir par la porte de derrière, dont 1« cuistre, qui étoit allé autre part, m'uvoit laissé \ei clefs; puis je

m'en retournai eu mou étude, que je lins fermée, eomme si je n'en eusse bougé de tout le soir.

Le principal faisoit alors la ronde dans la eour avec une lanterne de voleur, pour voir si tout le monde étoit retiré; et, passant par devant notre logement, il entendit la viole et la vielle qui jouoient toujours : il ne se pouvoit imaginer qui faisoit cette musique, qui étoit la plus discordante du monde car les deux instrumens n'étoient pas sur un même ton et ne se suivoient point, et notre maître touchoit souvent les cordes qui n'en pouvoicnt mais, et alioit presque à tous les coups sur une touche au lieu d'aller sur une autre, prenant le G pour le fi, et le D pour le C. Se mettant au pied de la muraille, il écouta attentivement et ouît Hortensius qui crioit tant qu'il pouvoit : Hé I là, entrez donc, monsieur le principal, c*est à vous à faire ; faites l'introït de votre ballet. Le principal croyoit qu'il parlât à lui, et qu'il l'eût vu par sa fenêtre : voilà pourquoi il monta jusques en haut, tant pour s^'avoir ce qu'il lui vouloit dire que pour apprendre s'il faisoit quelque noce chez lui. 11 étoit en l'allée de la chambre, lorsque Hortensius dit encore ceci : Festina, principal, je suis las d'attendre; je m'en vais faire un petit escampativos, et danser ici moi-même, si tu ne viens tout à celte heure. Oh ! bonhomme, continua-t-il en frappant sur les doigts du vielleux avec l'archet de sa viole, sonnez-moi le branle que les Lacédémoniens dansoient à leurs sacrifices, ou la sarabande que jouoient ces Curettes, ces Gorybantes emportant Jupiter hors du Louvre de Saturne, de peur que ce grand goulu n'ouït crier ce petit enfant et ne le vînt dévorer comme les autres. Le vielleux, qui n'entendoit non plus son langage que s'il eût parlé margajatS continuoit toujours le premier air de son ballet; de quoi Hortensius, en colère, le frappa plus ferme qu'auparavant, ce qui fit crier le vielleux en haute gamme. Le principal s' étoit arrêté près de la porte, pour écouter tout ceci; mais sa curiosité le fit alors entrer dedans et demander à notre maître : Quel diable de ballet voulez-vous que je danse? Monsieur Hortensius, à quel jeu est-ce que voih

I C'est-à-*dire un langage barbare. « On applique ce nom à certains peuples de l'Amérique qu'on trouve dans les teires du lirésil. M {Dkt. de Richelei.)

DE PRÀNGION. tô7

joues ? Vertu nom de Dieu I je pense que vous êtes ivre. Âii ! monsieur, ne tous fâchez point, dit Hort^isius, qui n*avoit pas tant bu qu'il ne reconnût bien son principal, j'ai fait ici un convive à quelques-uns de mes amis avec lesquels je m'ébaudis un peu. Ce n'étoit pas à vous que je parlois tout maintenant; c'étoit à un d'entre eux qui va faire l'introH d*une momerie cimniérienne ' qu'il a entreprise avec le reste de la société. Hais où sont ces gens-là^ dont vous parlez? reprit le principal. Ils se déguisent dans la chambre de mes disciples, répondit Hortensius. Le principal alla dans cette chambre aussitôt, et, n'y ayant trouvé personne du monde, hii vint dire : Je pense, pour moi, que vous n'ôtes pas bien sage, et que vous vous imaginez être en grande compagnie, encore que vous soyez tout seul. Eh ! quel ravage esl-ce que vous avez fait parmi toute votre chambre ? Il semble que les pourceaux y aient entré. Comment, voilà le bon Sénèque et les auteurs de la langue latine dans les ordures, dit-il en ramassant quelques livres que Ton avoit jetés par terre au plus fort de la débauche : Et vous, maître vielleux, je vous apprendrai; d'où venez-vous? qu'étes-vous venu faire à mon collège? Par aventure, votre belle mélodie a-t-elle fait perdre davantage le jugement à cet homme-ci, qui, n'ayant point d'égal au bien dire, étoit véritablement un phénix? Hélas! monsieur, pardonnez-moi, dit le vielleux, je ne vais que là où l'on me mène : mon pauvre luminaire est éteint; un homme, que je ne connois pas, m'a fait venir ici et a renvoyé mes yeux à la maison» leur disant que je n'avois que faire d'eux jusqu'à demain au matin, qu'ils me viendroient requé-^ rir. Qu'est-ce à dire, vos yeux? dit le principal. J'appelle ainsi nn petit garçon qui me ccmduit, répond le vielleux, parce qu'il me dit ce qu'il voit dans la rue, et je le reçois en mon imagination ctmime si je le voyois aussi. 0 bon Jésus ! je voodrois qu'il fût ici, pour me mener coucher autre part que céans, où l'on m'a déjà bien fait du mal : tantôt j'ai demandé i boire, Ton m'a donné un verre dont le pied étoit tout emmerdé; et, quoique l'odeur m'en déplût, la soif que j'avois m'a

* Les Cimméricns d'Italie habitaient dans des grottes qu'ils ne quittaient que la nuit. De là Cimmeria tenebrsB (Festus), qui signifie les plus épaisses ténèbres.

i88 HISTOIJIE COMIQUE

forcé de le porter à ma boache, qui, en s'ouvraot fort large, a englouti beaucoup d'urine qui étoit dedans avant que j'eusse reconnu que ce n'étoit pas du vin. Ce n'est pas tout : ce beau luusicien'-ci, qui jouoit avec moi, m'a battu comme plâtre^ après m'avoir bien dit du latin, qui me froissoit autant Târae que ses coups de poing me froissoient les côtés. Oh ! quiconque vous soyez, qui parlez à moi, je pense que vous me connoissez bien, parée que vous avez tenu quelques discours de l'enseigne d'un cabaret où je loge, qui est le Phénix, reconduise^H^'y donc, et je vous baillerai iin blanc '. Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser de telles prières ni de telles offres, dit le principal; je ne m'en fâche pas pourtant, mon ami, car vous n'avez pas ici vos yeux pour voir qui je suis : cherchez un autre conducteur. Pendant ce colloque, Hortensius remettoit son ménage en ordre, et le vielleux, l'ayant alors arrêté par le bras, lui dit : Oh I monsieur, j'ai joué toute la soirée, l'on m'avoit promis un quart d'écu pour mon salaire, donnez-le-moi. Eh I mon ami, dit Uortensius, n'astu pas pris autant de contentement à m'entendre jouer de la viole que moi à t'entendre jouer de la vielle ? et si ne te demandé-je de l'argent pour récompense. Oh 1 mais vous avez danjté auparavant, réplique le vielleux, et vous ne pouvez pas dire que votre danse m'ait donné de plaisir, et que, pour cela, je ne doive point être payé, car je ne l'ai vue en façon quelconque. Que ceux qui t'ont mis en besogne te payent, dit Hortensius; lu ne sçaurois rien montrer de ton ouvrage : tout s'est évanoui avec le vent, et cependant tu veux que l'on te baille réellement et de fait un quart d'écu, qui demeure dans ta pochetta. Voilà~t-il pas la misère du siècle? dit le vielleux. Uélas ! notre état n'est plus estimé comme il étoit autrefois : j'ai vu que les douzains ^ tomboieut plus dru dans ma gibecière que ne font à cette heure-ci les doubles ^. J'aliois jouer devant les rois, et l'on me faisoit mettre au haut bout de la table. Reconfortez-vous, mon ami, dit le principal, je vous ferai payer. Monsieur Hortensius, voulez-vous retenir le salaire de ce pauvre homme? Mais, ditesmoi, quelle fantaisie vous a pris de jouer avec lui ? Ne vous

' Ancienne monnaie qui valait cinq deniers.

* Monnaie i!e cuivre valant un sol ou douze deniers tournois.

' Le double ne valait que deux, deniers.

• DE FRAN«ION. Iâ9

Tai-je pas dit d^ià? répond Uortensius; je m'en vais chercher où est allée la compagnie. En disant cela, il prit une chan> dalle, et s'en alla par tout le logis. Le principal, heurtant à nos études, nous demanda s'il y avoit eu quel<{u'un avec notre maître : nous répondîmes que nous n'en sçavions rien, aiin de lui montrer que qous apprenions noire leçon avec tant de ferveur, que nous ne songions pas aux choses indifférentes qui se passoient dans le logis. Je ne sçais que veut signifier ceci, dit Uortensius en revenant de la quête» je ne rencontre personne. Allez, allez vous coucher, vous en avez besoin, répondit le principal, qui croyoit qu'il eût perdu l'esprit. Je m'en vais mener le vielleux prendre son repos chez moi, de peur que vous ne vous quereUiez de nouveau, ou que, faisant la paix, vous ne recommenciez la musique. Ayant dit cela, il emmena le bonhomme, qu'il paya de quelque argent qu'il avoit à notre maître. Eux étant partis, Hortensius me demanda où étoient allées Fremonde et ses compagnei$. Je lui fis accroire qu'ayant avisé le principal qui venoit en notre logis elle m'avoit prié d'ouvrir la porte de derrière pour s'en retourner, craignant qu'il ne la vît là, et que tous les autres l'avoient suivie. Là-dessus, il me demanda où étoit sa soutane; et je lui dis que celui qui avoit voulu faire le principal l'avoit emportée et avoit dit qu'il la vendroit le lendemain pour donner à déjeuner à sa bande. Ah 1 Jupiter Hospitalier, s'écria-t-il, vous avez vu comme j'ai toujours honoré votre déité; j'ai traité splendidement mes hôtes, et pourtant ils m'ont volé : faites-m'en la raison.

Avec cette fâcherie, il s'alla mettre au Ut, et le lendemain, dès le matin, il fut visité de tous les pédans du collège, qui vcnoient voir s'il étoit rentré en son bon sens, d'où le principal leur avoit assuré qu'il étoit sorti. 11 avoit cuvé son vin la nuit; tellement qu'ils ne le trouvèrent point en une autre humeur que celle où il souloit ' être. Néanmoins ils ne laissèrent pas de le gausser sur la musique. L'après-dinée, il me donna charge d'aller chez Fremonde, lui dire qu'il la sup-

* Soiilet* ou souloir, avoir coutume.

Et s'envola sans s'arrêter

Où Typhon touhit fréquenter^

S<:amo», Chant I" de la Gigmnt,

laO HISTOIRE COMIQDB •

pUoit de hii faire renvoyer sa soutane. Fremoude se résolut de lui écrire une lettre, où elle lai manda que son affection, qu'elle a voit reconnue, lui étolt agréable, mais que sa condition lui déplaisoit, parce qu'encore que son père ii3kt aTOcat, si est-ce qu'il étoit très-noble de race, et qu'elle ne voaloit point épouser d'homme qui au moins ne fût noble par sa vertu, et ne fit profession des armes; que la soutane ne lui seroit donc point rendue, à cause qu'au lieu d'icelle il falloit qu'il portât désormais une épée, s'il vouloit obtenir d'elle ce qu'il avoit tant témoigné de désirer.

Ayant lu cette épitre, qui étoit comme un arrêt définitif, il y répondit par une autre : Que son dessein avoit toujours été de se faire avocat, croyant que Fremonde auroit agréable un homme de la condition de son père; qu'elle faisoit mal de mépriser les hommes de lettres, qui sans doute doivent plutôt être estimés nobles que les hommes d'armes; que toutefois, puisque c'étoit sa Tolonté, il prendroit l'épée, et que la profession qu'il nvoit toi^ours suivie ne dérogeoit point à la noblesse de ses ancêtres dont il lui donneroit des preuves. Tout ceci étoit entremêlé de sentences, de proverbes, d'exemples et d'autorités, avec une confusion plus que barbare qui fut si malaisée a démêler, qu'il fallut que l'avocat et quatre de ses amis bien lettrés s'y employassent une après-dinée durant; encore ne tirèrent-ils leurs explications que par conjectures.

Hortensius fut aussi perdu d'amour qu'il avoit jamais été; car, pour dire vrai, la cause de sa passion le méritoit. 11 se délibéra d'accomplir ce qu'il avoit promis; et, sçachant que, si tout d'un coup il armoit son côté d'une épée, cela sembl&rutt étrange à ceux qui le connoissoient, il voulut accoutumer un chacun petit à petit à la lui voir. Pour cet elTet, il prit un jour la botte, et, se promenant par la ville, dit à tous ses amis qu'il rencontra qu'il parliroit le lendemain pour aller en Normandie, qui étoit son pays, et dans le collège même il fit Cburir ce bruit-là. Toutefois il ne partit que quatre jours nprès, et il laissa im sous-maître chez lui pour avoir soin de nous en son absence.

Étant de retour, il se logea autre part qu'au collège, et ne quitta point son épée ni ses bottes : il lit rogner son long manteau et métamorphoser sa soutane en pourpoint découpé

DE FRANCfON. 101

sur la chemise; il portoit toujours un collet à dentelle, et n'avoit quasi plus rien de pédantesque que les discours.

Ayant vu Fremonde en cet équipage, elle lui témoigna qu'il lui plaisoit infiniment, mais qu'elle ne seroit pas entière^ ment contente s'il ne lui montroit les preuves de l'antiquité de sa noblesse, qu'il s*étoit vanté d'avoir. Réduit à cette ex- U'émité, il cbercha diligemment les moyens de soutenir une chose si mensongère; et, ayant appris qu'un bon vieillard de son village étoit à Paris, il l'alla trouver, et le pria de venir témoigner qu'il avoit ccmnu son père, et qu'il l'avoit toujours vu tenir dans le pays pour gentilhomme. Le vieillard, qui étoit fort homme de bien, dit qu'étant si près, comme il étoit, d'aller rendre compte à Dieu de ses actions, il ne pouvoit se résoudre à proférer un mensonge, pour toute la récompense qu'il lui promettoit; de laquelle il ne se trouvoit guère désireux, n'ayant plus quasi aH'aire des biens de ce monde. liortensius lui répliqua là-dessus que, sur toutes les demandes que l'on lui pourroit faire, il lui dresseroit des réponses si subtiles, qu'encore qu'elles n'eussent rien que de h vérité elles ne laisseroient pas de beaucoup servir à prouver ce qu'il falloit. Le villageois lui dit que, pourvu qu'il Ht cela, il avoit rencontré un homme dont il retireroit toute sorte de plaisir. Or bien, dit Hortensius, mon père étoit aussi gentilhomme que toi, et, quand lu affirmeras qu'il étoit noble, tu ne mentiras point; car tu n'as pas le courage vilain, et il ne l'avoit pas non plus. Je m'en vais te dire comment : si Ton vous eût donné à tous deux cent mille livres de rente, vous ne vous fussiez pas adonnés à des exercices mécaniques où la pauvreté altaclioit vos esprits ; vous eussiez vécu sans rien faire; et vivre sans rien faire, c'est être noble. La volonté que vous aviez doit être réputée pour le fait; et, par ainsi, vous ne commettez pas le quart d'un avorton de péché véniel, en parlant de ce premier point. Si Ton vous entretient du second, qui est si mon père a été à la guerre servir le roi, vous pourrez aussi assurer qu'il y a été, car véritablemem je me souviens bien que les soirs, auprès du feu, il contoit à ma mère qu'en sa jeunesse il s'étoit débauché pendant quelques troubles de la France, et avoit servi de goujat * à un ca-

« Valet.

t02 HISTOIRE COMIQUE

det d'une compagnie de l'iiifiuiterie. Or, puisqu'il faisoit service à un homme qui en faisoit au roi, il n'y a personne qui me puisse nier qu'il n'en fit à Sa Majesté. Qui plus est, il n'a pas tenu à lui qu'il n'ait été capitaine, voire même général d^innée; et les hommes ne doivent point être blâmés pour n'être point parvenus à ces grandeurs, n'étant point favori* ses de la fortune.

Le villageois s'accorda à servir de témoin en l'affaire d'Hortensius, incité par ses bonnes raisons. La première fois que le pédant vit Fremonde, il sçut d'elle qu'elle se trouveroit un certain jour en une maison qu'elle lui enseigna, où il lui pourroit dire tout ce qu'il auroit en l'esprit. 11 s'y trouva à l'heure assignée avec le villageois, et son cuistre de surplus, auquel il avoit commandé de se tenir toujours derrière lui lorsqu'il .nombreroit à quelqu'un tout ce qu'il avoit, pour prendre hardiment la parole et faire les choses plus grandes qu'elles n'éloient, afin que d'un côté l'on le jugeât certainement à son aise, et que d'ailleurs l'on le prît pour un homme Irès^modoste et sans vanité, qui dit encore moins qu'il n'avoit*

Fremonde étoit en cette maison avec celle qui en étoit In maîtresse, laquelle l'avoit accompagnée au collège. Son cousin y étoit encore, parce qu'elle disoit que v'étoit à lui qu'elle vouloit parler de ûi recherche d'Horlcnsius avant que sum père eu eût des nouvelles. Davantage il y avoit deux bravos hommes très-propres à cette conférence. Notre pédant entretient premièrement sa maîtresse 'de discours d'amour, suivant sa coutume, et, comme il voit qu'elle le somme de ses promesses, et veut sçavoir en outre s'il a assez de bien pour la maintenir en l'état de demoiselle, il se met à discourir tout haut de ses moyens avec une impertinence la plus grande du monde. Monsieur, ditr*il en s'adressant particulièrement au cousin, qui avoit mis le née dans leur communication, afin que vous ne pensiez point que je sots un homme de caille, sçachez que j'ai fait acquisition en ma patrie d'une maison qui vaut deux miUc écus. Le cuistre, qui étoit derrière, va dire incontinent, selon ses préceptes : EUe en vaut bien quatre mille, monsieur. Oh ! dit Uortensius en se retournant, vous faut^il reprendre votre maître? Quand je dirois une bourde, la devriei^vous pas tenir pour une vérité ? De surplus, reprit-il, j'ai une constitution de rente de trois

DE FBANCIOlf. i9^

mille livres au deaier seuo ', sar une persoime grandement solvable. Elle est bien de six mille livres, dit le cuistre in> continent, j'ai vu la grosse de votre contrat. Ne veux- tu pa« te taire, encore une fois, coquin? répond Hortensius. Mais, monsieur, répliqua le cuistre, il faut bien que je vous fasse souvenir de ce que vous oubliez.

Là-dessus, la maîtresse du logis dit à Hortensius que je bruit couroit qu'il avoit quelques infirmités, et que, s'il étoit ainsi, elle ne conseilloit pas à Fremonde de l'épouser. Ce sont des malveillans qui vous ont fait ce rapport, lui répondit-il; je suis ici près d'une personne à laquelle je ne veux non plus mentir que si j'étois devant la même divinité : je jure donc que je n'ai autre ulcère en tout mon corps c[ue celui qu'im cautère me fait à la jambe gauche. Le cuistre, croyant qu'il fallût aussi multiplier ceci, dit : Vous en avez un pareillement à la jambe droite, monsieur. Alors Hortensius se leva de sa clutire pour frapper son valet et le punir de son indiscrétion; mais le cuistre crut que sa colère étoit feinte comme l'antre fois et se délibéra de faire encore son oiîice à la première occasion.

Monsieur, dit alors Fremonde à Hortensius, nous avons pu coUiger, tant de votre dire que de celui de votre serviteur, que vous aviez vaillant dix-huit mille livres; mais, d'un autre côte, nous avons sçu de gens dignes de foi que vous en devez bien dix mille, dont vous avez emprunté une partie pour aider à l'achat de votre maison et l'autre pour vous assister en quelques nécessités. Ceux qui vous ont dit cela, reprit Hortensius, ne vous ont pas dit la vérité. Vous me pardonnerez, répond Fremonde; si vous voulez que nous vous tenions pour un homme franc, vous ne nierez pas une chose qui nous est apparente. Alors, ne voulant pas démentir sa maîtresse, et s'imaginant que c'étoit assez de lui assurer qu'il étoit riche de huit mille francs, il lui dit : Puisque vous voulez que je vous Vaccorde, je vous dis que j'ai fait une dette de dix mille livres. Tous en avez bien fait une de vingt mille, reprit le cuistre. Gomment I dit Hortensius en se levant» ne vois-tu pas que tu outrepasses ta charge? ne sçais-tupas, lui dit-il à

* Placer son argent au denier seize signifie le donner à rente pour rintérét annuel d'un seizième, c'est-à-dire h nn peu plus de six pour cent.

im HISTOIRE COMIOUE

l'oreille, que ce n'est pas une possession qu'une dette, et ne t'ai^je pas appris qu'il ne faut multiplier que les possessions? A ces paroles il joignit quatre ou cinq coups de poing, qui eussent été suivis d'autres, si l'on n'eût retenu sa ci^ère. Quand il se fut rassis, Premonde lui dit : Je vous trouve bien indigent, au lieu q(ie vous vous faisiez bien riche; car, si vous avex dix-huit mille francs, vous en devez vingt mille : vous ne désirez vous marier que pour avoir le bien d'une femme qui vous acquitte, je le vois bien.

Pour dire la vérité, il avoit bien vaillant trois mille écus, qu'il avoit gagnés en rognant notre portion, en faisant l'olfice de régent dans quelques classes, et par quelques petits traficB particuliers; néanmoins il ne le put jamais faire croire k Premonde ni à sa compagnie, qui demcuroient opiniâtres à garder In croyance que le cuistre leur avoit donnée. Toutefois Premonde dit que, s'il étoit de si bonne maison comme il s'étoit vanté, par aventure ne regarderoit-on pas ttnt à sa pauvreté. Ah 1 mademoiselle, j*ai ici mon témoin, ce di(-il. Et alors, faisant venir le villageois, il reprit ainsi : Voici un homme de bien à qui je m'en rapporte. £h bien, mon ami, dit le coniiin de Premonde au villageois, il est question de savoir si le père de monsieur llortcnsius étoit noble; que m'en direz-vous? Je sçais fort bien qu'il l'étoit, répond le rillageois. Et son grand-père? reprit l'avocat. Il l'étoit tout de même, dit le villageois. En avez-vous des lettres, monsieur? dit l'avocat en s'adressant à llortensius. Non, répondit-il, car, lorsque notre race* a commencé à s'élever en vertus, il ne falloit point de patentes du roi : les actions généreuses de mes aïeux, qui se montroient à tout le monde sans discontinuation, faisoient même confesser leur noblesse à l'envie; et si, quand ils auroient eu en ce temps-là des lettres, elles seroient maintenant pourries ou mangées des rats. Je vous crois, dit l'avocat. Uais vous, bonhomme, reprit-il en s'adre^sant au villageois, dites-moi si le père de monsieur a été à la guerre en son vivant? Oui, répondit-il, je vous en assure. Étant retiré en sa maison, ajouta l'ovocat, portoit-il toujours

* Sorel a beau jeu, car Balaac est très-allaquablc de oe côté. « Quand vous me donneriez, dit-il dans une de ses lettres, les trois paroisses que la comtesse Alix donna au bisayeul de mon tris, aycul....» — Le père de Balsac avait été valet chez le due d'Épemoa.

DE Ttixscioy. tt»

répée comme marque de sa cooditiMi? Le TÏlbgeoio ^ trouva pris en cet eudroit-ci ; car Uorteiu^ius ne lui aToîl pas eikH^i- ^iiu comment il pourroit répondre à un tel point sans commettre de mensonge : enfin il songea qu^il aroit toujours vu porter un grand couteau au bon défunt à sa ceinture, et dit qu'il neFaToit jamais tu sans quelque ferrement. Mais quel^ ferrement? dit l'avocat. Possible éloil-ce une bêcbe. Kou, monsieur, c\>loit wi glaire, reprit le villageois, ne voulant po'mt user de ce nom de couteau ni d'épée. Vivoit-il en bonmie de sa qualité ? ajouta l'avocat; comb'en avoit-41 de cbicns ? nien qu'un, répondit l'autre. Quel chien étoit-ce? Un grand mâtin, répondit encore le villageois. 11 n'alloit donc point à la chasse ? dit l'avocat. Je l'ai vu une fois aDer à la chasse d'un loup qui avoit dévoré un de ses moutons; et, pour montrer sa vaillance, ce fut lui qui le tua d'un seul coup de pierre qu'il lui jeta avec sa houlette. Voilà qui va des mieux, dit l'avocat en riant; il se servoit de houlette au lieu d'arquebuse, encore qu'il eût été à la guerre. Mais de son matin qu'eu faisoit-il ? Il servoit à garder son troupeau, tandis qu'il s'en éloignoit un peu, pour s'occuper à faire avec un certain bois de petites croix et de petites figures, tant pônr éviter l'oisiveté que pour aider à gagner sa vie. Alors il se fit un petit éclat de risée, qui eût été plus grand sans la présence d'Uortensius, que l'on avoit envie de traiter respectueusement, pour avoir plus de plaisir de lui. Tellement donc, mon ami, dit incontinent l'avocat, que nous apprenons de vos discours que le père de monsieur gardoit les moutons, et étpit réduit à travailler de ses mains pour se subvenir. Mais il n'eu doit point être honteux, poursuivit-il en souriant; car lui, qui a grandement lu, sçait bien qu'autrefois les princes étoicnt bergers, et qu'encore maintenant l'innocence et la tranquillité de cette condition est beaucoup estimée. Hortensius, voyant que la faute du paysan étoit irréparable, se contenta de dire que son père n'étoit pas moins à priser pour avoir gardé un troupeau (!e moutons; qu'étant sorti des tumultes de la guerre il avoit cru qu'il ne pouvoit pas mieux savourer les douceur;^ de la paix en un autre office. Mais Fremonde, lui faisant une moue de deux pouces et demi, lui assura qu'il pouvoit bien chercher parti ailleurs, et qu'elle ne vouloit point un homme dont le père avoit été d'une qualité si Ixisse, et qu'elle en ou-

lee HISTOIRE COMIQUE

roit de la honte, parce que possible Hortensius avoit-il soinblablement gardé un régiment de pourceaux en sa jeunesse; qu'en parlant à elle il croiroit encore parler à ses sujets; qu'il la voudroit traiter tout de même, et que tout le monde, la montrant au doigt, diroit : Voilà mademoiselle la porchère.

Ce dédain mit tellement en fougue Hortensius, que ce fut un salutaire antidote contre le venin de son amour, qu'il changea incontinent en haine; et, sans dire adieu à personne, il sortit de la chambre, eu refermant la porte après lui, de peur que Ton ne le reconduisît, puis s'en vint dix)it au collège conter son infortune à son sous-maître. Tandis le villageois et le cuistre, qui éloient demeurés, furent interrogés en toutes façons, et Ton apprit que ce glorieux pédant étoit venu à Paris presque tout nu, et avoit été contraint de gueuser jusqu'à tant qu'il eût trouvé condition. Le cuistre pensa retourner devers lui ; mais il lui donna son congé dès qu'il l'eut vu, indigné de la sottise qu'il avoit faite, et laissa sans récompense le paysan, qui avoit gâté toute son affaire.

Au plus fort de son courroux, il écrivit une lettre à Fremonde, où il mit une infinité d'injures de collège contre elle; il l'appeloit Médée, Mégère, Tisiphone. Il lui dit que, puisqu'elle ne vouloit pas être # rose, et se laisser cueillir par un nourrisson des Muses qui avoit avalé plus d'un seau de l'onde Aganipide ', Phœbus la métamorphoseroit en chardon, afin qu'elle servît de pâture aux ânes; qu'il voyoit bien, par l'exemple de Jupiter, qui s'étoit transformé en cygne, en satyre et en taureau, pour jouir de ses maîtresses; qu'il falloit être du tout bête pour obtenir quelque chose des femmes, et principalement d'elle, qu'il estimoit la plus belle femme du monde, c'est-à-dire qui tenoit le plus de l'humeur volage et brutale qui uppartenoit à ce sexe. Après, il en venoit aux reproches, et, par une vilenie la plus sale du monde, iioicibroit la dépense qu'il avoit foite à la traiter avec sa compagnie dedans sa maison; l'assuroit qu'il ne s'étoit mis en irais que parce qu'il espéroit de l'épouser, et lui disoît pour conclusion que, vu qu'il étoit frustré de son attente, il vouloit qu'elle, et tous ceux qu'il avoit traités, lui rendissent un festin chacun à leur tour.

* D'Aganippe, source située au pied de l'Hélicon.

BE PBAHCION. I«l

Je fos encore le Mercure de eette missive; mais je ne portai pas le caducée, qui est un signe de paix, car j'allois dénoncer la guerre. Fremonde voulut répondre doucement à ses outrages, afin d'avoir toujours ^ fréquentation et con- $erv(>r le plaisir extrême qu'elle en recevoit. Elle lui manda qu'elle ne prenoit pas garde aux injures dont il la diflamoit, d'autant qu'elle connoissoit qu'il étoit préoccupe de passion; qu'elle avott toujours fait état de lui, i cause de son sçavoir, mais qu'elle ne ponvoit l'épouser, parce qu'il n'étoit pas de la qualité requise selon les coutumes du siècle, qu'elle étoit forcée de suivre ; que néanmoins elle lui porterott toujours une affection honnête, en récompense de la sienne; et que, pour son banquet, personne ne lui en voulant être tenu, son cousin commenceroil à le traiter, et tous les anfre9.suivToient.

Dès qu'Hortensius eut lu cette réponse, il la jeta dans le feu, disant qu'A n'avoit que faire des affections ni des festins de Fremonde; et, devenu plus sage depuis, il jura qu'il ne caresseroit jamais d'antres filles que les Muses, qui pourtant nous decevoient ordinairement, comme étant de ce sexe trompeur. Quelque message plein de feinte courtoisie que pût lui envoyer son ancienne maîtresse, il se voulut du tout prirer de sa fréquentation. Il ne cessa pas pourtant de porter l'épée, et a depuis toujours vécu de ses rentes et de ce qu'il a pu gagner à traduire quelques livres de latin en françois, ou à être correcteur d'imprimerie. Je parachevai tout le cours de mes études dans le même collège, étant à la pension de son sous-maître, sans qu'il m'nrrivât autre chose digne de vous réciter que ce que je vous ai dit; et, les vacations de l'année de ma philosophie étant venues, je fus mandé par mon père pour sortir tout à fait du collège et venir en Bretagne.

Quand je fus en mon pays, je m'y vis bien à la fin de mes aise^, car Ton ne faisoit autre chose que de me demander à quoi je vonlois employer ma vie, et l'on me disoit que l'on ne m'avoit fait aller aux humanités qu'à dessein de m'envoyer après aux lois, et tâcher de m'avoir Un office de conseiller du parlement. Gomme les opinions changent quand l'on devient vieux, mon père ne haîssoit plus tant les hommes de longue robe, ainsi qu'il avoit déjà fait paroître, puisqu'une de mes sœurs en avoit épousé un; d'ailleurs, ma mère, lui voulant

168 HlSTOmi; COMIQUE

Gomplttirc en loule chose, seoibloit désirer auUut que lui de me voir komine de jut^tice.

Gela me fut de si mauvais goût, qu'il m'est impoi^sible de vous le représenter. Ce* fut bien alors qu'en moi-même je déclamai contre la malice du siècle, où les lois naturelles sont coiTompucs, et où les esprits les plus généreux sont contraints de prendre de sottes charges pour troubler leur repos, au lieu de vivre parmi la tranquillité, qui n'est pas refusée aux brutes. De jour en jour je différois d'aller apprendre cette pernicieuse science que j'ai toujours haïe puis que la peste, comme la cause de la plupart de nos maux; et, comme j'étois quasi sur le point de partir, mon père devint malade à l'extrémité. En vain les médecins d'alentour tirent leurs efforts pour le guérir, il fallut qu'il mourût, et qu'il laissât sa femme et ses enfans extrêmement affligés de faire une telle perte.

Après son trépas, ma mère, qui m'accordoit tout'ce que je voulois, ne conserva rien du dessein qu'elle avoit eu de me forcer à prendre la robe; et, parce que j'étois comme étranger en Bretagne, étant accoutumé à l'air de Paris, je la priai de me permettre que je m'y en retournasse. Elle s'enquit ce que je désirois y faire. Je lui dis que j'y passerois quelque temps à apprendre d'honnêtes exercices, et que j'es^ayerois de me mettre au service de quelque prince. Mes beaux-frères donnèrent leurs avis là-dessus, et me»representèrent que c'étoit à la cour que régnoit le plus impérieusement la fortune, et y montroit le plus des traits de son inconstance; bref, que, lorsque je croirois y être au suprême degré de ses faveurs, elle me rejetteroit au plus bas. Tout cela ne m'étonna point; je n'avois rien à la tête que les grandeurs du monde.

Enfin, l'on me permit donc d'exécuter mon intention; je m'en revins à Paris, où je me logeai encore à l'Université, que je ne pouvois oublier. J'étois chez un certain homme qui tenoit des chambres garnies et prenoit des pensionnaires. Je fis marché avec un joueur de luth, un tireur d'armes et un danseur, pour apprendre leur art, de sorte qu'une heure étoit pour une occupation, et celle d'après pour une autre.

J'employois ce que je pouvois de temps à lire indifleremment toutes sortes de livres, où j'appris plus en trois mois que je n'avois fait en sept ans au collège, a ouïr les grimau-

DE PRANCIOM. • 1C9

deries péilantesques qui m'avoient de telle manière perdu le jugement, que je croyois que toutes les fables des poètes fussent des choses véritables, et m'imaginois qu'il y eût des sylvains et «-es dryades aux forêts, des naïades aux fontaines, des néréides dans la mer. Même je croyois que tont ce que Ton disoit des transformations fût vrai et ne voyois jamais un rossignol que je ne crusse que c'étoit Philomèle. Je n'étois pas tout seul abusé; car je sçais de bonne part que quelques-uns des maîtres avoient une opinion semblable.

Gomme ces vieilles erreurs furent chassées de mon entendement, je le remplis d'une meilleure doctrine, et, m'elant mis à revoir n^es écrits de philosophie que notre régent nous avoit dictés, je les conférai avec les meilleurs auteurs que je pus trouver ; si bien que, par mon travail, je me rendis assez instruit en chaque science, pour un homme qui ne voujoit faire profession d'aucune particulièrement.

Au milieu de mes entretiens divers, je passai plus d'un an dans la plus grande solitude du monde, et, sans sortir que fort peu, encore n'allois-je me promener que sur les fossés, ou bien auprès des Cliartreux* : j'étois seulement visité de deux ou trois jeunes gentilshommmes dont j'avois acquis la connoissance. J\ me souvient qu'une fois il y en vint un avec eux, de ce paye-ci, nommé Baymond, qui, quelques jours après, y retourna sans compagnie. Regardant dedans mon coffre après qu'il fut parti, j'y trouvai vide une petite boîte oà j'avois mis pour le moins soixante ccus; je me souvins de l'avoir laissé tout seul dans ma chambre, et ne soupçonnai personne du vol que* lui. Quand je le vis, je lui dis ouvertement ce que j'en pensois, et nous vînmes à des paroles piquantes, suivies de menaces; enfin, je lui demandai s'il vouk)it que notre différend se décidât le lendemain à l'épéc hors la ville. Mais il me répondit qu'il rie s'y pouvoit trouver, parce qu'il falloit qu'il partit dès le grand matin, selon la promesse qu'il avoit faite à quelques-uns de ses camarades avec lesquels il s'en alloit voyager en Flandres; et, de fait, le lendemain je ne le trouvai plus à Paris. Depuis, je ne l'ai point vu, et ne sçiiis ce qu'il a pu devenir.

Oh ! que j'eus un grand mal de cœur d'avoir perdu mon ar-

* Le couvent des Chartreux était situé à l'endioil. où a été ouvert le carrefour de rObscivatoire.

170 HISTOIBB COMIQUE

gent, dont j'eftpérois me faire habiller, après le deuil qae j'allois quitter. De mander à ma mère ({u'elle m'en renvoyât d'autre, c'eût été une chose plus nuisible que profitable, car elle eût cru que je l'eusse perdu au jeu, et ne m'eût donné que des réprimandes; elle ne m'écrivoit même pas une lettre qu'elle n'essayât de m'y représenter que j'étois plus pauvre que je ne pensois, et que mon père avoit laissé plusieurs dettes, et qu'elle ne m'accusât aussi de négligence de n'avoir point encore cherché de condition, comme je le lui avois promis en partant Je fus donc contraint de reprendre un vieil habit gris et un manteau de couleur de roi qu'il y avoit longtemps que je ne mettois plus. J'étois si mal accommodé avec, qu'il n'y en avoit guère qui eussent tant de jugement qu'ils me pussent prendre pour le fils du brave capitaine de la Porte. Néanmoins je ne laissois pas de sortir plus que jamais, tant j'avois alors envie de sçavoir comment l'on se gouvemoit par toute la ville, ce que je n'avois pas eu le soin de considérer étaut au collège. Le lendemain de la Saint-Martin, je m'en allai au palais, où je n'avois jamais été plus de trois fois, encore étoit-ce pour acheter des gants. Étant sur les degrés, je vis descendre un jeune homme de mou âge, que j'avois fréquenté dans le collège, lequel étoit vêtu d'une robe rouge : il me souvenoit qu'il avoit assez bonne voix; je pensois qu'il étoit un des en£ans de chœur de la Sainte-Chapelle, et ne m'en mis point en peine davantage. Si une foule de peuple ne m'eût éloigné de lui, j'eusse été l'aborder encore avec le sobriquet que l'on lui donnoit en classe, et lui eusse dit les railleries que l'on lui disoit ordinairement touchant son père, qui étoit un des plus vilains usuriers et mercadans* du monde. Quelque temps après, j'eus encore la curiosité de retourner à cet abominable lieu, et, en me promenant le long de la galerie des merciers, je revis mon sot, avec une robe longue noire à paremens de velours et une soutane de satin, qui parloit à une jeune parfumeuse bien gentille, dont il touQhoit les tétons et baisoit la joue, faisant semblant de lui dire un mot à l'oreille. Je me résolus alors de sçavoir, à quelque prix que

* Mercadent, terme de mépris qui signifie un marchand de légères merceries, ou un marchand ruiné. ( Diet. de Trépoux,)

DB PBANCION. Vli

ce fût, ce qu'éioit mon compagnon; mais, l'action où je 4e Toyois me faisant remettre h partie, je passai outre, et le lendemain je revins un peu plus tôt. Ne le trouvant pas à l'endroit mdme, je m'en allai d'un côté et d'autre, et pensai m'^rer dans les détours où je renpontrois to^jour8 quelques chambres obscures et mal bâties, èsqueUes je voyois une infinité de gratte^papiers dont les uns cfaercboient des sacs et les autres écrivoient, et, de temps en temps, recevoient de l'argent qui me faisoit infiniment envie. Je m'amusois a les regarder compter, comme je vis sortir mon jeune drôle d'une chambre prochaine, en même équipage que le jour précédent. II étoit suivi d'une demoiselle éplorée qui tenoit un papier en sa main, et d'un vieillard d'assez bonne mine, vêtu d'une robe longue, qui parloit à lui la tète nue et avec un très-grand respect, encore que l'autre ne se détournât pas seulement pour le regarder, et s'amusât à chanter, ÏM8 1 qm hâtera le tempe, eU j'attends ee Men évident d'être président. A cause qu'il alloit fort vite, et que je ne le pouvois suivre, je m'avisai qu'il le falloit appeler par le nom que les écoliers lui bâilloient, m'imaginant que pour moi, qui avois eu de la familiarité avec lui, je parlerois ti lui plus facilement que les personnes qui le suivoient. £h I là, Tocarète, dis<-je, où. cours-tu si vitement? Alors celui qui recevoit de l'argent dessus un bureau, ayant reconnu à qui je parlois, sortit de sa place, et, me frappant d'un coup de poing, me dit : Impudent, je vous ferai mener là-bas I Si je sçavois i quel procureur vous êtes, je vous ferois châtier, petit dergeon. S'il n'y avoit eu des gens autour de lui, qui avoient la mine de se porter contre moi, je me fuase revanche infiiilliblement; mais tout ce que je pus faire fut de répondre à ses paroles, et de lui dire en ma colère que je n'étois point clergeon de procureur, et que j'étois gentilhomme; cela fit rire ce faquin à gorge déployée, en disant à ceux qui l'accoropagnoient : Voyez, qu'il a bien U mine d'un gentUhomme, avec ses coudes percés et son manteau qui se moque de nous, en nous montrant les dents. Gomment, infâme, vous prenez donc la noblesse à l'habit? repartis-je. Et j'en eusse dit davantage, si un honnête homme de moyen âge, qui tenoit un sac de velours sous son bras, me conduisant par la main dans un galetas qui

11i HISTOIBE COHIQUE

étoit proche, ne ni'cAt parlé ainsi : Tout beau, tout beau, il faut l'especter le lieu où vous êtes, et les personnes à qui vous parlez; c'est un greffier que vous injuriez. Qu'est-ce qu'un greffier? ce dis-je. Un homme qui joue de la griffe, car il a joué tantôt extrêmement bien de la sienne sur Vargent que Ton a étalé dessus son banc. Vous êtes trop scandaleux, me répondit-il ; vous avez même appelé par je ne sçais quel nom un conseiller de céans. Quoi ! ce jeune homme qui a passé par ici, répliquai-je, j'eusse bien vouhi parler à lui; car, la dernière fois que je le vis venir en classe, en un collège où j'étois, il me gasconna mes plumes, mon canif et mon écritoire : j'en ai de certaines preuves ; j'ai envie de lui en faire des reproches. Alors celui qui parioit à moi, et qui étoit un solliciteur, m'avertit que je m'en gardasse bien, vu la qualité du personnage. Comment! vous dites donc qu'il est conseiller, lui répondis-je : eh ! certainement, il y a bien plus de sottise que de conseil dans sa tête. La cour ne l'auroit pas reçu en celte dignité, répliqua le solliciteur, si elle ne l'avoit trouvé capable de la tenir. Si est-ce que l'on l'a toujours estimé le plus grand âne de l'Université, ce dis-je; et, quelque offîce qu'il ait, je pense bien être davantage que lui. N'ayez pas cette vanité-là, dit le solliciteur. Ce ne m'est point une vanité, répondis-je, car je suis des plus nobles de la France, et lui n'est fils que d'un vil marchand. Sa charge l'anoblit, répliqua le solliciteur. Et comment a-t-il acquis cette charge ? dis-je alors. Par son bon argent, répondit le solliciteur. Tellement que le plus abject du monde, ce dis-je, aura une telle qualité, et se fera ainsi respecter, moyennant qu'il ait de l'argent. Ah! bon Dieu, quelle vilenie t comment estp-ce donc que l'on reconnoît maintenant la vertu? Ayant tenu ce propos, je quittai le solficiteur, et m'en allai dans une grande salle pleine de monde qui trottoit d'un côté et d'autre, comme des pois qui bouillent dans une marmite. Pour moi, si l'on m'avoit porté dormant à un tel lieu que celui-là, je croirois à mon réveil être dedans les enfers. L'un crie, l'un tempête, l'autre court, et l'on en mène quelques-uns en prison avec violence ; de tous côtés Ton ne voit personne de content.

Après avoir considéré ces témoignages de la brutalité des

1>B PRANGIOK. 173

hommes, je m'en retOHrnai chez moi si dépité, que je ne le voas sçaurois exprimer. L'.après-dînée, étant à la fené* tre, je vis passer par la rue mon jeune badaud de conseiller; mais en quel équipage pensez-vous? En équipage de seigneur. Jamais je ne fus plus étonné : comment, il aroit un manteau de couleur d'amarante, de velours doublé de panne, vai haulHle-chausse de velours de la même couleur, et un pourpoint de satin blanc. Son côté éloit muni d'une épéeà la Miraumonte*, et il étott monté sur un barbe, et suivi de trois grands laquais. Je m'enquis de mon bote si, à Paris, les hommes de robe longue étoient aussi hommes d'épée. Il me répondit que des jeunes gens, comme le conseiller que je venois de voir, ne prenoient la robe que pour avoir une qualité qui les fit respecter, et trouver des lemmes qui eussent de grands avantages, et que, leur âge le» portant aux gentillesses de la cour, étant hors du palais, ils se licencioient de prendre aucunes fois l'épée et l'habit de cavalier. Me voyant en la misère où j'étois, j'eusse soubaité d'être de ce beau métier, dont mon père m'avoit voulu faire, ti'étoit que j'estimois que ce m'eût été un déshonneur d'être en la compagnie de personnes si viles.

Je sentis vivement, en ce temps-là, les poignantes épines de mon malheur; n'étant couvert que de mon pauvre habit, personne ne faisoit estime de moi; et je n'osois porter une 6pée en cet état, parce qu'au lieu do servir de témoignage de ma noblesse elle m'eût fait prendre pour un fainéant va-^ gabond par le plus sot peuple de toutes les villes de la terre. Cependant tous les jours je souffrois mille indignités, je n'oserois dire patiemment, car je vous assure que, si la puissance eût répondu à ma volonté, j'eusse puni les stupides hommes qui m'offensoient.

iJn matin, j'entrai dans la cour du Louvre, pensant que c'étoit un lieu de respect où je recevrois du plaisir de beaucoup de diversités, et ne me verrois bafoué d'aucun à l'acooutuméc. Gomme je regardois ce pompeux édifice, en lo* vant la tête d'un côté et d'autre, un page, qui eonnoissoit à mon action que je n'avois pas appris de venir là, me prenant

* Ce nom venait du chevalier de Mîraumont, fameux bretteur ci compagnon de pré de l'indomptable Fonlcnay Coap^d'Épée.

174 HI8T0IBB C0M1«UB

pour un badaud, donna une telle «eoe^M^ à mon chapeau en le tenant par le bord, qn'U le fit tourner plus de huit îw à Tentour de ma tête : je lui eusse bien montré à quel^ personne il se jouoit, n'eût été que je vis derrière lui dix ou douse laquais avec le bftton et l'épée, qui faisoient raine d'être là pour le défendre. Néanmoins je lui dis qu'il avoit tort de aie loueher» tu que je ne Tavois jamais offenaé. Alors lui et ses compagnons ounirent la bouche quaù tous ensemble, pour m'appeler bourgeois; c'est l'injure ^e cette canaille donne à ceux qu'elle estime niais, ou qui ne suivent point k coinr. Infomie du siècle 1 que ces personnes, plus abjectes que je ne sçaurois dire, abusent d'un nom qui a été autrefois et est encore en d'aucunes villes si passionnément envié. Toutefois, sçachant qu'Us ne me le bailloient que pour iijure, je pris la haixliesse de leur dire qu'ils regardassent de plus près à qui s'adressoient leurs paroles, et que je n'étois pas ce qu'ils penaoient. En m'entoorant à cette heure-là, ils me demandèrent, avec des risées badines et hors de propos, qu'est-ce que j'étois donc, si je n'étois bourgeois. Je suis ce que vous ne serez jamais, leur répondis^je, et que vous ne désirez pas possible d'être; d'autant que vous n'avez pas assez de courage pour le faire. De parler ainsi à ces ignorans, c'étoit leur parler grec; et je me repentis bien de m'étre amusé & des bêtes brutes contre lesquelles on ne se doit point courroucer, encore qu'elles nous baillent quelque coup de pied, parce qu'elles sont privées de raison et n'ont pas le sentiment, quand on les châtie, de connoUre que c'est alin qu'elles n'y retournent plus.

Cette considération m'étant venue en l'esprit, je me retirai à quartier; mais la maudite engeance, pensant être o(fen> sée par les dernières paroles que j'avois dites, s'en vint me persécuter. Le page, faisant semblant de vouloir frapper contre U terre avec son bâton, me frappoit bien serrement sur les piedtn, et il falloit qu'à tous coups je les levasse comme si j'eusse été à courbette. Les laquais, en niaisant, venoient aussi me faire des algarades, et même il y en eut un d^entre eux qui dit qu'il me falloit bailler des seaux. A cette parole, démesurément irrité, je me laissai emporter à mes premiers mouvemens, et leur dis en me retirant tout d'un coup, et flp rès avoir juré comme un charretier embourbé : Venez-vous-

en là dehors avec moi» et, m'ayant donné une épée, assaiW lesHUoi tous tant que vous êtes, tous verrez si je voua craindrai, vile canaille; vous n'êtes courageux que quand vous êtes tous ensemble contre un seul qui n'a point d'armes. Que, si vous n'avez env^ de me gratifier, me laissant inourir valeureusement étant sur ma défense, que quelqu'un de vous se dépêche de me tuer, car aussi bien ne vivrai-je plus qu'à regret, après avoir enduré de si sensibles affronts que ceux que vous me faites; et, d'un autre côté, j'ai des infortunes qui me font assez désirer la mort.

Leur rage aveugle et insensée s'enflammoit par ces paroles, lorsqu'une grande masse de chair, couverte d'un habit de satin bleu passementé d'or, s'approcha près d'eux : je ne sçais, ma foi, si c'étoit un homme, mais au moins j'y en voyois la forme au corps; mais, quant à l'âmei elle étoit toute brutale : c'étoit un baron, à ce que j'entendis depuis. Il étoit le maître du petit page qui me persécutoit, et disok à trois buffles qui le côtoyaient le chapeau à la main: Mort non pas de Dieu, n'ai-je pas un page qui est gentil garçon? Regardez les plaisanteries qu'il fait : il est courageux; il a de* l'esprit. Le page, oyant la louange que lui donnoit son maître, se délibéra de paroître encore davantage en la vertu, pour laquelle il Testimoit, et s'en vint me donner une nasarde; mais je le repoussai si rudement, que je le pensai faire tomber. Le baron, qui avoit l'œil dessus lui, s'en fâcha, et, en retroussant sa moustache d'une main, et me menaçant de l'autre, il me dit: Holà! ho! courtaut, si vous fraisez mon page, je vous ferai bailler les étrivières sans miséricorde. M'ayant appelé du sobriquet que l'on donne aux valets de boutique, de la condition desquels j*étois plus éloigné que le ciel ne l'est de la terre, je me résolus de lui montrer la sottise du jugement qu'il faisoit de moi. Je me présente devant sa badaude personne, et je lui dis : Je ne m'offense point de ce que vous dites, car cela ne s'adresse point proprement à moi; il n'y a que ceux qui ont la qualité que vous m'attribuez qui se doivent ressentir du peu d'estime que vous faites d'eux. Quant à moi, étant en un état plus élevé que le leur, et par aventure aussi émineiit que le vôtre, je ne m'en sens nullement touché. En tous cas, ce méchant habit qui me couvre, et qui vous a fait concc-

ne HISTOIRE COKKIUB

voir de OKM yne maitT&ise opinion, pourroit bien ausâ m te> nir injurié; mais qu'il vide sa querelle tout seul, je n'y veux point «voir de part.

Ces paroles proférées, je le dirai bien sans vanité, avee une grâce qui n'est point dans le vulgaire, furent ouïes d'un gentilhomme qui se promenoit tout proche, et qui connut bien que telles raisons ne pouvoient pas venir dans l'écrit d'un garçon de boutique, au lieu que le baron, le plus grand âne de la cour, n'eut pas seulement l'invention de s'imaginer ce que vouloit signifier le moindre de mes mots. Le gentilhomme, se doutant donc à peu près que j'étois de bon lieu, eut pitié de moi, et, pour me tirer de la fureur des âmes barbares, me conseilla de m'en aller par une autre porte que celle par où j'étois entré : je suivis son avis, en donnant mille blâmes à la noUesse de ce siècle, qui se fait suivre par des vauriens dont la méchanceté lui plaît tant, qu'elle les excite à outrager toutes sortes de personnes.

Mais, hélas I ce ne fut pas seulement par ces gens^là que je me vis maltraité et méprisé : je le fus même par ceux qui l'ont le plus profession d'honneur et de modestie. En quelque lieu que je fusse, il n'y avoit bourgeois qiû voulût permettre que j'eusse une plus cminente place que lui. Dans les rues, l'on me frappoit quelquefois du coude, afin de me faire aller du côté du ruisseau, et m'appeloit-on gueux si je témoignois mon resseutimeiit par quelque parole piquante. Qui plus est (voyez l'extrême malheur de la pauvreté, que l'on croit toujours être compagne du vice), une fois l'on avoit perdu une bourse dedans une presse, et Ton eût soupçonné que c'éloit moi qui l'a vois prise, si, par certaines paroles et actions, je n'eusse contraint chacun aussitôt d'avoir une trèsbonnc.opinion de moi.

Vous me direz que je ne pouvois tomber en ces inconvénients-là qu'auprès des personnes tout à fait mondaines, et qui ne s'attachent qu'aux plus petites apparences; mais apprenez que ceux-là mêmes qui ont renoncé aux vaines pompes, par un étrange malheur, ne faisoient pas plus d'estime de moi. Je le reconnus évidemment étant à vêpres à une certaine religion*. Un bon père laissa entrer dans une cha-

* Religion veut dire ici couvent.

DE FltANClON iTT

pelie dix on douze faquins en manteaux de peluche, dont il n'avoit aucune connoissance, et ne refusa pas même la porte à leurs Talets, mais à moi, qui les voulois suivre. Que je vous dise un mot, mon père, lui criai-je par les barreaux. Puis, quand il se fut rapproché, je continuai ainsi : Je ne suis pas Tenu ici pour tous admonester, aussi n'en suis-je pas capnble; néanmoins je prends la hardiesse de tous dire ce que je sçais, qui est que Totre église doit être l'image de la maison céleste de notre grand Dieu, et que tous deTiez y laisser prendre la' meilleure place aux plus pauTres, ainsi qu'il est fkit dedans cette heureuse demeure. Bien, bien^ pom^ui- TÎs-je en souriant, quand je désirerai entrer dedans Toâ chapelles pour y mieux entretenir ma déTotion que dims ce lieu-ci, j'apporterai un manteau doublé de peluche, en dussé-je louer un a la friperie. Le religieux eut de la honte, à n'en point metltir, et, parce qu'il me quitta bientôt, il n'eût pas entendu tout mon discours si je n'eusse haussé ma Toix sur la fin; mais cela se tourna à sa confusion : car plusieurs personnes d'alentour m'omrent aussi, et je connus, par leurs risées, qu'ils autorisoient mes paroles et se moquoient de celui qui gardoit si mal les règles de son ordre, ne chérissant pas la pauTreté : ce qu'il y aToit à dire contre moi, c'est seulement que je n'étois pas un pauTre Tolontaire. Néanmoins le religieux aToit commis un péché qu'il ne pouToit amender que par une très-austère pénitence.

Gonsid^e» encore un malheur plus grand : ceux qui sça- Toient de quelle maison je suis sorti ne me traitoient pas plus respectueusement. De petits coquins, enfants de bourgeois, que j'aTois connus au collège, tenus bien souTent sous ma loi, en me rencontrant par la Tille, ne faisoient pas semblant de m'aToir fréquenté autrefois; et si, par une humiliation 'trèsgrande, je les saluois pour renouTeler les connoissances aneienues, ils ne &isoient que porter la main auprès de leur chapeau; encore croyoient-ils aToir fait une corTée, tant ils étoient présomptueux de se voir couTerts de soie et d'avoir «les Talets mieux Têtus que je n'étois moi-même. J'en aHai visiter quelques-uns qui me sembloieiit les plus accostables, et avec qui j'avois été le plus familier. Four dire la vérité, ils me firent dans leur logis un asseî bon accueil, y étant cuntraœts par les régies de la courtoisie; mais pourtant ils ne

178 HIBTOIRB COm^UE

prireDt pas la peine de Tenir chex moi récompmifier mes vk sites par les leurs, s'imaginant qae c'étoit s'a^sser par trop qae d'aller trouver un homme si mal en point que moi, et qui leur faiaoit déshonneur, selon leur opinion, étant en leur compagnie.

Si je me rencontrois par hasard avec quelques personnes qui discourussent sur quelque si^et où j'avois moyen de faire paroître des fruits de mes études, j'étois enoore bien infoi^ tuné, car je n'osois ouvrir la bouche, sçachant que la mauvaise opinion que Ton avoit déjà conçue de moi feroit mépriser tout ce que je diroia, ou bien, si je pensois entamer un propos, je n'étois pas écouté, et quelqu'un m'interrompoit audacieusement.

Cependant mon liabit s'empiroit de jour en jour, et j'y voyois si souvent des plaies nouvelles, que je ne sçavois de quelle sorte y remédier. J'avois employé tout mon argent à payer ma pension à mou hôte, il y avoit longtemps, et il ne me restoit pas pour acheter de l'étoffe pour rapiécer derechef mon haut^-de-chausses et mon pourpoint. Je r&ttachois avec des épingles les basques décousues, et, mes boutons étant tout usés, j'avois de méchantes aiguillettes qui faismeot leur office. Au reste, je me couvrois toujours de mon manteau, le phis que je pouvois, encore qu'il ne valût guère, alio que l'on ne s'aper^At point des autres défauts que j'avois. A la fin même je fus forcé de rqirendre mon pourpoint noir de deuil, parce qu'il étoit encore meilleur que mon gris.

Les afironts que je recevois en cet étai, m'étant infiniment sensibles, me contraignirent de demeurer à la maison tout du long de l'hiver pour les éviter. Combien que ce me fut un supplice bien cruel ! car depuis peu de temps j'avois vu une jeune merveille à sa porte, en une rue proche de eeUe de Saintr-Jacques, et ses attraits avoient triomphé si avantageusement de ma liberté, que je ne faisois autre chose que soupirer pour elle. Mais quoi? qu'eussé-je fait quand je lusse sorti? L'amour est ennemi mortel de la pauvreté; je n'eusse pas osé me montrer à Diane, c'étoit le nom de la reine de mon cœur. Il falloit être accommodé d'une autre façon, parce qu'elle eût eu des impressions de moi qui ne m'eussent pas été favorables. En ma solitude, je n'avois point d'autre occupation que de penser à elle; et, cela étant cause que ma pas^»

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sion s'enflammôit davantage» j'étois si fol, que je prenois quel<{ue sorte de plaisir à passer tous les soirs devant sa porte, encore que ce me fût une chose la plus inutile du monde.

En ce temps-là, si j'eusse voulu me mêler du métier de certains fripons d'écoliers de ville que je connoissois depuis peu, il m'eût élé facile de me vêtir à peu de frais, car toutes les nuits ils ne faisoient que dérober des manteaux en quelque rue écartée; mais jamais je ne me pus résoudre à ral)aisser mon courage jusqu'à faire des actions si infâmes. J'aimois mieux l'accointance de certains -philosophes, qui me promettoient des montagnes d'or par une voie licite et honorable. Toutefois, à la tin, je laissai leur conversation, d'autant que je connus que c'étoient des vendeurs de fumée qui déjà s'en» nuyoient aussi de communiquer avec moi, à cause que, n'ayant rien à perdre, leurs tromperies étoient inutiles à mon endroit. Au commencement, j'avois été pour le mcnns aussi fiu qu'eux, et leur faisois espérer qu'il me viendroit bientôt une notable somme d'argent de mon pays, dont je les assisterois pour acheter ce qui étoit nécessaire en leurs (^érations; je les invitai à m'apprendre beaucoup de secrets de la magiç naturelle, desquels je me suis déjà servi en plusieurs occa* sions : voilà le profit (pie j'eus de les avoir fréquentés.

Après, je m'adonnai à une autre étude. Ce fitt à celle de la poésie frauçoise, qui eut pour moi des appâts dont je ne cesserai jamais d'être enchanté. Mon entretien ordinaire fut de composer des vers sur la haine que je portois à la malice du siècle, et sur l'amour que j'avois pour la gentille Diane. Mais, mon Dieu, quels ouvrages c'étoient au prix de ceux que je pourrois maintenant faire I Tout étoit à la mode du collège, et il n'y avoit ni politesse ni jugement; aussi je jurerois bien quejen'avois lu encore pas une bonne pièce, et les auteurs dont je pouvois apprendre quelque chose m'avoient été inconnus, autant par ma négligence qu'autrement; de sorte que ce que je faisois n' étoit pas moins à admirer que ce qu'ont fait les vieux chantres de Grèce dans les œuvres desquels nous trouvons tant de remarquables fautes, à cause que tout venoit de leur veine, qu'ils n'avoient rien à se proposer pour patron, et qu'une chose ne peut en même temps être inventée et rendue parfaite.

Beoonnûtes-vous iamaU mieux qu'à cettQ heure que les Muses se plaisent d'habiter avec la pauvreté? vous voyez fort peu qu'un liomme riche ait jamais envie de faire des vers; aussi les grandes possessions des biens de fortune sont cause que l'on s'aftainéantit, et que l'on néglig:c de posséder les biens de la vertu. Néanmoins, quant est de la poésie, il n'y a rien qui plaise tant à l'esprit, et l'usage que nous en avons met une grande distinction entre nous et les brutes.

Hélas I ce fut en ce temps-là que je me vis frustré de toutes les espérances que j'avois longtemps nourries en mon âme. J'avois tracé mes aventures a venir sur celles de quelques grands personnages dont j'avois lu l'histoire, et m'iraaginois qu'infailliblement j'aorois un sort ptireil au lenr, me Gant sur mon courage et sur l'inclination que j'avois à suivre tout ce qui est vertueux. Oh ! que j'étois aveugle de ne voir pas les in6nis obstacles qui se pouvoient opposer à ma bonne fortune, quand j'eusse eu une valeur plus admirable que celle des anciens chevaliers !

Si je n'eusse jeté les fougues de ma colère sur le papier, je fusse tombé dans un désespoir le plus violent du monde. Voyez, de grâce, qnel enchantement î N'cst-il pas étrange, et ne me guérissoil-il pas contre la règle naturelle ? Âpres avoir décrit mon mal, je ne le sentois plus si violent, encore que j'en aperçusse les plus vifs accès naïvement représentés. Quel homme sans raison me niera à cette heure-ci qu'Apollon n'ait été estimé dieu de la médecine autant pour le remède que donnent ses vers aux plaies les plus dangereuses que pour celui que les herbes y donnent, lesquelles il fait croître, quand il prend la qualité de soleil pour rendre la terre fertile ?

Jusque-là Francien avoit parlé, lorsque son courtois hôte, lui serrant la main, lui dit : C'est assez pour ce coup, il s'en va tard. Je ferois conscience d'endurer que vous parlassiez tant. Et, l'ayant fait arrêter par ces paroles, avant que de partir d'auprès de lui, il le voulut entretenir encore un peu, et lui *îit que vraiment il avoit eu tort auparavant de l'avoir voulu frustrer d'entendre les aventures qu'il avoit eues avec les pédants. Puis il poursuivit ainsi : Mais, monsieur, vous endurâtes bien des tourmcns pour la perte «c l'argent que vous

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aviez. Il me semble que yous m'avez dit que ce fut un nomm<S Raymond qui vous le prit; vous lui en vouliez du mal? Je vous en réponds, dit Francien, et, maintenant encore que je me ressouviens de Tennui qu'il me fit souffrir, ma haine se rallume aussi ardemment que jamais, car son action m'est extrêmement odieuse, d'autant que je sçais assurément qu'il ctoit des meilleures maisons et 'des plus riches de France. Le seigneur du château, ayant alors une certaine façon non accoutumée dont à peine eûtron pu trouver la cause, dit qu9 possible ce Raymond avoit dérobé l'argent par galanterie oi par nécessité, se voulant débaucher pour aller en Flandres au déçu de ses parens, et que pourtant, si Francien ne lui pardonnoit point, il ponvoit s'informer s'il étoit en Bourgogne, et le faire appeler en duel; mais Francien répondit qu'il se fej*oil la risée de tout le monde, s'il témoignoit d'avoir du ressentiment pour des otfouses si açcieimei*. Néanmoins son hôte lui promit qu'il s'enquêteroit s'il y avoit en Bourgogne, ou aux environs, un seigneur qui portât ou qui eût porté autrefois le nom de Raymond, seulement pour lui contenter l'esprit, en lui apprenant qu'étoit devenu son voleur. Là-dessus, il lui donna le bonsoir, et le pria de se disposer à lui conter le lendemain au matin le reste de sa vie; puis il s'en alla coucher, ayant beaucoup de satisfaction d'avoir ou! tant de diverses choses où il y avoit des instructions pour beaucoup de sortes de personnes; car, encore que tout le monde ne soit pas pédant, si esl-ce que les actions du pédant Uorlensius ne lui sont pas seulement particulières, il y en a assez qui en peuvent l'aiic de semblables. Francien avoit aussi naïvement lait voir la sottise du peuple, qui n'estime que ceux qui sont bien vêtus, et spécialement l'impertinence des courtisans, qui s'estiment plus que les bourgeois des villes, qui valent quelquefois mieux qu'eux. L'on voit aussi les erreurs d'une jeunesse mal conduite, pour l'éloiguenicnt des parens; mais néanmoins il faut remarquer partout celte générosité d'esprit de Franciun, qui ne le quitte jamais. Celui qu'il avoit entre^ tenu de ses belles aventures pouvoit méditer là-dessus en se coucliant et en retirer un contentement parfait. Nous n'en ferons pas moins, si nous avons l'industrie de nous en servir. Ensuite de ceci, nous verrous les sottises des poètes et de<< auteurs du temps parfaitement bien décrites. Les im|Krli-

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ueaceji, (|ue l'amoar fait faire i la jeunesse, y auront aussi leur lieu, et, en tout cela, Ton Terra de bons actes de comédie où il y aura de quoi reoeToir du passe-temps et de rinstruction.

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